Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome II
Part 15
Vers la fin de juin, le roi ayant ordonné à M. de Blacas de venir conférer avec moi, j'eus la visite de ce ministre que je reçus avec froideur; je le savais entouré de personnes qui étaient mes ennemis, et qui ne jouissaient d'aucun crédit dans l'opinion, telles que Savary, Bourienne, l'ancien préfet de police Dubois, et une certaine madame P****, femme décriée et affichée; je savais que tous réunis, ils s'efforçaient de circonvenir et d'égarer M. de Blacas. Le peu de liant de son esprit, son inexpérience des affaires, jointe à l'aversion que m'inspirait ses entourages, firent qu'il ne put me comprendre et que je ne m'ouvris pas entièrement. Toutefois, comme Louis XVIII allait être instruit que j'avais apporté de la réserve et de la défiance dans mes communications avec son ministre, je pris la plume, et j'écrivis le lendemain à M. de Blacas une lettre détaillée, bien sûr que le roi en aurait bientôt connaissance. Je lui disais que l'agitation de la France avait pour cause dans le peuple la crainte du retour des droits féodaux; dans les possesseurs des biens d'émigrés, l'inquiétude pour leurs domaines; dans ceux qui s'étaient prononcés fortement, soit pour la république, soit pour Bonaparte, le doute sur leur sûreté personnelle; dans l'armée, la perte et le regret de tant d'espérances, de gloire et de fortune; et enfin dans les constitutionnels, l'étonnement où les laissait la Charte, dont le roi avait voulu faire une émanation de la puissance héréditaire de son trône. Parmi ces causes, la plus dangereuse était précisément celle dont toute la sagesse du roi et de ses ministres n'aurait pu prévoir ni empêcher entièrement l'action; je veux parler du mécontentement des troupes, et j'en déduisais les motifs; je disais, entr'autres, qu'une armée, et une armée surtout formée par la conscription, prend toujours l'esprit de la nation au milieu de laquelle elle vit, et qu'elle finit toujours par être contente ou mécontente avec la nation et comme elle. J'ajoutais que dans cette cause de mécontement, se mêlait encore le génie de Bonaparte. «Une nation, observais-je encore, où depuis vingt-cinq ans les esprits et les âmes ont été dans une action assez forte pour donner des secousses à l'univers, ne peut pas, sans de longues gradations, rentrer dans un état doux et paisible; il ne faut donc pas entreprendre d'arrêter son activité; il faut donner à cette activité, devenue dévorante, d'autres alimens; il faut ouvrir et élargir de toutes parts les carrières sans bornes de toutes les industries, de toutes les branches de commerce, de tous les arts, de toutes les sciences et de leurs découvertes; enfin de tout ce qui étend la raison et la puissance de l'homme. Le dix-neuvième siècle commence à peine; il faut qu'il porte le nom de Louis XVIII, comme le dix-septième siècle porta le nom Louis XIV.» Je plaidais également la cause de la liberté de la presse et de la liberté individuelle; et je terminais ainsi: «Une multitude de Français, dévoués à tous les malheurs des Bourbons comme ils l'avaient été à leur puissance, sont revenus avec la dynastie de leurs rois; ils ne peuvent plus prétendre à rentrer dans leurs domaines sans exciter de violentes commotions et une guerre civile: eh bien! qu'un des ministres du roi, avec la logique d'un esprit sain et l'éloquence d'une âme qui sent tout ce qu'on doit à de grands malheurs et à de grandes vertus, demande aux deux Chambres une somme annuelle destinée à servir d'indemnité à des infortunes et à des indigences si dignes d'être assistées par une nation héroïque et sensible; j'en réponds, la proposition, dans les Chambres, serait transformée en loi par acclamation.»
Mais de tels avis ne pouvaient être que stériles, tant qu'ils partiraient d'un homme hors de la sphère du pouvoir. J'avoue que, poussé et appuyé par un parti loyaliste nombreux, et dont les ramifications s'étendaient jusqu'à la cour; j'avoue qu'on m'avait laissé entrevoir la possibilité d'arriver au ministère pour dominer les circonstances; mais j'avais contre moi M. de Blacas livré à l'influence astucieuse de Savary, qui, vendu à Bonaparte, tremblait qu'une porte me fût ouverte aux conseils du roi. J'avais de plus à combattre trop de souvenirs, d'intérêts, et surtout de prétentions rivales. Je ne me dissimulai pas que l'argument qu'on reproduisait sans cesse contre moi était malheureusement sans réplique. Je jugeai ma position, et je partis avec ma famille pour mon château de Ferrières, d'où je me proposais d'observer les événemens. Il me fallut résister aux voeux de mes amis, pour me tenir ainsi à quelque distance de la capitale.
J'étais persuadé d'avance que les hommes faibles ou incapables qui tenaient le timon de l'État, continueraient à suivre de fausses maximes de politique, et à donner aux affaires une fâcheuse direction.
Ainsi, que de sérieuses réflexions venaient m'assiéger sur la position équivoque et bizarre du nouveau gouvernement! Comme homme d'état, il ne pouvait m'échapper qu'il s'était opéré une restauration sans révolution, puisque tous les rouages du gouvernement impérial subsistaient encore, et qu'il n'y avait de changé, si je puis m'exprimer ainsi, que l'_individualité_ du pouvoir. Et en effet, que retrouvait-on dans un laps de vingt années qui fût resté immuable? Clergé, noblesse, institutions, corporations diverses, grandes propriétés héréditaires, rien n'avait échappé au bouleversement. En remontant sur le trône, les Bourbons trouvèrent de l'appui dans les coeurs, mais non dans les intérêts. Telle fut l'origine et la cause première de la commotion dont les indices précurseurs commençaient dès-lors à se révéler à mes yeux. La France était partagée en partisans et en adversaires de la restauration; Louis XVIII régnait sur une nation divisée et souffrante; tous les fauteurs de la domination impériale, tous les hommes qui avaient marqué dans nos crises révolutionnaires, appréhendèrent d'entrer en partage de dignités avec l'ancienne noblesse; ils avaient cherché des garanties, ils en avaient obtenu, ou du moins ils avaient cru en trouver dans cette déclaration réclamée du roi, et promulguée par ce prince avant son entrée dans la capitale.
Mais, d'un autre côté, les revers de Napoléon s'étaient succédés avec tant de rapidité, que les possesseurs des hauts emplois et des grandes fortunes n'avaient pas eu le temps de réformer leur luxe. Quand les Bourbons furent rappelés, il fallut compter avec soi-même, et arrêter subitement le cours de ces dépenses effrénées. Quelle source de mécontentement et d'irritation dans les notabilités sociales! Une autre cause bien plus alarmante d'instabilité pour le nouveau gouvernement, résidait dans l'armée encore intacte; on ne l'avait point licenciée, faute énorme! car tous les vieux soldats, tous les prisonniers rendus à la France étaient animés d'un esprit opposé à la restauration, et dévoués aux intérêts de l'ex-empereur.
Le roi, au lien d'accepter la Charte, l'avait octroyée; autre sujet de mécontentement de la part de cette grande masse de Français dont l'ère politique datait de la révolution. La Charte confirmait, il est vrai, les titres, les honneurs, et en quelque sorte les places; elle légalisait les acquisitions des propriétés nationales; ce n'était point encore assez pour tant d'hommes inquiets et prévenus. D'ailleurs, la Charte trouvait une foule de contradicteurs. Selon les uns, elle n'était point assez libérale; selon les partisans de l'ancien régime, la vieille constitution du royaume eût été préférable. Qu'on ajoute à cet état de choses la mollesse et l'incertitude de ministres qui, n'étant ni royalistes, ni patriotes, s'imaginaient pouvoir rendre la France ministérielle. Qu'on y joigne enfin les appréhensions qu'entretenait le congrès de Vienne, qui, en voulant reconstruire l'Europe, menaçait les États devenus le domaine de la révolution de les soumettre à un ordre politique anti-révolutionnaire. C'est ainsi que s'alarmèrent les intérêts émanés de vingt-cinq années de troubles. Les royalistes s'affaiblissaient et se divisaient à mesure que leurs adversaires, frémissant au nom seul des Bourbons, mettaient plus d'opiniâtreté à méconnaître leurs droits. La possibilité du retour de Napoléon, rangée d'abord parmi les chimères, devint l'idée favorite de l'armée; on forma des complots, on se joua de la police royale. Il est facile de concevoir qu'ayant occupé tant de postes élevés dans l'État, conservant encore dans les affaires de si nombreuses relations, et dans la capitale une clientelle si dévouée, mes observations s'étendaient sur toutes les trames qu'on y préparait.
J'étais dans ces dispositions, lorsqu'un homme qui avait eu beaucoup d'influence, et qui commençait à la perdre, m'écrivit pour m'engager à faire partie d'un comité secret où il s'agissait d'un projet de bouleversement. Je fis sur le billet même d'invitation cette seule réponse, qui ne resta point inconnue: «Je ne travaille point en _serres chaudes_; je ne veux rien faire qui ne puisse paraître au _grand air_.»
Cependant il se formait des affiliations; des hommes influens contractaient entre eux des engagement politiques. Il me parut bientôt évident que l'État marchait vers une crise, et que les adhérens de Napoléon s'étaient coalisés pour la faire éclore. Mais aucun succès n'était possible sans ma coopération; je n'étais rien moins que décidé à l'accorder à un parti contre lequel je couvais de longs ressentimens. On revint plusieurs fois à la charge, divers plans me furent proposés; tous tendaient à détrôner le roi et à proclamer ensuite, soit un prince d'une autre dynastie, soit une république provisoire. Un parti militaire vint me proposer de déférer la dictature à Eugène Beauharnais. J'écrivis à Eugène, croyant la partie déjà liée: je n'en reçus qu'une réponse vague. Dans l'intervalle, tous les intérêts de la révolution vinrent se grouper autour de moi et de Carnot, dont la lettre au roi produisit une sensation qui accusait de plus en plus l'impéritie du ministère. L'affaire d'Excelmans vint ajouter à la conviction qu'un parti considérable, dont le foyer était à Paris, voulait rétablir Napoléon et le gouvernement impérial.
Quand, aux approches de l'hiver, je rentrai dans la capitale, le gouvernement royal me parut miné par deux partis ennemis de la légitimité, et désormais sans ressource. Le roi, dans sa haute sagesse, avait chargé M. le duc d'Havre de remplacer M. de Blacas dans ses communications confidentielles avec moi. La noblesse du caractère de ce seigneur, autant que sa franchise, lui concilièrent toute ma confiance; je lui ouvris mon coeur, et je me trouvai entraîné à une expansion que je n'avais jamais connue; jamais je n'avais eu dans aucun instant de ma vie autant d'abandon; jamais je ne trouvai dans mon âme une éloquence aussi vraie, une sensibilité aussi profonde que celles qui accompagnèrent le récit des circonstances par lesquelles j'avais été fatalement entraîné à voter la mort de Louis XVI. Je puis le dire, cet épanchement arraché à mon coeur, tenait à la fois du remords et de l'inspiration. Je ne me rappelle pas moi-même, sans être ému, les larmes que je vis répandre à mon vertueux interlocuteur, à ce noble duc, type de la vraie chevalerie française et loyale.
Nos entretiens politiques étaient tous recueillis pour être ensuite communiqués au roi. Mais les plaies de l'État étaient sans remède, un grand coup était inévitable. Placé, d'un côté, entre les Bourbons, qui ne m'accordaient qu'une demi-confiance, dont le système me fermait toutes les routes du pouvoir et des honneurs, envers qui je me trouvais dans une fausse position, et d'ailleurs sans aucune espèce d'engagement; de l'autre, entre le parti auquel j'étais redevable de ma fortune, et où me poussait une communauté d'opinions et d'intérêts, au moment où une incertitude prolongée de ma part pouvait m'isoler de l'un et de l'autre, je me jetai tout entier dans ce dernier. Intérieurement ce n'était point aux Bourbons que je me décidai à faire la guerre, mais au dogme de la légitimité. J'étais pourtant contrarié dans mes combinaisons par l'existence d'un parti bonapartiste, qui, usant de toute son influence sur l'armée, nous tenait tous sous sa dépendance. Ce fut mon ancien collègue Thibaudeau qui, le premier, me révéla les progrès de la faction de l'île d'Elbe, dont il était le principal agent. Je vis qu'il n'y avait pas de temps à perdre; je jugeai d'ailleurs que Napoléon servirait au moins de point de ralliement à l'armée, sauf à le culbuter ensuite, ce qui me parut d'autant plus facile que l'empereur n'était plus à mes yeux qu'un personnage usé, dont le premier rôle ne pouvait pas être joué une seconde fois. Je consentis alors que Thibaudeau fît des ouvertures aux affidés de Napoléon, et je fis admettre aux conférences Regnault, Cambacérès, Davoust, S*, B*, L*, C*, B* de la M, M. de D*; mais j'exigeai des concessions et des garanties, refusant de me joindre à ce parti si leur chef, abjurant le despotisme, n'adoptait pas un système de gouvernement libéral. Notre coalition fut cimentée par la promesse d'un partage égal de pouvoir, soit dans le ministère, soit dans le gouvernement provisoire un moment de l'explosion. D'après le plan arrêté avec Thibaudeau, je me hâtai d'envoyer mon émissaire J***** à Murat, pour le presser de se déclarer l'arbitre de l'Italie; en même temps le grand comité dépêcha le docteur R****** à l'île d'Elbe. Lyon et Grenoble devinrent dans le Midi les deux pivots de l'entreprise; dans le Nord, un mouvement militaire, dirigé par d'Erlon et Lefèvre-Desnouettes, devait déterminer la fuite ou l'enlèvement de la famille royale, ce qui eût amené la formation d'un gouvernement provisoire dont je devais faire partie avec Carnot, Caulaincourt, Lafayette et N..... Ressaisir le pouvoir suprême au milieu de la confusion générale, tel était le but de nos combinaisons. Pressé de se réconcilier avec Napoléon, et dans l'espoir de rester maître de l'Italie, Murat, quoique allié de l'Autriche, prit le premier les armes sous des prétextes insidieux; cette levée de boucliers, en apparence dirigée contre Louis XVIII, jeta le trouble dans le conseil du roi. Trente mille hommes furent aussitôt dirigés vers Grenoble et les Alpes, ou plutôt ainsi jetés au devant de Napoléon. L'habileté de cette tactique ne fut point pénétrée. Sur ces entrefaites se fit, à Cannes, le débarquement de l'empereur; et ce qui prouve que nous ne sommes point une nation conspiratrice, c'est que, depuis plus de quinze jours, le renversement des Bourbons était publiquement avoué par tous les partis et un sujet de conversation universel; la cour seule s'obstinait à ne pas voir ce qui n'avait plus de nuage que pour elle.
Avant d'aborder les événemens du 20 mars, jetons un regard en arrière. On a dû voir que je n'avais eu d'abord aucune intention d'embrasser le parti de la révolte; j'avais eu seulement le dessein d'amener le cabinet des Tuileries à se saisir des rênes de la révolution et à les maîtriser en les dirigeant d'une main forte au milieu de tous les obstacles. Je crois pouvoir l'avouer sans trop d'orgueil, j'étais seul capable de me mettre à la tête d'un pareil système et de le maintenir; à la cour, à Paris et dans les provinces, tout le monde me désignait pour cette tentative hardie. J'eus à lutter contre des rivalités à qui mes antécédens paraissaient fournir des armes invincibles; mais jusqu'au dernier moment, je ne cessai de chercher quelque _mezzo-termine_, quelque voie de conciliation, qui pût dispenser de recourir à l'expédient désespéré du retour de l'empereur. On a vu comme en cela je n'avais fait que céder à la nécessité. Ce ne fut qu'au moment du débarquement de Napoléon que j'eus une parfaite connaissance de la fatale combinaison qui le ramenait sur notre rivage. Son but embrassait trois parties distinctes: le retour de Napoléon à Paris, l'enlèvement du roi et de la famille royale, l'évasion de Marie-Louise et de son fils retenus à Vienne. La première partie de ce plan était celle dont l'exécution offrait le plus de facilité, vu la disposition à la défection de presque toutes les troupes. Il n'en était pas de même de l'enlèvement du roi et de la famille royale; il aurait fallu qu'une armée vînt fondre sur la capitale, ce qui excluait la possibilité du secret; aussi la tentative de Lefèvre-Desnouettes échoua-t-elle. Quant à l'évasion de Marie-Louise et de son fils, elle fut aussi tentée, et peu s'en fallut avec succès. Reculant avec une sorte de saisissement contre l'idée de sacrifier à un coup de main militaire la famille d'un monarque qui avait témoigné assez de déférence à mon égard pour prendre mes avis, je fis demander une audience au roi aussitôt que j'appris que Napoléon marchait sur Lyon. Cette entrevue ne me fut point accordée, mais deux gentilshommes vinrent de la part du roi recevoir mes communications. Je les avertis du péril que courait Louis XVIII, et je me fis fort d'arrêter les progrès du fugitif de l'île d'Elbe, si la cour voulait consentir aux conditions que j'exigeais. Mes propositions ressortaient de la nature même des événemens qui se développaient. Un parti patriote, non moins ennemi que moi du despotisme impérial, venait de s'organiser subitement; il avait pour chefs MM. de Broglie, Lafayette, d'Argenson, Flaugergues, Benjamin-Constant, etc.; ils avaient arrêté de demander au roi: le renvoi de ses ministres, la nomination à la Chambre des pairs de quarante nouveaux membres, l'élite des hommes de la révolution, et celle de M. de Lafayette au commandement de la garde nationale. On proposait, en outre, l'envoi dans les provinces de commissaires patriotes, pour arrêter la défection des troupes, et stimuler dans leur âme une énergie nationale. Je n'étais pas étranger au mouvement de ce parti, par lequel j'arrivais de suite au ministère. Je sentais pourtant qu'il fallait réunir tous les élémens de la révolution pour les opposer en corps à l'envahissement du pouvoir du sabre; qu'il fallait opposer un nom à un nom, et le prestige des souvenirs que réveilleraient dans les coeurs des hommes libres, l'héritier du premier moteur de la révolution, à celui d'une gloire qui, en se ravivant tout-à-coup, éblouissait les camps. Lorsque les ministres du roi me firent demander quels étaient les moyens que je me proposais d'employer pour empêcher Napoléon d'arriver jusqu'à Paris, je refusai de les communiquer, ne voulant les révéler qu'au roi lui-même; mais je protestai que j'étais sûr du succès. Les deux conditions principales que je réclamais étaient la nomination du premier prince du sang à la lieutenance générale du royaume, et la remise dans mes mains, et dans celles de mon parti, de la puissance et du mouvement des affaires. On refusa l'essai de mes moyens politiques, et nous nous vîmes forcés, en quelque sorte, de seconder l'essor du parti que j'aurais voulu paralyser, me croyant d'ailleurs en mesure de substituer au gouvernement que menaçait de faire revivre Napoléon, un gouvernement plus populaire.
Les alarmes dans le palais des Tuileries croissant d'heure en heure, à mesure que la marche de Napoléon devenait plus rapide et plus certaine, la cour tourna de nouveau ses regards de mon côté. Quelques royalistes s'entremirent pour me ménager du moins une entrevue avec _Monsieur_, frère du roi, chez M. le comte d'Escars. Je demandai seulement qu'il me fût permis de me rendre au château la nuit à la dérobée, la publicité d'une telle démarche pouvant compromettre mon influence dans mon parti. Tout fut réglé en conséquence. MONSIEUR ne se fit pas long-temps attendre. Il n'était accompagné que de M. le comte d'Escars. L'affabilité du prince, son abord gracieux, son accueil empressé, où se peignait sa sollicitude sur les destinées de la France et de sa famille, enfin ses paroles nobles et touchantes m'émurent le coeur et redoublèrent mon regret de ce qu'on s'était décidé trop tard à une entrevue d'une si haute importance; je déclarai avec douleur à ce prince franc et loyal qu'il n'était plus temps, et qu'il m'était désormais impossible de servir la cause du roi. Ce fut à la suite d'un entretien qui ne s'effacera point de mon souvenir que subjugués par le charme d'une confiance auguste, et puisant dans le douloureux dépit de mon impuissance une subite inspiration, je m'écriai en effet, au moment de prendre congé du prince: «Sauvez le roi, je me charge de sauver la monarchie.»
Qui aurait pu croire qu'après des communications d'un intérêt si élevé, il se tramerait presqu'immédiatement contre moi, contre ma liberté, une sorte de complot, car ce n'était pas autre chose, complot tout-à-fait étranger d'ailleurs aux véritables intentions d'un souverain magnanime et de son noble frère: j'en signalerai les auteurs. Quoi qu'il en soit, j'étais sans nulle défiance dans mon hôtel, lorsque des agens de la police de Paris, à la tête de laquelle venait d'être placé un Bourienne, parurent tout-à-coup accompagnés de gendarmes pour m'arrêter. Prévenu à temps; je pris à la hâte des mesures à l'effet de m'échapper. Déjà les agens de police se livraient à une recherche active dans mes appartemens, lorsque les gendarmes chargés de mettre à exécution l'ordre du nouveau préfet, se présentèrent devant moi. Ces hommes, qui m'avaient si long-temps obéi, n'osant porter la main sur ma personne, se bornèrent à me remettre le mandat qui les faisait agir. Je prends ce papier, je l'ouvre, et à peine ai-je feint de le parcourir, que je dis avec assurance: «Cet ordre n'est point régulier; restez-là, je vais protester contre.» Je passe dans mon cabinet, dont la porte était ouverte; je me place devant mon secrétaire et j'écris; je me lève un papier à la main, et faisant une soudaine conversion, je descends précipitamment à mon jardin par une porte secrète. Là, je trouve une échelle appliquée contre un mur contigu à à l'hôtel de la reine Hortense. Je grimpe lestement; un de mes gens élève l'échelle, dont je m'empare et que je laisse tomber sur ses pieds de l'autre côté du mur; je l'escalade aussitôt, et je descends avec encore plus de promptitude; j'arrive en fugitif près d'Hortense, qui me tend les bras, et, comme dans le merveilleux d'un conte arabe, je me vois tout-à-coup au milieu de l'élite des bonapartistes, dans le quartier-général d'un parti où je trouve l'hilarité, et où ma présence apporte l'ivresse.
Cette circonstance impromptu, acheva de dissiper la défiance que ce parti nourrissait contre moi, et ceux-mêmes qui m'avaient regardé jusqu'alors comme un partisan presque acquis aux Bourbons, ne virent plus en moi qu'un ennemi proscrit par les Bourbons.
Qu'on sache donc à présent que les considérations politiques n'entraient pour rien dans la tentative de mon arrestation. S. A. R. MONSIEUR alla même jusqu'à faire dire à des membres influens de la seconde Chambre, que c'était contre son aveu qu'on avait tenté de m'arrêter, et qu'elle répondait de la sûreté de ma personne.
Cette tentative n'était que le résultat d'une connivence intéressée entre Savary, Bourienne, et B....; quel que fût l'événement du 20 mars, ce _triumvirat_, ou plutôt les trois membres de ce tripot, voulaient s'assurer l'exploitation des jeux, et ils étaient convaincus qu'il fallait me sacrifier pour que leur cupide ambition pût acquérir une sorte de garantie et d'affermissement.
Une fois dans leurs mains, qu'auraient-ils fait de moi? On a dit qu'ils devaient me transférer à Lille; non, ce n'était point à Lille, je l'ai su depuis, c'était au château de Saumur; et là, je le demande encore, quoi sort me réservaient-ils? Si j'en crois des révélations que fit éclore mon retour au pouvoir, l'un de mes ennemis, car tous les trois n'étaient point capables d'un crime, voulait m'y faire poignarder, et l'on aurait ensuite imputé ma mort aux royalistes, qui en auraient subi tout l'odieux.