Memoires De Joseph Fouche Duc D Otrante Ministre De La Police G

Chapter 8

Chapter 83,768 wordsPublic domain

Déjà son pouvoir était chancelant, et des yeux exercés apercevaient les élémens de sa destruction. Mais secondé par ses conseillers intimes, Napoléon fit usage de tous les artifices susceptibles de pallier nos désastres, et de nous dérober leurs invincibles conséquences. Il réunit toute la phalange de ses adulateurs, devenus ses organes; il les endoctrina, et tous de concert attribuèrent à la seule rigueur des élémens la perte de l'armée, la funeste issue de la campagne. A force de déceptions, ils accréditent, et tous les échos répètent, que tout peut se réparer si la nation se montre grande et généreuse; que de nouveaux sacrifices ne doivent rien lui coûter pour la conservation de son indépendance et de sa gloire. L'esprit public est travaillé par des adresses mendiées auprès des chefs de cohortes des premiers bans de gardes nationales, qui réclament de marcher à l'ennemi, hors de la France, et aussi par les offres des départemens et des communes, de fournir des cavaliers, offres commandées par l'administration elle-même. Napoléon cherche en même temps à se faire des créatures, à soutenir des affections chancelantes; il distribue de secrètes largesses, qu'il tire de ses propres trésors; il en a déjà soustrait près de cent millions pour les dépenses de la guerre de Russie. Cette fois, il va y puiser à pleines mains, soit pour se créer une nouvelle armée, soit pour payer à des ministres de certains cabinets des subsides secrets afin de les maintenir dans sa politique. C'était dans ses trésors qu'il trouvait une armée de réserve.

En attendant, il tenait des conseils privés où étaient appelés Cambacérès, Lebrun, Talleyrand, Champagny, Maret et Caulaincourt. Maret, qui venait de Berlin, assura qu'il avait reçu des ministres de Prusse et du roi lui-même, les plus fortes protestations qu'ils persévéreraient dans notre alliance; il ajouta que tout devait concourir à rassurer l'empereur sur les affaires du Nord. Soit que Maret fût de bonne foi, soit que tout fût concerté afin d'aiguillonner le conseil qui penchait pour les voies de négociations, Napoléon, affectant aussi plus de confiance, dit qu'il pouvait compter sur l'Autriche, et, selon toute apparence, sur la Prusse; or, que rien n'était alarmant dans sa position; que d'ailleurs il retrouvait son frère Joseph à Madrid et les Anglais rejetés en Portugal; qu'en outre, il avait déjà sous les armes cent cohortes et la levée anticipée des conscrits de 1813. Il décida que la guerre d'Espagne et celle du Nord seraient menées de front.

D'un autre côté, le contenu de la correspondance d'Otto[30] commençait à percer; on savait que lord Walpole avait fait à l'Autriche les offres les plus brillantes; qu'il avait présenté l'Allemagne prête à se soulever, et la France à la veille d'une révolution. Otto ajoutait qu'il fallait s'attendre à la défection de l'Autriche. Mais ce cabinet, instruit bientôt que Napoléon avait ressaisi le pouvoir, qu'il faisait de nouveaux armemens, qu'il n'y avait dans l'intérieur aucune apparence de crise, se hâta de dépêcher à Paris le comte de Bubna. Otto changeant aussi de langage, ses lettres furent d'accord avec les assertions de l'Autriche, qui n'aspirait, disait-elle, qu'à intervenir comme alliée pour une pacification générale.

[Note 30: Ambassadeur de Napoléon à Vienne.]

Plein de confiance, Napoléon fait parler officiellement son _Moniteur_; à l'en croire: «L'Autriche et la France sont inséparables, aucune puissance du continent ne s'éloignera de lui; d'ailleurs, quarante millions de Français ne craignent rien»... Si l'on veut savoir, ajoute-t-il, les conditions auxquelles je pourrais souscrire à une paix générale, il faut lire la lettre que le duc de Bassano a écrite à lord Castlereagh avant l'ouverture de la campagne de Russie.» Cela voulait dire qu'il consentait, comme s'il n'avait éprouvé aucun revers à Moscou, à laisser la Sicile à Ferdinand IV, et le Portugal à la maison de Bragance, mais qu'on n'eût à lui demander aucun autre sacrifice.

Arrive la nouvelle de la défection du corps prussien d'Yorck. «Ce qui suffisait hier ne suffit plus aujourd'hui,» s'écrie Napoléon; et tous ses conseillers voient à l'instant même tout le parti qu'ils peuvent tirer d'un pareil événement. Maret fait un rapport rempli, selon l'usage, d'invectives contre le gouvernement britannique, et conclut par proposer une levée de trois cent cinquante mille hommes. Regnault court demander au Sénat, au nom de l'empereur, les jeunes Français des cent cohortes auxquels on a donné l'assurance de n'être occupés qu'à des jeux militaires dans l'intérieur: un sénatus-consulte les met à la disposition du gouvernement.

On convoque le Corps législatif pour qu'il vote les impôts.»La paix, dit Napoléon, dans son discours d'ouverture, est nécessaire au monde; mais je ne ferai jamais qu'une paix honorable et conforme à la _grandeur_ de mon Empire.» Rien de plus pompeux que l'exposé de sa situation présenté par le ministre de l'intérieur Montalivet; tout prospère: population, agriculture, manufactures, commerce, instruction publique, marine même. Vient ensuite la présentation du budget par le comte Molé, conseiller d'état, et ici le digne élève de Fontanes, émerveillé de tant de belles choses, s'écrie en terminant: «Il suffit, pour produire tant de merveilles, de douze ans de guerre et d'un seul homme!» Et aussitôt onze cent cinquante millions sont mis sans discussion à la disposition de ce seul homme.

Il avait mis aussi au premier rang des affaires urgentes l'accommodement de ses différends avec le pape, qui, depuis le mois de juin, était relégué au château de Fontainebleau. Sous prétexte d'une partie de chasse, Napoléon court lui arracher un nouveau concordat qui le dépouillait du temporel, mais que le saint vieillard rétracte presque aussitôt; et la chose religieuse s'envenime de plus en plus.

La défection ouverte de la Prusse ne laissa bientôt plus aucun doute sur les progrès de la coalition. Frédéric-Guillaume, quittant Berlin tout à coup, s'était mis en fuite sur Breslaw, protégé par la bonhomie de notre ambassadeur, Saint-Marsan, et en quelque sorte sous l'égide d'Augereau, qui s'était humanisé. Rien de plus bénins que nos généraux, nos ambassadeurs depuis nos désastres. A la nouvelle que le roi de Prusse lui est échappé, Napoléon regrette de ne l'avoir pas traité comme Ferdinand VII et comme le pape.»Ce n'est pas la première fois, dit-il, qu'en politique la générosité est un mauvais conseiller.» Lui, généreux envers la Prusse!

Cependant le reflux de la guerre, parti des ruines de Moscou, marchait avec rapidité vers l'Oder et vers l'Elbe. Eugène, qui avait rallié quelques milliers d'hommes, s'était retiré successivement sur le Wartha, l'Oder, la Sprée, l'Elbe et la Saale. L'insurrection allemande, excitée par les sociétés secrètes, se propageait de ville en ville, de village en village, et le nombre des ennemis de Napoléon grossissait chaque jour. Comment compter sur nos alliés? La défection de la Prusse nous en faisait prévoir bien d'autres. Voulant faire face à tout, Napoléon ordonne de mettre en disponibilité la conscription de 1814. Le voilà comme le dissipateur, dévorant d'avance son revenu d'hommes. Il rêve encore, avec ses familiers, une armée de mille bataillons, offrant un effectif de huit cent mille hommes et de quatre cents escadrons ou cent mille chevaux; en tout un million de soldats à défrayer. Il se berce de cette imposante chimère, et déjà ses ministres demandent un supplément de trois cents millions.

D'un autre côté, cent soixante mille conscrits errent dans les campagnes, fuyant leurs drapeaux, et protégés par le mauvais esprit des provinces. Napoléon redoute cette rébellion sourde à la loi militaire, à laquelle il ne manquera bientôt que des chefs tous prêts quand il en sera temps. Que fait-il? Par la plus astucieuse des combinaisons, il enveloppe dans une formation de gardes-d'honneur dix mille jeunes gens tirés des familles les plus riches et les plus illustres; ce sont autant d'otages destinés à garantir la fidélité de leurs parens.

La médiation de l'Autriche ne faisant aucun progrès, Napoléon essaie de nouveau une négociation directe avec le ministère anglais; il lui envoie le banquier Labouchère, qui, cette fois, n'est pas plus écouté que de mon temps. De son côté, la Prusse, qui vient de s'allier avec la Russie, fait proposer un armistice, moyennant que Napoléon se contentera de la ligne de l'Elbe, et fera la cession de toutes les places de l'Oder et de la Vistule. Dans notre cabinet, un parti s'obstinait à soutenir que la paix était encore possible; M. de Talleyrand disait qu'on était toujours le maître de ne pas se battre; Lebrun et Caulaincourt étaient d'avis également de prendre la Prusse au mot, et de négocier. Mais comment décider Napoléon à livrer des forteresses? Il ne peut se résoudre à rien céder par négociation. «Qu'on me prenne, disait-il, mais je ne veux rien donner.»

Il fait dire à ses journaux: «l'Espagne est à la dynastie française; aucun effort humain ne peut l'empêcher.» Instruit, le 31 mars, que les Russes ont commencé à passer l'Elbe, il dit lui-même, par l'organe de ces mêmes journaux: «Que des batteries ennemies, placées sur les hauteurs de Montmartre, ne l'amèneraient pas à céder un pouce de terre.»

Et pourtant il recevait de tous côtés des conseils pacifiques et des avis utiles.

J'étais piqué de voir M. de Talleyrand rentré, sinon en grâce, du moins rappelé dans les conseils, tandis que je restais dans l'oubli et dans la défaveur; j'en sentais le motif, qui tenait à l'impression qu'avait laissé, dans l'esprit de l'empereur, le complot Malet, auquel on avait donné, avec affectation, une couleur républicaine et libérale; je pouvais aussi l'imputer à mes représentations contre la guerre de Russie. Persuadé pourtant que tôt ou tard mes conseils seraient réclamés, je crus en hâter le terme par une nouvelle démarche. Je n'ignorais pas qu'on répandait clandestinement une déclaration de Louis XVIII au peuple Français, datée de Hartwell, le 1er février, où le Sénat était appelé _à être l'instrument d'un grand bienfait_; je savais que l'empereur avait connaissance de cette pièce, dont on pouvait contester l'authenticité, n'ayant encore donné lieu, en Angleterre, à aucune remarque ni discussion publique. Je m'en procurai une copie, que je lui adressai, en la lui certifiant.

Je lui exposais, dans ma lettre, que ses triomphes avaient endormi le faubourg St.-Germain, et que ses revers le réveillaient; qu'ils opéraient un grand changement dans l'opinion de l'Europe; que déjà même en France l'esprit public s'altérait; que les partisans de la maison de Bourbon étaient aux aguets; qu'ils se réorganiseraient secrètement dès l'instant où la puissance du chef de l'Empire perdrait de ses prestiges; que la lassitude de la guerre était le sentiment le plus général et le plus profond; qu'il ne fallait rien moins que celui de l'honneur national pour faire sentir la nécessité de conquérir la paix par une nouvelle campagne, où nous nous présenterions tous armés, pour appuyer des négociations si impatiemment attendues; que, pour notre salut et pour le sien, il était urgent qu'il fît la paix ou qu'il rendît la guerre nationale; que trop de confiance dans l'alliance autrichienne pouvait le perdre; qu'il fallait faire un pont d'or à l'Autriche et lui rendre bien vite tout ce qu'on ne pourrait plus lui refuser; que, du reste, je ne croyais pas que le comte Otto fût l'homme qui convînt dans une telle complication d'intérêts politiques, et en présence d'un diplomate tel que M. de Metternich; j'indiquai M. de Narbonne comme seul capable de pénétrer les vraies intentions de l'Autriche, dont l'allure était si équivoque.

Ce ne fut qu'après quinze à vingt jours que j'eus la preuve sans réplique, par l'envoi de M. de Narbonne à Vienne, que ma lettre avait produit son effet; je n'en voulais pas davantage, et je ne m'étais pas attendu à plus; le reste devait venir tôt ou tard. J'étais sûr du crédit et de la faveur de M. de Narbonne, dont la mission était d'une grande importance.

Du reste, qu'on ne s'étonne pas si, au moment où la Prusse obtenait la levée en masse des peuples d'Allemagne derrière la ligne des armées de la confédération du Nord; si, au moment où elle présentait la délivrance de la patrie allemande comme le but de la guerre, Napoléon s'ôtait volontairement la meilleure défense, celle d'une guerre nationale. Il savait bien qu'il ne pourrait en obtenir l'élan qu'en rappelant à lui l'opinion, qu'en faisant à nos libertés des concessions faciles à tout autre, mais qui lui auraient coûté plus que la vie, puisqu'elles auraient blessé son orgueil et mis un frein à sa puissance; j'étais donc sûr qu'il ne s'y prêterait pas davantage, que de rendre à la Prusse les places de la Vistule et de l'Oder, et à l'Autriche le Tyrol et l'Illyrie. Napoléon crut parer à tout par la formation d'une nouvelle armée de trois cent mille hommes, et en organisant une régence pour le cas même de sa mort.

En la conférant à Marie-Louise, avec le droit d'assister aux différens conseils d'état, il se proposa deux choses: de flatter l'Autriche, et en même temps de prévenir tout complot de gouvernement provisoire. Mais la régente ne pouvant autoriser par sa signature la présentation d'aucun sénatus-consulte, ni proclamer aucune loi, son rôle se bornait à une simple comparse au conseil. Elle était d'ailleurs sous la tutelle de Cambacérès, qui, lui-même, était sous la tutelle de Savary; on avait aussi attaché à la régence, en qualité de secrétaire, l'ex-ministre Champagny, chargé de consigner dans un registre nouveau, ridiculement appelé _livre d'État_, les intentions _définitives_ de l'empereur absent. En effet, dès que la régence eut été mise en activité, _la pensée_ du gouvernement n'en courut pas moins la poste avec Napoléon, qui ne se fit pas faute de lancer des décrets de tous ses quartiers-généraux mobiles.

Les alliés, à la suite de divers combats, se disposaient à passer l'Elbe, quand l'empereur, après avoir déployé pendant trois mois, dans ses préparatifs, une activité extraordinaire, quitte Paris le 15 avril, et va se mettre à la tête de ses troupes.

D'abord il étonne l'Europe par la création, et par l'apparition subite, au coeur de l'Allemagne, d'une nouvelle armée de deux cent mille hommes, qui lui permet de reprendre l'offensive. Coup sur coup il gagne deux batailles, l'une à Bautzen, en Saxe; l'autre à Wurtchen, au-delà de la Sprée, rétablissant ainsi la renommée de ses armes. Leur premier effet ramène le roi de Saxe, qui revient se jeter tête baissée dans notre alliance.

Les Prusso-Russes, que Napoléon a battus, c'est-à-dire les troupes de Frédéric-Guillaume et de l'empereur Alexandre, continuent leur retraite vers l'Oder, et lui se laisse entraîner à leur poursuite. Mais, à mesure qu'il avance, il s'éloigne de ses renforts, tandis que les alliés se rejettent sur les leurs.

Tout-à-coup se répand dans Paris la nouvelle d'un armistice. Napoléon y adhère, parce qu'il a besoin de se recruter, et qu'il redoute, sous le manteau d'une médiation, l'intervention armée de l'Autriche.

Mais sur quelle ligne de démarcations les deux armées s'arrêteront-elles? Hambourg et Breslaw sont les deux points qu'on se dispute avec le plus de vivacité. Les Prussiens insistent avec une grande opiniâtreté pour que la Silésie leur reste. Napoléon craint que l'ennemi ne cherche dans l'armistice des moyens de guerre, plutôt qu'un préliminaire pour la paix. Il se décide pourtant: le voeu général autour de lui est pour une suspension d'armes. Il renonce à la possession de Breslaw, abandonne la ligne de l'Oder, et consent à faire replier son armée sur Leignitz. L'armistice est conclu le 4 juin à Plessevig; Napoléon reprend son quartier-général à Dresde.

Tels furent les événemens qui remplirent les deux premiers mois d'une campagne qui allait décider du sort de l'Europe. Ils avaient excité au plus haut degré l'attente et l'intérêt public, en-deçà et au-delà du Rhin.

On respirait, on se berçait en général, de l'espoir d'une paix prochaine, qu'invoquait le voeu des peuples. N'était-ce pas ainsi, d'ailleurs, que Napoléon, après toutes ses victoires, était parvenu à pacifier le monde? Mais qu'aux yeux de l'observateur les temps étaient changés! Jusqu'alors, faute d'informations positives, on n'avait à Paris que des idées peu arrêtées sur des événemens dont nous ignorions le secret et les mobiles.

J'attendais du quartier-général des nouvelles par une voie détournée, quand je reçus de l'archichancelier l'invitation d'aller conférer avec lui sur un objet important. C'était, me dit-il, de la part de l'empereur, qu'il était chargé de me faire une communication. L'empereur, qui se proposait d'accepter de nouveau mes services, désirait qu'au moment où il allait écrire au roi de Naples, pour qu'il vînt le joindre à Dresde, je me servisse moi-même de l'intimité que j'avais conservée avec ce prince pour le déterminer à ne pas différer de répondre à l'appel de l'empereur; je devais lui faire observer qu'il devenait urgent de déployer en Saxe tout l'appareil de nos forces, tous nos moyens militaires et politiques, afin d'amener l'ennemi à conclure une paix honorable pour nous. L'archichancelier me fit lire la lettre de l'empereur, à laquelle il joignit ses propres instances, me répétant qu'il ne formait aucun doute que je ne fusse appelé incessamment à remplir une mission qui ne serait au-dessous ni de mes talens ni de ma dignité. Je répondis à l'archichancelier que j'étais prêt à remplir les volontés de l'empereur; que j'allais écrire au roi de Naples, et que je lui communiquerais ma lettre pour qu'il pût en rendre compte.

Quoique je ne fusse pas éloigné, d'après quelques antécédens, de m'attendre que je rentrerais bientôt dans une carrière active, je ne savais trop sur quoi je devais pointer mes idées à cet égard. Je me défiais de l'Italie, qui, au cas de la reprise des hostilités, ne serait pour moi qu'un honorable exil inspiré par la défiance. N'importe. Je fis ma lettre à Murat, qui n'était pas non plus dans une position ordinaire.

Joachim Murat, franc et brave général, mais roi sans aucune fermeté dans les résolutions, s'était créé à Naples une sorte de popularité et de puissance militaire; il en était ébloui au point de vouloir secouer le joug de Napoléon, qui ne voyait en lui qu'un vassal à ses ordres. Ce n'avait pas été sans peine que sur son injonction, il s'était décidé à faire partie de l'expédition de Russie avec son contingent formé de douze mille Napolitains et d'une partie de sa garde. C'était à lui que Napoléon, en fuyant, avait confié le commandement des malheureux débris de l'armée. Joachim, prévoyant les changemens qui allaient s'opérer dans le système politique de l'Europe, résolut de rentrer dans son royaume, et de tâcher de le mettre a couvert des suites d'un tel désastre. Il quitta l'armée à Posen, et, dix jours après[31], le _Moniteur_ annonça son départ en ces termes: «Le roi de Naples, étant indisposé, a dû quitter le commandement de l'armée, qu'il a remis au prince vice-roi. Ce dernier a plus d'habitude d'une grande administration et il a la confiance entière de l'empereur.»

[Note 31: 27 janvier 1813.]

Cette boutade officielle blessa d'autant plus Murat, que, dans le cours des deux années précédentes, l'empereur lui avait trop fait sentir qu'il n'était qu'un vassal du grand Empire. Murat, voyant qu'il aurait à craindre le sort de son beau-frère Louis, si l'empereur, réparant son désastre, ressaisissait tout son pouvoir, rechercha l'alliance de l'Autriche, qui ne s'était point encore détachée de Napoléon. Ses premiers rapports avec la cour de Vienne furent ménagés par le comte de Miër, ministre d'Autriche à Naples. Il y eut aussi quelques négociations avec lord Bentinck, commandant les forces anglaises en Sicile. Joachim et lord Bentinck eurent même une entrevue secrète dans l'île de Ponza; mais Napoléon épiait Murat.

Quand on sut à Naples que l'empereur, resté vainqueur à Lutzen et à Bautzen, rassemblait une nombreuse armée en Saxe, la reine Caroline écrivit à son frère de mieux traiter son époux, et usa de tout son pouvoir sur le roi pour rompre ses relations précipitées avec l'Autriche et l'Angleterre. Napoléon écrivit à Murat, qui d'abord refusa de se rendre en Saxe. Il lui fit alors écrire une lettre affectueuse, par laquelle, au nom de l'empereur, Berthier l'engageait à se rendre au quartier-général, l'assurant que peut-être la campagne ne se rouvrirait pas; qu'on allait traiter de la paix, et qu'il était d'un grand intérêt pour lui de se rapprocher des négociations, afin d'y stipuler ses intérêts. Ma lettre fut à peu près dans les mêmes termes; je le flattai, j'ajoutai qu'il y aurait de la gloire à acquérir, et qu'il était de son honneur de se joindre à ses frères d'armes. Murat n'hésita plus. Avant même qu'il eût pu recevoir ma dépêche, un courrier, arrivant de Dresde, m'en apporta une de l'empereur, qui me mandait à son quartier-général. Je jugeai aussitôt que, redoutant ma présence à Paris, pour le moins autant que celle de Murat à Naples, c'étaient deux otages qu'il voulait avoir sous la main en nous appelant près de lui. Je fis mes dispositions à la hâte, et je me dirigeai sur Dresde par Mayence.

La garde de Mayence, notre principale clef du Rhin, était confiée à Augereau, avec qui je désirais m'aboucher, et qui était chargé en outre de rassembler un corps d'observation sur le Mein. Je le trouvai croyant peu à la paix, blâmant Napoléon, et plaignant les pauvres Mayençais encore troublés de l'idée d'un siège et de la dévastation des rians environs de leur ville. Voyant qu'il était au fait de tout ce qui venait de se passer, je le fis causer. «Nos beaux jours sont passés! me dit-il. Ah! que ces deux victoires qu'enfle Napoléon, qu'il fait sonner si haut dans Paris, ressemblent peu aux victoires de nos belles campagnes d'Italie où j'apprenais à Bonaparte la guerre dont il ne sait plus faire que l'abus. Que de peines maintenant pour avancer de quelques marches. A Lutzen, notre centre avait fléchi; plusieurs bataillons se débandaient; en vain nos deux ailes se prolongeant, menaçaient d'envelopper les forces que l'ennemi accumulait au centre: nous étions perdus sans seize bataillons de la jeune garde et quatre-vingts pièces de canon. Il ne peut plus compter, vous dis-je, que sur la supériorité de son artillerie; nous leur avons appris à se battre. Après Bautzen, il a pressé le passage de l'Elbe et a fait une trouée dans le Nord; mais il a fallu s'arrêter devant Wurtchen, au-delà de la Sprée; là, nous n'avons emporté les positions et le camp retranché qu'à force de sang. J'ai des lettres du quartier-général; et, encore après cette horrible boucherie, point de résultat, point de canons, point de prisonniers. Dans un pays entrecoupé, on trouvait l'ennemi retranché partout, et disputant le terrain avec avantage; nous avons même été maltraités au combat de Reichembach. Et notez que dans ce court début de la campagne, un boulet a emporté Bessières en-deçà de l'Elbe; et un autre boulet a renversé Duroc à Reichembach; Duroc, le seul ami qu'il eût! Le même jour, Bruyères et Kirgemer tombent aussi sous des boulets perdus. Quelle guerre! ajoutait Augereau en continuant ses réflexions décourageantes, quelle guerre! nous y passerons tous! Que veut-il faire maintenant à Dresde? Il ne fera pas la paix; vous le connaissez encore mieux que moi; il se fera cerner par cinq cent mille hommes; car, croyez bien que l'Autriche ne lui sera pas plus fidèle que la Prusse. Oui, s'il s'obstine, s'il n'est pas tué, et il ne le sera pas, nous y passerons tous.»

Je pus, dès-lors, juger par moi-même ce qu'on m'avait déjà dit, que l'impatience de la paix et de revenir à Paris était dans l'âme de presque tous les généraux dont la fortune était faite.