Memoires De Joseph Fouche Duc D Otrante Ministre De La Police G
Chapter 6
»Et quel Empire voulez-vous aller subjuguer? L'Empire russe qui est assis sur le pôle et adossé à des glaces éternelles; qui n'est attaquable qu'un quart de l'année; qui n'offre aux assaillans que les rigueurs, les souffrances, les privations d'un sol désert, d'une nature morte et engourdie? C'est l'Antée de la fable dont on ne saurait triompher qu'en l'étouffant dans ses bras. Quoi! Sire, vous vous enfonceriez dans les profondeurs de cette moderne Scythie sans tenir compte ni de la dureté et de l'inclémence du climat, ni de la pauvreté du pays qu'il vous faudra traverser, ni des chemins, des lacs, des forêts qui suffisent seuls pour arrêter votre marche, ni de l'énorme fatigue et des dangers de toute espèce qui épuiseront votre armée telle formidable qu'elle puisse être? Aucune force au monde, sans doute, ne pourra vous empêcher de passer le Niémen, de vous enfoncer dans les déserts, dans les forêts de la Lithuanie; mais vous trouverez la Dwina bien plus difficile à surmonter que le Niémen, et vous serez encore à cent lieues de Pétersbourg. Là, il vous faudra choisir entre Pétersbourg et Moscou. Quelle balance, grand Dieu! que celle qui vous fera pencher pour l'une de ces deux capitales! Dans l'une ou dans l'autre se trouvera le destin de l'univers.
»Quels que soient vos succès, les Russes vous disputeront pied à pied ces contrées difficiles où vous ne trouverez rien de ce qui alimente la guerre. Il vous faudra tout tirer de deux cents lieues. Tandis que vous aurez à combattre, que vous aurez à livrer trente batailles, peut-être, la moitié de votre armée sera employée à couvrir des communications trop faibles, interrompues, menacées, coupées par des nuées de cosaques. Craignez que tout votre génie ne soit impuissant pour conjurer la perte de votre armée, en proie aux fatigues, à la faim, à la nudité, à la dureté du climat; craignez d'être réduit ensuite à venir combattre entre l'Elbe et le Rhin! Sire, je vous en conjure, au nom de la France, au nom de votre gloire, au nom de votre sûreté et de la nôtre, remettez l'épée dans le fourreau; songez à Charles XII. Ce prince, il est vrai, ne pouvait pas disposer, comme vous, des deux tiers de l'Europe continentale, et d'une armée de six cent mille hommes; mais, de son côté, le czar Pierre n'avait pas quatre cent mille hommes et cinquante mille cosaques. Il avait, direz-vous, une âme de fer, et la nature a départi le caractère le plus doux à l'empereur Alexandre; mais ne vous y méprenez pas, la douceur n'exclut pas la fermeté de l'âme, surtout quand il s'agit d'intérêts si puissans. D'ailleurs, n'aurez-vous pas contre vous son Sénat, la majorité des grands, la famille impériale, un peuple fanatisé, des soldats endurcis, et les intrigues du cabinet de Saint-James? Déjà, si la Suède vous échappe, c'est par la seule influence de son or. Craignez que cette île irréconciliable n'ébranle la fidélité de vos alliés; craignez, sire, que vos peuples ne vous taxent d'une ambition irréfléchie et ne se préoccupent trop de la possibilité d'une grande infortune. Votre puissance et votre gloire ont assoupi bien des passions hostiles; un revers inattendu pourrait ébranler tous les fondemens de votre Empire.»
Ce mémoire terminé, je fis demander à l'empereur une audience. On m'introduisit dans son cabinet aux Tuileries. A peine m'aperçoit-il, que, prenant un air aisé: «Vous voilà, M. le duc; je sais ce qui vous amène.--Comment, sire!--Oui, je sais que vous avez un mémoire à me présenter.--Cela n'est pas possible.--Je le sais; n'importe, donnez, je le lirai; je n'ignore cependant pas que la guerre de Russie n'est pas plus de votre goût que la guerre d'Espagne.--Sire, je ne pense pas que celle-ci soit tellement heureuse qu'on puisse se battre à la fois sans danger au-delà des Pyrénées et au-delà du Niémen; le désir et le besoin de voir s'affermir à jamais la puissance de Votre Majesté, m'ont donné le courage de lui soumettre quelques observations sur la crise présente.--Il n'y a pas de crise; c'est ici une guerre toute politique; vous ne pouvez pas juger de ma position ni de l'ensemble de l'Europe. Depuis mon mariage, on a cru que le lion sommeillait; on verra s'il sommeille. L'Espagne tombera dès que j'aurai anéanti l'influence anglaise à Saint-Pétersbourg; il me fallait huit cent mille hommes, et je les ai; je traîne toute l'Europe avec moi, et l'Europe n'est plus qu'une vieille p.... pourrie dont je ferai tout ce qui me plaira avec huit cent mille hommes. Ne m'avez-vous pas dit autrefois que vous faisiez consister le génie à ne rien trouver d'impossible? Eh bien, dans six ou huit mois vous verrez ce que peuvent les plus vastes combinaisons réunies à la force qui sait mettre en oeuvre. Je me règle d'après l'opinion de l'armée et du peuple plus que par la vôtre, messieurs, qui êtes trop riches, et qui ne tremblez pour moi que parce que vous craignez la débâcle. Soyez sans inquiétude; regardez la guerre de Russie comme celle du bon sens, des vrais intérêts, du repos et de la sécurité de tous. D'ailleurs, qu'y puis-je, si un excès de puissance m'entraîne à la dictature du monde? N'y avez-vous pas contribué, vous et tant d'autres qui me blâmez aujourd'hui, et qui voudriez faire de moi un roi débonnaire? Ma destinée n'est pas accomplie; je veux achever ce qui n'est qu'ébauché. Il nous faut un code européen, une cour de cassation européenne, une même monnaie, les mêmes poids et mesures, les mêmes lois; il faut que je fasse de tous les peuples de l'Europe le même peuple, et de Paris la capitale du monde. Voilà, monsieur le duc, le seul dénouement qui me convienne. Aujourd'hui, vous ne me serviriez pas bien, parce que vous vous imaginez que tout va être remis en question; mais avant un an vous me servirez avec le même zèle et la même ardeur qu'aux époques de Marengo et d'Austerlitz. Vous verrez encore mieux que tout cela; c'est moi qui vous le dis. Adieu, monsieur le duc; ne faites ni le disgracié, ni le frondeur, et mettez en moi un peu plus de confiance.»
Je me retirai stupéfait, après avoir fait une révérence profonde à l'empereur, qui me tourna le dos. Remis de l'étourdissement que m'avait fait éprouver ce singulier entretien, je commençais à réfléchir comment l'empereur avait pu être si exactement informé de l'objet de ma démarche. N'y concevant rien, je courus chez Malouet, dans l'idée que peut-être quelque indiscrétion involontaire de sa part aurait mis sur la voie la haute police, ou l'un des correspondans de l'empereur. Je m'en expliquai; mais, convaincu bientôt par les protestations de l'homme le plus probe de l'Empire que rien ne lui avait échappé, je trouvai l'incident d'autant plus bizarre, que mes soupçons ne pouvaient se porter sur un tiers. Comment donc l'empereur avait-il pu être informé que je devais lui présenter un mémoire? J'étais donc épié dans mon intérieur? Tout-à-coup il me vint un trait de lumière; je me rappelai qu'un jour, un homme s'était introduit subitement chez moi sans donner le temps à mon valet-de-chambre de l'annoncer, et qu'il s'était servi d'un prétexte spécieux pour m'entretenir. J'en inférai sur-le-champ, après avoir rallié tous les indices, que c'était un émissaire. En récapitulant tout ce qui avait eu lieu, mes soupçons prirent consistance. J'allai aux enquêtes, et j'appris que cet homme, nommé B...., était un émigré rentré qui avait acheté près de mon château un petit domaine qu'il n'avait pas payé encore; qu'il était maire de sa commune; mais que tout indiquait que c'était un intrigant et un fourbe. Je me procurai de son écriture, et je la reconnus pour être celle d'un ancien agent, chargé à Londres de l'espionnage des Bourbons, des émigrés de marque et des chefs de chouans. J'avais son numéro de correspondance, et cette donnée me suffit pour faire mettre la main dans les bureaux sur les rapports de ce drôle. Un de mes anciens employés se chargea de tout éclaircir: il y parvint. Voici ce qui s'était passé.
Savary, ayant reçu de l'empereur l'injonction de lui rendre compte de ce que faisait l'ex-ministre Fouché dans son château de Ferrières, fit un premier rapport annonçant qu'il était à la recherche d'un agent assez adroit pour remplir les intentions de Sa Majesté. Toutefois il prévenait l'empereur que l'investigation était d'une nature délicate, l'ex-ministre étant invisible pour tous les étrangers, personne, même les gens du pays, n'ayant accès dans son château. Après quelques recherches, Savary jeta les yeux sur le sieur B.... Il mande cet homme, d'une haute taille, d'un abord gracieux, d'un caractère insinuant, fin, adroit, grand parleur, ne se rebutant jamais. Il lui dit: «Monsieur, vous êtes maire de votre commune; vous connaissez le duc d'Otrante, ou du moins vous avez été en correspondance avec lui, et vous avez dû vous former une idée de son caractère et de ses habitudes; il faut me rendre compte de ce qu'il fait à Ferrières; il le faut absolument, l'empereur veut le savoir.--Monseigneur, répond B...., vous me donnez là une commission bien difficile à remplir; je la regarde presque comme impossible. Vous connaissez le personnage; il est défiant, soupçonneux, sur ses gardes; il est d'ailleurs inaccessible; comment et sous quel prétexte puis-je pénétrer chez lui? En vérité je ne le puis pas.--N'importe, répond le ministre, il faut absolument remplir cette mission, à laquelle l'empereur attache une grande importance; j'attends de vous cette nouvelle preuve de dévouement à la personne de l'empereur. Partez, et ne revenez pas sans résultat; je vous donne quinze jours.»
B...., dans le plus grand embarras, va et vient, prend des informations, et apprend, par voie indirecte, qu'un de mes fermiers est poursuivi par mon homme d'affaires, pour complication de fermages arriérés. Il va le voir, le circonvient; et, feignant un intérêt pressant, il obtient de lui communication des pièces. Muni de ses papiers, il prend un cabriolet, et se présente, avec une mise soignée, à la grille de mon château, s'annonçant comme étant le maire d'une commune voisine, qui prend un grand intérêt à une famille malheureuse, poursuivie injustement. Arrêté d'abord à la grille, il cajole mon concierge, qui le laisse pénétrer jusqu'au perron. Là, mon valet-de-chambre s'oppose à ce qu'il entre dans mon appartement. Sans se rebuter, B.... prie, sollicite, devient pressant, et obtient d'être annoncé; mais au moment où le valet-de-chambre ouvre la porte de mon cabinet, il le pousse et entre; j'étais à mon bureau la plume à la main.
L'arrivée subite d'un étranger me surprit; je lui demandai ce qu'il me voulait: «Monseigneur, me dit B...., je viens solliciter auprès de vous une grâce, un acte de justice et d'humanité très-urgent; je viens vous supplier de sauver d'une ruine totale un malheureux père de famille;» et ici il emploie toute sa rhétorique pour me toucher en faveur de son client; il m'explique très-bien toute cette affaire. Après un moment d'hésitation, je me lève et vais chercher dans un carton les papiers relatifs à mes fermages. Tandis que, le dos tourné, je cherche les pièces, B...., sans cesser de parler, parvient, quoiqu'à rebours, à déchiffrer sur mon cahier quelques lignes de mon écriture; et ce qui le frappe surtout ce sont les initiales V. M. I. et R., qui en ressortent; il en tire l'induction que je m'occupe d'un mémoire destiné à être présenté à l'empereur. De retour à mon bureau, après deux ou trois minutes de recherches, et séduit par les belles paroles de cet homme, j'arrange avec lui l'affaire, de la meilleure foi du monde, et à la satisfaction de son client; je le congédie ensuite en lui témoignant quelque gré de m'avoir porté à une action louable. B.... sort et court rendre compte à Savary de ce qu'il a vu chez moi. Savary se hâte d'aller porter son rapport à l'empereur. J'avoue que lorsque les détails de cette espèce de mystification me furent connus, j'en fus piqué au vif. J'avais de la peine à me pardonner d'avoir été ainsi joué par un drôle, de qui, pendant long-temps j'avais reçu de Londres les rapports secrets, et au profit de qui j'ordonnançais, chaque année, une somme de vingt mille francs. On verra plus tard[26] que je ne me laissai point dominer par trop de ressentiment.
[Note 26: En 1815.]
Cette intrigue était misérable; j'en tirai pourtant un avantage de position qui me donna plus de sécurité et de confiance, tout en me maintenant dans mon système de circonspection et de réserve. Il était évident qu'une grande partie des ombrages de Napoléon à mon égard étaient dissipés, et que je n'avais plus à craindre, au moment où il allait s'enfoncer en Russie, d'être l'objet d'aucune mesure inquisitoriale et vexatoire. Je savais que dans un conseil de cabinet, où l'empereur n'avait appelé que Berthier, Cambacérès et Duroc, on avait agité la question de savoir s'il était de l'intérêt du gouvernement qu'on s'assurât, par l'arrestation ou par un exil sévère, de M. de Talleyrand et de moi; et que, tout bien considéré, l'idée de ce coup d'État avait été abandonné comme impolitique et inutile; impolitique, en ce qu'il aurait trop ébranlé l'opinion et inquiété l'avenir des hauts fonctionnaires et dignitaires; inutile, en ce qu'on ne pouvait citer aucun acte de notre part ni aucun fait à notre charge, qui pût motiver une telle mesure. Préoccupé d'ailleurs par les préparatifs de l'expédition de Russie, le gouvernement éprouvait, d'un autre côté, des inquiétudes plus réelles et des contrariétés plus affligeantes. La France souffrait de plus en plus de la disette des grains. Il y eut des soulèvemens en divers lieux; on les comprima par la force, et des commissions militaires firent passer par les armes un grand nombre de malheureux que le désespoir avait égarés. Ce ne fut pas sans horreur qu'on apprit que parmi les victimes de ces exécutions sanglantes il s'était trouvé, dans la ville de Caen, une femme.
Il fallut pourtant bien soulever une partie du voile qui dérobait le mystère des grands préparatifs hostiles dont tout le nord de l'Allemagne était déjà le théâtre. Le Sénat fut assemblé extraordinairement pour recevoir la communication de deux rapports qui étaient censés avoir été adressés à l'empereur; l'un par le ministre des relations extérieures, l'autre par le ministre de la guerre. Cette jonglerie, à la fois guerroyante et diplomatique, n'avait pas d'autre but que celui d'obtenir un rappel au service militaire, des hommes que la conscription avait épargnés, et la formation des cohortes du premier ban, d'après une nouvelle organisation de la garde nationale, qui divisait en trois bans ou trois catégories l'immense majorité de notre population virile.
Il n'y avait pas d'exagération, cette fois, à considérer la France comme un vaste camp, d'où nos phalanges s'élançaient de toutes parts sur l'Europe comme sur une proie. Pour colorer cet appel des classes qui se trouvaient libérées de la conscription, il fallut un mobile et des prétextes nouveaux, puisqu'on ne voulait point encore révéler le vrai motif de mesures si extraordinaires. Maret parla au Sénat de la nécessité de forcer l'Angleterre à reconnaître le droit maritime établi par les stipulations du traité d'Utrecht, stipulations que la France avait abandonnées à Amiens. Mais la levée du premier ban des gardes nationales fut accordée par un sénatus-consulte et cent cohortes furent mises à la disposition du gouvernement; nous étions au Sénat d'une docilité et d'une souplesse admirables.
En même temps on signait les deux traités d'alliance et de secours réciproques avec la Prusse et l'Autriche. Il n'y avait plus de doute, Napoléon allait attaquer la Russie, non-seulement avec ses propres forces, mais encore avec les soldats de l'Allemagne et de tous les petits souverains qui ne pouvaient plus se mouvoir que dans l'orbite de sa puissance.
La guerre était tout-à-fait décidée quand il fit ouvrir, par son ministre intime, de nouvelles négociations avec Londres, mais tard et maladroitement. Quelques personnes, au fait de toutes les intrigues, m'assurèrent alors que le cabinet se servait de ce grossier expédient, de concert avec les principaux Russes du parti français; se voyant à la veille d'être expulsés des conseils de St. Pétersbourg, ils s'étaient imaginés que l'empereur Alexandre, effrayé par l'idée de la possibilité d'un arrangement entre la France et l'Angleterre, rentrerait dans le système continental, pour ne pas rester isolé, et qu'il fléchirait de nouveau sous la volonté de Napoléon. Quoi qu'il en soit, Maret écrivit à lord Castlereagh une lettre contenant les propositions suivantes: Renoncer à toute extension du côté des Pyrénées, déclarer indépendante la _dynastie actuelle_ de l'Espagne, et garantir l'intégrité de cette monarchie; garantir à la maison de Bragance l'indépendance et l'intrégrité du Portugal, de même que le royaume de Naples à Joachim, et le royaume de Sicile à Ferdinand IV. Quant aux autres objets de discussion, notre cabinet proposait de les négocier sur cette base, que chaque puissance garderait ce que l'autre ne pourrait lui ravir par la guerre. Lord Castlereagh se contenta de répondre que si, par _dynastie actuelle_ de l'Espagne, il était question du frère du chef du gouvernement français, et non de Ferdinand VII, il lui était ordonné, par son souverain, de déclarer franchement qu'il ne pouvait recevoir aucune proposition de paix établie sur cette base. Il fallut en rester là. Confus de ses ouvertures, notre cabinet, qui n'avait eu en vue que d'amener la Russie à quelqu'acte de faiblesse, s'aperçut trop tard qu'il avait imprimé à notre diplomatie un caractère de versatilité, de mauvaise foi et d'ignorance.
Comme tout se passait dans le secret du cabinet, ce qui déroutait le plus les politiques, c'est qu'en France, et même en Russie, on gardait encore, tout en faisant d'immenses préparatifs, les dehors de la bonne intelligence. L'empereur Alexandre avait toujours son ambassadeur à Paris, et Napoléon son ambassadeur à Saint-Pétersbourg; mais de plus, Alexandre entretenait à Paris le comte de Czernitscheff, son diplomate de confiance. Cet aimable Russe, au milieu des dissipations d'une cour brillante et des mystères de plus d'une intrigue amoureuse maladroitement voilée à dessein, ne négligeait pas une mission plus secrète, plus mile à son maître. Secondé par des femmes, les unes passionnées, les autres intrigantes, il faisait mouvoir des fils au moyen desquels il pénétrait les vrais desseins de Napoléon pour l'invasion de la Russie. Soupçonné sur l'objet secret de sa mission, il était épié, surveillé, mais sans fruit. Enfin Savary finit par lui décocher un homme attaché à la police, qui lui donne des renseignemens faux et en tire de nouveaux indices qui aggravent la suspicion. Mais, à la faveur de ses liaisons galantes, Czernitscheff est averti à temps; il évite le piège, maltraite l'espion, et va se plaindre à Maret d'être en butte à des procédés si outrageans. Ce jour-là même, l'empereur, instruit de l'objet de sa démarche, se décide à lui faire communiquer les rapports secrets qui l'inculpent. Czernitscheff sort triomphant de cette épreuve par l'exposé de sa conduite et de ses motifs de plaintes. La police reçoit l'ordre formel de ne plus le surveiller. Libre ainsi de continuer ses explorations, il parvient à en remplir l'objet. Il avait le plus grand intérêt à se procurer les états de mouvemens de l'armée française; il y réussit à la faveur d'un commis du bureau des mouvemens, appelé Michel. Une imprudence de ce commis, qui livrait ainsi le secret des opérations de l'empereur, ayant donné l'éveil à la police, on le suit et on l'arrête. Czernitscheff en est instruit sur l'heure, et il s'éloigne de Paris en toute diligence, emportant des renseignemens précieux. En vain on donne l'ordre par le télégraphe de se saisir de sa personne; il a cinq à six heures d'avance; elles lui suffisent pour s'échapper et franchir le Rhin. Il venait de passer le pont de Kehl lorsque la transmission télégraphique, portant l'ordre de l'arrêter, parvint à Strasbourg.
La précipitation avec laquelle il avait quitté Paris, lui avait fait négliger de brûler sa correspondance furtive, qu'il avait pris l'habitude de cacher sous le tapis de sa chambre. Naturellement, elle devint l'objet de perquisitions minutieuses qui amenèrent les agens de police à la découverte des papiers de Czernitscheff. On y trouva d'abord la preuve qu'il avait régné une grande intimité entre ce seigneur russe et plusieurs dames de la cour de Napoléon, entr'autres la duchesse de R..... Elle s'en tira, dit-on, en alléguant qu'elle avait agi de concert avec son mari pour tâcher de pénétrer l'objet secret de la mission de Czernitscheff. Parmi les papiers découverts, on trouva une lettre de la main de Michel, accablante pour ce prévenu, qui paya sa trahison de sa tête. La procédure fit ressortir un fait curieux, c'est que le cabinet russe prévoyait même, à l'époque de l'entrevue d'Erfurt, la possibilité d'une rupture avec la France. C'était alors que Romanzoff disait, pour justifier sa politique complaisante, et en parlant de Napoléon: _Il faut l'user_.
Les circonstances de la fuite de Czernitscheff, bientôt connues dans les salons, firent grand bruit, et cette affaire accéléra la rupture. Déjà l'empereur, dont le départ était résolu, cherchant à obtenir quelque popularité, visitait les divers quartiers de Paris, examinant les travaux publics, et jouant des scènes préparées, soit avec le préfet de Paris, soit avec le préfet de police, Pasquier. Il allait fréquemment aussi à la chasse, affectant de paraître plus occupé de plaisirs que de la grande entreprise qu'il méditait. Je le vis à Saint-Cloud où j'allai lui faire ma cour, sans aucune intention de solliciter ni d'épier une audience. L'aspect morne de cette cour, l'air soucieux des courtisans, me parurent contraster avec l'assurance du chef de l'État. Jamais il n'avait joui d'une santé plus parfaite; jamais je n'avais vu briller sur son front, sur ses traits, dont les contours dessinaient l'antique, les signes d'une plus grande vigueur d'esprit, d'une plus sûre confiance en lui-même, puisée dans le sentiment profond de sa force. J'en éprouvai une impression de tristesse involontaire, que je n'aurais pu définit si les plus fâcheux pressentimens n'avaient assiégé mon esprit.
Cependant le cabinet de Saint-Pétersbourg, soit qu'il eût réellement l'intention d'employer tous les moyens de rapprochement, compatibles avec l'indépendance de l'empire russe, soit qu'il n'ait eu en vue que de se procurer des données positives sur les vraies intentions politiques de Napoléon, donna l'ordre au prince Kourakin de faire connaître au gouvernement français les bases d'un arrangement que son souverain consentait à conclure. Ces bases étaient la délivrance de la Prusse, une diminution de la garnison de Dantzick et l'évacuation de la Poméranie suédoise. A ces conditions, le czar s'engageait à n'opérer aucun changement aux mesures prohibitives contre le commerce direct avec l'Angleterre, et à concerter avec le cabinet de France un système de licences à établir en Russie.
La note de Kouiakin demeura quinze jours sans réponse. Enfin le 9 mai, jour du départ de l'empereur pour l'Allemagne, Maret demande à Kourakin s'il a des pleins pouvoirs pour traiter; Kourakin répond que le caractère d'ambassadeur dont il est revêtu doit suffire. Ne pouvant obtenir qu'une réponse dilatoire, il requiert ses passe-ports, qu'on lui refuse sous divers prétextes. On ne les lui expédie que de Thorn, le 20 juin, manège oblique ayant pour objet de donner le temps à Napoléon de passer le Niémen avec toutes ses forces, pour surprendre à Wilna son auguste adversaire, avant qu'il ait pu recevoir de son ambassadeur la moindre information.
Le sort en est jeté; le Niémen est franchi par six cent mille hommes, par la plus belle armée, la plus formidable qu'ait jamais pu rassembler aucun des conquérans de la terre. Maintenant laissons Napoléon, laissons cet illustre fou courir à sa perte; ce n'est pas son histoire militaire que je raconte.