Memoires De Joseph Fouche Duc D Otrante Ministre De La Police G
Chapter 1
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[Note du transcripteur: l'orthographe originale de Fouché est conservée]
MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ, DUC D'OTRANTE, MINISTRE DE LA POLICE GÉNÉRALE. SECONDE PARTIE.
Réimpression de l'édition 1824
Osnabrück
Biblio-Verlag
1966
Gesamtherstellung Proff&Co.KG, Osnabrück
AVIS DE L'ÉDITEUR.
Jamais peut-être aucun ouvrage sur les événemens comtemporains n'a été attendu et désiré aussi impatiemment que cette seconde partie des Mémoires posthumes de l'ex-ministre Fouché, duc d'Otrante. Au moment où parut le premier volume de ces Mémoires accueillis avec tant d'empressement et de curiosité, j'annonçai moi-même au public que la suite serait bientôt mise au jour. L'impatience fut d'autant plus vive que l'intérêt de cette seconde partie ne pouvait manquer de surpasser celui qu'offrait déjà la première, puisqu'elle traite d'une période plus difficile et plus épineuse sous le point de vue politique. Je ne soupçonnais pas alors que cette annonce put réveiller les craintes trop susceptibles de certaines personnes sur ce complément des révélations du duc d'Otrante. Pouvais-je m'attendre qu'elle m'entraînerait, comme éditeur, dans un procès en action civile, dont ni le public ni moi n'avons pu d'abord apprécier les vrais motifs? Ce procès m'est suscité par les héritiers d'Otrante. Ils n'ont pourtant point à venger la mémoire de leur père, qui lui-même a pris soin de justifier sa conduite politique; ils n'ont pas non plus à défendre leurs intérêts dont aucun n'est compromis. Je ne puis donc attribuer qu'à des suggestions étrangères l'action judiciaire qu'ils m'intentent.
Quant à moi, fort de la justice de ma cause, tranquille sous l'égide des lois protectrices de la propriété littéraire, je n'hésite donc pas à déposer sur le tribunal de mes juges ce _complément_ de mon corps de délit imaginaire. La culpabilité de ces deux parties, s'il pouvait en exister quelques traces, serait d'ailleurs identique, et dans l'une comme dans l'autre, je suis certain de n'avoir blessé, ni les lois, ni le gouvernement, ni les convenances individuelles. Voilà ce qu'établira victorieusement dans son plaidoyer l'éloquent et habile avocat qui a bien voulu se charger de ma cause. Elle est remise aux soins de M. Berryer fils; je me présente donc avec confiance devant mes juges, et je soumets à leur équité et à leurs lumières l'ensemble de ces Mémoires.
* * * * *
MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ, DUC D'OTRANTE.
Je m'impose une tâche grande et forte en m'offrant de nouveau à toute la sévérité d'une investigation publique; mais c'est pour moi un devoir de chercher à détruire les préventions de l'esprit de parti et les impressions de la haine. Du reste, j'ai peu d'espoir que la voix de la raison puisse se faire entendre au milieu des clameurs de deux factions acharnées qui divisent le monde politique. N'importe, ce n'est pas pour le temps d'aujourd'hui que je raconte; c'est pour un temps plus calme. A présent, que ma destinée s'accomplisse! Et quelle destinée, grand Dieu! Que me reste-t-il de tant de grandeurs et d'un si énorme pouvoir, dont je n'abusai jamais que pour éviter de plus grands maux? Ce que je prise le moins, ce que j'amassai pour d'autres, me reste: à moi, qui, par mes goûts simples, eût pu me passer de richesses; à moi qui n'apportai dans les splendeurs que la réserve d'un sage et la sobriété d'un anachorète! Tour-à-tour puissant, redouté ou dans la disgrâce, je recherchai l'autorité, il est vrai, mais je détestai l'oppression. Que de services n'ai-je pas rendus! que de larmes n'ai-je pas séchées! Osez le nier, vous tous dont je réussis à me concilier les suffrages malgré de fâcheux antécédens? N'étais-je pas devenu votre protecteur, votre appui contre vos propres ressentimens, contre les passions si impétueuses du chef de l'État? J'avoue que jamais police ne fut plus absolue que celle dont j'avais le sceptre; mais ne disiez-vous pas qu'il n'y en eût jamais de plus protectrice sous un gouvernement militaire? de plus ennemie de la violence, qui pénétrât par des moyens plus doux dans le secret des familles, et dont l'action moins sentie se laissât moins apercevoir? Ne disiez-vous pas alors que le duc d'Otrante était, sans aucun doute, le plus habile et le plus supportable des ministres de Napoléon? Vous tenez à présent un autre langage, par la seule raison que les temps sont changés. Vous jugez le passé par le présent, je n'en juge pas ainsi. J'ai fait des fautes, je le confesse: mais ce que je fis de bien doit entrer en balance. Jeté dans le chaos des affaires, occupé à dénouer toutes sortes d'intrigues, je me complus à calmer les ressentimens, à éteindre les passions, à rapprocher les hommes. C'était avec une sorte de délice que je goûtais parfois le repos, au sein de mes affections privées, empoisonnées aussi à leur tour. Dans mes récentes disgrâces, dans mes hautes infortunes, puis-je oublier que, support et surveillant d'un empire immense, ma seule désapprobation le mit en péril, et qu'il s'écroula dès que je ne le soutins plus de mes mains? Puis-je perdre de vue que si, par l'effet d'une grande réaction, d'un retour que j'avais pressenti; je ressaisis les élémens dispersés de tant de grandeur et de puissance, tout s'évanouit comme un songe? Et pourtant on me regardait comme bien supérieur par ma longue expérience, peut-être aussi par ma sagacité, à tous ceux qui, pendant la catastrophe, laissèrent échapper le pouvoir.
A présent que, désabusé de tout, je plane de très-haut sur toutes les misères, sur tout le faux éclat des grandeurs; à présent que je ne combats plus que pour la justification de mes intentions politiques, je reconnais trop tard le vide des partis contraires qui se disputent les affaires de l'univers; je le sens, je le vois, un moteur plus puissant les conduit et les règle au mépris de nos combinaisons les plus profondes.
Pourtant, il n'est que trop vrai, elles sont incurables les plaies de l'ambition. En dépit de toute ma raison, je me sens encore poursuivi malgré moi par les illusions du pouvoir, par les fantômes de la vanité; je m'y sens attaché comme Ixion l'était à sa roue. Un sentiment pénible et profond m'oppresse.
Et qu'on dise que je ne me montre pas avec toutes mes faiblesses, avec toutes mes erreurs, avec tous mes repentirs! Voilà, je pense, une assez solide garantie de la sincérité de mes révélations. Je le devais, ce gage, à l'importance de cette seconde partie des Mémoires de ma vie politique; me voilà invariablement placé dans la rigoureuse obligation d'en retracer toutes les particularités et d'en dévoiler tous les mystères. Ce sera mon dernier effort. Toutefois, et je l'éprouvai dans ma narration première, je puiserai quelques adoucissemens dans le charme des souvenirs et dans la saveur de quelques réminiscences.
En préparant ces Mémoires, une idée consolante ne m'abandonna jamais. Je ne descendrai peut-être pas tout entier au tombeau, me dis-je, au tombeau qui déjà s'entr'ouvre aux confins de l'exil pour me recevoir. Je ne puis me le dissimuler! Si j'élude le dépérissement de l'esprit, je ne ressens que trop le dépérissement de mes forces. Que je me hâte donc, pressé par la parque, d'offrir, dans un sentiment de sincérité, le récit des événemens renfermés entre ma disgrâce de 1810 et ma chute de 1815. Ce complément est la partie la plus grave, la plus épineuse de mes confessions politiques. Que d'incidens, que de grands intérêts, que de personnages, que de turpitudes se rattachent à ces dernières scènes, à ce dernier acte d'un pouvoir fugitif! Mais rassurez-vous, amis et ennemis: ce n'est point ici la police qui dénonce, c'est l'histoire qui révèle.
Si je prétends m'élever au-dessus des frivoles ménagemens, je n'en suis pas moins décidé à me placer toujours aussi loin de la satire et du libelle que de la dissimulation et du mensonge; je flétrirai ce qui doit être flétri, je respecterai ce qui est digne de respect; en un mot, je tiendrai la plume ferme: et pour qu'elle ne puisse s'égarer, j'aurai l'oeil ouvert sur le synchronisme des événemens publics.
De ces préliminaires destinés à éveiller l'attention et à provoquer les souvenirs, je vais passer aux faits qui constatent, aux particularités qui dévoilent, aux traits qui caractérisent. Il en résultera, j'espère, un tableau que l'on nommera, si l'on veut, de l'histoire, ou des matériaux pour l'écrire.
A la fin de la première partie de ces Mémoires, se trouve mon point de départ actuel; il est marqué par l'événement de ma disgrâce, qui fit passer dans les mains de Savary le porte-feuille de la haute police de l'État. Qu'on ne perde pas de vue que l'empire était alors à l'apogée de sa puissance, et que ses limites militaires ne connaissaient déjà plus de bornes. Possesseur de l'Allemagne, maître de l'Italie, dominateur absolu de la France, envahisseur des Espagnes, Napoléon était en outre l'allié des Césars et de l'autocrate du Nord. On était si ébloui de l'éclat de sa puissance, qu'on ne songeait déjà plus au chancre de cette guerre espagnole, qui, au Midi, commençait à ronger les fondemens de l'Empire. Partout ailleurs, Napoléon n'avait qu'à vouloir pour obtenir. Tout contre-poids moral avait disparu de son gouvernement. Tout pliait; ses employés, ses fonctionnaires, ses dignitaires, n'offraient plus qu'une troupe d'adulateurs et de muets épiant ses moindres désirs. Enfin il venait de frapper en moi le seul homme de son conseil qui eût osé modérer ses empiétemens successifs; en moi il venait d'écarter le ministre surveillant et zélé qui ne lui épargna jamais ni les avis utiles, ni les représentations courageuses.
Un décret impérial me nommait gouverneur général de Rome[1]. Mais je ne crus pas un seul instant qu'il entrât dans la volonté de l'empereur que je fusse mis en exercice d'un si haut emploi.
[Note 1: _Lettre de l'empereur à M. le duc d'Otrante._
Monsieur le duc d'Otrante, les services que vous nous avez rendus dans les différentes circonstances qui se sont présentées, nous portent à vous confier le gouvernement de Rome, jusqu'à ce que nous ayons pourvu à l'exécution de l'art. 8 de l'acte des constitutions du 17 février dernier. Nous avons déterminé, par un décret spécial, les pouvoirs extraordinaires dont les circonstances particulières où se trouve ce département exigent que vous soyez investi. Nous attendons que vous continuerez, dans ce nouveau poste, à nous donner des preuves de votre zèle pour notre service et de votre attachement à notre personne.
Cette lettre n'étant à autre fin, nous prions Dieu, M. le duc d'Otrante, qu'il vous ait en sa sainte garde.
_Signé_ NAPOLÉON.
A Saint-Cloud, le 3 juin 1810.
_Lettre du ministre de la police générale, à S. M. I. et R._
SIRE,
J'accepte le gouvernement de Rome auquel V. M. a la bonté de m'élever, pour récompense des faibles services que j'ai été assez heureux de lui rendre.
Je ne dois cependant pas dissimuler que j'éprouve une peine très-vive en m'éloignant d'elle: je perds à la fois le bonheur et les lumières que je puisais chaque jour dans ses entretiens.
Si quelque chose peut adoucir ce regret, c'est la pensée que je donne dans cette circonstance, par ma résignation absolue aux volontés de V. M., la plus forte preuve d'un dévouement sans bornes à sa personne.
Je suis avec le plus profond respect, Sire, de V. M. I. et R., le très-humble et très-obéissant serviteur, et sujet.
_Signé_ le duc d'OTRANTE.
Paris, le 3 juin 1810.
(_Note de l'éditeur_.)]
Cette nomination n'était qu'un voile honorable tissu par sa politique, pour couvrir et mitiger aux yeux du public ma disgrâce, dont ses familiers seuls avaient le secret. Je ne pouvais m'y méprendre; le choix seul de mon successeur était un indice effrayant. Dans chaque salon, dans chaque famille, dans tout Paris enfin, on frémissait de voir la police générale de l'Empire confondue désormais avec la police militaire du chef de l'État, et de plus livrée au dévouement fanatique d'un homme qui s'honorait d'être l'exécuteur des ordres occultes de son maître. Son nom seul excitait partout la défiance et une sorte de stupeur, dont le sentiment était peut-être exagéré.
Je ne voyais déjà plus qu'avec d'extrêmes précautions, mes amis intimes, mes agens particuliers. J'eus bientôt la confirmation de tout ce que j'avais pressenti. Pendant plusieurs jours, l'appartement de ma femme ne désemplit pas de visites marquantes, qu'on avait soin de masquer sous l'apparence de félicitations, au sujet du décret impérial qui m'élevait au gouvernement général de Rome. Je reçus les épanchemens d'une foule de hauts personnages, qui, en m'exprimant leurs regrets, m'avouèrent que ma retraite emportait la désapprobation des hommes les plus recommandables dans toutes les opinions et dans tous les rangs de la société. «Nous ne savons même pas trop, me dirent-ils, si les regrets du faubourg Saint-Germain ne sont pas pour le moins aussi vifs que ceux qui éclatent chez cette foule de personnes notables à qui les intérêts de la révolution tiennent à coeur». De pareils témoignages, vis-à-vis d'un ministre disgracié, n'étaient ni suspects ni douteux.
Par position et par convenance, il me fallut, pendant plusieurs jours, dévorer l'ennui de servir de mentor à Savary dans le début de son noviciat ministériel. On sent bien que je ne poussai pas la bonhomie jusqu' à l'initier dans les hauts mystères de la police politique; je me gardai bien de lui en donner la clef, qui pouvait un jour contribuer à notre salut commun. Je ne l'initiai pas davantage dans l'art assez difficile de coordonner le bulletin secret dont le ministre seul doit se réserver la pensée et souvent même la rédaction. Le triste savoir-faire de Savary dans ce genre m'était connu; jadis je m'étais procuré, sans qu'il s'en doutât, copie de ses bulletins de contre-police: quelles turpitudes! A vrai dire, impatienté de ses perpétuelles interrogations et de sa lourde suffisance, je m'amusai à lui conter des sornettes[2].
[Note 2: C'est sans doute ce qui a fait dire depuis à M. le duc de Rovigo, en parlant de Fouché: «Celui-là nous en a bien fait accroire.» Bien entendu que cette phrase, telle que nous l'avons entendue citer dans le monde, comprend tout le gouvernement impérial. (_Note de l'éditeur_.)]
En revanche, j'eus l'air de le mettre au fait des formes, des usages et des traditions du ministère; je lui vantai surtout les vues profondes des trois Conseillers d'état, qui, sous sa direction, allaient travailler comme quatre à exploiter la police administrative en se partageant la France. Il en était tout ébahi. Je lui présentai et lui recommandai de tout coeur les principaux agens et employés que j'avais eu sous mes ordres; il n'accueillit que le caissier, personnage rond, et le petit inquisiteur Desmarets, dont je m'étais défié. Cet homme, doué d'un certain tact, s'était courbé vers le soleil levant par instinct. Ce fut pour Savary une vraie cheville ouvrière. Rien de risible comme de voir ce ministre soldatesque donner ses audiences, épelant la liste des solliciteurs, confectionnée par les huissiers de la chambre, avec les notes de Desmarets en regard; c'était le guide-âne pour les accueils ou pour les refus, presque toujours accompagnés de juremens ou d'invectives. Je n'avais pas manqué de lui dire que c'était pour avoir été trop bon que j'avais indisposé l'empereur; et que, pour mieux veiller sur ses jours si précieux, il devait se montrer récalcitrant.
Bouffi d'une morgue insolente[3], il affecta, dès les premiers jours, d'imiter son maître dans ses fréquentes incartades, dans ses phrases coupées et incohérentes. Il n'apercevait d'utile, dans toute la police, que les rapports secrets, l'espionnage et la caisse. J'eus le bonheur de le contempler dans ses soubresauts, et s'épanouissant le jour que je lui fis l'agréable supputation de tous les budgets qui venaient se perdre dans la caisse privée: elle lui parut une nouvelle lampe merveilleuse.
[Note 3: Ceci serait par trop fort pour tout autre que pour Fouché, homme vindicatif, et qui nourrissait contre le duc de Rovigo une haine dont il laisse trop apercevoir les traces. (_Note de l'éditeur_.)]
Je grillais d'être débarrassé de cette pédagogie ministérielle; mais, d'un autre côté, je cherchais des prétextes, afin de prolonger mon séjour à Paris. J'y faisais ostensiblement mes préparatifs de départ pour Rome, comme si je n'eusse pas douté un instant d'aller m'y installer. Toute ma maison fut montée sur le pied d'un gouvernement général, et jusqu'à mes équipages portèrent en grosses lettres l'inscription: _Équipages du gouverneur général de Rome_. Instruit que toutes mes démarches étaient épiées, je mettais beaucoup de soins dans de petites choses.
Enfin, ne recevant ni décision ni instructions, je chargeai Berthier de demander à l'empereur mon audience de congé. J'en reçus pour toute réponse que l'empereur n'avait point encore assigné le jour de mon audience, et qu'il serait convenable, à cause des caquetages publics, que j'allasse dans ma terre attendre les instructions qui me seraient adressées incessamment. Je me rendis à mon château de Ferrières[4], non sans me permettre la petite malice de faire insérer dans les journaux de Paris, par voie détournée, que je partais pour mon gouvernement[5].
[Note 4: Le château de Ferrières est à trois quarts de lieue de la terre de Pont-Carré, bien d'émigré, à environ six lieues de Paris, que Fouché avait acquis de l'État, mais dont on assure qu'il avait payé l'exacte valeur à son propriétaire. Le château de Pont-Carré tombant alors en ruine, il paraît que Fouché le fit démolir, et fit construire sur son emplacement des bergeries. Ferrières et Pont-Carré, réunis à d'immenses bois qui en dépendent à présent, forment, dit-on, un des plus magnifiques domaines du royaume: il embrasse une étendue de quatre lieues. C'est au château de Ferrières que Fouché s'est retiré d'abord après sa disgrâce, et ensuite après son retour de la sénatorerie d'Aix, ainsi qu'on va le voir à la suite de ces Mémoires. (_Note de l'éditeur_.)]
[Note 5: L'auteur néglige presque toujours les dates. Nous croyons que c'est le 26 juin 1810. (_Note de l'éditeur_.)]
Dans mon dernier entretien avec Berthier, il ne m'avait pas été difficile de pénétrer les dispositions de l'empereur à mon égard; j'avais entrevu combien il était contrarié de voir l'opinion publique se prononcer contre mon renvoi, et se déclarer contre mon successeur. On n'apercevait plus dans le ministère de la police qu'une gendarmerie et une prévôté. Tous ces indices me confirmèrent dans l'idée que je me déroberais difficilement aux conséquences d'une disgrâce réelle.
En effet, à peine étais-je à Ferrières, qu'un parent de ma femme, laissé à Paris aux aguets, arrive en toute hâte à minuit, m'apportant l'avis que le lendemain je serais arrêté ou gardé à vue, et qu'on saisirait mes papiers. Quoiqu'exagérée dans ces circonstances, l'information était positive; elle me venait d'un homme attaché au cabinet de l'empereur, et attiré dans mes intérêts depuis long-temps. Je me mis à l'instant même à la besogne, enfouissant dans une cache tous mes papiers importans. L'opération faite, j'attendis d'un air stoïque tout ce qui pourrait m'advenir. A huit heures, J......, mon émissaire de confiance, m'arrive à franc étrier, porteur d'un billet de Mme de V......, en écriture contrefaite, m'annonçant de son côté que Savary vient d'informer l'empereur que j'ai emporté à Ferrières sa correspondance secrète et ses ordres confidentiels. Je vis d'un coup-d'oeil de qui Mme de V....... tenait son information; elle confirmait le premier avis; mais il ne s'agissait plus que de papiers. Quoique rassuré sur toute atteinte portée à la liberté de ma personne, je crus voir entrer le sbire en chef avec ses archers, quand mes gens vinrent m'avertir qu'un équipage, accompagné d'hommes à cheval, pénétrait dans la cour du château. Mais Napoléon, retenu par une sorte de pudeur, m'avait épargné tout contact avec son ministre de la police. Je ne vis entrer que Berthier, suivi des Conseillers d'état Réal et Dubois.
A leur embarras, je m'aperçus que je leur imposais encore, et que leur mission était conditionnelle. En effet, Berthier, prenant la parole, me dit d'un air contraint qu'il venait par ordre de l'empereur me demander sa correspondance; qu'il l'exigeait impérieusement; et que, dans le cas d'un refus, il était enjoint au préfet de police Dubois, présent, de m'arrêter et de mettre les scellés sur mes papiers. Réal, prenant le ton persuasif, et me parlant avec plus d'onction, comme à un ancien ami, me pressa presque les larmes aux yeux de déférer aux volontés de l'empereur. «Moi, lui dis-je sans aucun trouble, moi résister aux ordres de l'empereur, y songez-vous? moi qui ai toujours servi l'empereur avec tant de zèle, quoiqu'il m'ait souvent blessé par d'injustes défiances, alors même que je le servais le mieux! Venez dans mon cabinet; venez partout, messieurs; je vais vous remettre toutes mes clefs; je vais vous livrer moi-même tous mes papiers. Il est heureux pour moi que l'empereur me mette à une épreuve inattendue, et dont il est impossible que je ne sorte pas avec avantage. L'examen rigoureux de tous mes papiers et de ma correspondance mettra l'empereur à portée de se convaincre de l'injustice des soupçons que la malveillance de mes ennemis a pu seule lui inspirer contre le plus dévoué de ses serviteurs et le plus fidèle de ses ministres.» Le calme et la fermeté que je mis à débiter cette courte harangue, ayant fait de l'effet, je continuais en ces termes: «Quant à la correspondance privée de l'empereur avec moi pendant l'exercice de mes fonctions, comme elle était de nature à rester à jamais secrète, je l'ai brûlée en partie en résignant mon porte-feuille, ne voulant pas exposer des papiers d'une telle importance aux chances d'aucune investigation indiscrète. Du reste, messieurs, à cela près, vous trouverez encore quelques-uns des papiers que réclame l'empereur; ils sont, je crois, dans deux cartons fermés et étiquetés; il vous sera facile de les reconnaître, et de ne pas les confondre avec mes papiers personnels, que je livre avec la même confiance à votre examen scrutateur. Encore une fois, je ne crains rien, et n'ai rien à craindre d'une pareille épreuve.» Les commissaires se confondirent en protestations et en excuses. Ils en vinrent à la visite des papiers, ou plutôt je la fis moi-même en présence de Dubois. Je dois rendre ici justice à Dubois: quoique mon ennemi personnel, et plus particulièrement chargé de l'exécution des ordres de l'empereur, il se conduisit avec autant de réserve que de décence, soit qu'il eût déjà le pressentiment que sa disgrâce suivrait bientôt la mienne[6], soit qu'il jugeât prudent de ne pas choquer un ministre qui, deux fois renversé, pouvait remonter sur le pinacle.
[Note 6: M. le comte Dubois fut remplacé par M. Pasquier, dans ses fonctions de préfet de police, le 14 octobre 1810. Fouché a indiqué l'un des motifs de sa disgrâce, dans la première partie de ses Mémoires. (_Note de l'éditeur_.)]
Touchée vraisemblablement de ma _candeur_[7], la commission impériale se contenta de quelques papiers insignifians que je voulus bien lui remettre; enfin, après les politesses d'usage, Berthier, Réal et Dubois remontèrent en voiture, et reprirent la route de Paris.
[Note 7: Le mot candeur était souligné dans les notes originales. (_Note de l'éditeur_.)]