Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome II
Part 16
Telle était ma position singulière, qu'il me fallut le départ de Louis XVIII et l'arrivée de Napoléon pour me rendre une entière liberté. Instruit, l'un des premiers, que les Tuileries étaient vacantes, j'appris en même temps que Lavalette avait envoyé un courrier à Fontainebleau, où Napoléon venait d'arriver, pour l'informer du départ du roi. Madame Ham...., qui avait tant intrigué dans ce bouleversement, fut contrariée de cette avance qu'on prenait sur elle, et dépêchant elle-même un courrier en toute hâte pour gagner l'autre de vitesse, se donna ainsi le mérite du premier avis.
Porté par les soldats et par quelques flots de peuple, Napoléon reprit possession des Tuileries, au milieu des siens, qui firent éclater une joie bruyante. Je ne me trouvais point parmi les autres dignitaires de l'État, avec lesquels il s'entretint tout d'abord de la situation des affaires. Napoléon m'envoya chercher: «On a donc voulut vous enlever; me dit-il en l'abordant, pour vous empêcher d'être utile à votre pays? eh bien, je vous offre l'occasion de lui rendre de nouveaux services; le moment est difficile, mais votre courage ainsi que le mien sont supérieurs à la crise; acceptez encore une fois le ministère de la police.» Je lui représentai que le porte-feuille des affaires étrangères serait plus que tout autre l'objet de mon ambition, dans la persuasion où j'étais de pouvoir là, mieux qu'ailleurs, rendre service à ma patrie. «Non, me dit-il, chargez-vous de la police, vous avez appris à juger sainement l'esprit public; à deviner, à préparer, à diriger les événemens; vous connaissez la tactique, les ressources, les prétentions des partis: la police est votre fait.» Il n'y eut pas moyen de reculer. Je lui fis connaître dans toute leur étendue le danger de la situation des choses. Comme s'il eût voulu me faire entrer plus avant dans ses intérêts, il me donna l'assurance que l'Autriche et l'Angleterre, afin de balancer la prépondérance de la Russie, approuvaient secrètement son évasion et sa rentrée en France; sans y ajouter beaucoup de foi, j'acceptai le ministère.
Dès le lendemain, j'appris par Regnault qui m'était dévoué, que Bonaparte, toujours soupçonneux et défiant à mon égard, aurait voulu ne point me voir mettre un pied dans le gouvernement; mais qu'il avait cédé aux instances de Bassano, de Caulaincourt, de Regnault lui-même, et de ses principaux affidés, qui, en lui exposant leurs engagemens avec moi, lui firent sentir combien il lui importait de se fortifier de ma popularité et de l'adhésion du parti dont je disposais.
Cambacérès, qui pressentait l'issue fatale de ce nouvel intermède, n'accepta qu'auprès beaucoup d'hésitation le ministère de la justice. Le porte-feuille de la guerre fut donné à Davoust, encore plus attaché à sa fortune qu'à Napoléon. Caulaincourt, persuadé qu'on ne pourrait rétablir aucune relation avec les puissances, refusa d'abord les affaires étrangères; Napoléon les offrit à Molé qui n'en voulut point et refusa de même l'intérieur. Trop dévoué à l'empereur pour le laisser sans ministre, Caulaincourt accepta enfin. De chute en chute l'intérieur tomba dans les mains de Carnot, choix considéré comme une garantie nationale. La marine fut rendue au cynique et brutal Decrès, et la secrétairerie d'état à Bassano, connu pour penser avec les idées de Napoléon et ne voir qu'avec ses yeux. Par déférence pour l'opinion publique on éconduisit Savary; toutefois, Moncey ayant refusé la gendarmerie, on la lui donna; au moins là était-il à sa place. Champagny et Montalivet, qu'on avait vus sur le pinacle revêtus des plus hauts emplois, quand Napoléon, presque maître du monde, ne marchait point encore sur un terrain mouvant, furent se caser modestement, l'un à l'intendance des bâtimens, l'autre à celle de la liste civile. Bertrand, également aimable, insinuant et dévoué, remplaçait Duroc dans les fonctions de grand-maréchal du palais. Napoléon replaça près de sa personne presque tous les chambellans, écuyers, maîtres de cérémonies qui l'entouraient avant son abdication. Peu corrigé de sa passion malheureuse pour les grands seigneurs d'autrefois, il lui en fallait à tout prix; il se serait cru au milieu de la république, s'il n'eût pas été environné de l'ancienne noblesse.
Et pourtant ceux qui lui avaient tendu la main pour franchir la Méditerranée, prétendaient qu'il avait songé autant à rétablir la république ou le consulat que l'Empire; mais je savais à quoi m'en tenir; je savais combien j'avais eu besoin d'insister auprès de ses adhérens, pour qu'ils le contraignissent à abandonner son système oppressif et à fournir des gages aux libertés de la nation. Ses décrets de Lyon n'avaient pas été volontaires; il y avait pris l'engagement de donner une constitution nationale à la France. «Je reviens, avait-il dit, pour protéger et défendre les intérêts que notre révolution a fait naître. Je veux vous donner une constitution inviolable, et qu'elle soit l'ouvrage du peuple et de moi.» Par ses décrets de Lyon, il avait renversé la Chambre des pairs d'un seul coup et aboli la noblesse féodale. C'était aussi de Lyon que, dans l'espoir de prévenir le ressentiment des puissances, il avait chargé son frère Joseph, alors en Suisse, de leur faire connaître, par l'intermédiaire de leur ministre près la Confédération helvétique, qu'il était dans l'intention positive de ne plus troubler le repos de l'Europe et de maintenir loyalement le traité de Paris.
Cette disposition forcée de sa part, la défiance qu'il trouva dans l'intérieur sur la franchise de ses arrière-pensées, et, je puis le dire, mon attitude répressive, arrêtèrent l'élan de cet homme prêt à embraser de nouveau l'Europe. En effet, la nuit même de son arrivée aux Tuileries, il mit en délibération s'il ne rallumerait pas tous les brandons de la guerre par l'invasion de la Belgique. Mais un sentiment de répulsion s'étant manifesté dans ceux qui l'environnaient, il lui fallut abandonner ce projet; il fléchit sous la main de la nécessité, quoiqu'il fût armé encore une fois de son pouvoir militaire. D'ailleurs, depuis les décrets de Lyon, ce pouvoir avait changé de nature.
Par décret du 24 mars, supprimant la censure et la direction de la librairie, il compléta ce qu'on était convenu d'appeler la restauration impériale. La liberté de la presse, parmi nous si agitatrice, et qui n'en est pas moins la mère de toutes les libertés, venait d'être reconquise; je n'y avais pas peu contribué, en présence même de son plus grand ennemi. Napoléon m'objecta que les royalistes, d'une part, allaient en user pour servir la cause des Bourbons, et les jacobins, de l'autre, pour rendre suspects ses sentimens et ses projets. «Sire, lui dis-je, il faut aux Français des victoires, ou les alimens de la liberté.» J'insistai aussi pour que ses décrets ne continssent plus d'autres qualifications que celle d'empereur des Français, l'amenant ainsi à supprimer les _et coetera_ remarqués avec inquiétude dans ses proclamations et ses décrets de Lyon.
Mais il se regimbait à l'idée d'être redevable aux patriotes de sa réinstallation aux Tuileries. «Certains meneurs, me dit-il avec amertume, voulaient s'approprier l'affaire et travailler pour leur propre compte. Ils prétendent aujourd'hui m'avoir frayé le chemin de Paris; je sais à quoi m'en tenir: c'est le peuple, les soldats, les sous-lieutenans qui ont tout fait; c'est à eux, à eux seuls que je dois tout.» Je vis à quoi ces paroles avaient trait, et qu'elles mordaient sur mon parti et sur moi-même.
On sent bien qu'avec de telles dispositions, il lui fallait s'assurer d'une police autre que la mienne. Il mande Réal, qu'il venait d'établir préfet de police; et après l'avoir alléché par de belles promesses et des dons effectifs, il l'abouche avec Savary, pour aviser aux moyens de suivre à la piste et de déconcerter mes projets: mais j'étais en mesure.
Dans ces entrefaites, il apprit avec peine que Louis XVIII se proposait de rester en observation sur les frontières de la Belgique. Il eut un autre chagrin. Ney, Lecourbe et d'autres généraux voulaient lui faire acheter leurs services et le rançonner; il s'en indigna. L'issue de l'échauffourée royale vint le calmer un peu. Il fut étonné du courage que déploya le duc d'Angoulême dans la Drôme, et surtout MADAME royale à Bordeaux; il admira l'intrépidité de cette héroïque princesse, que n'avait pu abattre la défection d'une armée entière. Je dois ici rendre justice à Maret. Instruit que Grouchy venait de faire prisonnier le duc d'Angoulême au mépris de la capitulation de la Palud, à laquelle manquait seulement la ratification de Napoléon, obtenue alors, mais non encore expédiée, Maret cèle l'arrestation du Prince à Napoléon, transmet ses premiers ordres, et ne l'instruit de l'annullation de la convention que lorsque l'obscurité de la nuit eut rendu impossible toute transmission télégraphique.
Le lendemain, dans le conseil, il fut question d'obtenir en échange du duc d'Angoulême les diamans de la couronne, qui étaient un objet de quarante millions. Je proposai à l'empereur de donner M. de Vitrolles par-dessus le marché, si l'on consentait à les restituer. «Non, dit Napoléon avec colère, c'est un intrigant et l'agent de Talleyrand; c'est lui qui a été dépêché à l'empereur Alexandre, et qui a ouvert les portes de Paris aux alliés. Cet homme a été arrêté travaillant à Toulouse contre moi, on aurait dû le fusiller, et Lamarque n'aurait fait que son devoir.» Je lui représentai pourtant que si l'on en était venu à des exécutions militaires de part et d'autre, la France eût été bientôt couverte de sang; que la politique lui prescrivait d'autres ménagemens, et qu'en rendant à la liberté le duc d'Angoulême, on pouvait bien stipuler pour M. de Vitrolles, qui n'était que l'agent avoué des Bourbons. Il y consentit enfin, et j'entamai à l'instant une négociation à ce sujet.
Nous avions bien d'autres sollicitudes. Caulaincourt venait d'avoir, chez Mme de Souza, une entrevue avec le baron de Vincent, ministre d'Autriche, auquel on retardait à dessein la délivrance d'un passe-port. Ce ministre ne dissimula point la résolution des puissances alliées de s'opposer à ce que Napoléon conservât le trône; mais il laissa entrevoir que son fils n'inspirerait pas la même répugnance. On a vu que c'était sur cette même base que j'avais combiné le plan d'un édifice que je me crus alors plus en état d'élever.
Napoléon fit écrire à l'empereur Alexandre et au prince de Metternich par Hortense, et encore à ce dernier par sa soeur, la reine de Naples, espérant par ce moyen amortir les coups qu'il n'était point encore prêt de parer. Il chargea également Eugène et la princesse Stéphanie de Bade de ne rien négliger pour les détacher de la coalition. En même temps il fit faire des ouvertures au cabinet de Londres, par un agent que je lui indiquai. Croyant enfin captiver les suffrages du parlement et de la nation anglaise, il abolit par un décret la traite des nègres.
Cependant toutes nos communications au-dehors étaient interceptées par les ordres des cabinets. Ce qui se passait au congrès de Vienne était pour les Tuileries un objet d'attente et d'une pénible anxiété. Nous connûmes enfin, d'une manière certaine, ce que le public savait déjà: la déclaration du congrès de Vienne du 13 mars, qui mettait Napoléon hors de la loi des nations. La France fut dès-lors effrayée des malheurs que lui présageait l'avenir; elle gémit d'être exposée à subir Une nouvelle invasion pour un seul homme. Napoléon affecta de ne pas en être ému; il nous dit en plein conseil: «Cette fois ils sentiront qu'ils n'auront point affaire à la France de 1814, et que leurs succès, s'ils parvenaient à en obtenir, ne serviraient qu'à rendre là guerre plus meurtrière et plus opiniâtre, au lieu que si la victoire me favorise, je puis redevenir aussi redoutable que jamais. N'ai-je pas pour moi la Belgique, les provinces en-deçà du Rhin? Avec une proclamation et un drapeau tricolore, je les révolutionnerai en vingt-quatre heures.»
J'étais loin de me laisser endormir par de telles fanfaronnades. A peine eus-je connaissance de la déclaration, que je n'hésitai pas un moment à faire demander au roi, par un intermédiaire sûr, qu'il daignât consentir à ce que je me dévouasse, quand il en serait temps, à son service. Je n'y mettais d'autre condition que de conserver ma tranquillité et ma fortune dans ma retraite de Pont-Carré. Tout fût accepté et sanctionné par lord Wellington, qui arrivait alors à Gand du congrès de Vienne; cette espèce de convention avait déjà été arrêtée, en ce qui me concernait, entre le prince de Metternich, le prince de Talleyrand et le généralissime des alliés.
Il n'est pas hors de propos d'expliquer ici cette disposition de bienveillance que je rencontrais dans la famille Wellesley, non-seulement en la personne du marquis, mais encore en celle de lord Wellington. Elle avait son origine dans l'empressement que je mis, lors de mon second ministère, à faire cesser la captivité d'un membre de cette famille honorable détenu en France, par suite des mesures rigoureuses qu'avait ordonné Napoléon.
Le traité du 25 mars, par lequel les grandes puissances s'engageaient, de rechef, à ne point déposer les armes tant que Napoléon serait sur le trône, ne fut que la conséquence naturelle de l'acte du 13. Les ouvertures indirectes avaient échoué complètement, «Point de paix, point de trève avec cet homme, avait répondu l'empereur Alexandre à la reine Hortense: tout, excepté lui.» Flahaut, envoyé à Vienne, n'avait pu dépasser Stuttgard; et Talleyrand refusait de se rattacher à Napoléon. Toutefois, malgré la défaveur de ses premières ouvertures, il se détermine à en faire de nouvelles auprès de l'empereur d'Autriche. En même temps qu'il lui envoie le baron de Stassart, il dépêche à M. de Talleyrand, MM. de S. L*. et de Monteron, connus par leurs relations avec cet homme d'état, le dernier étant son ami le plus intime et le plus dévoué. Mais ces tentatives de second ordre ne pouvaient guères changer le cours des choses. Je devenais de plus en plus, pour Napoléon, un sujet d'ombrage, d'autant que je ne manquais aucune occasion de m'opposer à l'essor que voulait reprendre son génie despotique et aux mesures révolutionnaires qu'il promulguait. On ne me désignait déjà plus, parmi ses familiers, qu'avec l'épithète du _ministre de Gand_. Voici quels étaient ses nouveaux griefs: M. de Blacas, sourd à tous les avis, ayant laissé faire le 20 mars, sans y croire et sans s'en douter, oublia, dans son cabinet, par un effet du trouble et de la précipitation de son départ, une masse de papiers qui auraient compromis un grand nombre de citoyens respectables. Instruit de ce fait, je chargeai, dès le 21 mars, par un esprit de prévoyance, le notaire Lainé, colonel de la garde nationale, de s'établir dans le cabinet de M. de Blacas, de classer tous les papiers, et de détruire ceux qui auraient pu servir à inquiéter les signataires. Savary et Réal m'ayant dépisté dans cette opération, l'empereur me fit redemander ces papiers que je lui représentai en liasse. N'y trouvant que des choses insignifiantes, il ne manqua pas de me soupçonner d'en avoir soustrait ceux qu'il y cherchait.
Le 25 mars il avait exilé, par un décret, à trente lieues de Paris, les royalistes, chefs vendéens, volontaires royaux et gardes-du-corps. Opposé à cette mesure générale, je fis appeler chez moi les principaux d'entr'eux; et, après leur avoir témoigné l'intérêt que je prenais à leur position, et exposé les efforts que j'avais tentés pour prévenir leur exil, je les autorisai assez généralement à rester à Paris.
L'humeur que donnait à Napoléon les menées royalistes, et ma tendance à tout mitiger, le portèrent à promulguer son fameux décret, censé né à Lyon, quoiqu'il n'ait vu le jour qu'à Paris, par lequel il ordonnait la mise en jugement et le séquestre des biens de MM. de Talleyrand, Raguse, d'Alberg, Montesquiou, Jaucourt, Beurnonville, Lynch, Vitrolles, Alexis de Noailles, Bourienne, Bellard, Laroche-Jacquelein, et Sosthène de Larochefoucauld. Sur cette liste se trouvait, en outre, le nom d'Augereau; mais il en fut rayé à la prière de sa femme, et en considération de sa proclamation du 23 mars. Je m'exprimai vertement dans le conseil sur cette nouvelle table de proscription, pour laquelle on avait éludé toute délibération privée. Je soutins que c'était un acte de vengeance et de despotisme, une première infraction des promesses faites à la nation, et qui provoquaient les murmures publics. En effet, ils avaient déjà des échos dans l'intérieur même du palais des Tuileries.
Cependant l'Angleterre et l'Autriche allaient adopter successivement une politique ouverte, ayant pour objet d'isoler de plus en plus Napoléon. Dans son _mémorandum_ du 25 avril, l'Angleterre déclara «qu'elle ne s'était pas engagée, par le traité du 29 mars, à rétablir Louis XVIII sur le trône, et que son intention n'était point de poursuivre la guerre dans la vue d'imposer à la France un gouvernement quelconque.» Une déclaration semblable de la part de l'Autriche, parut le 9 mai suivant. Dans l'intervalle, je faillis me trouver compromis d'une manière grave au sujet de l'Autriche. Un agent secret du prince de Metternich m'ayant été dépêché, cet homme, par suite de quelques indiscrétions, fut deviné, et l'empereur donna ordre à Réal de le faire arrêter. On ne manqua pas de l'effrayer pour en tirer des aveux. Il déclara qu'il m'avait remis une lettre de la part du prince, et un signe de reconnaissance qui devait servir à l'agent que je lui enverrais à Bâle, à l'effet de conférer avec M. Werner, son délégué confidentiel. L'empereur me mande à l'instant même, comme s'il avait eu à m'entretenir d'affaires d'état. Sa première idée avait été de faire saisir mes papiers, mais il l'abandonna bientôt, persuadé que je n'étais pas homme à laisser des traces qui pussent me compromettre. N'ayant pas le moindre indice qu'on eût arrêté l'envoyé de M. de Metternich, je ne montrai ni embarras ni inquiétude. L'empereur, inférant de mon silence au sujet de ces relations secrètes, que je le trahissais, réunit ses affidés, et leur dit que j'étais un traître, qu'il en avait la preuve, et qu'il allait me faire fusiller. Mille réclamations s'élevèrent; on lui observa qu'il faudrait des preuves plus claires, que le jour pour en venir à un acte qui produirait, dans le public, la plus vive sensation. Carnot voyant qu'il insistait: «Vous êtes le maître, lui dit-il, de faire fusiller Fouché; mais demain, à pareille heure, vous n'aurez plus aucun pouvoir.--Comment! s'écria l'empereur.--Oui, sire, reprend Carnot; il n'est plus temps de feindre: les hommes de la révolution ne vous laissent régner qu'avec l'assurance que vous respecterez leurs libertés. Si vous faites périr militairement Fouché, qu'ils regardent comme une de leur plus forte garantie, demain, soyez-en sûr, vous n'aurez plus aucune puissance d'opinion. Si Fouché est réellement coupable, il faut en acquérir une preuve convaincante, le dénoncer ensuite à la nation et lui faire son procès en règle.» Cet avis réunit toutes les opinions; il fut résolu toutes les preuves nécessaires pour me confondre. L'empereur confia cette mission à son secrétaire Fleury[39]. Muni de tous les signes de reconnaissance, il partit aussitôt pour Bâle, et se mit de suite en communication avec M. Werner, comme s'il eut été envoyé par moi-même. On sent bien que la première question qu'il lui fit, eut pour objet de s'informer des moyens que les alliés comptaient employer pour se défaire de Napoléon. M. Werner dit qu'il n'y avait encore rien d'arrêté à ce sujet, que les alliés n'auraient voulu employer la force qu'à la dernière extrémité, qu'ils auraient désiré que j'eusse pu trouver le moyen de délivrer la France de Bonaparte sans répandre de nouveaux flots de sang. Fleury, continuant l'esprit de son rôle: «il ne reste alors, dit-il, que deux moyens, le détrôner ou l'assassiner.--L'assassiner! s'écria M. Werner avec indignation, jamais un tel moyen ne s'offrit à la pensée de M. de Metternich ni des alliés.» Fleury, malgré tous ses artifices et ses questions captieuses, ne put tirer contre moi d'autre témoignage, si ce n'est que M. de Metternich était convaincu que je détestais l'empereur, et que cette conviction lui avait fait naître l'idée d'entrer en relation avec moi. J'avais si peu caché ma pensée à M. de Metternich à cet égard, que l'année précédente (1814), à pareille époque, l'ayant revu à Paris, je lui reprochai vivement de n'avoir point fait enfermer Bonaparte dans un château fort, lui prédisant qu'il reviendrait de l'île d'Elbe ravager de nouveau l'Europe. Fleury et M. Werner se séparèrent, l'un pour se rendre à Vienne et l'autre à Paris, afin de se munir de nouvelles instructions, avec promesse de se retrouver à Bâle sous huit jours.
[Note 39: Le baron Fleury de Chaboulon.]
Mais Fleury venait à peine de se mettre en route pour Bâle, qu'un second émissaire direct m'ayant donné l'éveil et conduit à découvrir tout ce qui se passait, je mis dans mon porte-feuille la lettre du prince de Metternich; et après mon travail avec l'empereur, feignant de me recorder: «Ah! sire, dis-je du ton d'un homme qui revient d'un long oubli, à quel point les affaires m'accablent! Je suis assiégé dans mon cabinet; voilà cependant plusieurs jours que j'oublie de mettre sous vos yeux cette lettre de M. de Metternich. C'est à Votre Majesté de décider si je dois lui envoyer l'agent qu'il me demande. Quel peut être son but? Je ne doute pas que les alliés, pour éviter les calamités d'une guerre générale, ne cherchent à vous amener à une abdication en faveur de votre fils; je suis convaincu que tel est en particulier le désir de M. de Metternich; j'ose vous le répéter, sire, tel est aussi le mien; je ne vous l'ai point caché, et je suis encore d'avis qu'il vous est impossible de résister aux armes de l'Europe entière.» Je vis à l'instant, par les mouvemens de sa physionomie, qu'il était intérieurement partagé entre l'humeur que lui causait ma franchise et le contentement qu'il ressentait de l'explication de ma conduite.
Quand Fleury fut de retour, l'empereur me l'envoya pour me tout avouer, comme s'il eût voulu lui-même subjuguer ma confiance. Je me jouai légèrement de ce jeune homme, plein d'élan et de feu, qui mit une finesse grave et étudiée à m'empêcher de deviner le second rendez-vous qu'il avait à Bâle. Je le laissai partir; il y arriva très-empressé, et en fut pour les fatigues de son voyage et la chaleur de son beau zèle. Cependant Monteron et Bresson, qui venaient de Vienne, chargés pour moi de communications confidentielles de la part de M. de Metternich et de M. de Talleyrand, renouvelèrent les défiances de Napoléon à mon égard. Il les manda l'un et l'autre, les questionna longuement, et n'en put rien tirer de positif. Inquiet, il voulut les faire mettre en surveillance; mais il apprit avec beaucoup de mécontentement que Bresson venait de partir subitement pour l'Angleterre, avec une mission apparente de Davoust, pour l'achat de quarante mille fusils proposés par un armateur. Il ne manqua pas de soupçonner une connivence de Davoust avec moi, et que Bresson n'était que notre instrument.