Memoires De Joseph Fouche Duc D Otrante Ministre De La Police G

Chapter 14

Chapter 143,430 wordsPublic domain

Ce fut au milieu de ces circonstances que j'entrai dans Lyon, vers les premiers jours de mars. Tout y était dans une sorte de confusion et d'incertitude sur le résultat de la campagne. Le préfet, le commissaire-général de police et quelques généraux secondaires voulaient défendre Lyon, par suite de la persuasion où l'on était à Lyon qu'on défendrait Paris, et c'était avec des ouvrages de campagne qu'on prétendait arrêter l'ennemi devant la seconde ville de l'Empire, menacée par l'arrivée d'un renfort de quarante cinq mille Allemands. On circonvint Augereau, détracteur de Napoléon, mais guerrier peu politique, et qui, dans cette crise, cédant à de mauvais conseils, ne voyait de salut pour la France qu'en l'identifiant à sa destinée. Une ligne de fortifications fut tracée à la hâte, et tous les moyens furent employés pour donner un caractère national à cette résistance parmi le peuple. Mais les mêmes dispositions, qui alors se faisaient apercevoir dans Paris, siége du gouvernement, prévalaient aussi à Lyon. Le préfet Bondy se battait les flancs pour exalter le patriotisme des Lyonnais assoupis, et détruit par les mêmes causes qui le faisaient tomber en langueur dans le reste de la France.

La nuit même de mon arrivée, je fus admis aux conférences des principaux fonctionnaires publics, qui avaient lieu tous les soirs chez le maréchal Augereau. Je m'aperçus, dès l'abord, que tout ce qui ressemblait à des partis désespérés, n'étaient plus accueillis que par le préfet, par quelques-uns des officiers généraux accourus avec un corps de l'armée d'Aragon, et par le commissaire-général de police Saulnier. J'annonçai franchement la défection du roi de Naples, et qu'un million d'hommes allait se précipiter sur la France, qu'il n'était plus possible de sauver que par une grande mesure politique; je vis que mes opinions, aussi bien que mes révélations, contrariaient les fonctionnaires, qui, par zèle pour l'empereur, ne reculaient pas devant les horreurs d'un siége. Ils ne déguisèrent pas la gêne qu'ils ressentaient de ma présence, et je m'aperçus bientôt qu'ils avaient des instructions secrètes à mon égard. Augereau, n'ayant point prêté l'oreille au seul projet de délivrance qui fût dans les intérêts de la révolution dont il était pourtant un zélateur sincère, finit par donner les mains à la mesure provoquée par le préfet et le commissaire-général de police, qui tendait à me forcer de quitter Lyon pour aller résider provisoirement à Valence. Je cédai, quoiqu'à regret, et je pris la route du Dauphiné, en jetant un regard d'impatience sur celle de Paris, la seule que j'aurais voulu pouvoir traverser en poste.

Ce fut à Valence que j'appris l'arrivée à Vesoul de MONSIEUR, comte d'Artois, et les terreurs de Napoléon aux premières lueurs de royalisme qui venaient de percer à Troyes en Champagne. J'appris peu de jours après, coup sur coup, l'arrivée du duc d'Angoulême au quartier-général de lord Wellington, la perte de la bataillé d'Orthez par Soult, la perte de la bataille de Laon par Napoléon, et l'entrée du duc d'Angoulême à Bordeaux. Combien alors mes regrets devinrent plus vifs de me voir à plus de cent lieues de la capitale, où une révolution politique devait nécessairement éclater à la suite de tant de désastres! L'occupation de Lyon par les Autrichiens, ayant eu lieu presqu'aussitôt, et le maréchal Augereau, reculant son quartier-général à Valence, je me rendis à Avignon dans l'attente des événemens, et toujours à la veille de m'élancer vers Paris au premier signal. Mais, entouré par différens corps d'armée, réduit à des conjectures et à des bruits vagues par l'interruption des courriers, et par la difficulté des communications, je balançai trop sans doute à prendre un parti décisif. Que je me suis repenti, dans la suite, de ne pas m'être rapproché furtivement de Paris par le centre de la France, libre encore de l'invasion étrangère! Une seule considération put m'arrêter; je craignis que les instructions secrètes qui me concernaient n'eussent été transmises à chaque préfet individuellement.

J'étais à Avignon sans aucun caractère politique, et j'habitais les mêmes appartemens où fut assassiné un an plus tard le malheureux Brune. Là, je trouvai l'esprit public monté contre Napoléon, au point que je pus faire afficher que je recevrais tous les corps, toutes les autorités constituées, auxquels j'annonçais le renversement prochain du gouvernement impérial, mais que Murat, dans la Haute-Italie, travaillait pour la bonne cause. Plus qu'à Lyon et à Valence, il se manifestait à Avignon des dispositions à voir Napoléon déchu, remplacé par une autorité quelconque. Enfin, la nouvelle des événemens du 31 mars me parvint. Forcé de faire un long détour, de prendre la route de Toulouse et de Limoges, je n'arrivai à Paris que dans les premiers jours d'avril, mais il était trop tard. La formation d'un gouvernement provisoire dont j'aurais dû faire partie, la déchéance de Napoléon que j'eusse ambitionné de prononcer, mais effectuée sans moi; enfin, la restauration des Bourbons, à laquelle je me fusse opposé pour faire prévaloir le plan de régence qui était mon ouvrage, anéantissaient mes projets et me rejetaient dans la nullité politique, en présence de princes que j'avais offensés; je sentais que la clémence pouvait être d'accord avec la bonté de leur coeur, mais qu'elle n'en était pas moins incompatible avec le principe de la légitimité.

J'ai entendu agiter depuis cette double question: si le duc d'Otrante se fût trouvé à Paris, eût-il fait partie du gouvernement provisoire, et dans cette supposition quel eût été le résultat de la révolution du 31 mars?

Ici je dois à mes contemporains quelques éclaircissemens relatifs à des circonstances secrètes que j'ai jugé à propos de ne point morceler dans mes récits, afin de les mieux présenter dans tout leur jour, car il est des aveux qui ne peuvent être justifiés que par les conjonctures, et qu'on ne doit se permettre qu'à la faveur des temps. Je confesserai d'abord que, pénétré de la nécessité de prévenir la réaction de l'Europe et de sauver la France par la France, les événemens de 1809, c'est-à-dire la guerre d'Autriche et l'attaque des Anglais sur Anvers, n'étaient que les premiers moyens d'exécution d'un plan de révolution, qui avait pour but le détrônement de l'empereur. Je confesserai aussi que j'avais été l'âme de ce plan, seul capable de nous réconcilier avec l'Europe, et de nous ramener à un gouvernement raisonnable. Il demandait le concours de deux hommes d'état, l'un dirigeant le cabinet de Vienne, l'autre, le cabinet de St.-James, je veux parler du prince de Metternich et du marquis de Wellesley, à qui j'avais envoyé, à cet effet, M. de Fagan, ancien officier au régiment irlandais de Dillon, que son caractère insinuant rendait propre à une mission si délicate.

Avant d'en venir à de pareilles ouvertures, je n'avais point négligé, dans l'intérieur, de me rapprocher du seul homme dont la coopération me fut indispensable: on devine qu'il s'agit du prince Talleyrand. Notre réconciliation avait eu lieu dans une conférence à Surêne, chez la princesse de Vaudémont. Dès les premiers épanchemens, nos idées politiques s'étaient accordées, et une sorte de coïncidence s'était établie entre nos plans pour l'avenir. Pourtant je n'avais pu échapper à la morsure épigrammatique de mon noble et nouvel allié qui, après l'entrevue, questionné par ses affidés sur ce qu'il pensait à mon égard, répondit: «Oui, oui, j'ai vu Fouché, c'est du papier doré sur tranche.»

On ne manqua pas de me rapporter le propos; je ne m'en montrai pas offensé; les considérations de politique dominant toujours chez moi l'irritabilité de l'amour-propre.

J'avais également senti la nécessité de me mettre en rapport direct avec l'un des sénateurs les plus influens, M. de S....., qui, lui-même, était en relation intime avec la secrétairerie d'état par l'entremise de Maret, son ancien compagnon de captivité. Une pareille conquête m'était d'autant plus précieuse que, depuis la disgrâce de Bourienne, je n'avais plus à la secrétairerie d'état, dans mes intérêts, que des subalternes, à qui les fils des hautes intrigues échappaient souvent. Mais quel moyen de m'attacher un personnage que je comptais depuis long-temps au nombre de mes antagonistes déclarés! La sénatorerie de Bourges étant venue à vaquer, j'y vis aussitôt le prix de la réconciliation; je manoeuvrai en conséquence: S........ l'obtint; j'eus dès-lors un ami de plus au Sénat, et comme un oeil toujours ouvert dans le cabinet de Napoléon.

Un homme me manquait encore; le maréchal M......, chef de la gendarmerie. Jusqu'alors il m'avait été contraire; nommé au commandement d'un corps d'armée en Catalogne, mais quoique dans les grands emplois, dénué de ressources pécuniaires pour entrer en campagne; je connus son embarras, et je lui envoyai, d'après le conseil d'un ami, une réserve de quatre-vingt mille francs dont je pouvais disposer, et pour la remise de laquelle j'obtins l'autorisation de l'empereur. Ainsi, dans l'espace de très-peu de mois, de tous mes ennemis je me fis des amis. J'avais deux ministères dans mes mains: l'intérieur et la police; j'avais la gendarmerie à ma disposition et une nuée d'observateurs à mes ordres; j'avais de plus pour levier dans l'opinion la clientelle immense des vieux républicains et des royalistes persévérans, qui trouvaient une égide dans mon crédit. Tels étaient les élémens de mon pouvoir, quand Napoléon, engagé dans la double guerre d'Espagne et d'Autriche, et désormais jugé perturbateur incorrigible, me parut dans une position tellement inextricable que je formai le plan que j'ai révélé plus haut. Soit que son instinct m'eût deviné, soit que des indiscrétions inhérentes au caractère français eussent éveillé ses soupçons: car, pour trahi, je ne le fus pas; ma disgrâce presque subite, comme je l'ai raconté dans la suite des événemens de 1809, reculèrent de cinq années la ruine du trône impérial. Et c'était, protégé par de tels souvenirs, soutenu par une puissance d'opinion qui ne m'avait abandonné ni lors de ma défaveur, ni dans mon exil; c'était, en outre, secondé par la réputation d'homme d'état qui avait prophétisé la chute de Napoléon avec la précision d'un calculateur froid et prévoyant, que je me trouvai surpris par les événemens du 31 mars. Si j'eusse été à Paris alors, sans aucun doute le poids de mon influence et ma connaissance parfaite des secrets de tous les partis m'auraient permis d'imprimer à ces événemens extraordinaires une toute autre direction. Ma prépondérance et ma décision prompte auraient prévalu sur l'influence plus mystérieuse et plus lente de M. de Talleyrand. Cet homme si élevé n'aurait pu cheminer qu'attelé avec moi au même char. Je lui aurais révélé toutes les ramifications de mon plan politique; et en dépit de l'odieuse police de Savary, du ridicule gouvernement de Cambacérès, de la lieutenance générale du mannequin Joseph et de la lâcheté du Sénat, nous aurions redonné la vie à ce cadavre de la révolution; et ces patriciens dégradés n'auraient plus songé, comme ils l'ont fait trop tard, qu'à se conserver eux mêmes. Par notre impulsion ils auraient prononcé, avant l'intervention étrangère, la déchéance de Napoléon, et proclamé le conseil de régence, tel que j'en avais arrêté les bases. Ce dénouement était le seul qui pût mettre à couvert la révolution et ses principes. Mais les destins en avaient autrement décidé.[37]. Napoléon lui-même conspira contre son propre sang. Que de ruses de sa part; que de prétextes pour me tenir éloigné de la capitale, où il redoutait même la présence de son fils et de sa femme! car, on ne doit pas s'y méprendre, l'ordre laissé à Cambacérès de faire partir immédiatement pour Blois l'impératrice et le roi de Rome, à la moindre apparition des alliés, n'eut pas d'autre motif que de parer à une révolution qui pouvait être opérée par l'établissement d'une régence nationale. Lorsqu'après s'être laissé, pour ainsi dire, escamoter sa capitale par l'empereur Alexandre, il voulut avoir recours à la régence pour dernier expédient, il était trop tard. Les combinaisons de M. de Talleyrand avaient prévalu, et ce fut lorsqu'un gouvernement provisoire était déjà tout formé, que je vins me présenter devant la restauration. Quelle position, grands dieux! Agité par la conscience de tant de titres qui me reportaient au pouvoir, et par le sentiment d'un remords qui m'en repoussait; frappé moi-même d'un spectacle tout nouveau pour la génération; l'entrée publique d'un fils de France, qui, jouet de la fortune pendant vingt-cinq ans, revoyait, au milieu des acclamations et de l'allégresse publique, la capitale de ses aïeux, décorée des drapeaux et des emblêmes de la royauté; ému, je l'avoue, par ce tableau touchant d'une bonté royale, se mêlant à une ivresse royaliste, je fus subjugué[38]; je ne dissimulai ni mon regret ni mon repentir; je les manifestai en plein Sénat, en le pressant d'envoyer une députation à S. A. R. MONSIEUR, et me déclarant indigne d'en faire partie, de paraître moi-même devant le représentant du monarque; m'élevant avec force contre ceux de mes collègues qui prétendaient imposer des chaînes aux Bourbons.

[Note 37: Dites plutôt qu'en dépit de tant d'intrigues, de toute la puissance militaire de Bonaparte, et des longues aberrations de la politique européenne, la Providence a voulu enfin que les Bourbons, que nos princes du sang français pussent reprendre leur sceptre. Nous sommes consolés aujourd'hui de tant de guerres et de calamités par le règne de Charles X, que la haute sagesse de Louis XVIII a su nous ménager. (_Note de l'éditeur_.)]

[Note 38: Voyez ici les effets de cette même Providence: Quel sublime et touchant spectacle que celui de la rentrée du fils de France dans l'immortelle journée du 12 avril 1814! Ce spectacle touche l'âme d'un régicide; le sentiment du remords l'oppresse; il reconnaît dans ce grand dénouement la main de la divine Providence, qui préparait, dix années à l'avance, la douce et paternelle domination de Charles X, de ce roi chevalier, salué par les acclamations des Parisiens dans les préludes de notre restauration. (_Note de l'éditeur_.)]

Le mois n'était pas écoulé que, tourmenté d'une secrète inquiétude que m'inspirait le voisinage de Napoléon à l'île d'Elbe, voisinage que j'entrevoyais pouvoir devenir fatal à la France, je pris la plume et je lui adressai la lettre suivante que je livre à l'impartialité de l'histoire:

«Sire, lorsque la France et une partie de l'Europe étaient à vos pieds, j'ai osé vous faire entendre constamment la vérité. Maintenant que vous êtes dans le malheur, j'éprouve plus de crainte de blesser votre sensibilité, en vous parlant le langage de la sincérité; mais je vous le dois, puisqu'il vous sera utile et même nécessaire.

»Vous avez accepté, comme retraite, l'île d'Elbe et sa souveraineté. Je prête une oreille attentive à tout ce qui se dit au sujet de cette souveraineté et de cette île. Je crois qu'il est de mon devoir de vous assurer que la situation de cette île, en Europe, ne vous convient pas, et que le titre de souverain de quelques acres de terre convient encore moins à celui qui a possédé un Empire immense.

»Je vous supplie de peser ces deux considérations, et vous sentirez combien elles sont fondées.

»L'île d'Elbe est à très-peu de distance de l'Afrique, de la Grèce et de l'Espagne; elle touche presqu'aux côtes d'Italie et de France. De cette île, la mer, les vents et une petite felouque peuvent vous amener subitement dans les pays les plus exposés à l'agitation, aux événemens, aux révolutions. La stabilité n'existe encore nulle part; dans cet état de mobilité des nations, un génie comme le vôtre peut toujours exciter de l'inquiétude et des soupçons parmi les puissances européennes; sans être criminel, vous pouvez être accusé, et sans être criminel, vous pouvez aussi faire du mal, car l'alarme est un grand mal tant pour les gouvernemens que pour les nations.

»Un roi qui monte sur le trône de France désire régner uniquement par la justice; mais vous savez de combien de passions un trône est entouré, et avec quelle adresse la haine donne à la calomnie les couleurs de la vérité.

»Les titres que vous conservez, en rappelant à chaque instant ce que vous avez perdu, ne peuvent servir qu'à augmenter l'amertume de vos regrets; il ne paraîtront pas des débris, mais une vaine représentation de tant de grandeurs qui se sont évanouies. Je dis plus, sans vous honorer, il vous exposeront à de plus grands dangers. On dira que vous ne gardez les titres que parce que vous conservez toutes vos prétentions. On dira que le rocher de l'île d'Elbe est le point d'appui sur lequel vous voulez placer le levier, d'où vous chercherez à soulever de nouveau le monde entier.

»Permettez-moi de vous dire toute ma pensée. Il serait plus glorieux et plus consolant pour vous de vivre comme un simple particulier; et, à présent, l'asile le plus sûr et le plus convenable pour un homme comme vous, est dans les États-Unis de l'Amérique. Là, vous recommencerez votre existence au milieu d'un peuple encore neuf, qui saura admirer votre génie sans le craindre. Vous serez sous la protection de lois également impartiales et inviolables, comme tout ce qui respire dans la patrie de Francklin, de Washington et de Jefferson. Vous prouverez aux Américains que si vous étiez né parmi eux, vous auriez pensé et voté comme eux; et que vous auriez préféré leurs vertus et leur liberté à toutes les dominations de la terre.»

Cette lettre, dont je crois pouvoir m'honorer, fut mise plus tard, par des royalistes, sous les yeux de MONSIEUR, comte d'Artois, avec la lettre suivante que j'adressai à Son Altesse Royale.

»Monseigneur,

»J'ai voulu rendre un dernier service à l'empereur Napoléon, dont j'ai été dix ans le ministre. Je crois devoir communiquer à Son Altesse Royale la lettre que je viens de lui écrire. Ses intérêts ne peuvent être pour moi une chose indifférente, puisqu'ils ont excité la pitié généreuse des puissances qui l'ont vaincu. Mais le plus grand de tous les intérêts pour la France et pour l'Europe, celui auquel on doit tout sacrifier, c'est le repos des peuples et des puissances après tant d'agitations et de malheurs; et le repos, même alors qu'il serait établi sur de solides bases, ne serait jamais suffisamment assuré; on n'en jouirait jamais tant que l'empereur Napoléon serait dans l'île d'Elbe. Napoléon sur ce rocher serait pour l'Italie, pour la France, pour toute l'Europe, ce que le Vésuve est à côté de Naples. Je ne vois que le Nouveau-Monde et les États-Unis auxquels il ne pourra pas donner de secousses.»

Par cette lettre, le prince, dont la sagacité ne peut être révoquée en doute, put juger ce qu'il ne savait qu'imparfaitement peut-être, que je ne devais pas être rangé au nombre des adhérens de Napoléon.

Consulté par des courtisans et par des ministres, je leur répétai plusieurs fois: «Gardez le silence sur tous les torts; placez-vous à la tête du bien qui s'est fait depuis vingt-cinq ans; rejetez le mal sur les gouvernemens qui vous ont précédés, et plus justement encore sur les événemens; servez-vous à la fois de la vertu qui a éclaté dans l'oppression, de l'énergie qui s'est développée dans nos discordes, et des talens qui se sont produits dans le délire. Si le roi ne prend pas la nation pour point d'appui, son autorité s'affaiblira, ses courtisans seront réduits à provoquer autour de lui de stériles hommages qui le perdraient. Gardez-vous, ajoutais-je, de toucher à la couleur de la cocarde et du drapeau; cette question n'est pas bien comprise, elle n'est frivole qu'en apparence, elle décide de tout, c'est la question de l'étendard sous lequel la nation se ralliera; la couleur du ruban semblera décider de la couleur du règne. Ce sacrifice est pour le roi ce que fut pour Henri IV celui de la messe.» On voit que dans mes conseils je n'hésitais pas à constituer le roi chef de la révolution, à qui se fut offerte ainsi une garantie plus sûre que celle de la Charte elle-même; mes opinions, les intérêts de ma patrie et les miens m'en prescrivaient la loi; mais si j'avais pour moi de nombreux partisans, soit parmi les royalistes, soit parmi les hommes de la révolution, j'avais contre moi les bonapartistes et les restes de la police de Savary. Ceux-ci me représentaient comme rongé de chagrin de n'avoir pu aider au renversement de l'édifice que je m'étais complu à élever, comme étant accouru auprès du trône légitime, affectant des remords et offrant à tout prix mes services à l'auguste famille que j'avais outragée; ceux-là, au contraire, me désignaient comme le seul homme capable de fonder la sécurité des Bourbons, comme un chef plein de sagacité, pouvant disposer d'une partie des élémens du corps politique. Je ne crois pas m'abuser en affirmant que telle était l'opinion de la majorité du faubourg St.-Germain.

J'entrai en correspondance avec plusieurs personnages importans de la cour; entre autres avec mon ami Malouet, qui, de son exil à Tours, venait d'être appelé par le roi au ministère de la marine. Toutes les lettres que je lui écrivais étaient mises sous les yeux du roi; je lui recommandais, ainsi qu'à tous ceux qui venaient de la part du monarque me demander des conseils, de ne point établir de lutte entre les anciennes passions et les nouvelles, entre la nation et les émigrés; mais on n'avait la force de suivre aucun de mes avis; on se laissait entraîner par le torrent.