Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome II

Part 2

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A nuit close, sortant par la petite porte de mon parc, je montai dans le cabriolet de mon homme d'affaires, et accompagné d'un ami, je filai rapidement vers la capitale, où je vins descendre incognito dans mon hôtel de la rue du Bac. Là, j'appris, deux heures après (car tous mes fils étaient tendus), que l'empereur, sur le rapport de ce qui s'était passé à Ferrières, était entré dans une colère violente; qu'après avoir éclaté en menaces contre moi, il s'était écrié que j'avais joué ses commissaires, que c'étaient des imbécilles, et que Berthier en affaires d'état n'était qu'une femme qui s'était laissé mystifier par l'homme le plus rusé de tout l'Empire.

Le lendemain à neuf heures du matin, toute réflexion faite, je cours à Saint-Cloud; là, je me présente au grand-maréchal du palais; «Me voilà, dis-je à Duroc; j'ai le plus grand intérêt de voir l'empereur sans retard, et de lui prouver que je suis loin de mériter ses amères défiances et ses injustes soupçons. Dites-lui, je vous prie, que j'attends dans votre cabinet qu'il daigne m'accorder quelques minutes d'audience--J'y vais, répond Duroc; je suis fort aise que vous _mettiez de l'eau dans votre vin_.» Telles furent ses propres paroles; elles cadraient avec l'idée que je désirais lui donner de ma démarche. Duroc, de retour, me prend la main, me conduit, et me laisse dans le cabinet de l'empereur. A la vue, au maintien de Napoléon, je devine sa pensée. Lui, sans me laisser le temps de proférer une parole, me caresse, me flatte, et va jusqu'à me témoigner une sorte de repentir de ses emportemens à mon égard; puis, avec un accent qui semblait dire qu'il m'offrait de lui-même un gage de réconciliation, il finit par me demander, par exiger sa correspondance. «Sire, lui dis-je d'un ton ferme, je l'ai brûlée.--Cela n'est pas vrai; je la veux, répond-il avec contraction et colère.--Elle est en cendres.--Retirez-vous. (Mots prononcés avec un mouvement de tête et un regard foudroyant.)--Mais, sire.--Sortez; vous dis-je! (Paroles accentuées de manière à me dissuader de rester.) Je tenais tout prêt à la main un mémoire court, mais fort de choses, et en sortant je le déposai sur une table, mouvement que j'accompagnai d'un salut respectueux. L'empereur, tout bouillant de colère, saisit le papier et le déchire.

Duroc, que j'allai revoir aussitôt, n'apercevant en moi ni trouble, ni émotion, me croit rentré en grâce. «Vous l'avez échappé belle, me dit-il; j'ai détourné avant-hier l'empereur de vous faire arrêter.--Vous lui avez épargné une grande folie, un acte pour le moins impolitique et qui eût servi de texte à la malignité. L'empereur eût par là jeté l'alarme parmi les hommes les plus dévoués aux intérêts de son gouvernement.» Je vis, à l'air de Duroc, que telle était aussi son opinion, et lui prenant la main, je lui dis: «Ne vous rebutez pas, Duroc, l'empereur a besoin de vos sages conseils.»

Je sortis de Saint-Cloud, un peu rassuré par cette demi-confidence du grand-maréchal, dont j'étais redevable à une méprise, et je rentrai tout réfléchissant à mon hôtel.

J'allais repartir pour Ferrières, après avoir vaqué à quelques affaires urgentes, lorsqu'on m'annonça le prince de Neufchâtel. «L'empereur est furieux, me dit-il; jamais je ne l'ai vu si emporté; il s'est mis dans la tête que vous nous avez joué; que vous avez poussé la hardiesse jusqu'à lui soutenir en face que vous aviez brûlé ses lettres, et cela pour vous dispenser de les rendre; il prétend que c'est un crime d'état punissable de vous obstiner à les garder.--Ce soupçon est encore le plus injurieux de tous, dis-je à Berthier. La correspondance de l'empereur serait au contraire ma seule garantie, et si je l'avais je ne la livrerais pas». Berthier me conjure avec instance de céder; et sur mon silence, il finit par des menaces au nom de l'empereur. «Allez, lui dis-je; rapportez-lui que je suis habitué, depuis vingt-cinq ans, à dormir la tête sur l'échafaud; que je connais les effets de sa puissance, mais que je ne la redoute pas: dites-lui que s'il veut faire de moi un Straford, il en est le maître.» Nous nous séparâmes; moi plus que jamais résolu de tenir ferme, et de garder soigneusement les preuves irrécusables que tout ce qui s'était fait de violent et d'inique dans l'exercice de mes fonctions ministérielles m'avait été impérieusement prescrit par les ordres émanés du cabinet, et revêtus du seing de l'empereur.

Aussi n'était-ce pas les effets d'une disgrâce publique que je redoutais, mais bien des embûches tendues dans les ténèbres. Décidé par mes propres méditations, de même que par les instances de mes amis et de tout ce que j'avais de plus cher, je me jetai dans une chaise de poste, n'emmenant avec moi que mon fils aîné, accompagné de son gouverneur; puis je me dirigeai vers Lyon; là je trouvai mon ancien secrétaire, Maillocheau, commissaire général de police, qui m'était redevable de sa place; j'obtins de lui tous les papiers dont je pouvais avoir besoin, et je traversai rapidement une grande partie de la France. De là, passant avec la même rapidité en Italie, j'arrivai à Florence avec un plan fortement conçu, qui devait me mettre à l'abri du ressentiment de l'empereur. Mais tel était mon état d'irritabilité, et l'excès des fatigues dont m'avait accablé un voyage si rapide et si long, qu'il me fallut donner deux jours au repos, avant d'être en état de pourvoir à ma sûreté.

Ce n'était pas sans intention, et je m'en expliquerai tout-à-l'heure, que j'étais venu me réfugier sur cette terre classique, ménagée dans tous les temps par les dieux et les hommes. La belle et libre Toscane, tombée d'abord sous la domination des Médicis, puis sous le sceptre de la maison d'Autriche, princes qui la régirent en pères plutôt qu'en rois, se trouvait alors engloutie dans le gouffre de l'Empire français. Je glisse sur sa cession dérisoire, faite par Napoléon à l'infant de Parme sous le titre de roi d'Étrurie, cession révoquée presqu'aussitôt que conclue. La Toscane était réservée à d'autres destinées. Depuis 1807, Élisa, soeur de Napoléon, y régnait sous le titre de grande-duchesse. Et c'était moi; ô vicissitudes incohérentes et bizarres! c'était moi qui venais me ranger sous la protection de cette même femme que je n'aimais pas; qui, fortifiant jadis la coterie Fontanes et Molé, avait concouru à ma première disgrâce; de cette femme dont j'aurai à dire ici plus de bien que de mal pour être juste, car j'ai l'habitude de parler et d'écrire avec les souvenirs de l'époque, mais sans passion ni ressentiment. Telle doit être en effet la maxime de l'homme d'état; le passé ne devrait jamais être à ses yeux que de l'histoire: tout est renfermé dans le présent.

Quand il est d'ailleurs question de femmes soumises à l'empire de passions fortes, tout est facile à expliquer. A ma rentrée au ministère, j'avais eu l'occasion de me concilier Élisa; j'avais mis successivement à l'abri deux hommes, Hin.... et Les......, qui lui tenaient essentiellement à coeur, et qui, à très-peu d'intervalle, étaient devenus nécessaires à ses penchans d'une très vive exigeance. L'un, comme traitant, était poursuivi avec acharnement par l'empereur; l'autre, plus obscur, s'était abîmé dans une affaire criante. Ce ne fut pas sans peine que je finis par tout assoupir.

En outre, j'avais en 1805 décidé Napoléon à conférer à sa soeur la souveraineté de Lucques et de Piombino; or, j'étais presque sûr de trouver le coeur d'Élisa encore ouvert à la reconnaissance: je n'avais pas hésité de m'en assurer par moi-même le jour où, dans ma dernière audience de l'empereur, ma disgrâce s'était aggravée. M'étant présenté chez la grande-duchesse, alors à Paris pour les fêtes du mariage, je lui avais demandé, sans m'ouvrir à elle entièrement sur les épines de ma position, des lettres pour son grand-duché, où je lui dis que j'allais passer pour me rendre à Rome. Élisa y mit une grâce infime, me recommandant avec chaleur, et me désignant même dans ses lettres par l'aimable épithète de _l'ami commun_. Ceci s'explique. J'avais en Toscane des amis que j'y avais fait gîter avec lucre, et la grande-duchesse leur donnait toute latitude pour me servir. Telle était la sûreté de leur caractère, que je pus, sans inconvénient, leur faire connaître tout ce que ma position avait de pénible.

Les avis reçus presqu'en même temps de Paris et de ma famille, qui s'était arrêtée à Aix, n'offraient rien de rassurant. Au contraire, on me représentait l'empereur aiguillonné par Savary, et prêt à sévir contre ce qu'on appelait mon obstination, taxée d'imprudente et même d'insensée. Personne alors ne pouvait se faire à l'idée qu'un seul homme osât résister à la volonté de celui devant qui tout pliait, potentats et nations. «Voulez-vous, m'écrivait-on, être plus puissant que l'empereur?» Ma tête se monta, j'eus peur à mon tour. Dans mes insomnies, dans mes rêves, je me croyais environné de sbires, et il me semblait que je voyais s'ouvrir devant moi, au sein de la patrie du Dante, les portes de son inexorable enfer. Le spectre de la tyrannie s'offrait à mon imagination troublée sous des traits plus effrayans qu'à l'époque même de la tyrannie plus sanglante de Robespierre, qui m'avait désigné au bourreau. Ici je redoutais moins l'échafaud que les oubliettes. Je ne savais que trop, hélas! à quel homme j'avais affaire. Ma tête s'échauffant de plus en plus, j'en reviens à la première idée qui s'était présentée à mon esprit; je prends la résolution désespérée de m'embarquer pour les États-Unis, refuge des amans malheureux de la liberté. Sûr de Dubois[8], directeur de police du Grand Duché, qui m'était redevable de sa place, je me fais remettre des passe-ports en blanc, puis je cours à Livourne, où je frête un navire, disant partout que je vais par mer voir Naples, pour de là revenir à Rome. Je monte à bord; je mets à la voile, décidé à passer le détroit et à cingler vers l'Atlantique. Mais, grand Dieu! à quel atroce supplice fut aussitôt en proie ma complexion frêle et irritable! Le mal de mer me déchirait la poitrine et me tordait les entrailles. Vaincu par les souffrances, je commençais à regretter de n'avoir eu aucun égard aux représentations de mes amis et de ma famille, dont j'allais peut-être compromettre l'avenir. Pourtant je luttais encore; je me roidis tant que je pus à l'idée de fléchir devant le dominateur. Mais j'avais perdu connaissance, et j'allais expirer quand on me remit à terre. Accablé par une si rude épreuve, je déclinai les offres d'un loyal capitaine de navire anglais, qui ambitionnait de me transporter dans son île, à bord d'un bâtiment commode et excellent voilier, me promettant des soins et même des antidotes contre le mal de mer. Il n'y eut pas moyen d'y souscrire. J'étais résolu de tout endurer plutôt que de me confier encore à un élément incompatible avec mon existence. Cette cruelle épreuve avait d'ailleurs changé mes idées; je ne voyais plus les objets sous les mêmes points de vue. Insensiblement j'admis la possibilité d'en venir à une espèce de transaction avec l'empereur, dont le courroux me poursuivait jusque sur le rivage de la mer de Toscane. J'y errai quelque temps encore, afin de mûrir mon plan et d'attendre plus d'opportunité pour son exécution. Enfin, mes idées une fois fixées, mes batteries dressées, je revins à Florence. Là, j'écrivis à Élisa, toute disposée à me complaire; je lui envoyai pour l'empereur une lettre où, sans adulation ni bassesse, j'avouai que je me repentais de lui avoir déplu; mais qu'ayant à redouter de tomber sans défense victime de la méchanceté de mes ennemis, j'avais cru pouvoir me refuser, peut-être à tort, de me dessaisir de papiers qui formaient ma seule garantie. Qu'en y réfléchissant, et tout navré de m'être attiré son déplaisir, je m'étais rangé sous la protection d'une princesse qui, par les liens du sang et la bonté de son coeur, était digne de le représenter en Toscane; que je lui remettais tous mes intérêts, et que je suppliai Sa Majesté de m'accorder, sous les auspices de la grande-duchesse, en échange des papiers dont j'étais décidé à me dessaisir pour complaire à sa volonté, un titre quelconque d'irresponsabilité pour toutes les mesures et tous les actes que j'avais pu faire exécuter par ses ordres pendant la durée de mes deux ministères; qu'un tel gage, nécessaire à ma sûreté et à ma tranquillité, serait pour moi comme une égide sacrée qui me garantirait des atteintes de l'envie et des traits de la malveillance; que j'avais déjà plus d'une raison de croire que par égard pour mon dévouement et pour mes services, Sa Majesté daignerait m'ouvrir la voie qui restait à sa bonté et à sa justice, en me permettant de me retirer à Aix, chef-lieu de ma sénatorerie, et d'y résider jusqu'à nouvel ordre au sein de ma famille.

[Note 8: Qu'il ne faut pas confondre avec le comte Dubois, préfet de police. On nous a assuré que le Dubois, directeur de police en Toscane, et M. Maillocheau, commissaire général de police à Lyon, furent sévèrement réprimandés par le duc de Rovigo, pour avoir favorisé le voyage furtif de Fouché. Le commissaire général de Lyon fut même révoqué. (_Note de l'éditeur_.)]

Cette lettre, envoyée par estafette à la grande duchesse, eut un plein et entier effet. Eliza y mit du zèle. Le retour du courrier m'annonça que le prince de Neufchâtel, vice-connétable, était chargé, par ordre exprès de l'empereur, de me délivrer un reçu motivé en échange de la correspondance et des ordres que m'avait adressé l'empereur dans l'exercice de mes fonctions, et que je pouvais en toute assurance me retirer au chef-lieu de ma sénatorerie.

Ainsi s'opéra, par l'intermédiaire de la grande-duchesse, non un rapprochement entre moi et l'empereur, mais une espèce de transaction que j'aurais regardée comme impraticable trois semaines auparavant. J'en étais encore moins redevable aux besoins de mon coeur, ou à une soumission sincère, qu'aux atteintes du mal de mer dont il ne m'avait pas été donné de pouvoir supporter les tourmens.

Réuni à ma famille, je pus enfin goûter à Aix le calme si nécessaire au délabrement de mes forces et à l'état de mon esprit irrité sans être abattu. Ce n'était pas sans un combat intérieur très-pénible que j'avais ainsi plié devant la violence du dominateur. Si je m'étais décidé à fléchir, c'était en capitulant; mais, pour quiconque sent sa dignité d'homme et n'aspire qu'à vivre sous un gouvernement raisonnable, de pareils sacrifices ne s'obtiennent pas sans efforts. Il était pour moi bien d'autres motifs d'amertume et d'alarmes dans la marche occulte et accélérée d'un pouvoir qui allait se dévorer lui-même, et dont les ressorts m'étaient tellement connus qu'ils ne pouvaient plus se dérober à la prévoyance de mes calculs.

Quoique je dusse me croire condamné pour un assez long terme à rester dans une nullité parfaite et à l'écart, ce rôle, qui m'eût conduit à l'apathie et à l'indifférence, ne pouvait convenir à un esprit rompu aux habitudes et à l'exercice des grandes affaires. Ce que d'autres ne voyaient pas, je l'apercevais. Des fades et mensongères colonnes du _Moniteur_, s'échappaient autant de traits de lumière qui frappaient mes regards; la cause de l'événement du jour m'était dévoilée par l'annonce de son résultat; la vérité pour moi était presque toujours suppléée par l'affectation des réticences; et enfin les élucubrations du chef de l'État me décelaient tour à tour les joies et les tourmens de son ambition. J'entrevoyais jusqu'aux actions les plus secrètes, jusqu'aux serviles empressemens de ses familiers les plus intimes, de ses agens les plus éprouvés.

Toutefois, les particularités me manquaient; j'étais trop loin du lieu de la scène. Comment deviner, par exemple, les incidens brusques, les circonstances imprévues qui survenaient hors du cours ordinaire des choses? Presque toujours on en éprouvait quelque commotion ou quelque orage dans l'intérieur du palais. S'il en transpirait des traits épars, décousus, ils n'arrivaient guère au fond des provinces qu'altérés ou défigurés par l'ignorance ou la passion.

L'habitude invétérée de tout savoir me poursuivait; j'y succombai davantage dans l'ennui d'un exil doux, mais monotone. A l'aide d'amis sûrs et de trois émissaires fidèles, je montai ma correspondance secrète, fortifiée par des bulletins réguliers, qui, venus de plusieurs côtés différens, pouvaient être contrôlés l'un par l'autre; en un mot, j'eus à Aix ma contre-police. Cet adoucissement, d'abord hebdomadaire, se répéta, depuis, plus d'une fois la semaine, et je fus tenu au courant d'une manière plus piquante que je ne l'avais été à Paris même. Tels furent les charmes de ma retraite. Là, dans le calme de la réflexion, mes bulletins de Paris venaient aiguillonner mes méditations politiques. Ô vous, courageuse, spirituelle et constante V.......! vous qui teniez presque tous les fils de ce réseau d'informations et de vérités; vous qui, douée d'une sagacité parfaite, d'une raison supérieure; qui, toujours active, imperturbable, restâtes fidèle, dans toutes les crises, à la reconnaissance et à l'amitié, recevez ici le tribut d'hommage et de tendresse que mon coeur sent le besoin de vous renouveler jusqu'à mon dernier soupir. Vous n'étiez pas la seule occupée, dans l'intérêt de tous, à tisser la trame patriotique préparée depuis un an pour la chance probable d'une catastrophe[9]. L'aimable et profonde D....., la gracieuse et belle R......, secondaient votre zèle pur. Vous aviez aussi vos chevaliers du mystère, enrôlés sous la bannière des grâces et des vertus occultes. Il faut le dire: au milieu de la décomposition sociale, soit pendant la terreur, soit sous les deux oppressions directoriales et impériales, qui avons-nous vu se dévouer avec un rare désintéressement? Quelques femmes. Que dis-je? un très-grand nombre de femmes restées généreuses, à l'abri de cette contagion de vénalité et de bassesse qui dégrade l'homme et abâtardit les nations.

[Note 9: Ici Fouché ne fait que soulever un coin du voile; la suite mettra le lecteur au fait de tout ce que l'ex-ministre ne dit pas encore. (_Note de l'éditeur_.)]

Hélas! nous arrivions alors, après bien des traverses, aux confins de ce terme fatal où comme nation nous pouvions avoir tout à déplorer et tout à craindre; nous touchions à cet avenir effrayant, parce qu'il était prochain, où tout pouvait être compromis et remis en question: nos fortunes, notre honneur, notre repos. Nous en avions été redevables, il est vrai, au grand homme; mais cet homme extraordinaire s'obstinait, en dépit des leçons de tous les siècles, à vouloir exercer un pouvoir sans contre-poids et sans contrôle. Dévoré d'une rage de domination et de conquêtes, parvenu aux sommités de la puissance humaine, il ne lui était plus donné de s'arrêter.

Grâce à mes correspondances et à mes informations, je le suivais pas à pas dans ses actes publics comme dans ses actions privées. Si je ne le perdais pas de vue, c'est que tout l'Empire c'était lui; c'est que toute notre force, toute notre fortune résidaient dans sa fortune et dans sa force, connexion effrayante sans doute, parce qu'elle mettait à la merci d'un seul homme non-seulement une nation, mais cent nations différentes.

Arrivé à son apogée, Napoléon n'y fit pas même une halte; ce fut pendant les deux années que je passai en dehors des affaires que le principe de son déclin, d'abord inaperçu, se décela. Aussi dois-je en marquer ici les effets rapides, moins par une vaine curiosité que pour l'utilité de l'histoire. Ce sera d'ailleurs par cette transition toute naturelle que j'arriverai sans lacunes à ma réapparition[10] sur la scène du monde et au remaniement des affaires de l'État.

[Note 10: Ce mot, qui exprime bien ce que veut dire l'auteur, n'est pas français; il est emprunté de l'anglais, et on ne pourrait le suppléer que par une périphrase. (_Note de l'éditeur_.)]

L'année 1810, signalée d'abord par le mariage de Napoléon et de Marie-Louise, puis par ma disgrâce, le fut aussi par la disgrâce de Pauline Borghèse, soeur de l'empereur, et par l'abdication de son frère Louis, roi de Hollande. Scrutons ces deux événemens pour mieux nous expliquer l'avenir.

Des trois soeurs de Napoléon, Élisa, Caroline et Pauline, celle-ci, fameuse par ses charmes, fut celle qu'il affectionna le plus, sans toutefois s'en laisser jamais subjuguer. Légère, bizarre, dissolue, sans esprit mais non pas sans saillies ni sans quelques lueurs, elle aimait le faste, la dissipation et tous les genres d'hommages. Jamais elle n'eut pour aucun homme d'aversion que pour Leclerc, son premier mari, et plus encore pour le plus doux des hommes, le prince Camille Borghèse, à qui Napoléon la fit épouser en secondes noces. Son premier mariage fut ce qu'on appelle un mariage de garnison. Malade, et refusant de suivre Leclerc dans son expédition de Saint-Domingue, elle fut transportée en litière par ordre de Napoléon à bord du vaisseau amiral.

En proie aux vives ardeurs du climat des tropiques, et reléguée dans l'île de la Tortue par suite des revers de l'expédition, elle se plongea, pour s'étourdir, dans tous les genres de sensualités. A la mort de Leclerc, elle se hâta de remettre à la voile, non comme Artémise ni comme la femme de Britannicus, toute en pleurs, et tenant l'urne funéraire de son époux, mais libre, triomphante, venant se replonger dans les délices de la capitale. Là, dévorée long-temps par une maladie dont le siége accuse l'incontinence, Pauline eut recours à tous les trésors d'Esculape, et guérit. Chose étrange dans sa cure merveilleuse! c'est que, loin d'en être flétrie, sa beauté n'en reçut que plus d'éclat et de fraîcheur, telle que ces fleurs singulières que l'engrais fait éclore et rend de plus en plus vivaces.

Ne voulant plus que jouir sans frein, sans retenue, mais redoutant son frère et ses brusques sévérités, Pauline forma, de concert avec une de ses femmes, le projet d'assujettir Napoléon à tout l'empire de ses charmes. Elle y mit tant d'art, tant de raffinement, que son triomphe fut complet. Tel fut l'enivrement du dominateur, que plus d'une fois ses familiers l'entendirent, au sortir de ses ravissemens, proclamer sa soeur la belle des belles et la Vénus de notre âge. Ce n'était pourtant qu'une beauté hardie. Mais écartons ces tableaux plus dignes des pinceaux de Suétone et de l'Arétin que du burin de l'histoire. Voluptueux château de Neuilly! magnifique hôtel du faubourg Saint-Honoré! si vos murs, comme ceux du palais des rois de Babylone, révélaient la vérité, que de scènes licencieuses ne retraceriez-vous pas en gros caractères?

Pendant plus d'un an, l'engouement du frère pour la soeur se soutint, quoique sans passion; en effet, aucune autre passion que celle de la domination et des conquêtes ne pouvait maîtriser cette âme hautaine et belliqueuse. Quand, après Wagram et à la paix de Vienne, Napoléon revint triomphant dans Paris, précédé par le bruit sourd de son prochain divorce avec Joséphine, il courut le jour même chez sa soeur, inquiète et dans la plus vive attente de son retour. Jamais elle ne montra pour son frère tant d'amour et d'adoration. Je l'entendis le jour même dire, car elle n'ignorait pas qu'il n'y avait pour moi aucun voile: «Pourquoi ne régnons-nous pas en Égypte? nous ferions comme les Ptolémées; je divorcerais et j'épouserais mon frère.» Je la savais trop ignorante pour avoir fait d'elle-même une telle allusion, et j'y reconnus un élan de son frère.