Part 35
J'ai assisté à l'un des concerts de la cour. Meyerbeer tenait le piano; il n'y avait pas d'orchestre, et les chanteurs n'étaient autres que ceux du théâtre dont j'ai déjà parlé. Vers la fin de la soirée, Meyerbeer, qui, tout grand pianiste qu'il soit, peut-être même à cause de cela, se trouvait fatigué de sa tâche d'accompagnateur, céda sa place; à qui? je vous le donne à deviner... au premier chambellan du roi, à M. le comte de Roedern, qui accompagna en pianiste et en musicien consommé, le _Roi des aulnes_, de Schubert, à madame Devrient! Que dites-vous de cela? Voilà bien la preuve d'une étonnante diffusion des connaissances musicales. M. de Roedern possède en outre un talent d'une autre nature, dont il a donné des preuves brillantes en organisant le fameux bal masqué qui agita tout Berlin, l'hiver dernier, sous le nom de _Fête de la cour de Ferrare_, et pour lequel Meyerbeer a écrit une foule de morceaux.
Ces concerts d'étiquette paraissent toujours froids; mais on les trouve agréables quand ils sont finis, parce qu'ils réunissent ordinairement quelques auditeurs avec lesquels on est fier et heureux d'avoir un instant de conversation. C'est ainsi que j'ai retrouvé chez le roi de Prusse, M. Alexandre de Humboldt, cette éblouissante illustration de la science lettrée, ce grand anatomiste du globe terrestre.
Plusieurs fois dans la soirée, le roi, la reine et madame la princesse de Prusse sont venus m'entretenir du concert que je venais de donner au Grand-Théâtre, me demander mon avis sur les principaux artistes prussiens, me questionner sur mes procédés d'instrumentation, etc., etc. Le roi prétendait que j'avais mis le diable au corps de tous les musiciens de sa chapelle. Après le souper, S. M. se disposait à rentrer dans ses appartements, mais venant à moi tout d'un coup et comme se ravisant:
--À propos, monsieur Berlioz, que nous donnerez-vous dans votre prochain concert?
--Sire, je reproduirai la moitié du programme précédent, en y ajoutant cinq morceaux de ma symphonie _Roméo et Juliette_.
--De _Roméo et Juliette_! et je fais un voyage! Il faut pourtant que nous entendions cela! Je reviendrai.
En effet, le soir de mon second concert, cinq minutes avant l'heure annoncée, le roi descendait de voiture et entrait dans sa loge.
Maintenant faut-il vous parler de ces deux soirées? Elles m'ont donné bien de la peine, je vous assure. Et pourtant les artistes sont habiles, leurs dispositions étaient des plus bienveillantes, et Meyerbeer, pour me venir en aide, semblait se multiplier. C'est que le service journalier d'un grand théâtre comme celui de l'Opéra de Berlin a des exigences toujours fort gênantes et incompatibles avec les préparatifs d'un concert; et, pour tourner et vaincre les difficultés qui surgissaient à chaque instant, Meyerbeer a dû employer plus de force et d'adresse, à coup sûr, que lorsqu'il s'est agi pour lui de monter pour la première fois les _Huguenots_. Et puis j'avais voulu faire entendre à Berlin les grands morceaux du _Requiem_, ceux de la _Prose_ (_Dies iræ_, _Lacrymosa_, etc.), que je n'avais pas encore pu aborder dans les autres villes d'Allemagne; et vous savez quel attirail vocal et instrumental ils nécessitent. Heureusement j'avais prévenu Meyerbeer de mon intention, et déjà avant mon arrivée il s'était mis en quête des moyens d'exécution dont j'avais besoin. Quant aux quatre petits orchestres d'instruments de cuivre, il fut aisé de les trouver, on en aurait eu trente s'il l'eût fallu; mais les timbales et les timbaliers donnèrent beaucoup de peine. Enfin, cet excellent Wiprecht aidant, on vint à bout de les réunir.
On nous plaça pour les premières répétitions dans une splendide salle de concert appartenant au second théâtre, dont la sonorité est telle malheureusement, qu'en y entrant je vis tout de suite ce que nous allions avoir à souffrir. Les sons, se prolongeant outre mesure, produisaient une insupportable confusion et rendaient les études de l'orchestre excessivement difficiles. Il y eut même un morceau (_le scherzo_ de _Roméo et Juliette_) auquel nous fûmes obligés de renoncer, n'ayant pu parvenir, après une heure de travail, à en dire plus de la moitié. L'orchestre pourtant, je le répète, était on ne peut mieux composé. Mais le temps manquait, et nous dûmes remettre le _scherzo_ au second concert. Je finis par m'accoutumer un peu au vacarme que nous faisions, et à démêler dans ce chaos de sons ce qui était bien ou mal rendu par les exécutants; nous poursuivîmes donc nos études sans tenir compte de l'effet fort différent, heureusement, de celui que nous obtînmes ensuite dans la salle de l'Opéra. L'ouverture de _Benvenuto_, _Harold_, l'_Invitation à la valse_ de Weber, et les morceaux du _Requiem_ furent ainsi appris par l'orchestre seul, les choeurs travaillant à part dans un autre local. À la répétition particulière que j'avais demandée pour les quatre orchestres d'instruments de cuivre du _Dies iræ_ et du _Lacrymosa_, j'observai pour la troisième fois un fait qui m'est resté inexplicable, et que voici:
Dans le milieu du _Tuba mirum_ se trouve une sonnerie des quatre groupes de trombones sur les quatre notes de l'accord de _sol majeur_ successivement. La mesure est très-large; le premier groupe doit donner le _sol_ sur le premier temps; le second, le _si_ sur le second; le troisième, le _ré_ sur le troisième et le quatrième, le _sol octave_ sur le quatrième. Rien n'est plus facile à concevoir qu'une pareille succession, rien n'est plus facile à entonner aussi que chacune de ces notes. Eh bien! quand ce _Requiem_ fut exécuté pour la première fois dans l'église des Invalides à Paris, il fut impossible d'obtenir l'exécution de ce passage. Lorsque j'en fis ensuite entendre des fragments à l'Opéra, après avoir inutilement répété pendant un quart d'heure cette mesure unique, je fus obligé de l'abandonner; il y avait toujours un ou deux groupes qui n'attaquaient pas; c'était invariablement celui du _si_, ou celui du _ré_, ou tous les deux. En jetant les yeux, à Berlin, sur cet endroit de la partition, je pensai tout de suite aux trombones rétifs de Paris:
«--Ah, voyons, me dis-je, si les artistes prussiens parviendront à enfoncer cette porte ouverte!»
Hélas non! vains efforts! rage ni patience, rien n'y fait! impossible d'obtenir l'entrée du second ni du troisième groupe; le quatrième même, n'entendant pas sa réplique qui devait être donnée par les autres, ne part pas non plus. Je les prends isolément, je demande au nº 2 de donner le _si_.
Il le fait très-bien:
M'adressant au nº 3, je lui demande son _ré_.
Il me l'accorde sans difficulté;
Voyons maintenant les quatre notes les unes après les autres, dans l'ordre où elles sont écrites!... Impossible! tout à fait impossible! et il faut y renoncer!... Comprenez-vous cela? et n'y a-t-il pas de quoi aller donner de la tête contre un mur?...
Et quand j'ai demandé aux trombonistes de Paris et de Berlin pourquoi ils ne jouaient pas dans la fatale mesure, ils n'ont su que me répondre, ils n'en savaient rien eux-mêmes; ces deux notes les fascinaient[98].
Il faut que j'écrive à H. Romberg qui a monté cet ouvrage à Saint-Pétersbourg pour savoir si les trombones russes ont pu rompre le charme.
Pour tout le reste du programme, l'orchestre a supérieurement compris et rendu mes intentions. Bientôt nous avons pu en venir à une répétition générale dans la salle de l'Opéra, sur le théâtre disposé en gradins comme pour le concert. Symphonie, ouverture, cantate, tout a marché à souhait; mais quand est venu le tour des morceaux du _Requiem_, panique générale, les choeurs que je n'avais pas pu faire répéter moi-même, avaient été exercés dans des mouvements différents des miens, et quand ils se sont vus tout d'un coup mêlés à l'orchestre avec les mouvements véritables, ils n'ont plus su ce qu'ils faisaient; on attaquait à faux, ou sans assurance: et dans le _Lacrymosa_ les ténors ne chantaient plus du tout. Je ne savais à quel saint me vouer. Meyerbeer, très-souffrant ce jour-là, n'avait pu quitter son lit; le directeur des choeurs, Elssler, était malade aussi; l'orchestre se démoralisait en voyant la débâcle vocale...
Un instant je me suis assis, brisé anéanti, et me demandant si je devais tout planter là et quitter Berlin le soir même. Et j'ai pensé à vous dans ce mauvais moment, en me disant:
«--Persister, c'est folie! Oh! si Desmarest était ici, lui qui n'est jamais content de nos répétitions du Conservatoire, et s'il me voyait décidé à laisser annoncer le concert pour demain, je sais bien ce qu'il ferait; il m'enfermerait dans ma chambre, mettrait la clef dans sa poche, et irait bravement annoncer à l'intendant du théâtre que le concert ne peut avoir lieu.»
Vous n'y auriez pas manqué, n'est-ce pas? Eh bien! vous auriez eu tort. En voilà la preuve. Après le premier tremblement passé, la première sueur froide essuyée, j'ai pris mon parti, et j'ai dit:
«--Il faut que cela marche.»
Ries et Ganz, les deux maîtres de concert, étaient auprès de moi, ne sachant trop que dire pour me remonter: je les interpelle vivement:
«--Êtes-vous sûrs de l'orchestre?
--Oui! il n'y a rien à craindre pour lui, nous sommes très-fatigués; mais nous avons compris votre musique, et demain vous serez content.
--Or donc, il n'y a qu'un parti à prendre: il faut convoquer les choeurs pour demain matin, me donner un bon accompagnateur, puisque Elssler est malade, et vous, Ganz, ou bien vous, Ries, viendrez avec votre violon, et nous ferons répéter le chant pendant trois heures, s'il le faut.
--C'est cela; nous y serons, les ordres vont être donnés.»
En effet, le lendemain matin nous voilà à l'oeuvre, Ries, l'accompagnateur et moi; nous prenons successivement les enfants, les femmes, les premiers soprani, les seconds soprani, les premiers ténors, les seconds ténors, les premières et les secondes basses, nous les faisons chanter par groupe de dix, puis par vingt; après quoi nous réunissons deux parties, trois, quatre, et enfin toutes les voix. Et comme le Phaéton de la fable je m'écrie enfin:
Qu'est-ce ceci? Mon char marche à souhait?
Je fais aux choristes une petite allocution que Ries leur transmet, phrase par phrase, en allemand; et voilà tous nos gens ranimés, pleins de courage, et ravis de n'avoir point perdu cette grande bataille où leur amour-propre et le mien étaient en jeu. Loin de là, nous l'avons gagnée, et d'une éclatante manière encore. Inutile de dire que, le soir, l'ouverture, la symphonie et la cantate du _Cinq mai_ ont été royalement exécutées. Avec un pareil orchestre et un chanteur comme Boeticher, il n'en pouvait pas être autrement. Mais quand est venu le _Requiem_, tout le monde étant bien attentif, bien dévoué et désireux de me seconder, les orchestres et le choeur étant placés dans un ordre parfait, chacun étant à son poste, rien ne manquant, nous avons commencé le _Dies iræ_. Point de faute, point d'indécision; le choeur a soutenu sans sourciller l'assaut instrumental; la quadruple fanfare a éclaté aux quatre coins du théâtre qui tremblait sous les roulements des dix timbaliers, sous le _trémolo_ de cinquante archets déchaînés: les cent vingt voix, au milieu de ce cataclysme de sinistres harmonies, de bruits de l'autre monde, ont lancé leur terrible prédiction:
Judex ergo cùm sedebit Quidquid latet apparebit!
Le public a un instant couvert de ses applaudissements et de ses cris l'entrée du _Liber scriptus_, et nous sommes arrivés aux derniers accords _sotto voce_ du _Mors stupebit_, frémissants mais vainqueurs. Et quelle joie parmi les exécutants, quels regards échangés d'un bout à l'autre du théâtre! Quant à moi, j'avais le battant d'une cloche dans la poitrine, une roue de moulin dans la tête, mes genoux s'entre-choquaient, j'enfonçais mes ongles dans le bois de mon pupitre, et si, à la dernière mesure, je ne m'étais efforcé de rire et de parler très-haut et très-vite avec Ries, qui me soutenait, je suis bien sûr que, pour la première fois de ma vie j'aurais, comme disent les soldats, _tourné de l'oeil_ d'une façon fort ridicule. Une fois le premier feu essuyé, le reste n'a été qu'un jeu, et le _Lacrymosa_ a terminé, à l'entière satisfaction de l'auteur, cette soirée apocalyptique.
À la fin du concert, beaucoup de gens me parlaient, me félicitaient, me serraient la main: mais je restais là sans comprendre... sans rien sentir... le cerveau et le système nerveux avaient fait un trop rude effort; je me _crétinisais_ pour me reposer. Il n'y eut que Wiprecht, qui, par son étreinte de cuirassier, eut le talent de me faire revenir à moi. Il me fit vraiment craquer les côtes, le digne homme, en entremêlant ses exclamations de jurements tudesques, auprès desquels ceux de Guhr ne sont que des _Ave Maria_.
Qui eût alors jeté la sonde dans ma joie pantelante, certes, n'en eût pas trouvé le fond. Vous avouerez donc qu'il est quelquefois sage de faire une folie; car sans mon extravagante audace, le concert n'eût pas eu lieu, et les travaux du théâtre étaient pour longtemps réglés de manière à ne pas permettre de recommencer les études du _Requiem_.
Pour le second concert j'annonçai, comme je l'ai dit plus haut, cinq morceaux de _Roméo et Juliette_. _La Reine Mab_ était du nombre. Pendant les quinze jours qui séparèrent la seconde soirée de la première, Ganz et Taubert avaient étudié attentivement la partition de ce _scherzo_, et quand ils me virent décidé à le donner, ce fut leur tour d'avoir peur:
--«Nous n'en viendrons pas à bout, me dirent-ils, vous savez que nous ne pouvons faire que deux répétitions, il en faudrait cinq ou six, rien n'est plus difficile, ni plus dangereux; c'est une toile d'araignée musicale, et sans une délicatesse de tact extraordinaire, on la mettra en lambeaux.
--Bah! je parie qu'on s'en tirera encore; nous n'avons que deux répétitions, il est vrai, mais il n'y a que cinq morceaux nouveaux à apprendre, dont quatre ne présentent pas de grandes difficultés. D'ailleurs, l'orchestre a déjà une idée de ce _scherzo_ par la première épreuve partielle que nous en avons faite, et Meyerbeer en a parlé au roi qui veut l'entendre, et je veux que les artistes aussi sachent ce que c'est, et il marchera.»
Et il a marché presque aussi bien qu'à Brunswick. On peut oser beaucoup avec de pareils musiciens, avec des musiciens, qui, d'ailleurs, avant d'être dirigés par Meyerbeer, furent pendant si longtemps sous le sceptre de Spontini.
Ce second concert a eu le même résultat que le premier, les fragments du _Roméo_ ont été fort bien exécutés. _La Reine Mab_ a beaucoup intrigué le public, et même des auditeurs savants en musique, témoin madame la princesse de Prusse, qui a voulu absolument savoir comment j'avais produit l'effet d'accompagnement de l'_allegretto_ et ne se doutait pas que ce fût avec des sons harmoniques de violons et de harpes à plusieurs parties. Le roi a préféré le morceau de la _Fête chez Capulet_ et m'en a fait demander une copie; mais je crois que les sympathies de l'orchestre ont été plutôt pour la _scène d'amour_ (l'adagio). Les musiciens de Berlin auraient, en ce cas, la même manière de sentir que ceux de Paris. Mademoiselle Hähnel avait chanté simplement à la répétition les couplets de contralto du prologue: mais au concert elle crut devoir, à la fin de ces deux vers:
«Où se consume Le rossignol en longs soupirs!»
orner le point d'orgue d'un long trille pour imiter le rossignol. Oh! mademoiselle!!! quelle trahison! et vous avez l'air d'une si bonne personne!
Eh bien! au _Dies iræ_, au _Tuba mirum_, au _Lacrymosa_, à l'_Offertoire_ du _Requiem_, aux ouvertures de _Benvenuto_ et du _Roi Lear_, à _Harold_, à sa _Sérénade_, à ses _Pèlerins_ et à ses _Brigands_, à _Roméo et Juliette_, au concert et au bal de _Capulet_, aux espiègleries de la _Reine Mab_, à tout ce que j'ai fait entendre à Berlin, il y a des gens qui ont préféré tout bonnement le _Cinq mai_! Les impressions sont diverses comme les physionomies, je le sais; mais quand on me disait cela je devais faire une singulière grimace. Heureusement que je cite là des opinions tout à fait exceptionnelles.
Adieu, mon cher Desmarest; vous savez que nous avons une antienne à réciter au public, dans quelques jours, au Conservatoire: ramenez-moi vos seize violoncelles, les grands chanteurs, je serai bien heureux de les réentendre et de vous voir à leur tête. Il y a si longtemps que nous n'avons chanté ensemble! Et pour leur faire fête, dites-leur que je les conduirai avec le bâton de Mendelssohn.
Tout à vous.
À M. G. OSBORNE
DIXIÈME LETTRE
Hanovre.--Darmstadt.
Hélas! hélas! mon cher Osborne, voilà que mon voyage touche à sa fin! Je quitte la Prusse, plein de reconnaissance pour l'accueil que j'y ai reçu, pour la chaleureuse sympathie que m'ont témoignée les artistes, pour l'indulgence des critiques et du public; mais las, mais brisé, mais accablé de fatigue par cette vie d'une activité exorbitante, par ces continuelles répétitions avec des orchestres toujours nouveaux. Tellement que je renonce pour cette fois à visiter Breslau, Vienne et Munich. Je retourne en France; et déjà, à une certaine agitation vague, à une sorte de fièvre qui me trouble le sang, à l'inquiétude sans objet dont ma tête et mon coeur se remplissent je sens que me voilà rentré en communication avec le courant électrique de Paris. Paris! Paris! comme l'a trop fidèlement dépeint notre grand A. Barbier.
. . . . . . Cette infernale cuve, Cette fosse de pierre aux immenses contours, Qu'une eau jaune et terreuse enferme à triples tours; C'est un volcan fumeux et toujours en haleine Qui remue à long flot de la matière humaine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Là personne ne dort, là toujours le cerveau Travaille, et, comme l'arc, tend son rude cordeau.
C'est là que notre art tantôt sommeille platement et tantôt bouillonne; c'est là qu'il est à la fois sublime et médiocre, fier et rampant, mendiant et roi; c'est là qu'on l'exalte et qu'on le méprise, qu'on l'adore et qu'on l'insulte; c'est à Paris qu'il a des sectateurs fidèles, enthousiastes, intelligents et dévoués, c'est à Paris qu'il parle trop souvent à des sourds, à des idiots, à des sauvages. Ici il s'avance et se meut en liberté; là ses membres nerveux emprisonnés dans les liens gluants de la routine, cette vieille édentée, lui permettent à peine une marche lente et disgracieuse. C'est à Paris qu'on le couronne et qu'on le traite en dieu, pourvu cependant qu'on ne soit tenu d'immoler sur ses autels que de maigres victimes. C'est à Paris aussi qu'on inonde ses temples de présents magnifiques à la condition pour le dieu de se faire homme et quelquefois baladin. À Paris, le frère scrofuleux et adultérin de l'_art_, le _métier_, couvert d'oripeaux, étale à tous les yeux sa bourgeoise insolence, et l'_art_ lui-même, l'Apollon pythien, dans sa divine nudité, daigne à peine, il est vrai, interrompre ses hautes contemplations et laisser tomber sur le _métier_ un regard et un sourire méprisants. Mais quelquefois, ô honte! le bâtard importune son frère au point d'obtenir de lui d'incroyables faveurs; c'est alors qu'on le voit se glisser dans le char de lumière, saisir les rênes et vouloir faire rétrograder le quadrige immortel; jusqu'au moment où surpris de tant de stupide audace, le vrai conducteur l'arrachant de son siège, le précipite et l'oublie...
Et c'est l'argent qui amène alors cette passagère et horrible alliance; c'est l'amour du lucre rapide, immédiat, qui empoisonne ainsi quelquefois des âmes d'élite:
L'argent, l'argent fatal, dernier dieu des humains, Les prend par les cheveux, les secoue à deux mains, Les pousse dans le mal, et pour un vil salaire Leur mettrait les deux pieds sur le corps de leur père.
Et ces nobles âmes ne tombent d'ordinaire que pour avoir méconnu ces tristes, mais incontestables vérités: que dans nos moeurs actuelles et avec notre forme de gouvernement, plus l'artiste est artiste, et plus il en doit souffrir, plus ce qu'il produit est neuf et grand, et plus il en doit être sévèrement puni par les conséquences que son travail entraîne; plus le vol de sa pensée est élevé et rapide, et plus il est hors de la portée des faibles yeux de la foule.
Les Médicis sont morts. Ce ne sont pas nos députés qui les remplaceront. Vous savez le mot profond de ce Lycurgue de province qui écoutant lire des vers à l'un de nos plus grands poëtes, a celui qui fit _la Chute d'un Ange_, dit en ouvrant sa tabatière d'un air paterne: «Oui, j'ai un neveu qui écri-z-aussi des petites c...nades[99] comme ça!» Allez donc demander des encouragements pour les artistes à ce _collègue du poëte_.
Vous autres virtuoses qui ne remuez pas des masses musicales, qui n'écrivez que pour l'orchestre de vos deux mains, qui vous passez des vastes salles et des choeurs nombreux, vous avez moins à craindre du contact des moeurs bourgeoises; et pourtant, vous aussi, vous en ressentez les effets. Griffonnez quelque niaiserie brillante, les éditeurs la couvriront d'or et se l'arracheront; mais si vous avez le malheur de développer une idée sérieuse sous une grande forme, alors vous êtes sûrs de votre affaire, l'oeuvre vous reste, ou tout au moins, si elle est publiée, on ne l'achète pas.
Il est vrai de dire, pour justifier un peu Paris et le constitutionnalisme, qu'il en est de même presque partout. À Vienne, comme ici, on paye 1,000 francs une romance ou une valse des faiseurs à la mode, et Beethoven a été obligé de donner la symphonie en _ut mineur_ pour moins de 100 écus.
Vous avez publié à Londres des trios et diverses compositions pour piano seul d'une facture très-large, d'un style plein d'élévation; et même, sans aller chercher votre grand répertoire, vos chants pour une voix, tels que: _The beating of my own heart_,--_My lonely home_,--ou encore _Such things were_, que madame Hampton, votre soeur, chante si poétiquement, sont des choses ravissantes. Rien n'excite plus vivement mon imagination, je l'avoue, en la faisant voler aux vertes collines de l'Irlande, que ces virginales mélodies d'un tour naïf et original qui semblent apportées par la brise du soir sur les ondes doucement émues des lacs de Kellarney, que ces hymnes d'amour résigné qu'on écoute, attendri sans savoir pourquoi, en songeant à la solitude, à la grande nature, aux êtres aimés qui ne sont plus, aux héros des anciens âges, à la patrie souffrante, à la mort même _rêveuse et calme comme la nuit_, selon l'expression de votre poëte national, Th. Moore. Eh bien! mettez toutes ces inspirations, toute cette poésie au mélancolique sourire, en balance avec quelque turbulent _caprice_ sans esprit et sans coeur, tel que les marchands de musique vous en commandent souvent sur les thèmes plus ou moins vulgaires des opéras nouveaux, où les notes s'agitent, se poursuivent, se roulent les unes sur les autres comme une poignée de grelots qu'on secouerait dans un sac, et vous verrez de quel côté sera le succès d'argent.
Non, il faut en prendre son parti, à moins de quelques circonstances produites par le hasard, à moins de certaines associations avec les arts inférieurs et qui le rabaissent toujours plus ou moins, notre art n'est pas productif dans le sens commercial du mot; il s'adresse trop exclusivement aux exceptions des sociétés intelligentes, il exige trop de préparatifs, trop de moyens pour se manifester au dehors. Il doit donc y avoir nécessairement une sorte d'ostracisme honorable pour les esprits qui le cultivent sans préoccupation aucune des intérêts qui lui sont étrangers. Les plus grands peuples mêmes sont, à l'égard des artistes purs, comme le député dont je parlais tout à l'heure, ils comptent toujours, à côté des colosses du génie humain _des neveux qui écrivent aussi_, etc.