Memoires De Joseph Fouche Duc D Otrante Ministre De La Police G

Chapter 10

Chapter 103,300 wordsPublic domain

Napoléon venait d'apprendre que, profitant de l'armistice, Charles-Jean sortait de visiter l'empereur Alexandre et le roi de Prusse au quartier-général de Reichembach, pour les affermir dans la résolution de ne pas signer la paix tant qu'il resterait un seul soldat français sur la rive droite du Rhin. Qu'on juge dans quelles dispositions j'allais le trouver! Je me prémunis, et me présentai aux jardins Marcolini. Introduit presque aussitôt, je trouvai l'empereur environné de cartes et de plans. A peine m'aperçoit-il, que, se levant, il me parle en ces termes:»Eh bien! monsieur le duc, connaissez-vous notre position?--Oui, sire.--Allons-nous être entre deux feux: entre les obus de votre ami Bernadotte et les bombes de mon grand ami Swartzemberg?--Selon moi, il n'y a pas là-dessus le moindre doute, à moins de satisfaire l'Autriche.--Je ne le ferai pas; je ne me laisserai pas dépouiller sans combattre. Je le sais, on soulève contre moi toutes les ambitions et beaucoup de passions. Votre Bernadotte, par exemple, peut nous faire beaucoup de mal en donnant la clef de notre politique, et la tactique de nos armées à nos ennemis.--Mais, sire, votre cabinet n'a-t-il pas essayé de le ramener à un système moins hostile?--Quel moyen? il est à la solde anglaise; je lui ai pourtant fait écrire, et j'ai près de lui un homme sûr; mais la tête lui tourne de se voir recherché et encensé par les légitimes.--Sire, tout ceci me paraît si grave que j'ai pris aussi la plume pour tâcher d'ouvrir les yeux au prince de Suède qui peut bien venir parader en Allemagne, mais qui, dans aucun cas, ne doit faire la guerre à la France.--Bah! la France! la France! c'est moi.--Que Votre Majesté daigne me dire si elle approuve ma lettre; j'y démontre au prince de Suède qu'il se fait l'instrument de la Russie et de l'Angleterre pour le renversement de votre puissance et pour faire revivre la cause des Bourbons. (Je remets ma lettre à l'empereur qui la lit attentivement.)--C'est bien; mais par quelle voie la lui ferez-vous parvenir?--Je pense que Votre Majesté pourrait se servir de l'intermédiaire du maréchal Ney, long-temps l'ami et le compagnon d'armes du prince de Suède, et qui pourrait y joindre ses instances personnelles dans le même but politique, en l'autorisant à choisir pour émissaire le colonel T....--Non, cet officier a été jacobin,--Sire, on pourrait y employer le lieutenant de la gendarmerie L...., dont Votre Majesté connaît le dévouement et l'intelligence.--A la bonne heure; je lui ferai remettre des instructions et je le dépêcherai à Ney.»

Après un silence de deux minutes, l'empereur reprenant tout-à-coup la parole: «Avez-vous réfléchi aux moyens de suivre la négociation secrète avec l'Autriche?--Oui, sire.--M'avez-vous préparé une note?--Oui, sire, la voilà.--(L'empereur après l'avoir lue:) Quoi! tout vous paraît inefficace? Vous ne voyez, dans mes moyens, que des palliatifs, des demi-mesures; vous vous rangez de l'avis de ceux qui voudraient me voir désarmé, réduit à l'autorité d'un maire de village? Croyez bien, M. le duc, que vous ne trouverez pas une égide plus sûre que la mienne.--Sire, j'en suis tellement persuadé, que c'est précisément l'un des motifs qui me fait désirer si ardemment de ne plus voir le trône de Votre Majesté exposé aux hasards des batailles. Mais je ne dois pas le dissimuler, la réaction de l'Europe, arrêtée long-temps par vos glorieux triomphes, ne saurait plus l'être aujourd'hui que par d'autres triomphes plus difficiles à obtenir. Les mêmes ministres, qui étaient toujours prêts à négocier avec votre cabinet, qu'il vous était si facile autrefois de diviser et d'intimider, se vantent aujourd'hui que leur voix ne sera plus étouffée dans les conseils des rois par une politique étroite et imprévoyante; ils prétendent qu'il s'agit pour eux du salut de l'Europe.--Eh bien! il s'agit pour moi du salut de l'Empire, et certes je ne me chargerai pas du rôle dont ils ne veulent plus.--Mais enfin il faut une solution; si vous ne désarmez pas l'Autriche, ou si elle ne passe pas dans votre camp, vous aurez contre vous toute l'Europe, cette fois unie invariablement. Le mieux serait l'oeuvre de la paix; elle est possible en abandonnant l'Allemagne pour conserver l'Italie, ou en cédant l'Italie pour conserver un pied en Allemagne. De fâcheux pressentimens, sire, me préoccupent; au nom du ciel, pour la gloire et l'affermissement de ce bel Empire que je vous aidai à organiser, évitez, je vous en supplie, la rupture, et conjurez, il en est temps encore, une croisade générale contre votre puissance. Songez que cette fois, au moindre revers de vos armes, tout changerait de face, et que vous perdriez le reste de vos alliés qui chancèlent; qu'en vous refusant à une défense nationale, seul abri contre les revers, vos ennemis se prévaudraient de cette force d'inertie fatale au pouvoir qui s'isole; c'est alors qu'on verrait se réveiller de vieilles espérances assoupies, et que l'Angleterre aux aguets verserait à Bordeaux, dans la Vendée, en Normandie et dans le Morhiban, ses émissaires chargés d'y relever, au moindre événement favorable, la cause des Bourbons. Je vous adjure, sire, au nom de notre sûreté et de votre gloire, de ne pas en venir à jouer dans un va-tout et votre couronne et votre puissance. Qu'arriverait-il? Que cinq cent mille soldats, soutenus en seconde ligne par toute une population insurgée, vous forceraient à déserter l'Allemagne sans vous donner le temps de renouer des négociations.» A ces mots l'empereur, relevant la tête, et prenant une attitude guerrière: «Je puis encore, me dit-il, leur livrer dix batailles, et une seule me suffit pour les désorganiser et les écraser. Il est fâcheux, monsieur le duc, qu'une fatale disposition au découragement domine ainsi les meilleurs esprits; la question n'est plus dans l'abandon de telle ou telle province; il s'agit de notre suprématie politique, et pour nous l'existence en dépend. Si ma puissance matérielle est grande, ma puissance d'opinion l'est bien davantage; c'est de la magie: n'en brisons pas le charme. Pourquoi tant d'alarmes? laissons se produire les événemens. Quant à l'Autriche, personne ne doit s'y tromper; elle veut profiter de ma position pour m'arracher de grands avantages; au fond j'y suis presque décidé; mais je ne me persuaderai pas qu'elle consente à m'abattre tout-à-fait, et se livrer ainsi elle-même à la toute-puissance de la Russie. Voilà ma politique, et j'entends que vous me serviez de tous vos moyens. Je vous ai nommé gouverneur-général de l'Illyrie; et c'est vous, vraisemblablement, qui en ferez la remise à l'Autriche. Partez; passez à Prague; nouez-y vos fils pour la négociation secrète; et de là dirigez-vous à Gratz et sur Laybach, d'où vous suivrez les affaires; allez vîte, car ce pauvre Junot, que vous remplacez, est décidément fou à lier; et l'Illyrie a besoin d'une main sage et ferme.--Je suis tout prêt, sire, à répondre à la confiance dont vous m'honorez; mais si j'osais, je vous ferais observer que l'un des principaux mobiles de la négociation secrète, serait, sans aucun doute, indépendamment de la rétrocession des provinces, la perspective de la régence, telle que l'a organisée Votre Majesté dans toute sa latitude.--Je vous entends; eh bien! dites tout ce que vous voudrez là-dessus, je vous donne carte blanche.»

Je ne songeai plus, dans la supposition d'une nouvelle rupture, qu'à tirer parti, pour l'intérêt de l'État, de ma nouvelle position. D'ailleurs, la négociation secrète avec l'Autriche me semblait sans objet du moment où l'empereur ne faisait point à ce cabinet les concessions sans lesquelles il ne pouvait le retenir dans ses intérêts. Or, ma mission n'était, à l'égard de l'Autriche, qu'un leurre, et envers moi qu'un prétexte pour m'éloigner, pendant la crise, du centre des affaires. L'empereur avait deux autres buts. D'abord, de tenir le plus long-temps possible encore la cour d'Autriche en suspens, et d'y alimenter un parti tout prêt à se rapprocher de lui, si, en cas de rupture, il parvenait, par quelque grande défaite, à disloquer la coalition du nord. En second lieu, il avait à coeur de me faire traverser la monarchie autrichienne d'un bout à l'autre pour me rendre à mon gouvernement, persuadé que je n'y jetterais pas en vain un coup-d'oeil d'observation. Berthier m'avoua que telle était l'intention de l'empereur; qu'il désirait même que je m'arrêtasse à Prague autant que possible, pour me concerter avec Narbonne et y pénétrer les vues ultérieures de l'Autriche. Il ne manqua pas de faire ressortir les grands pouvoirs dont j'étais investi dans les provinces ilyriennes, pouvoirs qui à la fois civils et militaires, me conféraient une sorte de dictature; mais je savais à quoi m'en tenir sur cette Illyrie, soit que la guerre se rallumât, soit que cette province fût rétrocédée à l'Autriche. Quant à mon séjour et à mes observations à Prague, je jugeai qu'à moi plus qu'à tout autre il ne convenait ni de prolonger l'un, ni d'étendre les autres au-delà des limites que prescrivaient les convenances.

Je voulais pourtant m'arrêter à un plan raisonnable et utile, car je ne connais rien de pire que d'agir dans le vague. Ne pouvant rien sur l'état politique existant, je combinais mes idées sur un avenir probable. L'empereur, me dis-je, doit succomber devant une confédération générale; il peut périr les armes à la main, ou être atteint par un décret de déchéance à la suite de nouveaux revers qui dissiperaient tout-à-fait le prestige de sa puissance. Malgré l'égoïsme, l'aveuglement et même la lâcheté qui règnent parmi les principaux fonctionnaires de l'État, il est impossible que des idées de haute conservation ne viennent pas à germer dans quelques-unes des premières têtes de Paris; ceci peut amener une de ces révolutions que la gravité des circonstances et les exigeances de l'opinion déterminent. Il peut y avoir urgence, car si l'Angleterre, l'âme de cette coalition nouvelle, en prend la direction politique, on verra renaître des chances en faveur des Bourbons. Je n'ai pas besoin de dire que mes antécédens ne me permettaient pas de diriger mes vues de ce côté, en supposant même le renversement de l'Empire, et peut-être m'imputera-t-on d'être trop sincère en avouant que, dans les hauts emplois, les Bourbons n'auraient trouvé, pendant les six derniers mois de 1813, que bien peu de fonctionnaires influens sur lesquels ils pussent raisonnablement compter. En effet, tous les intérêts de la révolution qui se détachaient de l'empereur, ceux même des royalistes qui s'étaient incorporés dans le gouvernement impérial, devaient d'abord chercher à se rallier sous le pouvoir de la régence, dont Napoléon avait lui-même posé les bases, si quelques hommes habiles se trouvaient en mesure d'en préparer la transition en cas de revers. Mais il était clair qu'il ne fallait pas attendre que tout fût désespéré. L'Autriche avait un grand intérêt à voir s'établir une régence sous l'égide d'une archiduchesse, et à soutenir un système qui, l'alliant à la France réconciliée avec l'Europe et réduite à ses limites naturelles, les Alpes et le Rhin, lui permit tout d'abord de balancer la trop grande prépondérance qu'allait acquérir la Russie. Ce fut sur ces bases que je combinais mes idées, et je les rédigeai dans un Mémoire où j'établis l'hypothèse d'une régence effective, dont on pouvait laisser entrevoir l'éventualité aux hommes d'état. D'après mon plan, tous les intérêts devaient être représentés dans le conseil de régence. J'en faisais naturellement, partie, ainsi que MM. de Talleyrand, Narbonne, Macdonald, Montmorency, et deux autres personnes que je puis me dispenser de désigner. Quant à l'ambition des maréchaux, elle eût été satisfaite par l'érection de grands gouvernemens militaires qu'ils auraient eu en partage, et qui eussent accru leur influence dans l'État; en un mot, la régence, selon mes idées, aurait concilié tous les intérêts et toutes les opinions. D'oppresseur qu'il était, le gouvernement serait redevenu protecteur, et sa forme eut été une monarchie tempérée par le mélange d'une aristocratie raisonnable et d'une démocratie représentative. C'était sans contredit le plan le plus approprié à la gravité des circonstances, puisqu'il pouvait préserver la France du double danger de l'invasion et du démembrement.

J'étais plus que fondé à croire qu'il serait accueilli par l'homme d'état, alors le régulateur de la politique autrichienne, dont je connaissais la solidité du caractère et la profondeur des vues, de M. de Metternich enfin. Sa bienveillance pour moi remontait à la déclaration de guerre de l'Autriche en 1809. A cette époque, l'empereur m'ordonna de le faire enlever, contre toutes les convenances de la diplomatie, par une brigade de gendarmerie, pour être conduit ainsi escorté jusqu'aux confins de l'Autriche, en ajoutant a ce procédé toutes les duretés qui pouvaient le rendre plus injurieux. Révolté de ce traitement inoui, je pris sur moi d'en adoucir les formes. J'ordonnai qu'on m'amena ma voiture; je me fis conduire chez l'ambassadeur, je lui exposai le motif de ma visite, et lui exprimai combien j'en éprouvais de regret; de là quelques épanchemens mutuels, assez du moins pour que nous pussions nous comprendre. Ayant demandé au maréchal Moncey un capitaine de gendarmerie qui sût tempérer par l'aménité et la politesse de ses manières ce que sa mission avait d'outrageant, je lui commandai de monter dans la chaise de poste de l'ambassadeur, à qui j'accordai tous les délais convenables. En nous séparant, il me témoigna combien il était sensible aux égards et aux ménagemens que j'avais employés dans cette occasion.

Mes idées étant donc fixées, comme on l'a vu plus haut, pressé d'ailleurs par l'empereur et par Berthier, je me mis en route avec M. de Chassenon, auditeur près l'intendance générale de la grande armée, et je me dirigeai vers la ville de Prague, non sans avoir été rendre hommage, avant mon départ de Dresde, au vénérable souverain de la Saxe, qui se vouait avec tant de persévérance à la cause française. J'avais pu remarquer combien les Saxons gémissaient de voir ainsi leur roi engagé dans les intérêts de Napoléon, et combien ils prévoyaient qu'il en pourrait résulter de malheurs.

J'arrivai à Prague au moment où l'on croyait toucher à l'ouverture du congrès, sur lequel je ne fondais aucune espérance, et qui, à mes yeux, n'était qu'une de ces représentations diplomatiques imaginées pour justifier l'emploi de la force. M. de Metternich, et les plénipotentiaires de la Russie et de la Prusse venaient d'y arriver; toute la chancellerie autrichienne y était établie. Des deux plénipotentiaires français, Narbonne fut le seul que j'y trouvai; il attendait Caulaincourt, et avait ordre de ne rien faire sans son collègue. Déjà quelques difficultés précédaient la réunion du congrès; Napoléon venait de se déclarer contre la nomination de M. d'Anstett, plénipotentiaire de Russie, Français né en Alsace, et qu'il signalait dans son _Moniteur_ comme un agent de guerre très-actif. Outre ces altercations, on s'attendait que la question de forme arrêterait dès les premiers jours la marche des affaires. Napoléon s'était expliqué avec Narbonne dans le même sens qu'avec moi. «La paix que je ne veux pas faire, lui avait-il dit, est celle que mes ennemis veulent m'imposer. Croyez-moi, celui qui a toujours dicté la paix ne peut pas à son tour la subir impunément. Si j'abandonne l'Allemagne, l'Autriche combattra avec plus d'ardeur jusqu'à ce qu'elle obtienne l'Italie; si je lui cède l'Italie, elle s'empressera, pour se la garantir, de me chasser de l'Allemagne.» La seule instruction positive qu'eût encore reçue Narbonne était de chercher à ne pas mettre l'Autriche dans une position ennemie. Je lui communiquai les intentions de l'empereur relativement à la négociation secrète, et il n'en augura pas mieux que moi.

Je me trouvai à Prague dans une sphère toute nouvelle et sur un terrain qui m'était inconnu. On savait que je n'y venais qu'en passant. Il me fallut user de certains ménagemens pour m'aboucher avec le chef de la chancellerie autrichienne. Je trouvai partout les mêmes défiances à l'égard de Napoléon, et des griefs plus ou moins fondés. On m'assura, par exemple, que dès le mois de décembre[36], il avait fait offre d'abandonner à l'Autriche l'Italie, les provinces illyriennes, la suprématie de l'Allemagne, et enfin de rétablir l'ancienne splendeur de la cour de Vienne; mais qu'aussitôt qu'il s'était vu en état d'ouvrir une nouvelle campagne, il avait tout éludé, se bornant à ne plus céder que de minces avantages, qui ne pouvaient entrer en compensation de ce qui se présentait naturellement à l'Autriche pour reprendre en Europe son rang et sa prépondérance.

[Note 36: 1812.]

Le cabinet de Vienne voulait évidemment profiter de l'affaiblissement de notre puissance pour recouvrer ce qu'il avait perdu par la paix de Presbourg et par celle de Schoenbrunn. Il n'attachait que peu d'intérêt à la rétrocession de l'Illyrie, qui ne pouvait manquer, au premier coup de canon, de rentrer dans son vaste domaine.

J'appris à Prague que la coalition du nord venait de se déclarer contre la Confédération du Rhin, à l'ouverture même de la campagne, et que, dès le 25 mars, la maréchal Kutusoff avait annoncé, par une proclamation publiée à Kalisch, que la Confédération du Rhin était dissoute. C'était une sorte de sanction offerte d'avance à toutes les défections de troupes allemandes employées dans nos armées. J'appris également que les conférences de Reichenbach venaient d'être reprises à Trachenberg; que l'empereur de Russie, le roi de Prusse et le prince royal de Suède y assistaient, de même que M. de Stadion, pour l'Autriche, et lord Aberdeen pour l'Angleterre, ainsi que les généraux en chef de l'armée combinée. Là on déterminait les forces que les puissances coalisées allaient consacrer à la guerre la plus active contre Napoléon; là on concertait leurs mouvemens, l'aggression et l'offensive; enfin, on indiquait le rendez-vous des trois grandes armées _dans le camp même de l'ennemi_. Il était impossible de ne pas y voir un accord de toutes les parties contractantes qu'allaient cimenter des traités de partage et de subsides.

Cependant on était décidé à ouvrir le congrès, mais pour y renfermer Napoléon dans le cercle de Popilius. Bien que non admise ouvertement aux conférences, l'Angleterre devait en être l'âme; elle allait en diriger les négociations.

Ainsi, plus de doute que l'Autriche ne fût à la veille de compléter son accession à la confédération du nord, en y portant deux cent mille hommes de troupes de première ligne. A tout ce que nous essayions d'alléguer confidentiellement pour l'en détourner, elle répondait qu'elle pouvait à peine trouver dans Napoléon l'assurance de n'être plus exposée à de nouvelles spoliations, tandis que l'état des affaires lui promettait davantage.

Tous mes efforts pour renouer la négociation secrète furent infructueux. Quant à mes vues particulières, ayant pour objet la garantie future de notre établissement politique, on me laissa bien entrevoir que le plan d'une régence dans l'intérêt de l'Autriche, pourrait influer sur les déterminations de sa politique, mais seulement lorsque des suppositions seraient converties en réalités. Je ne pus faire prendre aucun engagement provisoire sur un ordre de choses éventuel; j'obtins seulement l'assurance qu'on ne commencerait que par la destruction de la puissance extérieure de Napoléon, et que l'Autriche refuserait de se prêter à l'exécution d'aucun projet de bouleversement dans l'intérieur. Je ne dois pas oublier de dire que parmi les griefs qui me furent présentés par la chancellerie autrichienne, je remarquai les reproches qu'elle faisait à Napoléon au sujet des diatribes de son _Moniteur_, et de certains articles insérés dans d'autres journaux.

Je m'éloignais de Prague avec plus de lumières, sans doute, mais sans y avoir trouvé aucun élément de garantie pour l'avenir; au contraire, j'en emportai la triste conviction qu'un million de soldats allait décider du sort de l'Europe, et que, dans ce grand conflit, il serait bien difficile de stipuler à temps pour les intérêts que j'avais combinés et qu'aucune diplomatie ne mettait encore en première ligne.

En traversant la monarchie autrichienne pour me rendre en Illyrie, je tirai de ce voyage, quoique fait avec rapidité, plus d'une instruction; je me convainquis d'abord que cette monarchie compacte, quoique composée de tant d'États divers, était mieux gouvernée et administrée qu'on ne le supposait généralement; qu'elle était d'ailleurs habitée et défendue par une population fidèle et patiente; que sa politique avait une sorte de longanimité propre à triompher des revers, pour lesquels on lui voyait toujours des palliatifs en réserve. Par sa persévérance dans ses maximes d'état, elle l'emportait tôt ou tard sur la politique mobile de circonstance; enfin, il était évident que l'Autriche, par l'entier développement de sa puissance, allait mettre un poids décisif dans la balance de l'Europe.