Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome II

Part 3

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Qu'on juge du dépit amer et concentré de Pauline, quand, à quelques mois de là, elle vit Marie-Louise, parée de toute sa candeur, apparaître aux fêtes nuptiales et s'asseoir sur le trône à côté de Napoléon! La cour impériale subit une réforme brusque dans ses habitudes, dans ses moeurs, dans son étiquette; la réforme fut complète et rigide. Napoléon en donna l'exemple par le stricte maintien des convenances et l'observation de ses devoirs comme époux. Dès ce moment, la cour licencieuse de Pauline fut déserte; et cette femme qui joignait toutes les faiblesses aux grâces de son sexe, regardant Marie-Louise comme son heureuse rivale, en conçut un dépit mortel et nourrit au fond de son coeur le plus vif ressentiment. Sa santé en fut altérée. De l'avis des médecins, elle eut recours aux eaux d'Aix-la-Chapelle, autant pour se rétablir que pour tromper l'ennui qui la dévorait. S'étant mise en route, elle se croisa dans Bruxelles avec Napoléon et Marie-Louise, qui se dirigeaient vers la frontière de la Hollande. Là, forcée de paraître à la cour de la nouvelle impératrice, et saisissant l'occasion de lui faire une injure grave, elle se permit, en la voyant passer dans un salon, de faire derrière elle, et avec des ricanemens indécens, un signe de ses deux doigts, que le peuple n'applique, dans ses grossières dérisions, qu'aux époux crédules et trompés. Napoléon, témoin et choqué d'une telle impertinence, que le reflet des glaces avait même décelé à Marie-Louise, ne pardonna point à sa soeur: elle reçut le jour même l'ordre de se retirer de la cour. Se refusant désormais à toute soumission, elle préféra vivre dans l'exil et dans la disgrâce, jusqu'aux événemens de 1814, qui la retrouvèrent toute dévouée aux malheurs de son frère.

La disgrâce de Louis, roi de Hollande, fut plus noble.

Jusqu'ici l'empereur n'avait poursuivi et dépouillé que des souverains de race, comme si, par là, il eût voulu réellement que la sienne fût bientôt la plus ancienne de l'Europe, ainsi qu'il l'avait dit avec tant d'imprudence. Ne gardant plus de mesure, il va détrôner un roi de sa propre famille, et dont lui-même a ceint le front du bandeau royal. On se demandait si c'était pour réduire son frère à la condition de préfet, qu'il l'avait proclamé roi de Hollande. Louis, d'un caractère doux et ami de la justice, ne voyait qu'avec amertume la ruine de son royaume, par l'effet du système continental destructif de toute industrie et de tout négoce. Il favorisa secrètement le commerce maritime, malgré les menaces de son frère qui le traitait de _fraudeur_. Outré de se voir ainsi désobéi, Napoléon se mit en devoir d'envahir la Hollande, oubliant qu'il avait dit à son frère, en l'appelant au trône et pour vaincre son refus, qu'il valait mieux mourir roi que vivre prince. Louis, ne pouvant empêcher l'occupation de ses États par les soldats et les douaniers de son frère, abdiqua la couronne en faveur de son fils, annonçant, par un message au Corps législatif de la Hollande, sa résolution en ces termes: «Mon frère, quoique très-exaspéré contre moi, ne l'est pas contre mes enfans; certainement il ne détruira pas ce qu'il a institué pour eux; il ne leur enlèvera pas leur héritage, puisqu'il ne trouvera jamais l'occasion de se plaindre d'un enfant qui ne gouvernera pas par lui-même. La reine, appelée à la régence, fera tout ce qui pourra être agréable à l'empereur mon frère. Elle y sera plus heureuse que moi, dont les efforts n'ont jamais réussi; et qui sait....... Peut-être suis-je le seul obstacle d'une réconciliation entre la France et la Hollande; si cela était, oh! je trouverais ma consolation à passer loin des premiers objets de ma plus vive affection, les restes d'une vie errante et souffrante.» Une telle abdication n'était pas sans dignité. A peine ce message est-il envoyé, que Louis quitte en secret la Hollande, et se retire dans les États autrichiens, à Gratz en Styrie, n'ayant plus pour vivre qu'une chétive pension. Sa femme, Hortense, plus avide, s'appropria les deux millions de rente que Napoléon fit décréter en faveur de son frère dépossédé.

Ce premier exemple d'une abdication napoléonienne me frappa et me fit réfléchir. L'avouerai-je? Il me donna l'idée de la possibilité de sauver un jour l'Empire au moyen d'une abdication imposée à celui qui pouvait en compromettre les destinées par son extravagance. On verra plus tard comment cette pensée, concentrée d'abord en moi, fructifia dans d'autres têtes politiques.

On pouvait croire que l'abdication de Louis aurait déconcerté Napoléon. Mais n'était-il pas entouré d'hommes occupés sans relâche à colorer ses invasions et ses empiétemens? Veut-on savoir quelle fut à ce sujet la rhétorique de Champagny, duc de Cadore, son ministre des relations extérieures, promu successivement aux plus grandes places, et que Talleyrand avait si bien jugé, en disant que c'était un homme propre à toutes les places la veille du jour qu'on l'y nommait? Ce ministre si avisé commença par établir, dans un replâtrage appelé rapport, que l'abdication du roi de Hollande n'ayant pu se faire sans le consentement de Napoléon, était nulle par cela même et de nul effet. Il en tira la conséquence merveilleuse (et on s'attendait à ce grand effort de logique) que la Hollande devait être conquise et réunie à l'empire français, ce qu'un _décret impérial_ décida sans appel.

Cet événement eut pour dernier acte une scène caractéristique. Napoléon fit venir le fils de Louis encore enfant, qu'il avait créé grand duc de Berg, et il lui adressa cette courte allocution: «Venez, mon fils; la conduite de votre père afflige mon coeur; sa maladie seule peut l'expliquer[11]; venez, je serai votre père; vous n'y perdrez rien; mais n'oubliez jamais, dans quelque position que ma politique vous place, que vos premiers devoirs sont envers moi, et que tous vos devoirs envers les peuples que je pourrais vous confier ne viennent qu'après.....» Ainsi fut déchiré le voile d'une ambition si effrénée que Napoléon se plaçait de lui-même au-dessus du roi des rois et de la souveraineté de tous les peuples.

[Note 11: Cette insinuation de Napoléon sur son frère était injurieuse. Louis était mélancolique et valétudinaire; mais son jugement sain et droit n'en éprouvait aucune altération. (_Note de l'éditeur_.)]

A présent, disons quelle fut la vraie cause de l'usurpation de la Hollande: je puis d'autant plus en parler, qu'elle n'est point étrangère à ma disgrâce. Quand le mariage avec une archiduchesse fut résolu, Napoléon eut une velléité de pacification générale que je m'efforçai de changer en volonté ferme et raisonnable. Je savais par mes émissaires que le cabinet de Londres tenait à deux points décisifs: l'indépendance de la Hollande et de la péninsule. Avec Louis, on pouvait compter sur le maintien de la séparation de la Hollande. Quant à la péninsule, Napoléon ne voulait se désister que du Portugal, par la seule raison qu'il ne rencontrait que des obstacles à en consommer la conquête. Je ne désespérais pourtant pas de pouvoir l'amener au dégoût de l'occupation de l'Espagne, qui lui coûtait déjà des flots de sang, et qui n'était rien moins qu'assurée. Autorisé par lui, je concertai avec son frère Louis, dans le séjour qu'il fit à Paris en 1810, un plan de négociation secrète et particulière avec Londres. Louis écrivit à son ministre des affaires étrangères que Napoléon était si courroucé contre lui et contre les Anglais, à cause de leur commerce furtif avec ses États, qu'il serait impossible d'empêcher qu'il n'effectuât de force la réunion de la Hollande à la France, si la paix maritime n'intervenait pas au plutôt, ou au moins si des changemens dans le système du blocus et des ordres du conseil britannique n'avaient pas lieu. Il autorisait son ministre à s'entendre à ce sujet avec ses collègues, mais comme agissant d'eux-mêmes en son absence, et à faire partir pour Londres un agent qui, environné de quelque considération, pût faire des ouvertures de négociations en leurs noms particuliers. Cet agent devait d'abord exposer au cabinet de Saint-James le désavantage immense qui résulterait pour le commerce et même pour la sûreté à venir de l'Angleterre, si la Hollande, réunie à l'Empire de Napoléon, devenait dans ses mains un instrument d'agression: sans nul doute il commencerait par la soustraire à toute relation commerciale. Les ministres de Louis choisirent pour agent M. Labouchère, banquier d'Amsterdam, qui se rendit à Londres avec des instructions pour entamer de suite, avec le marquis de Wellesley, une négociation secrète. Il devait surtout insister sur la nécessité d'apporter des changemens dans l'exécution des ordres du conseil, du mois de novembre 1807. Mais le marquis de Wellesley refusa d'entrer dans une négociation détournée au sujet de la Hollande, jugeant parfaitement que son indépendance ne pouvait être assurée qu'autant qu'il plairait à Napoléon, jusque-là si peu disposé à reconnaître les droits d'aucune des nations placées sous son influence. Toutefois, voulant sonder les véritables dispositions de Napoléon, il autorisa, vers la même époque[12], le commissaire anglais Mackensie, chargé de continuer à Morlaix la négociation pour l'échange des prisonniers, à ouvrir une négociation pour la paix maritime, qu'il couvrirait par la négociation ostensible avec le commissaire français préposé pour l'échange[13]. Le cabinet de Saint-James laissait à Napoléon, par l'organe du commissaire Mackensie, le choix entre trois manières de traiter, savoir: 1º. l'état de possession avant les hostilités; 2º. l'état de possession présent; 3º. enfin des compensations réciproques. Mais Napoléon, enivré de sa prospérité, refusa d'entendre à aucune de ces manières de traiter, repoussant toute autre paix que celle dont il ne dicterait pas les conditions.

[Note 12: Avril 1810.]

[Note 13: M. le marquis du Moutier, aujourd'hui ambassadeur de Charles X en Suisse. (_Note de l'éditeur_.)]

Dès ce moment, le marquis de Wellesley ne voulut plus recevoir aucune ouverture de la part du banquier Labouchère, ni même de M. Fagan, que je lui avais adressé dans le même but. Le ministère anglais était trop persuadé de l'efficacité de son système de blocus, pour accéder à aucune modification à cet égard. Tout fut rompu sans retour; et Napoléon, voyant qu'il ne pouvait forcer l'Angleterre à fléchir sous sa volonté, résolut, par esprit de vengeance, d'envahir le royaume de son frère, croyant par-là soustraire à jamais la Hollande au commerce anglais. En même temps, il crut ne devoir plus différer la disgrâce de son ministre de la police, qui s'efforçait de le ramener sans cesse à un système d'administration et de politique raisonnables. Il était d'autant plus porté à me sacrifier, que ses correspondans privés lui répétaient, en parlant de moi, d'après certains pamphlétaires de Londres: «Qu'il tremblait devant son ouvrage, sans pour cela oser le renverser.» Depuis plusieurs mois, il en épiait l'occasion. On a vu[14] combien il avait d'abord été inquiet de ma liaison avec Bernadotte. Ici le motif d'une disgrâce lui parut encore plus plausible. Il prétendit que, sous prétexte de négocier au sujet de la Hollande, mes agens à Londres ne s'étaient livrés qu'à des intrigues et à des spéculations frauduleuses, voulant par-là me rendre responsable de la rupture d'un commencement de négociation qui n'avait échoué que par sa mauvaise foi et sa prépotence. Voilà sur les vrais motifs de l'envahissement de la Hollande et de ma disgrâce, des éclaircissemens dont je puis garantir l'exactitude.

[Note 14: Dans la première partie de ces Mémoires. (_Note de l'éditeur_.)]

Ce système d'irréconciliation et de violences fut perpétué par un décret impérial[15], portant que toutes les marchandises anglaises qui existaient dans les lieux soumis à la domination de l'empereur, ou conquis par ses armes, seraient brûlées publiquement. C'était un appendice aux décrets de Berlin et de Milan; c'est-à-dire qu'on allait faire à Amsterdam et à Livourne ce qu'on avait déjà fait à Berlin, à Francfort, à Mayence et à Paris. Si l'on ne pouvait pas répéter ici: «Brûler n'est pas répondre», on pouvait dire: «Brûler n'est pas gouverner.»

[Note 15: Du 19 octobre 1810.]

Telles étaient les conséquences du système continental, qui, selon des conseillers niais et lâches, devait finir par mettre l'Angleterre hors de combat, et par livrer le monde à Napoléon. Et cette conception incendiaire, qui devint chez lui une idée fixe, n'était qu'une tradition politique dont il avait hérité du gouvernement directorial, à qui des publicistes de clubs et de gazettes avaient persuadé que le seul moyen de réduire l'Angleterre était de lui fermer les ports du continent.

Mais d'abord il fallait subjuguer tout le continent européen, dont Napoléon n'avait encore que le tiers; le reste languissait sous le giron des rois, ses alliés, ses amis ou ses tributaires. Quel esprit régnait dans les notes que leur adressait, coup sur coup, le ministre Champagny-Cadore, pour leur persuader de fermer leurs ports à tous les navires anglais? «Qu'il n'y avait plus de neutres pour les États de l'Europe; qu'ils ne feraient plus par eux-mêmes aucun commerce actif ni passif, et que la France seule, par la voie des licences négociées à Londres, les approvisionnerait des denrées qu'il leur était indispensable d'en recevoir.» Tel était ce fameux système continental, qui tendait à anéantir le commerce du monde, et qui par cela même était impraticable. Or, il avait bien fallu le modifier, ou plutôt le terminer par le système des licences d'invention anglaise.

Aussi vit-on, à compter de la fin de 1810, Napoléon étendre lui-même ce système, en accordant à prix d'argent la permission d'introduire en France une certaine quantité de denrées coloniales; mais c'était à condition d'en exporter la valeur en marchandises de fabrique française, qu'on jetait le plus souvent à la mer à cause des difficultés suscitées par les douaniers anglais.

Et qui s'engraissait le plus à ce monopole inoui? Certes, ce n'étaient ni les spéculateurs subalternes, ni les commissionnaires tarifés du grand spéculateur en chef, réduits à peine à un modique droit de commission. Quant à l'empereur, son bénéfice était clair et net. Chaque jour il voyait grossir, avec une jubilation dont il ne cachait plus les accès, l'énorme trésor enfoui dans ses caves du pavillon Marsan: elles en étaient encombrées. Déjà ce trésor s'élevait à près de cinq cent millions en espèces[16]; c'était un résidu des deux milliards de numéraire entrés en France par l'effet de la conquête. Ainsi la passion de l'or l'eût peut-être emporté un jour sur celle des combats, dans le coeur de Napoléon, si l'inexorable Némésis l'y eût laissée vieillir.

[Note 16: Les compagnons volontaires du captif de Saint-Hélène ont confirmé depuis cette révélation; mais ils n'élèvent qu'à quatre cent millions le trésor particulier de leur idole, dans le bon temps. (_Note de l'éditeur_.)]

Si l'on veut avoir une idée de l'accumulation de richesses inhérentes au développement de la puissance de cet homme, qu'on ajoute aux trésors que les caveaux des Tuileries recélaient, quarante millions de mobilier, et quatre à cinq millions de vaisselle renfermée dans les résidences impériales; cinq cent millions distribués à l'armée à titre de dotations; enfin le domaine extraordinaire, s'élevant à plus de sept cent millions, et qui de sa nature n'avait point de bornes, puisqu'il se composait des biens «que l'empereur, exerçant le droit de paix et de guerre, acquérait par des conquêtes et des traités,» rien ne pouvait lui échapper avec un texte aussi indéfini. Déjà le fonds de ce domaine extraordinaire était formé de provinces entières, d'états dont le sort était indécis, et du produit des confiscations dans tout l'Empire. Nul doute qu'il n'eût fini par absorber tous les revenus et tout le domaine public qui aurait échappé aux deux autres créations de domaines impériaux et de domaines privés. Mettre toute la France en fief, et l'attacher à son domaine par des redevances annuelles, était aussi une des idées favorites de Napoléon.

Quel régime magnifique de spoliations martiales, d'une part, de dons et de prodigalités, de l'autre! Où allait-il nous conduire? A verser tout notre sang pour mettre en dotation le monde entier. Et encore, il n'y avait guère d'espoir de rassasier la voracité des favoris et des familiers d'un conquérant insatiable.

De pareilles supputations, sorties de ma plume, et les réflexions qui les accompagnent, feront sourire ou rechigner certains lecteurs. Eh quoi! diront-ils, ce ministre si chagrin, parce qu'il fut disgracié; a-t-il donc été si étranger à l'abus des distributions lucratives contre lesquelles il se récrie peut-être, par la seule raison que la source en est tarie? N'a-t-il pas été comblé aussi d'honneurs et de richesses? Et qui vous dit le contraire. Quoi! parce qu'on aurait eu part aux avantages individuels d'un système outré, pernicieux, insoutenable, faudrait-il cesser d'être vrai quand on a promis de tout dire? Le temps des réticences est passé. Il s'agit d'ailleurs ici d'assigner les causes de la chute du plus grand Empire qui ait désolé et orné l'univers.

On va voir comment, dans un très-court délai, Napoléon se précipita volontairement au-delà des bornes de la modération et de la prudence.

Par une conséquence de l'usurpation de la Hollande, il déclara, dans un message adressé au Sénat[17], que de nouvelles garanties lui étaient devenues nécessaires, et que celles qui lui avaient paru les plus urgentes, étaient la réunion de l'embouchure de l'Escaut, de la Meuse, du Rhin, de l'Ems, du Weser et de l'Elbe, et de l'établissement d'une navigation intérieure de la Baltique. De là un sénatus-consulte[18] portant que la Hollande, une portion considérable de l'Allemagne septentrionale, les villes libres de Hambourg, de Brème et de Lubeck, feraient partie intégrante de l'Empire français et formeraient dix nouveaux départemens. C'est ainsi que Napoléon, sans songer à l'affermissement de ce qu'il avait acquis, se tourmentait pour acquérir encore.

[Note 17: Le 10 décembre 1810.]

[Note 18: Du 13 décembre 1810.]

Cette violente réunion s'exécuta sans aucun motif de droit, même apparent, sans négociation préalable avec un cabinet quelconque, et sous le prétexte futile qu'elle était commandée par la guerre contre l'Angleterre. Par-là, Napoléon anéantit même ses propres créations: les états de la Confédération du Rhin, le royaume de Westphalie, ni aucun autre territoire ne fut exempt de fournir sa quote-part à ce nouveau partage du lion.

Mais il venait de se donner une nouvelle ligne de frontières qui enlevait aux provinces du Sud et du centre de l'Allemagne toute communication avec la mer du Nord, qui passait l'Elbe, séparait le Danemarck de l'Allemagne, se fixait même sur la Baltique et paraissait tendre à rejoindre la ligne des forteresses prussiennes sur l'Oder que nous occupions en dépit des traités.

On sent bien que par lui-même ce devait être un acte assez inquiétant pour les puissances voisines, que celui qui établissait ainsi sur les côtes de l'Allemagne une nouvelle domination française, par un simple décret, par un sénatus-consulte imposé à un Sénat servile. Je jugeai aussitôt que le traité de Tilsitt, qui avait eu pour principal objet la délimitation des deux Empires, était par là même anéanti, et que, se retrouvant en point de contact, la France et la Russie n'allaient pas tarder à s'entre-déchirer.

Quand je sus, par mes correspondans de Paris, les inquiétudes que la réunion des villes anséatiques causait à la Russie, à la Prusse, et même à l'Autriche, je fus confirmé dans l'idée qu'il y avait là non-seulement le germe d'une nouvelle guerre générale, mais d'un conflit qui devait décider en dernier ressort si on aurait la monarchie universelle dans les mains de Napoléon Bonaparte, ou si nous verrions le retour de tout ce qu'avait dispersé ou détruit la révolution.

Hélas! dans cette grande question se trouvait renfermée la question identique des intérêts de la révolution et de la sûreté des hommes qui l'avaient fondée et constituée. Qu'allaient-ils devenir? Pouvais-je rester étranger, froid ou insensible à un avenir si inquiétant?

Parmi les princes nouvellement dépouillés se trouvait le duc d'Oldembourg, de la maison de Holstein-Gottorp, c'est-à-dire de la même famille que l'empereur de Russie. Et Napoléon enlevait ainsi ses États à un prince que tout l'invitait à ménager! Une négociation s'ouvrit à ce sujet entre la cour de Saint-Pétersbourg et le cabinet des Tuileries. Napoléon offrait au duc d'Oldembourg, à titre d'indemnité, la ville et le territoire d'Erfurt. Quand j'appris que cette offre venait d'être hautement rejetée, que l'empereur Alexandre avait mis en réserve les droits de sa maison par une protestation formelle, et que ses ministres avaient reçu l'ordre de la présenter aux diverses cours, je ne formai plus aucun doute que la guerre ne vînt à éclater. En réfléchissant toutefois au caractère circonspect et mesuré de l'empereur Alexandre, je jugeai que les approches de la crise ne seraient ni brusques ni précipitées.

Passons à l'année 1811 pendant laquelle s'accumulèrent tous les élémens d'une effroyable tempête, à travers un calme trompeur dont je découvrais toutes les illusions et tous les mensonges. De jour en jour mes bulletins de Paris et mes correspondances privées devenaient d'un intérêt plus vif, plus soutenu. J'en consignerai ici, pour la liaison des faits, les aperçus et les traits les plus saillans, me permettant à peine d'y ajouter de courtes réflexions et des éclaircissemens obligés. D'ailleurs, je l'ai déjà dit, pressé d'arriver moi-même aux temps de ma rentrée dans les hauts emplois, ce qui me convient le plus c'est une transition historique abrégée qui nous mène aux catastrophes de 1813, 1814 et 1815.

Le premier événement qui se présente est celui de la naissance d'un enfant proclamé roi de Rome[19] au sortir du sein de sa mère, comme si le fils de Bonaparte n'avait pu naître autre chose que roi. Ce renouvellement subit du royaume de Tarquin-le-Superbe parut de mauvais augure à quelques personnes; il rappelait trop la spoliation récente du Saint-Siége et l'oppression exercée contre le souverain pontife. Des bruits ridicules furent propagés et accrédités dans Paris au sujet de la naissance de cet enfant-roi. Si ces bruits, sortis à la fois des classes vulgaires et des classes élevées, ne constataient pas l'état hostile de l'opinion à cette époque contre la perpétuité de la dynastie nouvelle, je me serais dispensé d'en parler comme étant indignes de la gravité de l'histoire. La malignité se montra ingénieusement crédule. On supposa d'abord une grossesse simulée, comme si jamais une archiduchesse, cessant d'être féconde, eût pu faire mentir le distique latin. La conséquence de cette supposition amena une autre fable d'après laquelle on aurait reconnu roi de Rome un enfant né récemment de Napoléon et de la duchesse de M......

[Note 19: 20 mars 1811.]

Certains nouvellistes prétendirent qu'on l'avait substitué à un enfant mort; d'autres à un enfant du sexe féminin. Certes, l'archichancelier Cambacérès ne s'y serait pas mépris. Les frondeurs malveillans furent intarissables. Ce qu'il y a de vrai, c'est que l'accouchement de Marie-Louise fut horriblement laborieux, que l'accoucheur perdit la tête, que l'on crut l'enfant mort, et qu'il ne sortit de sa léthargie que par l'effet de la détonation répétée de cent-un coups de canon. Quant au ravissement de l'empereur, il était bien naturel. Quelques flatteurs en inférèrent tout d'abord que, plus heureux que César, il n'aurait point à redouter les ides de mars, puisque le 20 mars était pour lui et pour l'Empire un jour de félicité. Napoléon croyait aux horoscopes et aux présages. Quel mécompte pour lui en mars 1814 et 1815!