Memoires De Joseph Fouche Duc D Otrante Ministre De La Police G

Chapter 13

Chapter 133,717 wordsPublic domain

Je trouvai Florence comme le reste de l'Italie, inquiète, en suspens, partagée sur l'opinion qu'on devait se former des mouvemens de Murat, vers la Haute-Italie. Les adhérens de Napoléon assuraient que les Napolitains, restés fidèles et dévoués à sa cause, ne se portaient sur le Pô que pour seconder nos efforts contre l'ennemi commun, et que Murat viendrait les commander en personne. Les partisans de l'indépendance ne voyaient, dans la marche des Napolitains, que la prochaine arrivée d'auxiliaires qui les aideraient à s'affranchir du joug des Français. D'autres enfin, ne voyaient pas sans inquiétude, sur le théâtre de la Haute-Italie, une nouvelle armée qui n'était à leurs yeux qu'un ramassis de vagabonds et de pillards enrôlés par force et tout-à-fait indisciplinés. Qu'attendre, me disait-on, d'un Carascosa, médiocre talent, mais plein de forfanterie; d'un Macdonaldo, ancien aide-de-camp du vieux général cisalpin Trivulzi, dont il a épousé la concubine, et qui, n'ayant pu obtenir d'emploi ni en France ni dans le royaume d'Italie, s'est jeté de désespoir dans les troupes de Murat; d'un ex-général lombard Lecchi, malheureusement connu pour ses cruautés, ses exactions et ses rapines en Espagne, et qui, traduit en France devant un conseil de guerre, fut renvoyé sans emploi. Peut-être viendra-t-on vanter le jeune Lavauguyon, récemment rentré en grâce auprès de Murat, qui, par une boutade de jalousie, l'avait disgracié en 1811, époque où, à la tête des vélites à cheval de sa garde, il était, selon les uns trop remarqué par la reine Caroline, et, selon d'autres, rival encore plus heureux de Murat. Les autres généraux n'ont ni plus de consistance ni plus de considération. Ainsi, je sus bientôt à quoi m'en tenir sur cette armée napolitaine; elle se composait de quarante bataillons, vingt escadrons, en tout vingt mille hommes et de cinquante pièces d'artillerie; du reste, elle était d'une assez belle tenue, mais en effet peu disciplinée.

Le gouvernement de Toscane était d'autant plus inquiet sur son avenir, que, dès le 10 décembre, les Anglais avaient opéré un débarquement à Via-Reggio, et de là s'étaient présentés devant Livourne; mais la bonne contenance de la garnison française les avait décidés à se rembarquer. Toutefois, cette tentative ne paraissait être de leur part qu'une première reconnaissance.

Ce fut au milieu de ces circonstances que je me présentai à la cour de la grande-duchesse, où je fus parfaitement accueilli; je trouvai en elle une femme singulière, que pour cette fois j'eus le temps d'étudier. Dépourvue de beauté et de charmes, Élisa n'était pas sans esprit, et les premiers mouvemens de son coeur étaient bons; mais un défaut incurable de jugement, et ses penchans à la lubricité, la jetaient dans des écarts et dans l'extravagance. Son tic consistait à se modeler par imitation sur les habitudes de son frère, affectant sa brusquerie, recherchant le faste, l'appareil militaire, et négligeant les arts de la paix, les lettres mêmes, dont jadis elle s'était érigée en protectrice par engouement. Dans un pays où avait tant fleuri l'agriculture et le commerce, elle ne s'était occupée qu'à se former une cour splendide et servile, organisant des bataillons de conscrits, faisant et défaisant les généraux; là où jadis les universités de Pise et de Florence, les académies de la Crusca, del Cimento et del Disegno avaient jeté tant d'éclat, elle avait laissé dépérir les études, n'accordant de protection qu'à des histrions, des baladins et des joueurs de luth. En un mot, Élisa était redoutée et n'était point aimée. Quant à moi, loin d'avoir à m'en plaindre, je la trouvai prévenante, affectueuse, résignée même à toutes les traverses dont elle était menacée, et déférant volontiers à mon expérience et à mes conseils. Dès ce moment, je devins le directeur de sa politique. Elle laissa percer devant moi son dépit de ce que Napoléon était à la veille, non seulement de perdre peut-être l'Empire par son obstination, mais encore de sacrifier sans hésiter les établissemens dont sa famille était en possession. Je devinai alors toutes ses craintes, et je compris combien elle était alarmée de l'état précaire de la Toscane qu'elle s'attendait avec douleur à voir échapper de ses mains. Je ne lui dissimulai pas qu'à Dresde j'avais donné à Napoléon les avis les plus sincères et les plus à propos; que je l'avais averti qu'il allait jouer sa couronne, seul, contre toute l'Europe; qu'il devait céder l'Allemagne et se tenir ensuite derrière le Rhin, en appelant la nation à son aide; qu'il serait forcé malgré lui d'en venir là, mais qu'alors il prendrait trop tard un parti commandé par la nécessité.

Cependant les différens corps de l'armée de Murat parvenaient successivement à leur destination, soit à Rome, soit dans les Marches. Le général Lavauguyon, son aide-de-camp, qui était à Rome même, à la tête de cinq mille Napolitains, se déclarant tout-à-coup commandant des États romains, prit possession du pays. Le général Miollis, qui n'avait que dix-huit cents soldats français, se renferma dans le château St.-Ange. Lavauguyon le somma inutilement de se rendre et fit cerner le château; il demanda une entrevue à Miollis que celui-ci refusa nettement.

Mais bientôt Murat lui-même, qui était parti de Naples le 23 janvier, fit son entrée à Rome avec cette pompe qu'il recherchait avec tant d'empressement; il fut reçu avec de grands témoignages de satisfaction par les indépendans.

Murat fit proposer au général Miollis, ainsi qu'au général Lasal cette, qui défendait Civita-Vecchia avec deux mille hommes, de retourner en France eux et leur garnison; ces deux généraux s'y refusèrent, et le roi laissa un corps d'observation chargé de bloquer ces deux places. En même temps il avait fait commencer le siège de la citadelle d'Ancône, où s'était retiré le général Barbou. Toutefois, il n'y avait point encore d'hostilités ouvertes; mais le roi de Naples, suivi de neuf mille hommes d'infanterie et de quatre mille chevaux, ayant fait son entrée à Bologne, fit occuper Modène, Ferrare et Cento. Sa conduite équivoque, et les mouvemens de ses troupes qui s'avançaient vers Parme et vers la Toscane, ne laissaient plus de doute sur sa prochaine défection. Joachim était entré dans Bologne le premier février. Le jour même il détacha de son armée le général Minutolo, avec huit cents hommes, pour prendre possession de la Toscane, dont il nomma gouverneur le général Joseph Lecchi. A cette nouvelle, le trouble s'empara de la cour de la grande-duchesse, qui se lamentait d'être ainsi dépouillée par son beau-frère. Appelé au conseil, et d'ailleurs instruit que le peuple allait partout au-devant des troupes napolitaines, je conseillai à la grande-duchesse de céder à l'orage et de se retirer soit à Livourne soit à Lucques. Cette résolution prise, elle enjoignit à son mari, le prince Félix Baciocchi, d'opérer l'évacuation militaire de la Toscane.

Je fus témoin de cette débâcle qui, sur une moindre échelle, n'était que la répétition de la grande scène dont Paris allait être prochainement le théâtre. Mais en Toscane il n'y eut pas d'effusion de sang, ce ne fut que fuite d'une part et de l'autre guerre dérisoire de jeux de mots et de sarcasmes dont les Florentins poursuivirent les chefs et les agens du gouvernement. Par exemple, le Baciocchi, en changeant de fortune, avait cru devoir changer de nom; il s'était fait appeler _Félix_ (l'heureux) au lieu de _Pascal_, nom aussi ridicule en Italie que celui de Jocrisse en France. De là, ce jeu de mots des Florentins qui lui disaient au moment de sa déconfiture: _Quando eri Felice, eravamo Pasquali; adesso che sei ritornato Pasquale, saremo felici_.

Le préfet de Florence, mon ami intime, ne fut pas exempt des atteintes de ce genre; comme il était très-rigide pour la conscription, et que toutes les fois qu'un homme se présentait pour être réformé, il le congédiait avec sa formule habituelle: _bon à marcher_; au moment où les autorités furent contraintes d'abandonner la ville, on écrivit sur sa porte en gros caractères: _bon à marcher_.

Tandis que la grande-duchesse et moi étions retirés à Lucques, Baciocchi tenait encore la citadelle et les forts de la ville de Florence et celui de Volterra. J'attendais de jour en jour les pouvoirs que j'avais demandés pour l'évacuation militaire de la Toscane et des États romains. La grande-duchesse désirait également voir la Toscane délivrée des troupes françaises dans l'espoir d'un arrangement avec Murat, dont la fortune lui paraissait offrir plus de chances que celle de Napoléon. Elle se défiait surtout du petit Lagarde, que l'empereur lui avait imposé en qualité de commissaire-général de police et qui m'était redevable de sa fortune. Elle allait jusqu'à le soupçonner d'adresser à Napoléon des rapports qui lui étaient contraires, de même qu'à moi. Élisa s'en ouvrit franchement et me témoigna un jour combien était vif son désir de s'emparer du porte-feuille de ce commissaire-général, afin de vérifier si ses soupçons étaient fondés. Persuadé moi-même que la correspondance de Lagarde devait m'être encore plus défavorable qu'à la grande-duchesse, je ne cherchai point à la dissuader, quand elle me dit qu'elle allait lui donner une mission pour se rendre à Pise, et qu'elle le ferait ensuite arrêter par des hommes masqués et apostés sur la route. Il me parut plaisant de voir ainsi détrousser sur le grand chemin un commissaire-général de police, qui, tout en affectant de la rondeur et de la bonhomie, se vantait d'être plus fin que l'Italien le plus rusé. Il s'agissait de donner un démenti à sa suffisance. En effet, à son retour de Pise, les hommes apostés l'arrêtent, le font descendre de sa voiture; et tandis que deux d'entre eux le tiennent en joue sur le bord d'un fossé, les autres lui enlèvent argent, bijoux, et surtout ses papiers, qui étaient dans une caisse de l'avant-train. Quand nous vîmes venir des gens tout effarés nous apprendre la mésaventure de M. le commissaire-général, nous eûmes peine, la grande-duchesse et moi, à conserver notre gravité, et il fallut nous retirer à l'écart pour donner cours au rire qui nous suffoquait. Mais pourtant, dans cette _opéra seria_, tout le monde fut mystifié; les prétendus papiers du commissaire-général qu'on nous apporta, consistaient dans une liasse des numéros du _Moniteur_ que Lagarde, ayant une voiture à double fond où était cachés ses papiers secrets, avait fait placer dans la caisse extérieure. Il en fut quitte pour son argent, ses bijoux et la peur, et suivant toute probabilité pour la peur seulement, car il n'aura pas manqué de s'indemniser, soit à Florence, soit à Paris.

Cependant Murat, qui déjà occupait les légations, s'efforçait de remplir de son nom l'Italie entière. Il m'écrivait lettre sur lettre, me répétant que son alliance avec la coalition lui paraissait le seul moyen de conserver le trône, et m'engageant de dire à l'empereur toute la vérité sur l'état actuel de l'Italie. Je lui répondis que je l'avais prévenu sur ce point, et qu'il n'avait pas besoin de m'encourager pour oser dire la vérité à l'empereur; que j'avais toujours pensé que c'était trahir les princes que de la leur cacher; j'insistai sur la nécessité pour le roi de Naples de se constituer une bonne armée comme moyen d'influence dans la coalition; je lui recommandai surtout de bannir toute indécision; il lui était très-essentiel, lui disais-je, de se créer une grande considération et de faire estimer son caractère; et puisque sa décision paraissait arrêtée, je devais à l'amitié qu'il avait pour moi, de lui avouer que la moindre hésitation serait funeste; qu'elle appellerait sur lui la défiance; qu'il pouvait, d'ailleurs, servir sa patrie en contribuant à la pacification générale, et en relevant la dignité des trônes et l'indépendance des nations. J'ajoutais que je voyais avec peine les soulèvemens des campagnes; qu'il ne fallait pas remuer les passions qu'on ne pouvait pas satisfaire. Invité aussi par ce prince à lui envoyer, par écrit, les réflexions que je lui avais présentées à Naples sur les constitutions que lui demandaient les partisans de la liberté, je l'avertissais de ne pas se laisser entraîner à jeter au milieu du peuple napolitain des idées auxquelles il n'était point préparé; enfin, lui disais-je, je crains que ce mot de constitution, que j'entends sur toute ma route, ne soit, dans le grand nombre, qu'un prétexte mis en avant par le désir de s'affranchir de toute obéissance.

Les troupes de Murat étaient arrivées sur les rives méridionales du Pô. En prenant possession de la Toscane et des États romains, il s'était prononcé contre l'empereur, son beau-frère, en faveur de l'Autriche. Il était engagé et on ne l'était pas vis-à-vis de lui; car le traité qu'il avait signé à Naples, le 11 janvier, avec le comte de Neyperg, n'était pas ratifié.

Je jugeai, d'après la gravité des événemens, devoir m'aboucher encore avec Murat, et j'allai conférer avec lui secrètement à Modène. Là, je lui fis sentir, puisqu'il avait pris un parti décisif, qu'il devait le déclarer. Si vous aviez, lui dis-je, autant de fermeté dans le caractère que votre coeur renferme de qualités, vous seriez plus fort en Italie que la coalition. Vous ne pouvez la dominer ici que par beaucoup d'élan et de franchise. Il hésitait encore: je lui communiquai mes nouvelles de Paris les plus récentes. Déterminé par leur contenu, il me confia son projet de proclamation, ou plutôt de déclaration de guerre, pour lequel j'indiquai quelques changemens qu'il adopta. Cette proclamation, datée de Bologne, était conçue en ces termes:

«Soldats! aussi long-temps que j'ai pu croire que l'empereur Napoléon combattait pour la paix et le bonheur de la France, j'ai combattu à ses côtés; mais aujourd'hui, il ne m'est plus permis de conserver aucune illusion; l'empereur ne veut que la guerre. Je trahirais les intérêts de mon ancienne patrie, ceux de mes États et les vôtres, si je ne séparais pas sur-le-champ mes armes des siennes, pour les joindre à celles des puissances alliées, dont les intentions magnanimes sont de rétablir la dignité des trônes et l'indépendance des nations.

Je sais qu'on cherche à égarer le patriotisme des Français qui sont dans mon armée par de faux sentimens d'honneur et de fidélité; comme s'il y avait de l'honneur et de la fidélité à assujétir le monde à la folle ambition de l'empereur Napoléon.

»Soldats! il n'y a plus que deux bannières en Europe; sur l'une vous lisez: religion, morale, justice, modération, lois, paix et bonheur; sur l'autre: persécutions, artifices, violences, tyrannie, guerre et deuil dans toutes les familles: choisissez.»

J'eus aussi à traiter avec Murat d'une affaire particulière qui touchait à mes intérêts; j'avais à réclamer, comme gouverneur-général des États romains et ensuite de l'Illyrie, un arriéré de traitement qui s'élevait à la somme de cent soixante et dix mille francs. Le roi de Naples s'étant emparé des États romains et des revenus publics, à ce titre il devait acquitter ma créance. Il en donna l'ordre; l'exécution souffrit quelque retard; néanmoins, avant de partir d'Italie, je pus dire que je n'y avais pas fait la guerre à mes dépens.

Je retrouvai à Lucques la grande-duchesse toujours en émoi et dans une vive inquiétude sur la marche des événemens. Je lui annonçai que Murat allait en venir enfin à sa levée de bouclier, mais que je doutais néanmoins qu'il mît assez de vigueur et de rectitude dans ses opérations pour s'attirer la confiance de ses nouveaux alliés; que les ministres d'Autriche et d'Angleterre lui reprochaient d'être français et surtout trop attaché à l'empereur; que les révolutionnaires qui gouvernaient Florence en ce moment disaient hautement que le roi de Naples avait des intelligences avec la France, et qu'il trompait les Italiens; qu'ils allaient même jusqu'à imputer à mes conseils l'inaction des troupes napolitaines, que les Autrichiens étaient impatiens de voir marcher contre le vice-roi, lequel allait être incessamment attaqué par le général comte de Bellegarde. Je lui dis enfin que j'avais laissé Murat malade de chagrin; qu'il sentait dans quelle situation épineuse il s'était placé; mais que désormais il me serait difficile de lui faire parvenir mes avis.

Peu de jours après, je reçus du ministre de la guerre une dépêche contenant les instructions de l'empereur relatives à l'évacuation de l'État romain et de la Toscane. A ces instructions était jointe une lettre pour le roi de Naples, que j'étais chargé de lui remettre personnellement; il m'était prescrit de lui faire en même temps certaines communications confidentielles, que je pouvais modifier selon la position où je trouverais ce prince. Je partis aussitôt pour Bologne, où se trouvait alors Murat. Jusqu'à Florence je n'éprouvai aucune difficulté; mais à mon arrivée dans cette ville, les nouvelles autorités me signifièrent que je ne pouvais ni continuer ma route, ni m'arrêter à Florence, et que je devais me retirer à _Prato_ pour y attendre la réponse du roi. Je lui expédiai aussitôt un courrier, et revins à Lucques, préférant séjourner dans cette ville, _Prato_ étant déjà en insurrection. Je reçus bientôt la réponse de Murat, qui m'annonçait avoir donné l'ordre à ses généraux de traiter avec moi de l'évacuation de la Toscane et des États romains.

Les pouvoirs dont m'avait investi l'empereur vinrent fort à propos. La plupart des troupes françaises qui étaient en Toscane s'étaient concentrées à Livourne; celles qui étaient à Pise faisaient mine de résister. Déjà même le général napolitain Minutolo, s'étant porté avec une colonne de l'armée de Murat, de Florence à Livourne, il y avait eu à Pise des hostilités entre cette troupe et un détachement français: elles allaient devenir sérieuses. Instruit de l'événement, je partis de Lucques en toute hâte et je me présentai aux avant-postes. M'étant fait reconnaître, je stipulai aussitôt une convention, par laquelle les troupes françaises abandonneraient les postes et les forteresses qu'elles occupaient, et rentreraient en France; je donnai l'ordre aussitôt aux garnisons de Livourne et de la Toscane de se replier sur Gênes.

Peu de jours après, je traitai, en vertu des mêmes pouvoirs, avec le lieutenant-général Lecchi, gouverneur pour le roi de Naples en Toscane, de l'évacuation des États romains. Cette nouvelle convention stipulait la remise du château Saint-Ange et de Civita-Vecchia aux Napolitains. Les garnisons françaises devaient être transportées par mer à Marseille, aux frais du roi de Naples.

Ainsi se termina ma mission en Italie, dont j'étais si impatient de voir arriver la fin, pour rentrer dans ma patrie alors dans un état si déplorable; elle était inondée de troupes étrangères qui s'avançaient de plus en plus vers la capitale, dont Napoléon était réduit à défendre les approches. De loin j'avais quelque embarras à m'expliquer la marche de certains événemens: par exemple, pourquoi les deux armées alliées réunies s'étaient séparées de nouveau après avoir gagné sur Napoléon la bataille de la Rhotière, au lieu de marcher ensemble sans délai sur Paris. Par là on eût devancé de deux mois les événemens de la fin de mars, ce qui aurait évité bien des désastres, bien du sang et des larmes inutilement répandus. Mais les alliés n'avaient alors rien de prêt dans Paris, et les cabinets qui ne penchaient pas pour la régence, prolongèrent à regret, sans doute, les calamités de la guerre, afin d'arriver à d'autres combinaisons et à d'autres résultats. Quant au congrès de Châtillon, je pensais qu'il aurait l'issue du congrès de Prague. Tout annonçait que le dénouement de ce grand drame ne se ferait pas long-temps attendre.

Avant de prendre la route de France, je me transportai à Volta, quartier-général du prince vice-roi; il avait opéré sa retraite sur le Mincio; et au moment de la dénonciation de la guerre du roi de Naples contre la France, il avait livré aux Autrichiens une de ces batailles, qui ne décidant rien en politique, ne profitent qu'à l'honneur des armes. J'eus avec le vice-roi deux conférences particulières, dans lesquelles je lui représentai que donner des batailles devenait d'autant plus inutile que tout allait se décider dans le rayon de Paris; je le détournai de déférer à l'ordre de l'empereur de porter l'armée d'Italie sur les Vosges; d'abord, parce qu'il était trop tard pour qu'une jonction pût s'opérer, ensuite qu'en passant les Alpes il perdrait à jamais son établissement en Lombardie. Eugène m'avoua que Murat lui avait fait proposer secrètement de s'unir à lui pour se partager l'Italie après avoir renvoyé toutes les troupes françaises, et qu'il avait repoussé cette proposition extravagante; que sa déclaration de guerre le mettait, lui Eugène, dans le plus grand embarras, et qu'il ne croyait pas pouvoir tenir long-temps si Murat mettait quelque chaleur à servir les Autrichiens. Je le rassurai à cet égard, connaissant le caractère incertain de Murat, et sachant d'ailleurs que ses voeux pour l'indépendance italienne étaient déjà contrariés par les alliés.

J'étais au quartier-général d'Eugène, lorsque je vis arriver, dépêché par l'empereur, Faypoult, ancien préfet, en qui Murat avait une certaine confiance, et que Napoléon lui envoyait, ainsi qu'à Eugène, avec la nouvelle des succès recens obtenus dans la Brie et à Montereau. Ces avantages étaient exagérés à dessein pour soutenir l'espoir d'Eugène d'une part, et de l'autre, pour ralentir le zèle de Murat dans la cause de ses nouveaux alliés. Un aide-de-camp d'Eugène, le comte Tacher, qu'il avait envoyé à Napoléon, étant revenu aussi en toute hâte, lui rapporta les propres paroles que l'empereur, enivré par quelques succès brillans, mais passagers, lui avait adressées: «Retournez auprès d'Eugène, lui avait dit Napoléon, racontez-lui comment j'ai arrangé tous ces gens-là; c'est de la canaille que je chasserai à coups de fouet.» Tout le monde en était dans la joie au quartier-général. Je pris Eugène à part, et je lui dis que de telles fanfaronnades ne devaient inspirer de confiance qu'à des hommes follement enthousiastes, mais qu'elles ne pouvaient rien sur l'esprit de personnes raisonnables; que celles-ci voyaient dans toute son étendue le danger imminent qui menaçait le trône impérial; que ce n'était point les bras qui manquaient au gouvernement, mais bien le sentiment pour les faire mouvoir, et qu'en se séparant de la nation, l'empereur, par son despotisme, avait tué l'esprit public. Je donnai quelques conseils à Eugène, et je me mis en route pour Lyon, laissant l'Italie en proie, pour ainsi dire, à quatre armées différentes, française, autrichienne, napolitaine et anglaise; car, cette fois, lord Bentinck avait réellement débarqué à Livourne; de là, signifiant à Élisa qu'il ne reconnaissait ni l'autorité de Napoléon, ni la sienne comme grande duchesse; et, dictant ainsi des lois à la Toscane, il vint se réunir aux Napolitains, qui occupaient Bologne, Modène et Reggio.

Ainsi je laissai l'Italie dans un état équivoque, embarrassé; et rien de plus précaire alors que nos établissemens au-delà des Alpes. Ni le vice-roi, ni Murat, et certes ils ne manquaient ni l'un ni l'autre de bravoure, n'avaient assez de talens politiques, ni même assez de consistance aux yeux même des Italiens, pour soutenir les restes de notre puissance en Italie, surtout en marchant tous les deux dans des directions opposées.

Du reste, j'étais bien plus inquiet de l'état alarmant de la France que de la situation chancelante du vice-roi et même de Murat; au fond, le sort de l'Italie allait dépendre du résultat de la lutte, alors si vivement engagée entre Napoléon et les monarques alliés, qui s'efforçaient de le resserrer entre la Seine et la Marne.