Memoires De Joseph Fouche Duc D Otrante Ministre De La Police G

Chapter 11

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Je me dirigeai par Gratz, capitale de la Styrie, et par les Alpes styriennes sur Laybach, ancienne capitale du duché de Carniole, considéré alors comme le chef-lieu de nos provinces illyriennes. J'y arrivai à la fin de juillet, et je m'y installai immédiatement en qualité de gouverneur général. Ces provinces, cédées par le traité de paix de Schoenbrunn en 1809, se composaient du Frioul autrichien, du gouvernement de la ville et du port de Trieste, de la Carniole, qui renferme la riche mine d'Idria, du cercle de Willach, d'une partie de la Croatie et de la Dalmatie, c'est-à-dire, tout le pays situé à la droite de la Save, en partant du point où cette rivière sort de la Carniole, et prend son cours jusqu'à la frontière de la Bosnie; ce dernier pays comprend la Croatie provinciale, les six districts de la Croatie militaire, Fiume et le littoral hongrois, l'Istrie autrichienne, et tous les districts sur la rive droite de la Save, dont le Thalweg servait de limites entre le royaume d'Italie et la terre d'Autriche. On voit par là que c'était un assemblage de parties hétérogènes se repoussant entre elles, mais qui, réunies plus long-temps à l'Empire français, eussent pu former un seul tout, et acquérir par leur position une haute importance, d'autant plus que la Dalmatie et une partie de l'Albanie y étaient comprises. Mon arrivée dans ces provinces fit d'autant plus de sensation, que mon nom comme ancien ministre de la police générale y était connu, et que j'y remplaçais dans le gouvernement civil et militaire un aide-de-camp de l'empereur, un de ses familiers, Junot enfin, duc d'Abrantès, qui venait d'être pris en flagrant délit de démence. Voici ce qui était arrivé à ce pauvre Junot: l'action corrosive de l'âpre climat de Russie sur la blessure qui l'avait défiguré en Portugal, des chagrins domestiques, et le ressentiment de n'avoir pas obtenu le bâton de maréchal d'Empire, affectèrent tellement ses organes, qu'il donna six semaines avant mon arrivée des marques publiques de folie. Un jour, faisant monter son aide-de-camp dans sa calèche, à laquelle six chevaux étaient attelés, et que précédait un piquet de cavalerie, lui-même se place tout couvert de ses décorations sur le siège du cocher, et un fouet à la main. Ainsi en évidence, il se promène, pendant plusieurs heures, d'une extrémité de la ville de Goritz à l'autre, au milieu de la foule des habitans étonnés. Le lendemain, il dicte les ordres et les lettres les plus absurdes, qu'il terminait par cette formule: «Sur ce, monsieur le commandant, je prie _Sainte Cunégonde_ de vous avoir en sa digne garde.» Des scènes déplorables s'étant succédées, le malheureux Junot fut transporté en France, où il mourut quinze jours après, à la suite d'un accès de fureur, en se précipitant des fenêtres du château de son père. Tel était l'homme que je venais remplacer dans le gouvernement général des provinces qui, le moins en harmonie avec ce qu'on appelait l'Empire français, étaient encore gouvernées sur le pied de la conquête. A la vérité, j'allais, être secondé par le lieutenant général baron Fresia, nommé commandant militaire sous mes ordres immédiats. Cet officier général, l'un des Piémontais qui s'étaient le plus distingués dans les armées françaises, était pénétrant et capable; il commandait une division de cavalerie à la grande armée à Dresde, quand l'empereur l'envoya dans les provinces illyriennes.

Nous nous y trouvâmes sous un ciel doux et pur, au milieu des sites les plus variés, quelquefois d'un aspect sauvage, mais toujours pittoresques, et chez des peuples offrant tour-à-tour les traces d'une civilisation avancée et les moeurs des temps primitifs.

A mon départ de Dresde, prenant congé de l'empereur, il me dit que, dans ses mains, l'Illyrie était une avant-garde au sein de l'Autriche, propre à la contenir; une sentinelle aux portes de Vienne pour forcer de marcher droit; que cependant son intention n'avait jamais été de la garder; qu'il ne l'avait prise qu'en gage, ayant d'abord eu l'idée de l'échanger contre la Gallicie, et aujourd'hui l'offrant à son beau-père pour le retenir dans son alliance. Je m'étais aperçu, du reste, qu'il avait plus d'un projet sur cette Illyrie, car il en changeait souvent. Il me dit en outre qu'à tout événement il allait envoyer au prince vice-roi, Eugène Beauharnais, l'ordre de se tenir prêt sur la frontière italienne pour attaquer au coeur les États héréditaires, si la cour de Vienne se déclarait contre nous; il ajouta qu'il prescrirait en même temps à l'armée bavaroise, au corps d'observation du maréchal Augereau, et au corps de cavalerie du général Milhaud, de seconder l'entreprise du vice-roi, auquel il ordonnerait de pénétrer jusqu'à Vienne. Mais Napoléon pouvait-il s'abuser encore sur ses idées gigantesques, et ne les mettait-il pas en avant pour contenir l'Autriche?

A peine arrivé dans mon gouvernement, je pus juger par moi-même que le temps des idées hardies était passé; qu'il ne fallait plus songer aux opérations offensives qui devaient jeter de puissantes diversions au centre même des États héréditaires. Nous n'avions en Illyrie que de faibles détachemens, et depuis les désastres de la campagne de Moscou, l'état militaire du royaume d'Italie était presque nul. Trois corps d'observation en avaient été tirés successivement depuis 1812, ce qui avait épuisé tous les cadres des corps français et italiens; les garnisons étaient absolument dégarnies de troupes, et les états de situation n'offraient que les numéros des régimens; le vice-roi venait pourtant de recevoir l'ordre positif de former rapidement une nouvelle armée. On lui assignait, en conséquence, les conscriptions des départemens les plus voisins du royaume d'Italie. Le recrutement fut assez rapide, mais les cadres commençaient à peine à se remplir, et cette armée qui devait être de cinquante mille hommes, n'avait encore ni matériel, ni organisation, lorsque une lettre de Prague que m'écrivait Narbonne m'annonça la rupture du congrès. Là, le mot de l'Autriche avait été enfin prononcé le 7 août; elle avait demandé: la dissolution du duché de Varsovie, et son partage entre elle, la Russie et la Prusse; le rétablissement des villes anséatiques dans leur indépendance; la reconstruction de la Prusse avec une frontière sur l'Elbe; la cession à l'Autriche de toutes les provinces illyriennes, y compris Trieste. On renvoyait à la paix générale la question de l'indépendance de la Hollande et de l'Espagne. Napoléon employa la journée du 9 à délibérer. Il se décide enfin à donner une première réponse, dans laquelle, acceptant une partie des conditions, il en rejette d'autres. La journée du 11 se passe à en attendre l'effet; mais il apprend bientôt que dans la matinée le congrès a été dissous. Le même jour, l'Autriche abandonnant notre alliance pour celle de nos ennemis, les troupes russes accourent en Bohême. Napoléon adopte, trop lard, dans leur entier, les conditions énoncées par M. de Metternich; mais ces concessions qui auraient pu faire la paix le 10 ne peuvent plus rien le 12. L'Autriche déclare la guerre, et ajourne indéfiniment la question de la reprise d'un congrès. A la réception de cette lettre, je ne formai plus aucun doute que l'attaque ne commençât par l'Illyrie.

En traversant les États héréditaires, je n'avais pas été sans d'apercevoir d'un grand mouvement de troupes autrichiennes. J'appris que le feld-maréchal lieutenant Hiller était attendu à Agram; qu'il y était précédé par les généraux Frimont, Fenner et Morshal; que la force de l'armée dont il allait prendre le commandement s'élèverait à quarante mille hommes, et que déjà les régimens qui se trouvaient dans la Croatie autrichienne étaient mis sur le pied de guerre. A mon arrivée, j'en avais donné avis au prince vice-roi. Tous les rapports m'annonçaient parmi les habitans de la Croatie française des menées secrètes et une fermentation sourde pratiquées par des agens autrichiens envoyés en deçà de la Save; ils y préparaient un mouvement insurrectionnel qui pût faciliter une invasion. En effet, le 17 août, le lendemain du jour de l'expiration de l'armistice d'Allemagne, deux colonnes autrichiennes, sans déclaration de guerre préalable, passèrent la Save à Sissek et à Agram, se dirigeant sur Carlstadt et sur Fiume. Le général Jeanin, commandant à Carlstadt, chef-lieu de la Croatie française, fit d'abord quelques dispositions de défense; mais, abandonné par les soldats croates sous ses ordres, et assailli par les habitans insurgés, il opéra sa retraite presque seul sur Fiume. Moins heureux, l'intendant de la Croatie, M. de Contades, arrêté dans sa fuite, fut en danger de perdre la vie. Échappé comme par miracle à la fureur des habitans déchaînés contre les employés de l'administration française, il fut retenu prisonnier par le général Nugent, qui ne consentit à le rendre à la liberté que sur une autorisation de la cour de Vienne.

La conduite des Croates, dans cette circonstance, ne me causa point de surprise; je connaissais leur attachement pour le gouvernement autrichien. Presque toutes les autres parties des provinces illyriennes suivirent l'exemple de la Croatie. Bientôt même les villes de Zara, Raguse et Cattaro, défendues par les généraux Roise, Montrichard et Gauthier, avec de faibles garnisons italiennes et quelques employés français, furent assiégées par des troupes autrichiennes, auxquelles se joignirent des bandes de Dalmates. Au premier avis de ces mouvemens, j'avais fait mettre en état de défense les châteaux de Laybach et de Trieste. Instruit que le général autrichien Hiller, commandant en chef l'armée ennemie, réunissait près de Clagenfurt la plus grande partie de ses forces, pour forcer Willach et Tarvis, et pénétrer ensuite dans le Tyrol par la vallée de la Drave, j'en donnai avis au prince vice-roi. Déjà il avait mis son armée en mouvement sur l'Illyrie. L'arrivée à Laybach de la division italienne du général Pino, me mit en état de soutenir les hostilités.

Je ne m'abusai pas cependant; Hiller opérait avec quarante mille hommes, et il avait pour lui la population. Le vice-roi, réduit, soit par la faiblesse numérique de son armée, soit par l'inexpérience de ses soldats, à une guerre défensive, dans le seul but de gagner du temps, ne pouvait songer à reprendre la ligne de la Save que l'ennemi avait déjà dépassée. Les plus grandes forces autrichiennes se dirigeant en effet sur Clagenfurt, il était réellement à craindre que l'ennemi ne vînt à forcer les positions de Tarvis et de Willach. Ce mouvement eût débordé la gauche de l'armée du vice-roi, et ouvert aux Autrichiens, par le vallon de la Drave, l'accès du Tyrol. Le prince prit la position d'Adelberg, sa gauche aux sources de la Save et sa droite vers Trieste. Sur l'extrême gauche, il fit garder les débouchés du Tyrol par un corps détaché.

Cependant l'ennemi continua l'offensive. S'il occupa Fiume et Trieste sans de grands efforts, ces deux villes furent reprises par le général Pino avec la même facilité. Willach, pris et repris, souffrit du combat plus encore que les combattans. La seule opération vigoureuse fut l'enlèvement du camp de Felnitz par le lieutenant-général Grenier.

Ainsi se passa tout le mois de septembre. Comme le disait l'empereur, c'était en Allemagne que devait se décider le sort de l'Italie. A Dresde, la rupture venait d'être suivie d'événemens militaires plus importans.

Mais la bataille de Dresde, en répandant l'allégresse parmi les partisans de l'empereur, ne fut pour eux qu'un éclair d'espérance; ils se virent replongés tout-à-coup dans l'incertitude et la crainte. Les nouvelles des revers de la Katsbach, de Gross-Beeren et de Culm commençaient à transpirer à Paris et à Milan. J'apprenais, par mes correspondans, qu'on était resté à Paris dix-huit jours sans recevoir de courriers. Les rumeurs commençaient à attrister la France où l'empereur perdait la confiance de ses peuples. On me mandait que les intrigues royalistes recommençaient dans la Vendée et à Bordeaux, et qu'on se disait tout bas, dans les cercles et les salons de la capitale: _C'est le commencement de la fin_.

On pouvait en dire autant de notre belle Italie. Depuis les dernières nouvelles d'Allemagne, les généraux autrichiens qui nous combattaient, se montraient de plus en plus confians. De notre côté, les troupes italiennes ne montraient plus la même ardeur. Un de leur chef, le général Pino, qui d'abord avait manoeuvré sous mes yeux pour la défense de l'Illyrie, trahissant le découragement secret qui commençait à gagner tous les rangs, quitta l'armée tout-à-coup, et alla résider à Milan dans l'attente du résultat de la campagne.

J'allai conférer de l'état des choses avec le prince vice-roi, que je trouvai lui-même inquiet, mais toujours dévoué à l'empereur. Il était peiné de la rupture, et n'avait plus la même confiance dans la fortune de Napoléon: «Mieux eût valu, me dit-il, qu'il eût perdu, sans trop de dommage, les deux premières batailles dans le début de la campagne, il se serait retiré à temps derrière le Rhin.» Je ne lui cachai pas que je lui en avais donné le conseil à Dresde, mais que rien n'avait pu faire impression sur son esprit. «Cela est d'autant plus fâcheux, lui dis-je, qu'à la première bataille qu'il perdra en personne, on traitera de la reconstruction politique de l'Europe sans lui.» Eugène fut frappé de cette réflexion, et, pour la première fois peut-être, il sonda la fragilité de son établissement politique. Je ne m'ouvris pas davantage cette fois, peu confiant dans son entourage.

Il m'avoua enfin, ce que je pressentais, que les plus fortes raisons le portaient à croire que la Bavière était au moment de se détacher de notre alliance; que l'armée bavaroise, sur les frontières de l'Autriche, n'avait fait aucun mouvement pour arrêter ceux des Autrichiens qui s'avançaient en force, quoiqu'avec lenteur, par le vallon de la Drave vers le Tyrol; que ne pouvant plus défendre lui-même l'Italie allemande, il allait se retirer derrière l'Isonzo, pour mettre les défilés entre lui et l'ennemi. «Si, contre toute attente, lui dis-je, vous ne pouviez vous y maintenir, tâchez, car j'ai plus de confiance dans vos talens que dans vos soldats, tâchez au moins de disputer assez long-temps le pays entre la Piave et l'Adige pour donner le temps aux événemens de se développer. Ce sera beaucoup si, pendant l'hiver qui s'approche, vous mettez à couvert Mantoue, Vérone, Milan et les bouches du Pô.»

Il fit aussitôt ses dispositions de retraite, et de mon côté j'évacuai Laybach, après avoir laissé dans le château un simulacre de garnison, composée en grande partie de convalescens, que je mis sous le commandement du colonel Léger. Je suivis l'armée, qui vint occuper les lignes de l'Isonzo. Le même jour, les Autrichiens s'étant reportés en forces sur Trieste, le lieutenant-général Fresia évacua définitivement par mon ordre cette place, ne laissant dans le château qu'une petite garnison, commandée par le colonel Rabié, qui ne capitula, un mois après, qu'à la suite d'une très-belle défense.

Du quartier-général de Gradisca, j'adressai à l'empereur mon rapport. Je lui exposai que le vice-roi, croyant ne devoir plus écouter que des motifs de prudence, venait d'ordonner la retraite sur l'Isonzo; que, par suite de ce mouvement, les provinces illyriennes étaient désormais perdues; que cependant le rôle auquel l'armée d'Italie allait borner ses efforts, avait aussi ses avantages; qu'il ne laissait rien au hasard, et pouvait assurer, pour quelque temps encore, la tranquillité de l'Italie. J'ajoutai que ma mission touchant à son terme, je le suppliais de me donner une autre destination, et que j'attendais ses ordres.

Dans l'attente soit des événemens, soit de ce que Napoléon déciderait à mon égard, j'allai jeter un coup-d'oeil de prédilection sur cette magnifique Lombardie, à la liberté de laquelle je m'étais voué à mon début dans la carrière des hauts emplois. Hélas! elle gémissait aussi sous l'oppression impériale, et sa destinée politique ne dépendait que trop de la destinée de Napoléon.

En conquérant l'Italie, nous y avions apporté notre activité, notre industrie, le goût des arts et du luxe. Milan fut la ville qui retira le plus d'avantages de la révolution française que nous y avions transplantée. Milan reçut plus de lustre encore lorsqu'elle devint capitale d'un royaume: une cour, un conseil d'état, un sénat, un corps diplomatique, des ministres, des administrations civiles et militaires, des tribunaux, ajoutèrent près de vingt mille habitans à sa population, qui dépassait cent mille âmes. Milan s'embellit; mais sa période brillante fut de courte durée, comme celle de tous les royaumes italiens que l'ambition du dominateur épuisa bientôt d'hommes et d'argent dans sa vaine pensée de conquérir le monde. Le vice-roi, Eugène, ne fut bientôt plus aux yeux des Lombards que l'exécuteur obéissant de toutes ses volontés. Après Moscou, tous les ressorts du gouvernement avaient perdu leur élasticité en Italie comme en France. Le sentiment de la puissance de Napoléon s'éteignait en même temps que s'éclipsait l'illusion de sa fortune militaire. Dans ces derniers temps, Eugène sembla craindre de se populariser pour ne pas lui porter ombrage. D'ailleurs brave soldat, et d'une loyauté éprouvée, Eugène était parcimonieux, un peu léger, trop docile aux conseils de ceux qui flattaient ses goûts, ne connaissant point assez le caractère des peuples qu'il gouvernait, et trop confiant dans quelques Français ambitieux; il lui manquait de posséder la tactique politique au même degré que celle des armes. Arrivé à ces derniers temps d'épreuve, ce prince acheva de mécontenter les peuples par des conscriptions et des réquisitions forcées; en un mot, le vice-roi ne céda que trop à l'exemple et à l'impulsion du souverain dominateur. Sa position devint d'autant plus difficile, qu'il eut bientôt contre lui, et les partisans de l'indépendance italienne, et ceux de l'ancien ordre de choses. Les premiers s'inquiétant davantage, cherchaient un appui. De même que son père adoptif, Eugène n'en trouvait plus d'autre, pour le maintien de son autorité, que dans son armée, qu'il s'était hâté d'organiser et d'aguerrir.

Tout restait en suspens en Italie. On savait que trois grandes armées en Allemagne environnaient, pour ainsi dire, l'armée de l'empereur, avec le projet de manoeuvrer sur les bases de sa ligne d'opération à Dresde, et si les événemens de la guerre leur étaient favorables, de se réunir en arrière de cette ligne entre l'Elbe et la Saale. On savait aussi que Napoléon avait à opposer aux trois grandes armées des alliés à peine deux cent mille hommes répartis dans onze corps d'infanterie, quatre de cavalerie, et dans sa garde qui présentait une réserve formidable. Nous venions de savoir enfin qu'il s'était décidé, pour ne pas se laisser tout-à-fait cerner, d'abandonner sa position centrale de Dresde pour aller manoeuvrer à Magdebourg et sur la Saale. Tout-à-coup, vers les derniers jours d'octobre, je reçois du quartier-général du vice-roi, un billet conçu en ces termes: «Pour ne vouloir rien céder, il a tout perdu.» Qu'on juge de ma perplexité et de mon impatience à connaître toute l'étendue de l'événement. Dès le lendemain se propagèrent des bruits sinistres sur les fatales journées de Leipsick, qui allaient ramener sur le Rhin Napoléon poursuivi par l'Europe en armes. Ici se réalisaient tous mes pressentimens, toutes mes prévisions. Mais qu'allions-nous devenir? et quel serait le sort de cet Empire chancelant? Il était facile de prévoir que l'énorme pouvoir dont l'empereur s'était emparé, s'il n'était abattu, serait au moins réduit; d'un autre côté, je ne m'abusais pas sur le genre d'opposition qu'il pourrait rencontrer dans l'intérieur de l'Empire, tous les élémens constitutifs de la puissance publique m'étaient connus; tous les hommes plus ou moins influens, je pouvais les apprécier, et juger de la portée de leur courage et de leur énergie. Il fallait un audacieux, et il n'y avait que des lâches. Le seul homme qui, par son talent et par la souplesse de son génie aurait pu maîtriser les événemens et sauver la révolution, n'avait point de nerf politique, et craignait pour sa tête. Quant à moi, qui certes n'eût pas manqué de résolution, j'étais éloigné du vrai foyer, soit par des chances fortuites, soit par des combinaisons préparées de longue main. J'en frémissais d'impatience, et, décidé à tout braver pour rentrer dans la capitale, et y ressaisir les fils secrets d'une trame qui nous eût conduit à un but salutaire, j'étais déjà en route, quand une lettre de l'empereur, datée de Mayence, m'ordonna, en réponse à mon dernier rapport, d'aller prendre le gouvernement général de Rome, dont je n'avais été jusqu'alors que le titulaire. Je vis le coup, mais nul moyen de le parer: l'homme qui perdait l'Empire se trouvait encore en sûreté avec les débris de sa puissance militaire. Je rallentis ma route pour voir se dessiner les événement, et dans l'attente de recevoir de mes affidés de Paris des informations positives sur la sensation que produirait le retour subit de l'empereur à la suite de ces nouveaux désastres. Mais que je connaissais bien le terrain, et que j'avais bien jugé les hommes qui l'occupaient! Pas vingt sénateurs qui ne crussent l'Empire hors de danger, parce que l'empereur était sauvé! pas un grand fonctionnaire qui soupçonnât les armées européennes capables de franchir le Rhin! Malgré la stupeur qui régnait dans toutes les classes, l'aveuglement créait encore des illusions en faveur du pouvoir. Il faut en excepter sans aucun doute l'homme habile que j'ai suffisamment désigné; il semblait épier avec une astuce et une ironie cachée l'instant d'une chûte qui ne lui paraissait pas être arrivé encore à son terme.