Memoires De Joseph Fouche Duc D Otrante Ministre De La Police G
Chapter 17
Dans ma position, je ne devais rien négliger pour me conserver l'opinion dominante. J'avais aussi mes véhicules de popularité, par mes circulaires et mes rapports anti-royalistes. Je venais d'établir dans toute la Franco des lieutenans de police qui m'étaient dévoués; à moi seul était réservé le choix des agens secrets: je m'emparai des journaux, et je devins ainsi maître de l'esprit public. Mais j'eus bientôt sur les bras une affaire bien autrement importante, l'insurrection intempestive de la Vendée qui dérangeait tous mes calculs. Il m'importait d'avoir pour moi les royalistes, mais non pas de les laisser intervenir dans nos affaires. Ici mes vues se trouvèrent d'accord avec les intérêts de Napoléon. Il se montra très-contrarié de cette nouvelle fermentation d'un vieux levain. Je me hâtai de le tranquilliser en l'assurant que je l'aurais bientôt éteinte; qu'il me donnât seulement carte blanche, et mit à ma disposition douze mille hommes de vieilles troupes. Certain que je ne les sacrifierais pas aux Bourbons, il me laissa toute liberté d'agir. Je persuadai sans peine aux idiots du parti royaliste, dont je disposais à mon gré, que cette guerre de quelques écervelés était inopportune; que les mesures qu'elle allait suggérer, ramèneraient la terreur et causeraient le déchaînement des révolutionnaires; qu'il fallait absolument obtenir un ordre du roi pour faire poser les armes à toute cette cohue; que la grande question ne se déciderait pas dans l'intérieur, mais aux frontières. A l'instant même je fis partir trois négociateurs, Malartic, Flavigny et Laberaudière, munis d'instructions et de l'ordre de s'aboucher avec ceux des chefs que l'effervescence n'avait point entraînés dans ce parti, et qui auraient saisi volontiers un prétexte plausible d'attendre les événemens. Toute cette affaire fut bien conduite; on en fut quitte pour quelques escarmouches, et au moment décisif la Vendée se trouva tout à la fois comprimée et presque assoupie.
La levée de boucliers de Murat me causa une inquiétude d'un autre genre, et d'autant plus grave, que ni l'empereur ni moi n'avions nul moyen efficace de le seconder ou de le diriger. Malheureusement l'impulsion venait de nous, car il avait bien fallu que quelqu'un _attachât le grelot_. Mais cet homme, toujours hors de mesure, n'avait pas su s'arrêter à temps; récemment je lui avais écrit en vain, ainsi qu'à la reine, de se modérer et de ne pas trop presser des événemens auxquels on serait peut-être trop tôt obligé d'obéir. Quand j'appris que ses troupes étaient déjà engagées contre les troupes de l'Autriche, je me dis: Cet homme est perdu, la lutte n'est pas égale. Et en effet il s'abîma dans les flots qu'il avait soulevés. Vers la fin de mai, il débarqua en fugitif au golfe de Juan. Cette nouvelle produisit l'effet d'un funeste présage, et jeta la consternation autour de l'empereur.
De son côté, Napoléon se trouvait embarrassé dans un dédale d'affaires, plus sérieuses les unes que les autres, et au milieu desquelles tous ses esprits étaient absorbés dans la pensées de faire face aux armemens de l'Europe. Il aurait voulu transformer la France en un camp et les villes en arsenaux. Les soldats lui appartenaient; mais les citoyens restaient partagés. Ce n'était d'ailleurs qu'en tremblant qu'il mettait en oeuvre les instrumens de la révolution, en autorisant le rétablissement des clubs populaires et la formation des confédérations civiques, ce qui lui faisait craindre d'avoir exhumé l'anarchie, lui qui s'était tant vanté de l'avoir détrônée. Aussi que de soins, que d'inquiétudes, que de contrainte dans toute son allure pour modérer ces associations si dangereuses à manier.
Cette affectation de popularité l'avait protégé dans l'opinion nationale jusqu'au moment de la promulgation de son acte additionnel aux constitutions de l'Empire. Napoléon les regardait comme les titres de propriété de sa couronne, et en les annullant, il aurait cru recommencer un nouveau règne. Lui qui ne pouvait dater que d'une possession de fait, il préféra se modeler d'une manière ridicule d'après Louis XVIII, qui supputait les temps sur les bases de la légitimité. Au lieu d'une constitution nationale qu'il avait promise, il se contenta de modifier les lois politiques et les sénatus-consulte qui régissaient l'empire. Il rétablit la confiscation des biens, contre laquelle s'élevaient presque tous ses conseillers. Enfin il s'obstina, dans un conseil tenu à ce sujet, à ne point soumettre sa constitution à des débats publics et à la présenter comme un acte additionnel. Je combattis fortement son idée, aussi bien que Decrès, Caulaincourt, et presque tous les membres présens. Il persista, en dépit de nos efforts, à renfermer toutes ses concessions dans cette ébauche informe; Ce mot _additionnel_ désenchanta les amis de la liberté. Ils y virent le maintien maladroitement déguisé des principales institutions créées en faveur du pouvoir absolu. Dès lors on ne vit plus dans Napoléon qu'un despote incurable; et moi je le regardai comme un fou livré pieds et poings liés à la merci de l'Europe. Réduit à ce genre de suffrages populaires dont Savary et Réal avaient l'entreprise, il fit convoquer les hommes de la plus basse classe, qui, sous le nom de fédérés, vinrent défiler sous les balcons des Tuileries, aux cris répétés de _vive l'empereur_! Là, il annonce lui-même à ce ramas qu'il se porterait aux frontières si les rois osaient l'attaquer. Cette scène humiliante indigna jusqu'aux soldats. Jamais cet homme, qui avait revêtu la pourpre avec tant d'éclat, ne l'avait si fort rabaissée. Il ne fut plus aux yeux des patriotes qu'un histrion soumis à la _criée_ de la plus vile populace.
Des scènes aussi dégradantes m'affectèrent vivement; certain d'ailleurs que toutes les puissances, unanimes dans leur résolution, se disposaient à marcher contre nous, ou plutôt contre lui, je me rendis aux Tuileries le lendemain de bonne heure; et, pour la seconde fois, je représentai à Napoléon, avec des couleurs encore plus fortes, qu'il était de l'impossibilité la plus absolue que la France divisée soutînt le choc de toute l'Europe réunie; qu'il convenait qu'il s'expliquât franchement avec la nation; qu'il s'assurât des dernières intentions des souverains; et que s'ils persistaient, comme tout le donnait à penser, alors il n'y avait plus à balancer; que ses intérêts et ceux de la patrie lui faisaient une loi de se retirer aux États-Unis.
Mais à sa réponse qu'il balbutia, où il entremêla des plans de campagnes, des terreurs, des batailles, des soulèvemens de peuples, des inspirations gigantesques, des décrets de la fatalité, je vis qu'il était résolu à remettre au sort des armes les destins de la France, et que la faction militaire l'emportait malgré mes conseils.
L'assemblée du Champ-de-Mai ne fut qu'un spectacle d'une pompe vaine, où Napoléon, déguisé en citoyen, espéra séduire la multitude par le prestige d'une cerémonie publique. Les différens partis n'en furent pas plus satisfaits qu'ils l'avaient été par l'acte additionnel; les uns auraient désiré qu'il eût rétabli la république; les autres qu'en se démettant de la couronne, il eût laissé à la nation souveraine le droit de l'offrir au plus digne; et enfin, la coalition des hommes d'état dont j'étais l'âme lui reprochait de n'avoir point profité de cette solennité pour proclamer Napoléon II, événement qui nous eût fait trouver de l'appui dans certains cabinets, et vraisemblablement nous eût préservés de la seconde invasion. On ne niera pas que dans la position critique de la France, ce dernier expédient ne fût le plus raisonnable.
Dès que nous eûmes acquis la conviction que toute tentative pour obtenir ce résultat dans l'intérieur resterait sans succès, à moins d'en venir à une déposition que le parti militaire n'eût pas laissé consommer, il fallut se résoudre à voir se rouvrir toutes les portes de la guerre. Mon impatience s'accrut alors, et je travaillai à précipiter les événemens. En vain Davoust, dans le conseil, avait répété à plusieurs reprises à Napoléon que sa présence à l'armée devenait indispensable; trop peu sûr de la capitale pour la laisser long-temps derrière lui sans défiance, il ne prit la résolution de partir que lorsque tout fut prêt à frapper un grand coup sur les frontières de la Belgique, dans l'espoir de débuter par un triomphe et de reconquérir la popularité par la victoire. Il part; il part, dis-je, laissant à Réal le soin de ses fédérés; beaucoup d'argent pour faire crier _Napoléon ou la mort_; et la haute-main sur la promulgation de ses bulletins militaires avec un plan de campagne arrêté pour l'offensive, et dont le secret me fut communiqué par Davoust.
Dans un moment aussi décisif, ma position devint et bien délicate, et bien difficile; je ne voulais plus de Napoléon; et s'il fût resté victorieux, il m'eût fallu subir son joug ainsi que toute la France, dont il eût prolongé les calamités. D'un autre côté, j'avais des engagemens avec Louis XVIII, non pas que je fusse porté à le rétablir, mais la prudence exigeait que je me ménageasse d'avance une garantie. D'ailleurs mes agens auprès de M. de Metternich et de lord Wellington avaient promis monts et merveilles. Le généralissime s'attendait à ce que je lui livrasse au moins le plan de campagne.
Dans le premier moment....? mais la voix de ma patrie, la gloire de l'armée française qui ne fut plus à mes yeux que celle de la nation, enfin le cri de l'honneur me firent horreur de l'idée que le mot de traître pût jamais servir d'épithète au nom du duc d'Otrante, et ma résolution resta pure. Cependant quel parti devait prendre, en de telles conjonctures, un homme d'état auquel il n'est point permis de rester sans ressources? Voici celui auquel je m'arrêtai. Je savais positivement que le choc inopiné de l'armée de Napoléon aurait lieu du 16 au 18 au plus tard; Napoléon voulant même livrer bataille le 17 à l'armée anglaise, séparée des Prussiens, après avoir marché sur le ventre à ces derniers. Il était d'autant plus fondé à espérer la réussite de son plan, que Wellington, trompé par de faux rapports, croyait pouvoir retarder l'ouverture de la campagne jusqu'au premier juillet. Le succès de Napoléon reposait donc sur une surprise. Je combinai mes démarches en conséquence; je dépêchai, le jour même du départ de Napoléon, Mme. D...... munie de notes écrites en chiffres et révélant le plan de campagne. En même temps je suscitai des obstacles sur la partie de la frontière qu'elle devait, franchir, de manière à ce qu'elle ne pût arriver au quartier-général de Wellington qu'après l'événement. Voilà l'explication de l'inconcevable sécurité du généralissime, qui fit naître un étonnement universel et des conjectures si diverses.
Si Napoléon a succombé qu'il s'en prenne donc à son destin; la trahison n'eut point de part, à sa défaite; lui-même avait fait tout ce qu'il devait pour vaincre, mais il ne couronna pas dignement sa chute; si l'on me demande ce que je voulais qu'il fît, je répondrai comme le vieil Horace:....... Qu'il mourût!
C'était à condition qu'il sortirait vainqueur de la lutte, que les patriotes avaient consenti à lui prêter leur appui; il était vaincu, ils jugèrent le pacte dissous. J'appris en même temps son arrivée nocturne à l'Élysée, et qu'à Laon, après sa déroute, Maret, par son impulsion, avait ouvert l'avis de quitter l'armée et de se rendre à Paris sans perdre de temps, dans la crainte d'un revirement subit. Je fus informé aussi dans la matinée que Lucien, soutenant son courage, s'efforçait de chercher des ressources dans un parti désespéré; qu'il le poussait à s'emparer de la dictature, à ne s'environner que d'élémens militaires, et à dissoudre la Chambre.
C'est alors que je sentis la nécessité de mettre en oeuvre toutes les ressources de ma position et de mon expérience. La déroute de l'empereur, sa présence dans Paris, qui soulevait l'indignation générale, me plaçaient dans la circonstance la plus favorable pour arracher de lui une abdication, à laquelle il s'était refusé quand elle aurait pu le sauver. Je mis en campagne tous mes amis, tous mes adhérens, tous mes agens avec le mot d'ordre. Moi-même, je m'abouchai, avant le conseil, avec l'élite de tous les partis. Aux membres inquiets, défians et ombrageux de la Chambre, je leur dis: «Il faut agir, faire peu de phrases et courir aux armes; il est revenu furieux, décidé à dissoudre la Chambre et à saisir la dictature. Nous ne souffrirons pas, je l'espère, ce retour à la tyrannie.» Je dis aux partisans de Napoléon: «Ne savez-vous pas que la fermentation contre l'empereur est à son comble parmi un grand nombre de députés. On veut sa déchéance, on exige son abdication. Si vous êtes résolus à le sauver, vous n'avez qu'un parti sûr, c'est de leur tenir tête avec vigueur, de leur montrer quelle puissance il lui reste encore, et qu'il ne lui faut qu'un mot pour dissoudre la Chambre.» J'entrai ainsi dans leur langage et dans leurs vues; ils se se montrèrent alors à découvert, et je pus dire aux chefs des patriotes qui se groupaient autour de moi: «Vous voyez bien que ses meilleurs amis n'en font pas mystère; le danger est pressant; dans peu d'heures les Chambres n'existeront plus; vous seriez bien coupables de négliger le seul moment de vous opposer à leur dissolution.»
Le conseil assemblé, Napoléon fit lire par Maret le bulletin de la bataille de Waterloo, et finit en nous déclarant qu'il avait besoin, pour sauver la patrie, d'être revêtu d'un grand pouvoir, d'une dictature temporaire; qu'il pourrait s'en emparer, mais qu'il croyait plus utile et plus national qu'il lui fût donné par les Chambres. Je laissai, à ceux de mes collègues, qui pensaient et agissaient comme moi, le soin de combattre cette proposition déjà décréditée et battue en ruines.
Ce fut alors que M. de La Fayette, instruit de ce qui se passait au conseil, et sûr de la majorité, fit sa motion de la permanence des Chambres, motion qui déconcerta tout le parti militaire, et, ralliant le parti patriote, lui donna une grande force morale.
Attaqué par les Chambres, Napoléon n'ose prendre aucun parti; il sonde Davoust pour opérer militairement la dissolution; Davoust s'y refuse.
Le lendemain nous manoeuvrâmes tous pour arracher son abdication; il y eut une foule d'allées et de venues, de pourparlers, d'objections, de répliques, en un mot des évolutions de tout genre; il y eut du terrain pris, abandonné, repris de nouveau; enfin, après une journée chaude, Napoléon se rendit en plein conseil, persuadé qu'une plus longue résistance serait inutile; alors, se tournant vers moi, il me dit avec un rire sardonique: «Écrivez à ces messieurs de demeurer en repos, ils, seront satisfaits.» Lucien prit la plume, et rédigea, sous la dictée de Napoléon, l'acte d'abdication tel qu'il fut rendu public.
Ici, changement de scène; le pouvoir n'étant plus dans les mains de Napoléon, qui donc allait rester le maître du terrain? Je pénétrai bientôt les desseins secrets du cabinet: je découvris que le parti bonapartiste, dirigé alors par Lucien, voulait faire envisager comme conséquence de l'abdication, la proclamation immédiate de Napoléon II, et l'établissement d'un conseil de régence. C'eût été laisser triompher le camp ennemi. En effet, cette régence, depuis si long-temps le but de tous mes calculs, et l'objet de tous mes voeux, venant à s'organiser sous une autre influence que la mienne, m'excluait du gouvernement. Je dus alors recourir à de nouvelles combinaisons et dresser des contre-batteries pour écarter, avec la même adresse, le système de régence et le rétablissement des Bourbons. J'imaginai la création d'un gouvernement provisoire établi d'après mes indications, et qu'en conséquence je dirigerais selon mes vues. Je me présentai à la Chambre pour lui persuader de se conduire avec fermeté, en consacrant les principes et les lois de la révolution.
La Chambre ayant accepte l'abdication de Napoléon sans faire aucune mention de la clause qu'elle renfermait, Lucien s'agita pour obtenir la proclamation de Napoléon II. Il avait pour lui les fédérés, les militaires, la populace et un grand parti dans la Chambre des pairs. J'avais pour moi la majorité de la Chambre des représentans, un parti aussi dans la Chambre des pairs, la garde nationale, la plupart des généraux, et les royalistes qui me ménageaient et me circonvenaient, dans l'espoir que je dirigerais la chance en faveur des Bourbons.
Déjà Lucien avait mandé Réal à l'Elysée pour rassembler les fédérés sous les croisées de Napoléon. Ce ne fut pas sans peine qu'on obtint le consentement de l'ex-empereur; on n'y parvint qu'en lui faisant observer que mon parti voulait faire considérer son abdication comme pure et simple; que s'il ne conservait pas au moins l'ombre de la puissance, on ne pourrait assurer ni sa fuite, ni le transport de ses richesses; que d'ailleurs l'abdication en faveur de son fils amènerait peut-être l'Autriche à lui procurer un traitement plus favorable de la part des alliés. Réal entre aussitôt en campagne et ameute, aux Champs-Elysées, toute la canaille de Paris. De son côté, Lucien monte en voiture, court à la Chambre des pairs et leur dit, dans un discours préparé: _L'empereur est mort, vive l'empereur! proclamons Napoléon II_! La majorité semble accéder à cette proposition. Lucien revient triomphant aux Champs-Elysées, y endoctrine les deux à trois mille bandits que Réal avait ameutés autour du palais, et leur fait promettre de se transporter à la chambre des représentans pour décider la proclamation de Napoléon II. Il rentre dans l'Elysée et amène, sur la terrasse, son frère, dont la physionomie offrait déjà des marques d'abattement. Là, Napoléon fait quelques signes de la main, salue la bande des exaltés, qui défile devant lui aux cris de _vive notre empereur et son fils, nous n'en voulons pas d'autres!_
Mais ces démonstrations et ce dévouement de commande m'inquiétèrent peu. Je surveillais les moindres mouvemens, et le seul fil solide était dans mes mains. Je m'étais d'ailleurs assuré l'initiative, et, au moment même de ce brouhaha ridicule, les Chambres nommaient une commission exécutive provisoire, dont la présidence m'était dévolue.
Cependant, Réal avait donné le mot d'ordre aux fédérés pour qu'ils allassent défiler devant le palais du Corps législatif; ils s'y rendirent en tumulte, mais il n'était plus temps. Les législateurs effrayés venaient de déserter leur salle, après avoir nommé la commission. La nuit dissipa l'attroupement, qui, en traversant les rues de Paris, répandait la terreur parmi les citoyens par la décharge de leurs armes, et faisait entendre hautement des cris de mort contre quiconque ne reconnaîtrait pas Napoléon II.
L'agitation du jour se termina par des conciliabules nocturnes, préludes d'une séance des plus animées pour le lendemain. Dès le matin j'étais entré en possession avec mes collègues, Caulaincourt, Carnot, Quinette et le général Grenier, des rênes du gouvernement. Nous procédions à notre organisation quand j'appris que le député Bérenger, à l'ouverture de la séance, venait de demander que les membres de la commission fussent responsables collectivement. Cette proposition avait évidemment pour objet de porter chacun d'eux à s'isoler de mon vote, et à me surveiller par suite de la défiance que j'excitais dans la faction bonapartiste. Comme s'il n'en avait pas dit assez, il ajouta: «Si ces hommes étaient inviolables, en supposant que l'un d'eux vînt à trahir ses devoirs, vous n'auriez aucun moyen de le faire punir.»
Je ne redoutais rien de ces attaques détournées; je l'ai déjà dit, mon parti était le plus fort.
Le conseiller Boulay de la Meurthe, l'un des adhérens les plus exaltés de Buonaparte, en vint à une philippique, où il signala et dénonça la faction d'Orléans; c'était avertir les amis des Bourbons et les bonapartistes qu'un troisième parti apparaissait à la faveur de la doctrine du gouvernement de fait, que, depuis trois mois, nous opposions au dogme de la légitimité.
Il est certain que, me trouvant embarqué avec un nouveau parti plus d'accord avec mes principes que ceux qui n'offraient d'autre perspective que le gouvernement absolu ou la contre-révolution, et pressantant l'impossibilité de conserver le trône à Napoléon II, je me sentis plus disposé à seconder les efforts de ce nouveau parti, pour peu que les cabinets ne s'y montrassent pas trop contraires. La déclamation de Boulay avait pour principal objet de faire proclamer Napoléon II par la Chambre. La partie était fortement liée, il fallut de l'adresse pour esquiver l'attaque. M. Manuel se chargea de ce soin délicat dans un discours qui emporta tous les suffrages, et où l'on crut reconnaître le cachet de ma politique. Il conclut en s'opposant à ce qu'aucun membre de la famille de Bonaparte fût appelé à la régence; c'était le point décisif, c'était m'abandonner le champ de bataille. L'assentiment de la Chambre fut pour la commission du gouvernement une nouvelle garantie, et me donna dans les affaires, en ma qualité de président, une prépondérance incontestée.
Installés dès le 23 juin, notre première opération fut de faire déclarer la guerre nationale, et d'envoyer cinq plénipotentiaires[40] au quartier-général des alliés, avec la mission de traiter de la paix et d'adhérer à toute espèce de gouvernement, excepté celui des Bourbons. Leurs instructions secrètes portaient de laisser placer la couronne, à défaut de Napoléon II, sur la tête du roi de Saxe ou du duc d'Orléans, dont le parti s'était renforcé d'un grand nombre de députés et de généraux. J'avoue que je faisais ainsi une concession un peu large aux meneurs actuels, et qu'au fond je doutais très-fort qu'on parvînt au but qu'on se proposait; j'avais même d'autant plus lieu de croire que la cause des Bourbons était loin d'être désespérée, qu'un de mes agens secrets vint bientôt m'annoncer l'entrée de Louis XVIII à Cambray, et m'apporter sa déclaration royale. Aussi nos plénipotentiaires furent-ils d'abord amusés par des réponses dilatoires.
[Note 40: Ces plénipotentiaires étaient M. de Lafayette, Laforêt, Pontécoulaut, d'Argenson et Sébastiani. M. Benjamin-Constant les accompagnait en qualité de secrétaire d'ambassade. (_Note de l'éditeur_.)]
Qu'on juge de ma position! Le parti de Napoléon, toujours vivace, se recrutait, pour ainsi dire, de quatre-vingt mille soldats qui venaient se rallier sous les murs de Paris, tandis que les armées confédérées s'avançaient rapidement sur la capitale, chassant devant elles tous les bataillons, tous les corps qui essayaient de leur barrer le passage. Il me fallut à la fois contenir les fédérés, m'assurer des généraux pour maîtriser l'armée, déjouer les nouveaux plans de Bonaparte, qui ne tendaient à rien moins qu'à le replacer à la tête des troupes, et refréner l'impatience des royalistes, qui auraient voulu ouvrir les portes de Paris à Louis XVIII, au milieu même du déchaînement de tant de passions contraires d'où pouvaient naître encore d'horribles convulsions.
Je ne raconterai point ici une foule de petites intrigues, de détails accessoires, de contrariétés et de chicanes qui, pendant cette tourmente, m'infligèrent toutes les tribulations du pouvoir. Avant l'abdication, j'étais épié et continuellement sur le _qui vive_ vis-à-vis les adhérens les plus chauds de Napoléon, tels que Maret, Thibaudeau, Boulay de la Meurthe, Regnault lui-même, qui m'était tantôt favorable et tantôt contraire; maintenant j'avais à me défendre des exigeances d'un autre parti; j'avais à me prémunir contre les défiances de mes propres collègues, de Carnot entr'autres, qui de républicain était devenu tellement zélé pour Napoléon, qu'il l'avait pleuré à chaudes larmes en ma présence, après avoir opiné seul, mais vainement, contre l'abdication.