Memoires De Joseph Fouche Duc D Otrante Ministre De La Police G
Chapter 4
Il partit de Rambouillet avec Marie-Louise, vers la fin de mai, pour aller visiter Cherbourg. A leur retour à Saint-Cloud[20], ils présidèrent au baptême de leur fils, que Napoléon, élevant entre ses bras, montra lui-même aux nombreux assistans. Tout semblait annoncer à cet enfant les destinées les plus brillantes: trois années suffirent pour renverser la puissance colossale de son père; et pourtant la cour, les grands, les ministres, tout l'Empire, vivaient dans une sécurité profonde. A peine découvrait-on, parmi les penseurs, quelques appréhensions, quelques inquiétudes vagues.
[Note 20: Le 4 juin 1811.]
Peu de jours après[21], Napoléon, faisant l'ouverture de la session du Corps législatif, annonça que la naissance du roi de Rome avait rempli ses voeux et satisfait à l'attente de ses peuples. Il parla de la réunion des États romains, de la Hollande, des villes anséatiques et du Valais, et il finit par dire qu'il se flattait que la paix du continent ne serait pas troublée. La France attentive comprit ces dernières paroles, qui n'étaient pas jetées sans dessein de préparer les esprits à la guerre.
[Note 21: 16 juin 1811.]
On m'avait fait connaître l'ukase destiné par l'empereur Alexandre à tirer son Empire de l'embarras où le jetait le maintien du système continental. La Russie ne pouvait renoncer plus long-temps au commerce maritime. Je savais d'ailleurs que la faction des vieux Russes commençait à prévaloir dans les conseils d'Alexandre. L'ukase restreignait à certains ports désignés l'importation des marchandises; et parmi celles qui étaient tarifées, on ne trouvait aucun article de fabrique française. Je vis là le contre-coup de la prise de possession arbitraire des villes anséatiques.
Quant à notre commerce, concentré de plus en plus dans nos propres limites, il ne vivait plus que de roulage; nous n'avions plus d'autres navires de tonage que des chariots et des haquets. La grande renommée de notre industrie reposait alors sur la fabrication du sucre de betterave. C'était une heureuse exploitation pour certains aventuriers d'industrie nationale, qui arrachaient au gouvernement avances, primes, concessions de terrains. L'administration s'épuisait pour ces jongleries, dont les bateleurs nous promenaient du sucre de betterave à un prix colonial. Déjà même, selon mes correspondans de Paris, l'empereur tenait sous verre, sur sa cheminée à Saint-Cloud, un pain de sucre de betterave raffiné, qui pouvait rivaliser avec le plus beau sucre colonial sorti des raffineries d'Orléans. Il était si parfait que son ministre de l'intérieur le lui avait présenté en pompe comme une merveille digne de figurer dans un musée. On en envoyait en cadeau au prince-primat et à tous les petits potentats de la confédération du Rhin. Si le public ne pouvait y aborder à cause de la trop grande élévation du prix, en revanche il avait sous la main, et le sirop de raisin et le café de chicorée indigène à un prix raisonnable. Au milieu de cette pénurie de productions coloniales, quelques nouvelles fabriques prospéraient dans l'intérieur, et une centaine de fabricans qui avaient part à la distribution des encouragemens et des primes, vantaient très-haut l'activité de notre commerce intérieur.
Tout le reste languissait, et, ce qui était déplorable, le peuple commençait à souffrir de la disette des grains, occasionnée par une mauvaise récolte, et aggravée par des exportations sur lesquelles le gouvernement faisait des bénéfices. A la vérité, dans tous les départemens on organisait, pour rendre la misère moins importune, des dépôts de mendicité, où une partie de la population était successivement parquée et substantée au moyen de soupes économiques. Mais le peuple, qui s'obstinait à rester panivore, accusait l'empereur de vendre lui-même nos grains aux Anglais. Il est certain que le monopole exercé par Napoléon sur les blés, produisait en partie la disette. L'esprit qui régnait dans les salons n'était pas plus favorable à l'empereur; on y redevenait hostile. Voilà comment se formait l'opinion depuis que Savary dirigeait l'esprit public.
Cet homme, qu'éblouissait le faste des grandeurs et le prestige de la représentation, crut qu'il arriverait à être influent et puissant s'il avait une cour, des créatures, des parasites, des gens de lettres embrigadés à sa table et à ses ordres. Il s'imagina que pour mettre à profit mes traditions, il lui suffirait de ménager le faubourg Saint-Germain, sans pour cela dépouiller sa police de tout ce qu'elle avait d'odieux et d'irritant. Il crut, en un mot, qu'il formerait l'esprit public de l'Empire comme Mme de Genlis formait les moeurs de la nouvelle cour. Alors s'organisèrent dans les salles à manger de la police les fameux déjeuners à la fourchette présidés par Savary, et où se réunissaient habituellement les publicistes à gages qui correspondaient avec l'empereur, et les journalistes qui aspiraient à recevoir des directions et des gratifications. C'était là que Savary, excité par des traits d'esprit de commande, et par les fumées d'un large déjeuner, leur intimait ses ordres sur la tendance que chacun devait donner à la littérature de la semaine.
La direction de cette partie _morale_ du ministère de la police était confiée au poète Esmenard, écrivain d'un vrai talent, mais si décrié que j'avais cru devoir le tenir bride en main tout le temps que je l'avais mis en oeuvre. Abusant bientôt de sa supérierité et de sa position, il mena le nouveau ministre en flattant ses passions et ses écarts. J'avais respecté le savoir et les lettres; mon successeur, feignant de s'ériger en protecteur des académies, les traita militairement, leur imposa ses propres candidats, et n'eut rien de plus pressé que d'avilir avec scandale les organes du savoir et de l'opinion. J'avais respecté la propriété des journaux; Savary l'envahit avec audace, et en partagea les actions à ses familiers et à ses suppôts. C'est ainsi que, par la dégradation des journaux, il se priva d'un des principaux leviers de l'opinion. De même que Napoléon, il prit en haine Mme de Staël, et s'acharna contre elle de concert avec Esmenard: persécution impolitique, en ce qu'elle fit de la nombreuse coterie de cette femme célèbre un foyer d'opposition contre le régime impérial et d'animosité contre l'empereur.
Dans la haute police, c'était le même système, les mêmes violences; et là on trouvait pour ministre effectif le petit Desmarets. Qu'attendre d'un homme si mince et des combinaisons d'un tel ministre? Des inventions maladroites, des actes réprouvés, une administration vexatoire. On en jugera par le trait suivant. Un certain baron de Kolly, piémontais, chargé par le gouvernement britannique de tenter d'arracher Ferdinand VII à sa captivité, vint débarquer au commencement de mars 1810 dans la baie de Quiberon; de là, il se rendit à Paris, où je le fis arrêter et conduire au château de Vincennes. Que fait mon successeur? Il imagine d'éprouver Ferdinand à la faveur d'un faux baron de Kolly, muni des papiers et de la lettre de crédit du véritable émissaire. Ferdinand VII, sur ses gardes, voit le piége, l'évite, et laisse Savary dans la confusion.
La reine d'Étrurie, dépouillée de ses États, vivait à Nice dans l'exil; on l'abreuve de mauvais traitemens; on envoie des émissaires pour l'exciter à se jeter dans les bras des Anglais. Cette malheureuse reine, au désespoir, embrasse ce moyen de salut: on l'arrête, on la menace de la traduire devant une commission militaire, et deux de ses officiers sont fusillés. Quand il n'y a pas de complot, on en imagine, on en excite. C'est ainsi que de malheureux habitans de Toulon, impliqués dans une trame ténébreuse, dirigée, dit-on, contre nos arsenaux, furent traînés au supplice, dans une ville encore consternée par les plus affreux souvenirs.
Cependant l'opinion restait muette; plus de communication, plus d'expansion, plus de confiance entre les citoyens. Ce n'était que dans l'intérieur des familles et au sein de l'amitié que la douleur publique osait s'exhaler par des accens étouffés. A défaut d'opinion publique, l'empereur voulut avoir celle des salons de Paris. On lui en fit une factice, créée par les trois cents explorateurs aux grands gages. Il y eut ainsi plusieurs statistiques _morales_; les cinq ou six polices donnèrent la leur. La moins insignifiante était sans contredit celle du directeur général des postes, Lavalette. Jadis le correspondant et l'émissaire de confiance de Napoléon quand il n'était que général, il était au fait de ce qui lui convenait dans ce genre. L'empereur, appréciant bientôt le vide de toutes ces explorations, dont personne, depuis moi, n'avait saisi le véritable esprit, exigea des faits. On lui en fournit, mais de misérables; il finit par y renoncer, par ne plus les lire, tant il les trouvait fastidieux et incohérens. Dans ma retraite, on m'apporta quelques-uns de ces bulletins, faits par des écoliers. Plus tard, Savary transcrivit d'un bout à l'autre celui qui sortait de son cabinet, croyant par là donner plus d'importances à ses vagues explorations.
Si, depuis ma disgrâce, la police avait dégénéré dans ses attributions les plus essentielles, il en était de même dans un autre ministère qui était aussi l'asile du secret. Je veux parler des relations extérieures, où, depuis la retraite de Talleyrand, l'esprit de conquête, de violence et d'oppression ne connaissait plus ni adoucissemens, ni frein. Napoléon avait eu la maladresse (et on en verra plus tard la conséquence) d'abreuver de dégoût ce personnage si délié, d'un esprit si brillant, d'un goût si exercé et si délicat, qui, d'ailleurs, en politique lui avait rendu autant de services pour le moins que j'avais pu lui en rendre moi-même dans les hautes affaires de l'état qui intéressaient la sûreté de sa personne. Mais Napoléon ne pouvait pardonner à Talleyrand d'avoir toujours parlé de la guerre d'Espagne avec une liberté désapprobatrice. Bientôt, les salons et les boudoirs de Paris devinrent le théâtre d'une guerre sourde entre les adhérens de Napoléon d'une part, Talleyrand et ses amis de l'autre, guerre dont l'épigramme et les bons mots étaient l'artillerie, et dans laquelle le dominateur de l'Europe était presque toujours battu. Cette espèce de lutte satirique prenait un caractère plus grave à mesure que la guerre d'Espagne s'envenimait. De leur côté, M. et Mme de Talleyrand n'en prenaient que plus d'intérêt aux princes de la maison d'Espagne, relégués à leur château de Valançay par un petit raffinement de vengeance de la part de Napoléon. Piqué de plus en plus contre Talleyrand, il l'aperçoit un jour à son lever au milieu des courtisans, et croyant tirer avantage, pour l'humilier, d'une aventure de galanterie qu'on prétendait s'être passée à Valançay, il lui fit une interrogation qui, pour un mari, est le plus sanglant des outrages. Sans faire paraître aucune émotion dans ses traits, Talleyrand lui répond avec dignité:»Pour la gloire de Votre Majesté et pour la mienne, il serait à désirer qu'il ne fût jamais question des princes de la maison d'Espagne.» Jamais Napoléon ne se montra plus confus qu'après cette sévère leçon donnée avec le sens exquis des convenances. Tout annonça bientôt une disgrâce complète, et la position de Talleyrand devint de plus en plus difficile. Son hôtel, ses amis, ses gens furent livrés à un espionnage perpétuel que Savary affectait même de ne pas dissimuler. Il se vantait à ses familiers de tenir Talleyrand et Fouché dans de perpétuelles alarmes. Le public en tira la conséquence que le chef de l'État, par son caractère ombrageux, s'était privé des services de deux hommes dont les conseils lui avaient toujours été utiles, et qu'il n'y avait plus, dans la police et les affaires étrangères, ni mesure ni habileté depuis leur retraite. La police n'était plus qu'une inquisition stérile et irritante. Dans les affaires étrangères on s'habituait à voir les traités comme des trèves ou des expédiens pour arriver à de nouvelles guerres. On finit même par ne plus rougir d'y faire les plus scandaleux aveux. «Nous ne voulons plus de principes, disait Champagny-Cadore, successeur de Talleyrand,» le même qui avait présidé aux violences exercées envers le pape et envers la maison d'Espagne. Et pourtant ce même ministre, hors de sa sphère diplomatique, ou plutôt de l'influence de Napoléon, était l'un des hommes de France dont le commerce était le plus doux et les opinions les plus modérées. On le verra bientôt éprouver à son tour une disgrâce à laquelle semblait ne pouvoir plus se soustraire aucun des ministres de Napoléon. Comme il n'était plus possible de se soutenir qu'en flattant les passions de celui qui était la source de tous les pouvoirs et de toutes les faveurs, les manipulateurs de la politique impériale se mirent à travailler de plus belle à préparer la chute de l'Angleterre et l'humiliation de la Russie. Les mémoires et les plans se succédèrent sous l'égide de la police secrète de Desmarets et de Savary, chargés de cautionner les faiseurs de projets à l'ordre du jour. L'empereur ne reçut bientôt plus de ses agens que des rapports où la vérité des faits et celle des conséquences étaient ou altérées ou dissimulées; il ne fut plus imbu que de correspondances irritantes, pleines de propositions et de projets d'intrigues, d'aventures et de violences.
On en vint à vouloir _travailler_ à la fois l'Angleterre et la Russie. J'avais cherché inutilement, tandis que je tenais les fils de la haute police, à ramener l'empereur à des idées plus saines à l'égard de l'Angleterre. L'empereur estimait les Anglais, et ne haïssait pas précisément l'Angleterre, mais il redoutait l'oligarchie de son gouvernement. Il ne croyait pas qu'avec un tel régime, l'Angleterre voulut jamais le laisser jouir d'une paix solide, mais seulement d'une trève de trois ans au plus, après laquelle il eût fallu recommencer. Jamais je ne pus détruire à cet égard les préventions et les préjugés de l'empereur. D'autres, par les sophismes les plus grossiers, le fortifiaient dans sa passion violente contre la nature du gouvernement britannique, passion qui le conduisait de nouveau à une guerre universelle. C'était véritablement une révolution que Bonaparte voulait en Angleterre; il brûlait du désir d'y étouffer la liberté de la presse et la liberté des débats parlementaires. Induit à souhaiter de voir cette île livrée à son tour aux horreurs d'une révolution politique, il y envoya des émissaires qui le trompèrent sur son état réel. Je lui avais dit cent fois qu'elle était aussi puissante par ses institutions que par ses forces navales; mais il s'en rapportait plutôt à des explorateurs intéressés. Ce fut dans l'espoir d'y faire éclater des déchiremens intérieurs que, pendant toute l'année 1811, il s'occupa principalement du projet d'exclure entièrement le commerce anglais du continent. Ses émissaires ne manquèrent pas d'attribuer au blocus continental la détresse des manufactures du royaume-uni et les banqueroutes nombreuses qui, pendant le cours de cette même année, portèrent au crédit anglais les plus rudes coups. Ils annoncèrent des troubles sérieux, et soutinrent que l'Angleterre ne pouvait pas supporter long-temps un état de guerre qui lui coûtait plus de cinquante millions sterlings.
En effet, des émeutes d'ouvriers sans ouvrage éclatèrent dans le Nottinghamshire. Les mutins se réunissaient par bandes, brûlaient ou détruisaient les métiers de nouvelle mécanique, et commettaient toute sorte d'excès. Ils se disaient sous les ordres d'un capitaine _Ludd_, personnage imaginaire, d'où leur est venu le nom de _luddistes_. L'empereur ne vit là qu'une plaie qu'il fallait agrandir, de même que celle de l'Irlande. Bientôt, en effet, ce système d'insurrection s'étendit et gagna les contrées voisines de Derby et de Leicester. On assurait, dans le cabinet de Napoléon, que des personnages considérables n'étaient pas étrangers à ces mouvemens, et en étaient même les instigateurs. On comptait, en cas d'insurrection sérieuse et de tentatives correspondantes préparées dans Londres même, sur la coopération plus on moins efficace de nos prisonniers, qui s'élevaient à cinquante mille. Tel fut un des motifs qui porta Napoléon à ne point consentir à leur échange. Comme nous n'avions en France que dix mille prisonniers anglais, mais près de cinquante-trois mille prisonniers de guerre espagnols et portugais, l'empereur feignit de consentir à un cartel, mais seulement dans la proportion d'un Anglais et de quatre Espagnols ou Portugais, contre cinq Français ou Italiens. Il était sûr d'avance que l'Angleterre se refuserait à tout échange établi sur de telles bases. En effet, la proposition seule révolta le ministère anglais.
Napoléon, devenu plus rigide dans son système continental, à mesure qu'il voyait approcher la détresse de l'Angleterre, exigea une fermeture plus exacte des ports de la Suède, à laquelle il ne laissa que l'option d'une guerre avec l'Angleterre ou avec la France. Ces exigeances si impolitiques contre une puissance indépendante, provenaient en partie de son mécontentement contre Bernadotte, proclamé l'année précédente[22], par la volonté unanime des États, prince royal, et successeur héréditaire du roi Charles XIII. Au fond de l'âme, cette subite élévation avait déplu à l'empereur, dont le ressentiment contre son ancien compagnon d'armes s'était toujours accru depuis la mission que je lui avais déférée en 1809 pour la défense d'Anvers. Il était persuadé qu'une secrète intelligence avait régné à cette époque entre Bernadotte et moi, et que s'il eût éprouvé un grand revers en Allemagne, j'aurais fait proclamer, pour lui fermer à jamais les portes de la France, Bernadotte premier consul ou empereur. Ainsi, d'un autre côté, il le vit d'abord partir pour le nord sans peine, se croyant trop heureux d'être délivré de la présence d'un homme que Savary et ses familiers lui représentaient comme un adversaire qui pouvait devenir redoutable. Croyant même pendant quelques mois qu'il le tiendrait en Suède forcément dans l'orbite de sa politique, il adressa notes sur notes, injonctions sur injonctions, au gouvernement de Charles XIII, pour qu'il tînt ses ports rigoureusement fermés au commerce anglais. Irrité de ce qu'on ne se pressait pas assez de remplir ses vues, il fit enlever par ses corsaires les navires suédois chargés de marchandises coloniales, et persista dans l'occupation de la Poméranie. Des griefs réciproques s'étant ainsi établis, Napoléon donna de nouvelles inquiétudes au gouvernement dont Bernadotte était devenu l'espoir et l'arbitre. Toute l'année 1811 se passa en altercations entre les deux États.
[Note 22: 21 août 1810.]
La connaissance que j'avais du caractère de Bernadotte, me faisait assez pressentir qu'il finirait par se jeter dans les bras de la Russie et de l'Angleterre, soit pour garantir l'indépendance de la Suède, soit pour s'assurer l'héritage d'une couronne dont Napoléon se montrait envieux.
Mes anciennes relations avec le prince de Suède donnèrent à l'empereur, par les impressions de Savary, l'idée que j'excitai secrètement Bernadotte à se maintenir récalcitrant envers le cabinet de Saint-Cloud. Je sus bientôt à n'en pouvoir plus douter qu'on m'épiait et qu'on ouvrait mes lettres. Je le demande: qu'aurait-on dit de moi si je ne m'étais pas mis en mesure de me jouer des ridicules investigations d'une police dont je connaissais tous les détours? Je n'ignorais cependant pas ce qui se passait à Stockholm, ni même dans tout le nord; j'avais auprès de Bernadotte le colonel V. C. qui me tenait au courant.
Terminons par quelques réflexions sur la guerre de la péninsule l'esquisse des événemens politiques de 1811 qui nous conduisent à la fatale expédition de Russie. Déjà la résistance des peuples de l'Espagne avait pris le caractère d'une guerre nationale; et c'était Napoléon qui avait ouvert à l'Angleterre ce champ de bataille sur le continent.
Dès le commencement de 1810, la guerre s'était tellement compliquée en Espagne; elle offrait déjà tant de chances à l'ambition et aux rivalités des généraux, que lorsque le roi Joseph vint à Paris assister au mariage de l'empereur, il fit la demande expresse qu'on en retirât toutes les troupes ou qu'elles fussent sous ses ordres immédiats, ou plutôt sous la direction de son major-général. L'empereur se garda bien de lui accorder le rappel des troupes, mais il lui en déféra le commandement. Joseph alors amena de Paris le maréchal Jourdan, qui eut le titre de major-général du roi d'Espagne. Les généraux en chef furent censés sous ses ordres et eurent à rendre compte au roi Joseph et à l'empereur en même temps. Mais ces dispositions ne remédièrent à rien; il y eut toujours plusieurs armées, et les généraux, qui dépendaient à la fois de Paris et de Madrid, s'arrangèrent pour ne dépendre de personne; ils voulaient avant tout rester maîtres des provinces qu'ils occupaient ou qu'ils disputaient à l'ennemi.
Cependant nous avions été chassés deux fois du Portugal, où l'armée anglaise trouvait des ressources infinies et un refuge assuré. Tout aurait dû convaincre Napoléon que, pour assujettir la péninsule, il fallait d'abord faire la conquête de Lisbonne et forcer les Anglais à se rembarquer. Il en avait pris en quelque sorte l'engagement à la face de l'Europe. Mais ici son génie se trouva en défaut, comme dans d'autres circonstances décisives où la fougue et la violence de son caractère auraient dû céder à la profondeur des vues ou tout au moins à la prévision la plus commune. Comment put-il lui échapper qu'il compromettrait non-seulement la conquête de l'Espagne, mais sa propre fortune, en laissant s'élever dans la péninsule une réputation militaire, ennemie? L'Europe avait assez de soldats; elle cherchait un général qui sût les conduire, qui sût résister aux armées françaises, n'importe comment. Il est incroyable que cette vue ait échappé à la sagacité de Napoléon. Ce fut par excès de confiance en lui-même et dans sa fortune. Ainsi, au lieu de marcher en personne à la tête d'une armée formidable pour chasser Wellington du Portugal (la situation du continent le lui permettait), il y envoya Masséna, le plus habile de ses lieutenans, sans doute, d'un rare courage, d'une ténacité remarquable, dont le talent croissait par l'excès du péril, et qui, vaincu, était toujours prêt à recommencer comme s'il eût été vainqueur. Mais Masséna, déprédateur intrépide, était l'ennemi secret de l'empereur qui lui avait fait rendre gorge de trois millions. De même que Soult, il se berça de l'idée qu'il pourrait aussi gagner à la pointe de l'épée une couronne; ils étaient d'ailleurs si séduisans les exemples de Napoléon, de Murat et de Bernadotte! Le coeur de Masséna s'ouvrit aisément à l'ambition de régner aussi à son tour. Plein d'espérance, il se met en marche à la tête de soixante mille soldats; mais, au milieu même des premières difficultés de son expédition, il reçoit l'avis certain que l'empereur est disposé à restituer le Portugal à la maison de Bragance si l'Angleterre consent à lui laisser l'Espagne, et qu'une négociation secrète est ouverte à cet effet. Masséna, piqué, découragé, laisse s'éteindre le feu de son génie militaire. D'ailleurs, dans une opération si décisive, nul ne pouvait suppléer Napoléon; lui seul eût pu sacrifier trente à quarante mille hommes pour emporter les lignes formidables de Torres-Vedras, vraie ceinture d'acier qui couvrait Lisbonne. Tout allait dépendre pourtant de l'issue de cette campagne de 1810, et pour Napoléon et pour l'Europe entière. Ne pas apercevoir cette corélation intime, c'était manquer de tact et de génie.