Memoires De Joseph Fouche Duc D Otrante Ministre De La Police G

Chapter 12

Chapter 123,753 wordsPublic domain

Cependant l'Italie allait changer d'aspect; abandonnant successivement l'Isonzo, le Tagliamento, la Piave et la Brenta, le vice-roi venait de repasser l'Adige et d'établir son quartier-général à Vérone. L'armée autrichienne, marchant toujours en avant et recevant des renforts, s'établit à Vicence, à Bassano et à Montebello, formant déjà le blocus de Venise, de Palma-Nova et d'Osopo. Dans les négociations secrètes dont j'avais tenu les fils, l'abandon des États de Venise jusqu'à l'Adige, était consenti comme un des préliminaires de paix avec l'Autriche. Mais, où pouvaient s'arrêter aujourd'hui les prétentions de cette puissance? Les deux armées restèrent ainsi en présence comme en quartier d'hiver. C'était sur l'Italie méridionale que se portaient tous les regards, et d'où l'on attendait les déterminations politiques et militaires, qui rendraient quelque activité aux deux armées qui s'observaient sur la Brenta et sur l'Adige. Murat, jugeant les affaires de Napoléon entièrement perdues après les journées de Leipsick, s'était hâté de retourner à Naples, pour y reprendre le plan qu'il supposait devoir le maintenir sur le trône, même après la ruine de celui qui l'y avait fait monter. Dans une entrevue avec le comte de Miër, au quartier-général d'Ohlendorf en Thuringe, le 23 octobre, il venait d'ébaucher, pour ainsi dire, son accession à la coalition et son traité avec la cour d'Autriche. Je n'avais alors aucune donnée particulière sur les déterminations de Murat; mais je pressentais le changement de sa politique. J'appris qu'en arrivant à Lodi, venant de Leipsick et de Milan, tandis qu'il changeait de chevaux, et plusieurs Italiens de marque entourant sa voiture, comme l'un d'eux lui eût demandé s'il viendrait bientôt secourir le vice-roi: «Sans doute, répondit-il avec son air gascon, avant un mois, je viendrai vous secourir avec cinquante mille bons b.......» Et il partit comme un éclair. J'en inférais qu'il avait dit précisément le contraire de ce qu'il méditait. En effet, il entrait alors dans les vues de Murat, en même temps qu'il s'allierait à l'Autriche, de se présenter aux Italiens comme le soutien de leur indépendance; j'appris même qu'il avait accueilli, en traversant la haute Italie, plusieurs chefs italiens et officiers supérieurs qui travaillaient aussi à l'affranchissement de leur patrie, eu leur promettant d'embrasser leur cause et d'amener une armée sur le Pô.

A mon arrivée à Rome, je trouvai le général Miollis et l'administrateur Janet, pleins de défiance et de soupçons sur la conduite de Murat, qui, me dirent-ils, se rapprochait ouvertement de la coalition et organisait une nouvelle armée, composée en partie de Napolitains, de transfuges italiens, de Corses et de Français. Tous les avis de Naples annonçaient qu'il venait d'abolir le système continental dans ses États, et de permettre l'entrée dans ses ports des vaisseaux de toutes les nations; on assurait que non-seulement il négociait avec la cour de Vienne, mais encore avec lord Bentinck, dans l'intention de conclure sa paix séparée avec la Grande-Bretagne. Les craintes du commandant militaire de Rome étaient partagées par le vice-roi, qui venait de dépêcher à Naples son aide-de-camp Gifflenga, pour s'assurer des dispositions du roi. On lui donna des assurances de paix et d'amitié dont se contenta ce jeune officier, peu au fait des manèges de cette cour.

Murat se déclarant pour l'indépendance italienne, trouvait un parti dans les États romains, parmi les _carbonari_ et les _crivellari_, espèces d'illuminés politiques qui recrutaient parmi les grands seigneurs, les jurisconsultes et les prélats romains. Le prêtre Battaglia venait d'insurger les campagnes des environs de Viterbe; il s'était mis à la tête d'une troupe de révoltés, s'emparant des caisses publiques et levant des contributions sur les personnes attachées au parti français. En même temps, des écrits et des proclamations incendiaires étaient répandus avec profusion dans les États pontificaux. Miollis ayant fait marcher la force armée, dispersa bientôt les bandes d'insurgés; Battaglia ayant été arrêté et conduit à Rome, ses dépositions laissèrent entrevoir qu'il était l'agent du consul napolitain Zuccari, chargé par sa cour de susciter des soulèvemens contre la domination française. Je pensais qu'il fallait opposer aux menées des Napolitains beaucoup de circonspection et de prudence, et ne rien précipiter.

Cependant Murat venait de mettre en mouvement ses troupes sur la haute Italie. Dès les premiers jours de décembre, une division d'infanterie et une brigade de cavalerie napolitaines, avec seize bouches à feu, entrèrent dans Rome: ces troupes étaient commandées par le général Carascosa. Quoique l'empereur eût donné l'ordre de traiter le roi de Naples comme un allié _qui était prêt à montrer de bonnes dispositions_, et que le mouvement de son corps d'armée fût concerté avec le vice-roi, le général Miollis reçut les Napolitains avec défiance, faisant mettre en état de défense Civita-Vecchia et le château Saint-Ange, où furent transportés les caisses et tous les effets précieux. Trois ou quatre divisions napolitaines se succédèrent, en se dirigeant à la fois par les Abruzzes sur Ancône, et par Rome, soit sur la Toscane, soit vers Pesaro, Rimini et Bologne. C'était dans cette dernière ville que Murat venait d'envoyer le prince Pignatelli Strongoli, moins pour marquer la route de son armée, dont la présence sur le Pô paraissait avoir pour but de contenir les Autrichiens, que pour disposer tous les amis de la cause de l'indépendance à l'aider dans ses entreprises. Pignatelli avait ordre de travailler à lui faire des partisans.

Dans ces entrefaites, je reçus de l'empereur la mission de me rendre à Naples, pour tâcher de détourner Murat de se déclarer contre lui; mes instructions portaient de le ménager et d'user de beaucoup d'adresse dans cette négociation; de le flatter même de la perspective qu'on lui abandonnerait les marches de Fermo et d'Ancône, dépouilles de l'État romain dont il ambitionnait depuis long-temps la possession. Je fus précédé à Naples par trois lettres de l'empereur adressées à Joachim, l'une d'elles annonçant ma prochaine arrivée comme chargé de ses pouvoirs. Je fis mon entrée à la cour de Naples vers la mi-décembre.

C'était une singulière cour que celle de Joachim, et une royauté bien vacillante que sa royauté du Vésuve. Murat avait un grand courage et peu d'esprit; aucun grand personnage du jour ne poussa plus loin que lui le ridicule de la parure et l'affectation de la pompe; c'est lui que les soldats appelaient le _roi Franconi_. Toutefois Napoléon, qui ne se méprenait pas sur le caractère de son beau-frère, crut à tort que la reine Caroline, sa soeur, femme ambitieuse et hautaine, conduirait son mari, et que sans elle Murat ne saurait être roi. Mais dès les premiers temps de son règne, soupçonnant l'empire auquel on voulait le soumettre maritalement, il affecta de s'en affranchir; et les circonstances politiques où il se trouvait alors combattirent d'autant plus l'ascendant de la reine, qu'il n'avait alors pour conseils et pour alentours que des hommes qui le poussaient à se déclarer contre Napoléon, en lui présentant ce revirement de système comme une nécessité politique.

Dans une cour où la politique n'était que de l'astuce, la galanterie de la dissolution, et la représentation extérieure une pompe théâtrale, je me trouvais à peu près, si la comparaison n'était pas trop ambitieuse, comme Platon à la cour de Denys. Dès mon arrivée, je fus assailli d'intrigans des deux nations, parmi lesquels, sous le masque d'une sorte d'ingénuité, je reconnus des émissaires de Paris. Il y en avait aussi dans le conseil du roi; et je me défiais surtout d'un certain marquis de G...., qui des deux acceptions dans lesquelles son nom est pris en latin, avait toute la vigilance de l'une et rien de la franchise de l'autre. Lors de mes premières conférences en présence de Murat, je dus y apporter une grande réserve; je feignis d'être sans instructions, et je priai le roi de m'expliquer sa situation politique. Il m'avoua qu'elle était critique et embarrassante; qu'il se trouvait placé d'une part entre son peuple et son armée, abhorrant toute idée de persévérance dans l'alliance française; de l'autre, entre l'empereur Napoléon qui le laissait sans direction et l'abreuvait de dégoût, et les souverains alliés, qui exigeaient de lui qu'il prononçât sans délai son accession complète à la coalition; que, d'un autre côté, les chefs des Italiens lui demandaient de concourir à déclarer l'indépendance de leur patrie, tandis que le vice-roi était en opposition à toutes les mesures favorables aux indépendans, soit par les ordres de l'empereur, soit d'après ses propres vues. Enfin, ajouta le roi, j'ai encore à lutter contre les manoeuvres de lord Bentinck, qui, de la Sicile, cherche à soulever les Calabres, et assiste d'argent et de promesses les _carbonari_ dans toute l'étendue de mon royaume. Je dis au roi qu'il ne m'appartenait point de lui donner aucun conseil; que de sa part c'était une résolution qu'il fallait prendre; que je devais me borner à l'engager à en prendre une, et, une fois prise, à s'y tenir d'une manière invariable.

Le roi, à l'issue de la conférence, m'avoua qu'ayant communiqué à l'empereur, un mois auparavant, ses craintes qu'un détachement autrichien ne fût dirigé sur les bouches du Pô, il lui avait demandé à cette occasion qu'il renonçât franchement à la possession directe de l'Italie, et complétât ainsi ses bienfaits pour elle en proclamant son indépendance. Je répondis au roi qu'il était difficile de croire que l'empereur fît de nécessité vertu; que, dans cette supposition, je réclamerais la priorité pour la France, moi qui l'avais supplié en vain, à plusieurs reprises, de rendre la guerre nationale.

Mes autres conférences furent tout aussi oiseuses. Murat était lancé; son conseil le poussait de plus en plus dans les intérêts de la coalition; situation politique, incompatible avec son projet d'appeler l'Italie à l'indépendance. Je le lui fis sentir, mais en vain; alors je me bornai à lui recommander, dans une conférence secrète, d'augmenter son armée et d'avoir de bonnes troupes, et de rattacher à tout prix à sa cause la secte des _carbonari_ qu'il avait impolitiquement persécutée, et qui me paraissait prendre plus de consistance à mesure que les événemens acquéraient plus de gravité. Je terminai par conseiller au roi de ne pas trop compter sur sa cohue princière d'altesses napolitaines, et de s'entourer plutôt de gens qui auraient d'autre _excellence_ que celle de nom, et à la fermeté desquels il pourrait se confier.

Ma mission à Naples n'était pas sans agrément. Je respirais en plein hiver sous le plus beau ciel de l'Europe; je me voyais accueilli et considéré dans une cour brillante; mais toutes mes pensées se tournaient vers la France, et mes regards ne la quittaient point. L'invasion la menaçait; l'étranger était à ses portes; qu'allait faire l'empereur? qu'allait-il devenir? J'étais convaincu qu'il n'aurait point assez de grandeur d'âme pour s'identifier avec la nation. Isolé, sa ruine était certaine; mais les éclats de sa chute graduelle pouvaient encore être long-temps funestes à la patrie.

Ne recevant aucune dépêche directe, et n'ayant que des notions vagues sur l'état de Paris, je me hâtai de reprendre la route de Rome, où m'attendait ma correspondance. Je crus d'autant plus convenable de quitter la cour de Murat, que je savais, d'une manière certaine, qu'on y attendait l'arrivée du comte de Neyperg, plénipotentiaire d'Autriche, chargé de conclure son traité d'accession, et que je me serais trouvé alors dans une fausse position à Naples. Rentré dans la capitale du monde chrétien, je n'eus rien de plus pressé que d'ouvrir mes dépêches de Paris. Elles contenaient la nouvelle qu'on s'attendait, d'un moment à l'autre, à la violation de la neutralité de la Suisse par les alliés, et à l'invasion de notre territoire par les frontières de l'Est; qu'à peine l'empereur pourrait-il rassembler, entre Strasbourg et Mayence, une soixantaine de mille hommes dans le court espace d'un mois, tant les maladies épidémiques et la désorganisation avaient causé de ravages dans ses armées; que cependant il s'obstinait à repousser _les bases sommaires_ que les alliés venaient de lui faire parvenir de Francfort, bien que dans le conseil Talleyrand le poussât fortement à la paix, en ne cessant de lui répéter qu'il se méprenait sur l'énergie de la nation, qu'elle ne seconderait pas la sienne, et qu'il s'en verrait abandonné.

Sourd à de si sages conseils, que méditait Napoléon dans cette crise? Un coup d'état: de se faire proclamer dictateur. Sorti des factions et des orages d'une révolution où les mots ont eu beaucoup d'empire, il s'était persuadé, par suite de la confusion d'idées qui régnait dans sa tête en matière d'histoire ancienne, que le nom de dictateur produirait un grand effet. Il y renonça néanmoins, sur les représentations de Talleyrand et de Cambacérès. Ils observèrent qu'il fallait faire la chose sans le dire; qu'il pouvait même prendre les clefs du Sénat dans sa poche, sans avoir besoin d'aucun titre nouveau. C'est ce qu'il fit, et le palais du Sénat fut depuis ce temps gardé à vue.

Tel était le résumé de ma correspondance; et dans les dispositions où m'avait jeté l'impression que j'en ressentis, j'écrivis à l'empereur la lettre suivante:

«J'ai pris congé du roi de Naples: je ne dois dissimuler à Votre Majesté aucune des causes qui ont arrêté l'activité naturelle de ce prince.

1º. C'est l'incertitude où vous l'avez laissé sur le commandement des armées d'Italie. Le roi, dans ces deux dernières campagnes, vous a donné tant de preuves de son dévouement et de ses qualités militaires, qu'il s'attendait à recevoir de vous cette marque de confiance. Il se sent humilié à la fois et de vos soupçons, et de l'idée de se trouver placé sur la même ligne que vos généraux.

2º. On dit sans cesse au roi: si, pour conserver l'Italie à l'empereur, vous dégarnissez votre royaume de troupes, les Anglais vont y opérer des débarquemens et y exciter des séditions d'autant plus dangereuses que les Napolitains se plaignent hautement de l'influence de la France: dans quel état, ajoute-t-on, se trouve cet Empire? Sans armée, découragé par une campagne que ses ennemis ne regardent pas comme le terme de ses maux, puisque le Rhin n'est plus une barrière, et que l'empereur, loin de pouvoir garantir l'Italie, a peine à s'opposer à l'envahissement de ses frontières d'Allemagne, de Suisse et d'Espagne. Songez à vous, lui écrit-on de Paris, ne comptez que sur vous-même. L'empereur ne peut plus rien, même pour la France; comment garantirait-il vos États? Si, dans le temps de sa toute-puisssance, il eut la pensée de réunir Naples à l'Empire, quel sacrifice serait-il porté à faire pour vous? Il vous sacrifierait aujourd'hui à une place forte.

3º. D'un autre côté, vos ennemis opposent au tableau de la situation de la France celui des avantages immenses que présente au roi son accession à la coalition: ce prince consolide son trône, agrandit ses États; au lieu de faire à l'empereur le sacrifice inutile de sa gloire et de sa couronne, il va répandre sur l'un et l'autre l'éclat le plus brillant en se proclamant le défenseur de l'Italie, le garant de son indépendance. Se déclare-t-il pour Votre Majesté, son armée l'abandonne, son peuple se soulève. Sépare-t-il sa cause de celle de la France, l'Italie tout entière accourt sous ses drapeaux. Tel est le langage que parlent au roi des hommes qui tiennent de près à votre gouvernement. Peut-être ne fait-on en cela que s'abuser sur les moyens de servir Votre Majesté. La paix est nécessaire à tout le monde: déterminer le roi à se mettre à la tête de l'Italie, est, à leurs yeux, le plus sûr moyen de vous forcer à faire la paix.

Je suis arrivé à Rome le 18. Ici, comme dans toute l'Italie, le mot d'_indépendance_ a acquis une vertu magique. Sous cette bannière se rangent sans doute des intérêts divers; mais tous les pays veulent un gouvernement local; chacun se plaint d'être obligé d'aller à Paris pour des réclamations de la moindre importance. Le gouvernement de la France, à une distance aussi considérable de la capitale, ne leur présente que des charges pesantes sans aucune compensation. Conscription, impôts, vexations, privations, sacrifices, voilà, se disent les Romains, ce que nous connaissons du gouvernement de la France. Ajoutons que nous n'avons aucune espèce de commerce, ni intérieur ni extérieur; que nos produits sont sans débouchés, et que le peu qui nous vient du dehors, nous le payons un prix excessif.

Sire, lorsque Votre Majesté était au plus haut degré de la gloire et de la puissance, j'avais le courage de lui dire la vérité, parce que c'était la seule chose qui lui manquait. Aujourd'hui je la lui dois également, mais avec plus de ménagement, puisqu'elle est dans le malheur. Son discours au Corps législatif aurait fait une profonde impression sur l'Europe et aurait touché tous les coeurs, si Votre Majesté eût ajouté au désir qu'elle a manifesté pour la paix, une renonciation magnanime à son ancien système de monarchie universelle. Tant qu'elle ne se prononcera pas sur ce point, les puissances coalisées croiront ou diront que ce système n'est qu'ajourné, que vous profiterez des événemens pour y revenir. La nation française elle-même restera dans les mêmes alarmes. Il me semble que si, dans cette circonstance, vous concentriez toutes vos forces entre les Alpes, les Pyrénées et le Rhin; si vous faisiez une déclaration franche de ne pas dépasser ces frontières naturelles, vous auriez tous les voeux et tous les bras de la nation pour défendre votre Empire; et certes, cet Empire serait encore le plus beau et le plus puissant du monde; il suffirait à votre gloire et à la prospérité de la France. Je suis convaincu que vous ne pouvez avoir de véritable paix qu'à ce prix. Je crains d'être seul à vous parler ce langage; défiez-vous des mensonges des courtisans, l'expérience a dû vous les faire connaître. Ce sont eux qui ont poussé vos armées en Espagne, en Pologne et en Russie, qui vous ont fait éloigner de vous vos plus fidèles amis, et qui, dernièrement encore, vous ont détourné de signer la paix à Dresde. Ce sont eux qui vous trompent aujourd'hui et qui vous exagèrent votre puissance. Il vous en reste assez pour être heureux et pour rendre la France paisible et prospère; mais vous n'avez rien de plus, et toute l'Europe en est persuadée; il serait même inutile à lui faire illusion, on ne la tromperait plus.

Je conjure Votre Majesté de ne pas rejeter mes conseils, ils partent d'un coeur qui n'a cesse de vous être attaché. Je n'ai point le sot amour-propre de voir mieux qu'un autre; si chacun avait la même franchise il vous tiendrait le même langage. Il vous aurait parlé comme moi après la paix de Tilsitt, après la paix de Vienne, avant la guerre contre la Russie, et, en dernier lieu, à Dresde.

Il est affligeant, pour la dignité de l'homme, que je sois le seul qui ose vous dire ce qu'il pense. Si Votre Majesté éprouve de nouveaux malheurs, je n'aurai pas à me reprocher d'avoir cessé de lui dire la vérité. Au nom du ciel, mettez un terme à la guerre; faites que les âmes puissent trouver un moment pour se reposer.»

Ma lettre était à peine partie, que Napoléon frappait son dernier coup d'état: la dissolution du Corps législatif. De ce palais des Tuileries qui n'aurait dû retentir que de voeux et d'hommages, et qui fut transformé soudainement en une arène d'orgueil, de colère et de scandale, on vit sortir, épouvantés, législateurs et magistrats, généraux et fonctionnaires publics. Tous furent pénétrés d'une profonde douleur de voir le chef de l'État et la nation se retirer l'un de l'autre au moment où ils auraient le plus besoin de leurs secours mutuels. Sous quels aupices allait donc s'ouvrir le troisième lustre de l'Empire? cette année serait-elle la dernière de sa durée? Quels funestes présages pour la défense de la patrie envahie par cinq armées étrangères, marchant sous les drapeaux de tous les potentats de l'Europe!

Pour continuer d'en imposer à l'Autriche, et se croyant maître de la détacher, à son gré, de la coalition, l'empereur, au début de cette campagne définitive, conserva la régence à Marie-Louise; de sorte que l'Empire, dans son agonie, eût de fait deux gouvernemens, l'un au camp de Napoléon, l'autre à Paris. Bientôt même il ajouta encore à tout ce que cette régence avait d'absurde dans la pratique comme dans la conception, en déférant à son frère Joseph, presqu'au moment où il venait d'investir l'impératrice du pouvoir dirigeant, la lieutenance générale de l'Empire. Ce n'était qu'un élément de division de plus qu'il jetait dans son gouvernement.

Ce n'est pas ainsi que j'avais conçu la régence et que j'aurais fini par la faire prévaloir si le mauvais génie de la révolution ne m'eut pas tenu enchaîné au-delà des Alpes.

Je le demande, quelle était, dans cette incohérence du pouvoir, la personne ou l'autorité qu'on pouvait réellement considérer comme dépositaire de la pensée de Napoléon? Joseph n'était que le contre-poids de l'archichancelier Cambacérès, qui l'était de l'impératrice et de Joseph, et l'impératrice n'était là que pour la forme. Voilà donc Cambacérès la cheville ouvrière de la régence de Paris; mais il ne l'était que sous la surveillance du ministre de la police, véritable inquisiteur domestique. En elle-même, la police n'est qu'une puissance occulte, dont la force réside dans l'opinion qu'elle sait donner de sa force; alors elle peut devenir l'un des plus grands ressorts de l'État; mais dans les mains d'un Savary, le talisman de la police s'était brisé à jamais.

On voit par ce qui précède que jamais gouvernement ne s'était tenu prêt à succomber sous autant de précautions, et peut-être par excès de précautions. Il est pourtant vrai de dire que toutes les autorités se trouvaient d'accord sur un point, l'impossibilité de conserver le gouvernement dans les mains de Napoléon. Personne n'a eu le courage de le proclamer tout haut et d'agir en conséquence; mais aussi quelle honte pour tant d'hommes capables et expérimentés d'avoir laissé consommer la ruine de l'État, et opérer, sous l'influence de l'étranger, une révolution dont la patrie en pleurs réclamait l'initiative!

Ô vous qui m'avez dit depuis et après coup; Pourquoi n'étiez-vous pas là? Combien cette sorte de regret ne révèle-t-il pas votre lâcheté! Je n'étais pas là, précisément parce que j'aurais dû y être, et qu'on avait pressenti que, par la seule force des choses, tous les intérêts de la révolution que je représentais à moi seul, auraient prévalu et paré à la catastrophe.

Je me méprenais si peu sur notre état réel, que, voulant hâter mon retour et mettre un terme à ma mission, j'écrivis à l'empereur une seconde lettre où je lui représentai combien il était contraire à sa dignité que je restasse en qualité de son gouverneur général à Rome, envahi par les Napolitains, et sous leurs canons, pour ainsi dire; que d'ailleurs il devenait impossible que Rome, la Toscane et l'État de Gênes pussent être conservés, si le roi de Naples accédait à la coalition, et que, selon moi, la politique commandait d'entrer, avec ce prince, en arrangement pour lui abandonner l'occupation militaire provisoire des pays qu'il nous serait impossible de garder ou de défendre; que nous en retirerions le double avantage de sauver nos garnisons et de rattacher indirectement le roi de Naples à la cause française; que, du reste, trouvant ma dignité blessée à Rome où mon autorité ne pouvait plus avoir aucun poids, je me dirigeais sur Florence où j'attendrais ses dernières instructions.