Memoires De Joseph Fouche Duc D Otrante Ministre De La Police G
Chapter 7
Constatons l'état de l'opinion, au moment où traversant l'Allemagne et s'arrêtant à Dresde, il attirait à lui les regards inquiets de vingt peuples. Voyons d'abord ce qu'on en pensait dans ces mêmes salons de Paris, dont il désirait tant le suffrage: on y laissait échapper des voeux pour son abaissement et même pour sa chute, tant son agression semblait inspirée par une ambition en délire. Dans les classes intermédiaires et parmi le peuple, l'esprit public ne lui était pas plus favorable. Toutefois, le mécontentement n'y était point hostile. On aurait voulu garantir Napoléon de ses propres excès, et le contenir dans de plus justes bornes.
Quelques personnes s'imaginaient qu'une résistance combinée de ses maréchaux et de l'armée, finirait pas régler ses déterminations et le maîtriser lui-même. C'était bien peu connaître le prestige de la guerre et les habitudes des camps. J'avais été à portée de m'assurer qu'il n'était jamais sorti de la tête d'aucun général mécontent, la moindre vue politique propre à nous garantir des abus de la victoire ou des dangers d'un désastre.
Il y avait d'ailleurs, au fond de tout cet esprit désapprobateur, un sentiment qui prévalait: celui d'une vive attente, d'une curiosité inquiète sur l'issue de l'expédition gigantesque de l'homme extraordinaire dont l'ambition dévorait les siècles. On admettait assez généralement qu'il resterait vainqueur et maître de la terre.
Quant aux têtes politiques, en considérant la destruction de la Pologne d'une part, et les empiétemens de la révolution de l'autre, ils voyaient l'Allemagne entre deux débordemens: celui des Français à l'Occident, et à l'Orient celui des Russes. C'étaient ceux-ci que Napoléon voulait refouler sur les glaces du pôle, ou dans les _stèpes_ de l'Asie. Cet homme, que rien ne pouvait arrêter, qui entraînait à sa suite la moitié des soldats de l'Europe, et dont les ordres étaient exécutés ponctuellement dans un espace qui comprenait dix-neuf degrés de latitude et trente degrés de longitude, cet homme qui débordait en Russie, allait jouer sa fortune et l'existence de la France.
En proclamant la guerre, en s'élançant au-delà du Niémen, il s'écrie par une inspiration feinte: «La fatalité entraîne les Russes, que les destins s'accomplissent!» Plus calme, son adversaire, qui n'ose l'attendre à Wilna, recommande à ses peuples de défendre la _patrie et la liberté_. Quel constrate contraste entre les deux pays, entre ces deux adversaires et leur langage!
D'abord la retraite forcée des Russes, qui, partout les plus faibles et les moins aguerris, cherchent à éviter le choc; et la dévastation du territoire qu'ils opèrent systématiquement, sont regardés comme deux grandes mesures de guerre, résultat d'un plan arrêté pour attirer Napoléon au fond de l'Empire.
Mais l'imagination s'effraie bientôt, quand, après un furieux combat, Napoléon dépasse Smolensk, seul boulevard de la Russie sur les frontières de la Pologne, contre l'avis de la majorité de ses maréchaux, et au mépris de l'espèce d'engagement qu'il a contracté à Paris envers son propre conseil. On s'inquiète, quand on le voit s'avancer sur la ligne de Moscou sans hésitation, affrontant tous les hasards, ne calculant ni le caractère de ses ennemis, ni les dispositions de l'Europe impatiente du joug, ni le temps, ni les distancés, ni l'àpreté du climat.
Enflé du gain de la plus sanglante bataille de nos temps modernes, où cent mille soldats sont sacrifiés à l'ambition d'un seul homme[27], et nullement ému du pénible et douloureux aspect de ses bivouacs, Napoléon croit enfin pouvoir opérer la destruction d'un vaste et puissant Empire, comme il a improvisé jadis la chute des républiques de Gênes, de Venise et de Lucques.
[Note 27: Bataille de la Moskowa, ou de Borodino, livrée le 7 septembre, à vingt-cinq lieues en avant de Moscou. (_Note de l'éditeur_.)]
Les Russes se retirent armés de torches: ils ont brûlé Smolensk, Dorigobni, Viazma, Ghiat, Mojaïsk, et il s'imagine qu'ils vont lui réserver Moscou. L'incendie de cette belle capitale en le désabusant trop tard, vint éclairer la France de ses lueurs sinistres: la sensation fut profonde. J'y vis, hélas! se réaliser mes pressentimens; j'y vis un but: celui d'enlever au vainqueur un gage, et au vaincu un motif pour conclure la paix.
Que fait Napoléon, témoin de ce grand sacrifice national? Il campe quarante jours sur les cendres de Moscou, dans la contemplation de sa vaine conquête, ne doutant pas de clore la campagne par des négociations, ne soupçonnant pas même la réunion ordonnée sur Borisow, à cent lieues sur ses derrières de deux armées russes: l'une partie du golfe de la Livonie, l'autre de la Moldavie. Il ignorait peut-être que la Russie, sans un seul allié à l'ouverture de la campagne, venait de signer coup sur coup trois traités d'union: avec la Suède, l'Angleterre et la régence de Cadix.
Dans l'intervalle a eu lieu l'entrevue d'Abo entre l'empereur Alexandre et Bernadotte, en présence de lord Cathcart, entrevue où a été fait le premier appel à Moreau qu'on voudrait opposer à son persécuteur, à celui qu'on signale comme l'oppresseur de l'Europe. On lui a livré le cadavre de Moscou, et il ne comprend pas encore un système de guerre qui est hors de sa stratégie. Pendant vingt-deux jours il attend une démonstration suppliante de l'empereur de Russie, dont le cabinet se joue de ses pourparlers et de ses négociateurs. Aveugle en Espagne, Napoléon reste tel à Moscou. Des dispositions prudentes rentraient trop dans un ordre méthodique dont il avait horreur.
Il se met enfin en retraite, mais quand l'heure fatale a sonné; il se met en retraite, et, le jour même de l'évacuation tardive de Moscou, le 23 octobre, éclate à Paris la conspiration Malet, si humiliante pour le chef de l'État, pour ses suppôts, pour sa police; conspiration qui le met lui-même à deux doigts de perdre l'Empire pour avoir voulu satisfaire la vanité de dater quelques décrets de Moscou.
La conspiration Malet n'a pas été comprise. Malet n'était pas un fou, c'était un audacieux.
Peu connu comme général, il fut d'abord compromis en 1802 dans la conspiration dite _du Sénat_, dont Bernadotte était l'âme, Mme de Staël le foyer et lui l'agent principal, conspiration pour laquelle je fus dénoncé moi-même comme complice par le préfet de police, Dubois. Il fallut bien en porter toute la culpabilité sur Malet. On le mit en prison. Rendu à la liberté lors de l'amnistie du sacre, il fut employé en 1805 à l'armée d'Italie; là et à son retour il ourdit de nouvelles trames contre l'empereur, compromit tantôt Brune, tantôt Masséna, et finit en 1808 par être jeté dans le donjon de Vincennes. Ce fut dans l'ombre de cette prison, qu'il trama sa conspiration double, qui devait rallier les opposans de tous les partis au gouvernement de l'empereur. Mais toute la conspiration n'était pas dans la tête de Malet[28]. La pensée en était royaliste et l'exécution républicaine. En effet, aucun succès n'était possible que par l'accord des deux opinions extrêmes, que cimentait une haine commune et un besoin mutuel de renverser l'oppresseur pour rétablir les libertés publiques. Tout était opportun pour les conjurés dans la plus hardie des entreprises. Du moment que le mode d'exécution ne dépendait que d'un homme seul, et que cet homme était sûr, plein de résolution, de courage, toutes les conditions pour la probabilité du succès étaient remplies. Le reste était livré aux chances du hasard. Essayons de le démontrer; et d'abord voyons dans quelles mains le pouvoir était délégué dans l'absence de l'empereur. Sans aucun doute, l'archichancelier Cambacérès en était le dépositaire: homme lâche et flétri, vrai sycophante. Parmi les ministres, un seul se gonflait parce qu'il tenait la police, qui, pour lui, restait muette de révélations. Mais cet homme, roide officier de gendarmerie, était nul en politique et en affaires d'état. Venait, en seconde ligne, Pasquier, préfet de police, excellent magistrat pour statuer sur les boues et les lanternes, pour régler la police des marchés, des jeux, des courtisanes, mais vide de sens et chargé de paroles; nul quant au tact et à l'investigation: voilà pour le civil. Passons au militaire: le pouvoir du sabre résidait dans la personne d'Hullin, commandant de Paris, épais soldat, mais ferme, quoique tout aussi engourdi, tout aussi gauche en politique. Ajoutons que l'exercice de l'autorité étant devenu pour les principaux fonctionnaires une sorte de mécanisme, hors de là, ils n'apercevaient plus rien que l'obéissance passive; ajoutons que l'impératrice Marie-Louise résidait à St.-Cloud; qu'il n'y avait alors, dans la garnison de Paris, aucune de ces vieilles troupes fanatisées, qui, au nom de l'empereur, auraient mis tout à feu et à sang; qu'on les avait remplacées par des cohortes organisées nouvellement, et la plupart commandées par d'anciens officiers patriotes; ajoutons enfin que, chez les hauts fonctionnaires, l'inquiétude sur le dénouement de l'expédition moscovite commençait à ébranler la sécurité. Or, Paris, comme on le voit, pouvait, à la suite d'un habile et vigoureux, coup de main, rester au premier occupant. L'extrème éloignement de l'empereur, l'irrégularité et l'interruption fréquente des courriers, en aggravant les inquiétudes, et en préparant les esprits, permettaient de calculer toutes les chances à qui saurait oser dans un moment de stupeur et d'effroi. _L'empereur est mort_; un décret du Sénat abolit le gouvernement impérial, un gouvernement provisoire le remplace, tel fut le pivot de la conjuration dont le moteur et le chef était Malet. Lui-même avait fabriqué le sénatus-consulte portant abolition du gouvernement impérial.
[Note 28: Ceci mérite attention. (_Note de l'éditeur_)]
Mais, vous le voyez, dira-t-on, il n'y avait pas de décret du Sénat; il n'y avait pas de gouvernement provisoire, l'empereur était plein de vie, et la conjuration n'avait pour base qu'une fiction. Or, comment Malet aurait-il pu l'accomplir en supposant même qu'il fût resté maître de Paris?
Il n'y avait pas de décret du Sénat, dites-vous; mais êtes-vous bien sûr qu'il n'y eût pas dans le Sénat un noyau d'opposition qu'on eût pu faire agir _selon les circonstances_? Je pose en fait que, sur cent trente sénateurs, près de soixante[29] qui, d'ordinaire, marchaient sous la direction de M. de Talleyrand, de M. de Semonville et sous la mienne, auraient secondé toute révolution, dans un but salutaire, à la seule manifestation de l'accord de cette triple influence. Or, une telle coalition n'était ni improbable, ni impraticable.
[Note 29: Les mêmes sans doute qui, dix-huit mois après, le 2 avril 1814, ont eu le _courage_, sous la protection de deux cent mille baïonnettes, de déclarer Napoléon _déchu du trône_. (_Note de l'éditeur_.)]
Cette possibilité explique la création d'un gouvernement provisoire éventuel, composé de MM. Mathieu de Montmorency, Alexis de Noailles, le général Moreau, le comte Frochot, préfet de la Seine, et un cinquième qu'on n'a pas nommé. Eh bien! ce cinquième, c'était M. de Talleyrand, et je devais moi-même remplacer le général Moreau absent, dont le nom était là, soit comme pierre d'attente, soit pour satisfaire ou diviser l'armée.
Quant à Malet, instrument précieux, il eût cédé de son propre mouvement le commandement de Paris à Masséna, qui, ainsi que moi, vivait alors dans la retraite et dans la disgrâce.
Mais, répondez, dira-t-on, à cette dernière et plus forte objection? L'empereur était plein de vie. Sans doute, mais souvenez-vous comment s'opéra la révolution impériale qui renversa Néron (sans que je veuille pourtant comparer les deux personnages). Elle se fit à l'aide de faux bruits et d'alarmes par un sénat servile et tout-à-coup déchaîné. Au moment où Malet fit son coup de main, où était Napoléon? Il évacuait Moscou; il commençait sa désastreuse retraite, qui n'était que pressentie, mais qui, une fois dévoilée, aurait décidé la défection, si quinze à vingt personnes considérables eussent remplacé, au pouvoir et au nom _du salut de la France_, les premiers moteurs de la conjuration. Songez que déjà les courriers et les bulletins étaient interrompus; que les vingt-six et vingt-septième bulletins, annonçant l'évacuation et la retraite, sous la date du 23 octobre, ne furent suivis que par le vingt-huitième qui porte la date du 11 novembre; or, il y eut plus de quinze jours d'interruption; ils auraient suffi pour assurer le triomphe d'une trame dont les ramifications resteront long-temps inconnues. Pendant un mois, on n'allait apprendre qu'une suite continuelle de désastres, dont la connaissance seule pouvait alors fermer à jamais les portes de la France à l'empereur. Cru mort dans les premiers momens, il n'aurait ressuscité que pour être frappé d'un décret de déchéance. Jamais une époque plus propice ne s'était encore présentée pour opérer le renversement de sa dictature militaire; jamais il n'eût été plus facile d'établir les prémices d'un gouvernement qui nous eût réconciliés avec nous-mêmes et avec l'Europe. Admettez-en la supposition: à combien de calamités nouvelles la France n'aurait-elle pas été soustraite?
A présent examinons quelles furent les causes qui firent échouer Malet, au milieu même de son triomphe. Le dirais-je? c'est pour avoir réglé ses moyens d'exécution sur une base trop largement philantropique. Expliquons-nous. Malet, républicain, tenant de même que Guidal et Lahorie, devenus ses complices, à la société secrète des Philadelphes, craignit avec raison de faire revivre l'appréhension du retour de ces jours de sang et de deuil dont la France conservait une juste horreur. Cette considération morale l'emporta sur tout autre considération plus décisive, et au lieu de tuer sur-le-champ Savary, Hullin et les deux adjudans, Doucet et Laborde, meneurs de l'état-major, Malet crut pouvoir se borner à la mesure de leur arrestation sans effusion de sang. Elle lui réussit d'abord à l'égard de la police, qui se trouva désorganisée dès que Savary et Pasquier se laissèrent surprendre et traîner honteusement en prison. Mais quand la résistance d'Hullin eut forcé Malet de tirer ses pistolets, son hésitation le perdit, ne pouvant faire feu à la fois sur Hullin et sur Laborde. Ce dernier, resté libre, eut le temps de rallier quelques hommes à lui, et se jetant sur Malet, le désarma, l'arrêta et fit évanouir la conjuration. Malet mourut avec sang-froid, emportant le secret d'un des plus hardis coups de main que la grande époque de notre révolution légue à l'histoire.
La facilité avec laquelle cette surprise du pouvoir s'était effectuée, semblait un indice qu'elle n'était pas inattendue. Tout était prêt à l'Hôtel-de-Ville pour l'installation du gouvernement provisoire. Pâle, tremblant, jusqu'à dix heures du matin, l'archichancelier, en proie aux plus vives alarmes, croyait tantôt qu'on allait venir le tuer, tantôt qu'il partagerait au moins le cachot de Savary. Quant au peuple, il ne fit rien, il est vrai, pour le succès d'une entreprise, d'abord enveloppée des ombres de la nuit, mais il la secondait par cette force d'inertie toujours contraire aux mauvais gouvernemens. Enfin, quoique déjoué, ce complot frappa au coeur la dynastie de Napoléon, en révélant un funeste secret pour son fondateur, pour sa famille, pour ses adhérens: c'est que son établissement politique finirait avec sa personne.
Ce fut à Smolensk, du 14 au 16 novembre, que l'empereur, au milieu des angoisses de sa retraite, reçut le premier avis de la conjuration et de la prompte exécution de ses auteurs. Il en fut troublé. «Quelle impression cela va faire en France!» dit-il. Savary et Cambacérès lui mandaient qu'il eût à surveiller l'armée, où il s'ourdissait des trames contre sa vie. Aussitôt des précautions inusitées sont prises; on forme un escadron sacré des officiers les plus dévoués, dont on confie à Grouchy le commandement; mais cette cavalerie d'élite est bientôt entraînée dans la dissolution générale. Soupçonneux à l'excès de tout ce qui menace son trône, Napoléon songe bien plus à le garantir qu'à sauver les débris de son armée, dont il précipite la retraite. Grâce à l'inhabile poursuite de Kutusow, il dérobe trois marches aux Russes, arrive sur la Bérézina, trompe les généraux de l'armée de Moldavie, et, sous la protection d'un désastre immense, gagne la rive opposée. Mais toute l'armée se débande; on ne voit plus çà et là que des spectres errans qui succombent aux rigueurs du froid, de la fatigue et de la misère. Napoléon, décidé à terminer en fugitif une expédition qui va le rabaisser comme général et lui ravir sa réputation d'homme d'état, fuit en traîneau, ne se confiant qu'au dévouement de Caulaincourt; il se dirige en toute hâte et furtivement sur Paris, où tout le fait trembler pour la perte de sa couronne. A Varsovie, lui-même révèle à son ambassadeur sa position et l'état de son âme par ces paroles si connues: «Du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas.» Toujours frappé de la crainte de ne pouvoir regagner la France, il cherche à surmonter le péril par la rapidité de sa fuite, en traversant toute l'Allemagne et toujours incognito. En Silésie, on le voit au moment d'être retenu par les Prussiens; à Dresde, il n'échappe à un complot pour l'enlever que par le seul motif que lord Walpole, à Vienne, n'ose en donner le signal.
Et comme si la fortune eût voulu l'éprouver jusqu'au bout, il rentre au palais des Tuileries, le 18 décembre, le lendemain de la publication de son vingt-neuvième bulletin, qui porte le deuil dans toutes les familles. Mais c'est de sa part un nouveau piége offert au dévouement et à la crédulité d'une nation généreuse, qui, toute consternée, croit que son chef, corrigé par les revers, est prêt à saisir la première occasion favorable de ramener la paix et d'asseoir enfin le fondement du bonheur général. C'est ainsi que la France se prépare aux plus grands sacrifices pour le soutien d'un homme qui n'a réussi qu'à fouler les cendres de Moscou, à porter le ravage dans une vaste étendue de territoire qu'il laisse jonché de cent cinquante mille cadavres de ses sujets ou alliés, abandonnant un nombre plus considérable de prisonniers, toute son artillerie et tous ses magasins. De quatre cent mille soldats qui ont franchi le Niémen, à peine, cinq mois après, trente mille repassent le fleuve, parmi lesquels les deux tiers n'ont pas vu le Kremlin.
Cependant Napoléon paraît d'abord bien moins préoccupé de la perte de son armée, que de la conspiration qui vient de révéler un secret fatal, celui de la fragilité des fondemens de son Empire. Tourmenté de la prévoyance qu'on a de sa mort, son front soucieux reste chargé de nuages; la conspiration est l'objet de ses premiers discours, de ses premières enquêtes. Il s'enferme avec Cambacérès, et le scrute dans un long entretien secret; puis il mande Savary, qu'il accable de questions et de reproches; il reçoit plusieurs membres de son conseil, et paraît toujours occupé de la conjuration, tandis qu'il trouve ses ministres, ses agens dans la terreur.
Mais sa police, intéressée à isoler la trame, soutient que tout le complot était dans la tête de Malet; telle est aussi l'opinion de Cambacérès, du ministre de la guerre et des conseillers intimes, qui fortifient Napoléon dans l'idée que le plus grand danger pour lui et contre lequel il doit se prémunir réside dans les souvenirs de la république. Furieux contre le préfet de la Seine, adepte du tribun Mirabeau, et qu'on a vu fléchir devant les conjurés, il éclate contre les _magistrats pusillanimes_, qui, dit-il, «détruisent l'empire des lois et les droits du trône. Nos pères avaient pour cri de ralliement: _le roi est mort: vive le roi_! Ce peu de mots, ajoute Napoléon, contient les principaux avantages de la monarchie.» Tous les corps de l'État viennent aussitôt protester de leur fidélité présente et future. L'orateur du Sénat, Lacépède, qualifiant son corps de _premier Conseil de l'empereur_, ajoute bien vîte: «dont l'autorité n'existe que lorsque le monarque la réclame et la met en mouvement.» Cette allusion au mobile, dont s'était servi Malet, frappa les sénateurs. Dans sa réponse au Conseil d'état, Napoléon, attribuant à l'_idéologie_ (métaphysique ténébreuse) tous les malheurs qu'_a éprouvé la belle France_, s'efforça de flétrir la philosophie et la liberté. Il ne vit pas qu'en cessant de continuer la révolution et ses principes, il cessait d'y trouver aide et appui; et qu'en préconisant les maximes de la légitimité monarchique, il rouvrait aux Bourbons les voies fermées par la révolution. Et pourtant, dans les grandes crises, les Bourbons occupaient sa pensée. Outre ce que j'avais vu et entendu de lui à cet égard, j'eus alors connaissance du trait suivant. Ney, en me racontant les désastres de la retraite, et faisant ressortir la fermeté de sa conduite militaire en opposition avec l'imprévoyance et la stupeur de Napoléon, ajouta qu'il avait remarqué en lui une sorte d'égarement. «Je le crus fou, me dit Ney, quand, frappé de son désastre, au moment de nous quitter, il nous dit, comme un homme qui se croyait sans ressources: _Les Bourbons s'en tireraient_.» Propos dont le sens échappait à Ney, incapable de combiner deux idées politiques.
Or, il s'agissait pour Napoléon de faire prévaloir la _quatrième dynastie_ sur la _troisième_, et de surmonter la crise. Aussi vit-on tous les corps de l'État occupés à résoudre une nouvelle question de droit public, d'après l'impulsion du cabinet, d'après les premières paroles échappées au maître. «Je vais, leur dit-il, réfléchir sur les différentes époques de _notre_ histoire.» Aussitôt chacun songe aux moyens d'assurer l'hérédité. Tous les orateurs s'empressent de développer la doctrine nouvelle; on ne parle plus que d'hérédité, de droits légitimes; c'est le thème de tout les discours d'apparat. Il faut, dit-on, couronner le roi de Rome sur la demande expresse du Sénat, et qu'un serment solennel unisse d'avance l'Empire à l'héritier du trône.
Voilà sur quel mobile prétendait s'appuyer l'homme qui, redevable à la révolution d'une vaste puissance dont il venait de détruire la magie, reniait cette même révolution et s'isolait d'elle. Il sentait pourtant toute l'instabilité d'un trône qui ne s'appuyait que sur l'épée.
Pendant qu'il se gendarmait contre les hommes et les principes de la révolution, je lui revins à l'esprit, moi, contre lequel il avait nourri tant de soupçons et d'inquiétudes. D'ailleurs, pouvait-il me pardonner mes avertissemens désapprobateurs et ma prévoyance importune? On m'avertit que j'avais été de sa part l'objet d'une sourde enquête au sujet de la tentative de Malet; mais que tous les rapports sur mon isolement et ma circonspection s'étaient trouvés unanimes. Ne pouvant m'atteindre, il me frappa dans mon ami, M. Malouet, ne lui pardonnant pas de m'avoir visité ouvertement dans ma disgrâce, doublement inquiet de cette franche alliance d'un patriote de la révolution avec un royaliste patriote, et irrité, en dernier lieu, de l'esprit d'opposition qu'apportait Malouet dans les discussions de son conseil sur tant de mesures outrées, vexatoires. Éloigné du Conseil d'état, Malouet fut exilé à Tours, où il alla vivre en sage, moins sensible à la rigueur dont il était l'objet, qu'aux maux de la patrie. Sa disgrâce fut pour moi un nouvel indice qu'il fallait persister dans la même réserve vis-à-vis d'un gouvernement qui, dans son désespoir, pouvait en frappant dépasser toutes les bornes.