Memoires De Hector Berlioz Comprenant Ses Voyages En Italie En
Chapter 56
»Voilà pour le moment toutes les nouvelles de mon _extérieur_. Ma vieille belle-mère (que j'ai promis de ne jamais abandonner) est aux petits soins pour moi et ne me questionne jamais sur la cause de mes accès d'humeur sombre. Je lis, ou plutôt je relis Shakespeare, Virgile, Homère, _Paul et Virginie_, des relations de voyages; je m'ennuie, je souffre horriblement d'une névralgie qui me tient depuis neuf ans et contre laquelle tous les médecins ont perdu leur latin. Le soir quand les douleurs de coeur, de corps et d'esprit sont trop fortes, je prends trois gouttes de laudanum et je m'endors tant bien que mal. Si je suis moins malade et s'il me faut seulement la société de quelques amis, je vais dans une famille de mon voisinage, celle de M. Damcke, compositeur allemand d'un rare mérite, professeur savant, dont la femme est d'une bonté d'ange; deux coeurs d'or. Selon l'humeur où l'on me voit, on fait de la musique, on cause; ou bien on roule auprès du feu un grand canapé où je reste étendu toute la soirée sans parler, ruminant mes pensées amères... Voilà tout, madame. Je n'écris plus, je crois vous l'avoir dit, je ne compose plus. Le monde musical de Paris et de bien d'autres lieux, la façon dont les arts sont cultivés, dont les artistes sont protégés, dont les chefs-d'oeuvre sont honorés, me donnent des nausées ou des accès de fureur. Cela semblerait prouver que je ne suis pas mort encore...
»J'espère avoir après-demain, l'honneur d'accompagner au Théâtre-Italien, madame Charles F****** (si charmante... malgré ses coups de couteau) et une dame russe de ses amies. Il s'agit d'assister, jusqu'au bout si l'on peut, à la deuxième représentation du _Poliuto_ de Donizetti. Madame Charton (Paolina) me donnera une loge.
»Adieu, madame, puissiez-vous n'avoir que de douces pensées, le repos de l'âme, et goûter le bonheur que devrait vous donner la certitude d'être aimée de vos fils et de vos amis. Mais songez quelquefois aussi aux pauvres enfants _qui ne sont pas raisonnables_.
»Votre dévoué,
»HECTOR BERLIOZ.»
_P.-S._--«Vous avez été bien généreuse d'engager les nouveaux mariés à me venir voir. J'ai été frappé de la ressemblance de M. Charles F****** avec mademoiselle Estelle, et je me suis oublié jusqu'à le lui dire, quoiqu'il soit peu convenable d'adresser à un homme de pareils compliments.»
* * *
Quelque temps après avoir reçu cette lettre, elle m'en écrivait une où se trouvaient ces mots: «Croyez que je ne suis pas sans pitié pour _les enfants qui ne sont pas raisonnables_. J'ai toujours trouvé que, pour leur rendre le calme et la raison, ce qu'il y avait de mieux, était de les distraire, de leur donner des images. Je prends la liberté de vous en envoyer une, qui vous rappellera la réalité du moment et détruira les illusions du passé.»
Elle m'envoyait son portrait!... Excellente, adorable femme!
Je m'arrête ici. Je crois maintenant pouvoir vivre plus tranquille. Je lui écrirai quelquefois; elle me répondra; j'irai la voir; je sais où elle est; on ne me laissera jamais ignorer les changements qui pourraient survenir dans son existence, son fils m'en a donné sa parole, et s'est engagé à m'en informer. Peu à peu, malgré sa crainte des nouvelles amitiés, peut-être verra-t-elle ses sentiments affectueux grandir lentement pour moi. Déjà je puis apprécier l'amélioration survenue dans ma vie. Le passé n'est pas entièrement passé. Mon ciel n'est plus vide. D'un oeil attendri je contemple mon _étoile_ qui semble au loin doucement me sourire. Elle ne m'aime pas, il est vrai, pourquoi m'aimerait-elle? mais elle aurait pu m'ignorer toujours, et elle sait que je l'adore.
Il faut me consoler d'avoir été connu d'elle trop tard, comme je me console de n'avoir pas connu Virgile, que j'eusse tant aimé, ou Gluck, ou Beethoven... ou Shakespeare... qui m'eût aimé peut-être. (Il est vrai que je ne m'en console pas.)..........
* * *
Laquelle des deux puissances peut élever l'homme aux plus sublimes hauteurs, l'amour ou la musique?... C'est un grand problème. Pourtant il me semble qu'on devrait dire ceci: L'amour ne peut pas donner une idée de la musique, la musique peut en donner une de l'amour... Pourquoi séparer l'un de l'autre? Ce sont les deux ailes de l'âme.
* * *
En voyant de quelle façon certaines gens entendent l'amour, et ce qu'ils cherchent dans les créations de l'art, je pense toujours involontairement aux porcs qui, de leur ignoble grouin, fouillent la terre au milieu des plus belles fleurs, et au pied des grands chênes, dans l'espoir d'y trouver les truffes dont ils sont friands.
Mais tâchons de ne plus songer à l'art..... Stella! Stella! je pourrai mourir maintenant sans amertume et sans colère.
1er janvier 1865.
FIN
LA VIE N'EST Q'UNE OMBRE QUI PASSE, ETC.
Life's but a walking shadow; a poor player, That struts and frets his hour upon the stage, And then is heard no more; it is a tale Told by an idiot, foul of sound and fury, Signifying nothing.
SHAKESPEARE. (_Macbeth._)
* * * * *
NOTES:
[1] Mémoire sur les maladies chroniques, les évacuations sanguines et l'acupuncture. Paris, chez Crouillebois.
[2] La Fontaine, _Les deux pigeons_.
[3] Madame Dugazon.
[4] Qu'il appelle le corps sonore, comme si les cordes sonores étaient les seuls corps vibrants dans l'univers; ou mieux encore, comme si la théorie de leurs vibrations était applicable à la résonnance de tous les autres corps sonores.
[5] L'inscription gravée dans l'intérieur de la boîte d'or que reçut Lesueur après la première représentation de cet opéra est ainsi conçue: L'Empereur Napoléon à l'auteur des _Bardes_.
[6] Les surintendants présidaient seulement à l'exécution de leurs oeuvres; mais ne dirigeaient point personnellement.
[7] Je ne compris point alors pourquoi. À coup sûr, Lesueur, demandant à la chapelle royale tout entière de venir à l'église de Saint-Roch ou ailleurs, exécuter l'ouvrage d'un de ses élèves, eût été parfaitement accueilli.--Mais il craignit sans doute que mes condisciples ne réclamassent à leur tour une faveur semblable, et dès lors l'abus devenait évident.
[8] Il paraît que j'avais en outre prié M. de Chateaubriand de me recommander aux puissances du jour. Quand on prend du galon, dit le proverbe, on n'en saurait trop prendre.
[9] Je l'ai détruit aussi plus tard.
[10] Il me coûta cent dix francs. J'ai déjà dit que je ne jouai pas du piano; pourtant j'aime à en avoir un pour y plaquer des accords de temps en temps. D'ailleurs, je me plais dans la société des instruments de musique, et, si j'étais assez riche, j'aurais toujours autour de moi, en travaillant, un grand piano à queue, deux ou trois harpes d'Érard, des trompettes de Sax, et une collection de basses et de violons de Stradivarius.
[11] Et sans grosse caisse.
[12] Cette ressemblance entre mes opinions et celles de M. Ingres, au sujet de plusieurs _opéras sérieux_ italiens de Rossini, n'est pas la seule dont je puisse m'honorer. Elle n'empêche pas néanmoins l'illustre auteur du martyre de Saint-Symphorien de me regarder comme un musicien abominable, un monstre, un brigand, un antechrist. Mais je lui pardonne sincèrement à cause de son admiration pour Gluck. L'enthousiasme serait donc le contraire de l'amour; il nous fait aimer les gens qui aiment ce que nous aimons, même quand ils nous haïssent!
[13] Morceau célèbre autrefois et fort curieux d'un opéra de Rameau, _Hippolyte et Aricie_.
[14] Acteur et actrice de l'Opéra qui créèrent les rôles de Colin et de Colette dans _le Devin_.
[15] _Le Devin du village_, depuis cette soirée de joyeuse mémoire, n'a plus reparu à l'Opéra.
[16] Il n'y a des cymbales que dans le choeur des Scythes: «Les dieux apaisent leur courroux.» Le ballet en question étant d'un tout autre caractère, est en conséquence, instrumenté différemment.
[17] Tant pis pour celui qui avait donne l'ordre.
[18] Léon de Boissieux, mon condisciple au petit séminaire de la Côte. Il a compté un instant parmi les _illustrations_ du _billard_ de _Paris_.
[19] Il s'appelait Le Tessier. Je ne l'ai jamais revu.
[20] Depuis que ceci a été écrit, la mise en scène d'_Obéron_ au Théâtre-Lyrique, est venue me donner un démenti à cette opinion. Ce chef-d'oeuvre a produit une très-grande sensation; le succès en a été immense.--Le public parisien aurait donc fait en musique de notables progrès.
[21] Le choeur: _Per voi risplende il giorno._
[22] La partition des _Mystères d'Isis_ et celle de _Robin des Bois_ sont imprimées, elles se trouvent toutes les deux à la bibliothèque du Conservatoire de Paris.
[23] Et non pas Lachnitz; il est important de ne pas mal orthographier le nom d'un si grand homme.
[24] Il n'y a presque pas une partition de ces maîtres qu'il n'ait retravaillée à sa façon; je crois qu'il est fou.
[25] Je dirai comment.
[26] La plus jeune des filles du roi Lear.
[27] La 2me symphonie, en ré majeur.
[28] Depuis vingt ans on exécute au Conservatoire la symphonie en ut mineur, et jamais Habeneck n'a voulu, au début du _scherzo_, laisser jouer les contre-basses. Il trouve qu'elles n'y produisent pas un bon effet... Leçon à Beethoven...
[29] Et ils n'y manquent pas.
[30] Je trouve même l'épithète de _honteuse_ insuffisante pour flétrir ce passage. Mozart a commis là contre la passion, contre le sentiment, contre le bon goût et le bon sens, un des crimes les plus odieux et las plus insensés que l'on puisse citer dans l'histoire de l'art.
[31] Victor Hugo, _Chants du crépuscule_.
[32] Pischeck s'accompagnant lui-même, réaliserait l'idéal de l'exécution de cette élégie.
[33] C'est précisément dans ce morceau que le pianiste de l'Institut était demeuré accroché.
[34] Elles sont aujourd'hui changées tout à fait. L'Empereur vient de supprimer cet article du règlement de l'Institut, et ce n'est plus maintenant l'Académie des Beaux-Arts qui donne le prix de composition musicale. 1865.
[35] Méhul est en effet de Givet, mais je doute qu'il fût né à l'époque où Pingard prétend avoir parlé de lui à Levaillant.
[36] L'urne. Le brave Pingard s'est toujours obstiné à appeler ainsi ce vase d'élections.
[37] Célèbre acteur de l'Opéra-Comique qui fut le type des galants chevaliers français de l'Empire.
[38] _Jean de Paris_.
[39] Jambes d'Auguste Barbier.
[40] Expression d'Auguste Barbier.
[41]
«N'oublions pas ces champs dont la poussière Est teinte encor du sang de nos guerriers.»
[42] Compositeur lauréat de l'Institut qui m'avait précédé à Rome. L'Académie, n'ayant point décerné de premier prix en 1829, en donna deux en 1830. Monfort obtint ainsi le prix arriéré qui lui donnait droit à la pension pendant quatre ans.
[43] Ceci se rapporte, on le devine, à mon aimable consolatrice. Sa digne mère, qui savait parfaitement à quoi s'en tenir là-dessus, m'accusait d'être _venu_ porter le trouble dans sa famille et m'annonçait le mariage de sa fille avec M. P***.
[44] Ce manuscrit est entre les mains de mon ami J. d'Ortigue, avec l'inscription raturée.
[45] «Si quelqu'un t'offense, je te vengerai.»--Cette statue célèbre est sur la place du Grand-Duc où se trouve aussi la poste.
[46] Barbare! barbare! Le Pape est un barbare comme presque tous les autres souverains. Le peuple romain est barbare comme tous les autres peuples.
[47] Les théâtres ne sont ouverts à Rome que pendant quatre mois de l'année.
[48] La plupart des ouvrages que j'admirais étaient alors mis à l'index par la censure papale.
[49] Je l'ai vue un soir, chez M. Vernet, avec ses longs cheveux blancs tombant autour de sa figure mélancolique, comme les branches d'un saule pleureur: trois jours après je vis sa charge en terre, dans l'atelier de Dantan.
[50] Ce fut dans une de ces excursions équestres faites dans la plaine de Rome avec Félix Mendelssohn, que je lui exprimai mon étonnement de ce que personne encore n'avait songé à écrire un _scherzo_ sur l'étincelant petit poème de Shakespeare, _La Fée Mab_. Il s'en montra également surpris, et je me repentis aussitôt de lui en avoir donné l'idée. Je craignis ensuite pendant plusieurs années d'apprendre qu'il avait traité ce sujet. Il eût sans doute ainsi rendu impossible ou au moins fort imprudente la double tentative* que j'ai faite dans ma symphonie de _Roméo et Juliette_. Heureusement pour moi il n'y songea pas.
Il y a en effet un _scherzetto_ vocal et un _scherzo_ instrumental sur la fée Mab, dans cette symphonie.
[51] Les Parisiens, sous ce rapport, sont encore bien dignes des Romains de 1831. M. Léon Halévy, frère du célèbre compositeur, vient d'adresser au journal des _Débats_ une lettre pleine de bon sens et de bons sentiments, dans laquelle il demande la suppression de l'ignoble fête célébrée au carnaval autour du _Boeuf gras_ que l'on promène par les rues pendant trois jours, pour l'amener enfin exténué à l'abattoir, où on l'égorge en grande pompe.
Cette éloquente protestation m'a vivement ému, et je n'ai pu m'empêcher d'écrire à l'auteur le billet suivant:
Monsieur,
Permettez-moi de vous serrer la main pour votre admirable lettre sur le Boeuf gras, publiée ce matin par le journal des _Débats_. Non, vous n'êtes pas ridicule, gardez-vous de le croire; et en tout cas, mieux vaut mille fois paraître ainsi ridicule aux yeux des esprits superficiels, que grossier et barbare aux yeux des gens de coeur, en restant indifférent devant des spectacles tels que celui si justement stigmatisé par vous, et qui font de l'homme soi-disant civilisé le plus lâche et le plus atroce des animaux malfaisants.
Recevez l'assurance de mes sentiments distingués et de ma sympathie.
7 mars 1865.
[52] M. Beyle, qui a écrit une _Vie de Rossini_ sous le pseudonyme de Stendahl et les plus irritantes stupidités sur la musique, dont il croyait avoir le sentiment.
[53] Petite monnaie romaine.
[54] Je fumais alors, je n'avais pas encore découvert que l'excitation causée par le tabac est une chose pour moi prodigieusement désagréable.
[55] Ceci est un mensonge et résulte de la tendance qu'ont toujours les artistes à écrire des phrases qu'ils croient à effet. Je n'ai jamais donné de coups de pied à Crispino; Flacheron est même le seul d'entre nous qui se soit permis avec lui une telle liberté.
[56] Qui _caractérisait_ alors les Italiens.
[57] J'avais écrit les paroles parlées et chantées de cet ouvrage qui sert de conclusion à la Symphonie fantastique, en revenant de Nice, et pendant le trajet que je fis à pied, de Sienne à Montefiascone.
[58] Le vrai nom de l'île est Nisita, mais je l'ignorais alors.
[59] Isidore Flacheron.
[60] Faute de pouvoir prononcer mon nom, les Subiacois me désignaient toujours de la sorte.
[61] Aujourd'hui madame Flacheron.
[62] Assassiner quelqu'un.
[63] Que Shakespeare appelle Volumnia.
[64] L*** était un grand séducteur de femmes de chambre; et il prétendait qu'un moyen sûr de se faire aimer d'elles, _c'était d'avoir toujours l'air un peu triste et un pantalon blanc_.
[65] J'aimerais _mieux_.
[66] Il faut en excepter une partie de celle de Bellini et de ses imitateurs dont le caractère est au contraire essentiellement désolé et l'accent gémissant ou hurlant. Ces maîtres ne reviennent au style absurde que de temps en temps et pour n'en pas laisser perdre entièrement la tradition. Je n'aurai pas non plus l'injustice de comprendre dans la catégorie des oeuvres dont l'expression est fausse, plusieurs parties de la _Lucia di Lammermoor_ de Donizetti. Le grand morceau d'ensemble du finale du deuxième acte et la scène de la mort d'Edgard sont d'un pathétique admirable. Je ne connais pas encore les oeuvres de Verdi.
[67] J'y ai depuis lors adapté des paroles françaises, réservant l'emploi de la langue inconnue pour le pandoemonium de la damnation de _Faust_ seulement.
[68] On n'exécutait pas _Lélio_ dramatiquement, ainsi qu'on l'a fait plus tard en Allemagne, il faut un théâtre pour cela, mais seulement comme une composition de concerts mêlée de monologues.
[69] C'était un mot que j'avais recueilli de la bouche même de Fétis.
[70] Il est mort depuis dix ou douze ans, mais il vaut mieux ne pas le nommer.
[71] N'est-il pas étrange qu'à cette époque, pendant que j'écrivais ce grand ouvrage et étant marié avec miss Smithson, j'aie par deux fois fait le même rêve? J'étais dans le petit jardin de madame Gautier, à Meylan, assis au pied d'un charmant acacia-parasol; mais seul, mademoiselle Estelle n'y était pas; et je me disais: «Où est-elle? où est-elle?» Qui expliquera cela? Les marins peut-être, et les savants, qui ont étudié les mouvements de l'aiguille aimantée, et qui savent que le coeur de certains hommes en a de semblables....
[72] Et pourtant c'était un excellent homme plein de bonnes intentions.
[73] Je l'avais bien dit qu'il _saurait mon nom quelque jour_.
[74] On m'y donne cent francs par feuilleton, à peu près quatorze cents francs par an.
[75] Je ne pouvais conduire moi-même les répétitions de _Cellini_. En France dans les théâtres, les auteurs _n'ont pas le droit_ de diriger leurs propres ouvrages.
[76] Il ne faut pas oublier que ceci fut écrit en 1850. Depuis lors l'opéra de _Benvenuto Cellini_, un peu modifié dans le poëme, a été mis en scène avec succès à Weimar, où il est souvent représenté sous la direction de Liszt. La partition de piano et chant a en outre été publiée avec texte allemand et français chez Mayer, à Brunswick, en 1858.
Elle a même été publiée à Paris, chez Choudens, en 1865.
[77] Depuis que ceci a été écrit, les quatre premières parties de _Roméo et Juliette_ ont pourtant été entendues à Londres sous ma direction; et jamais plus brillant accueil ne leur fait nulle part par le public.
[78] Ce mot, que j'employai sur les affiches pour la première fois à Paris, est devenu le titre banal des plus grotesques exhibitions: nous avons maintenant des festivals de danse ou de musique dans les moindres guinguettes, avec trois violons, une caisse et deux cornets à pistons.
[79] Léon Gatayes.
[80] Habeneck et Girard.
[81] M. A. Morel est un de mes meilleurs amis, et l'un des plus excellents musiciens que je connaisse. Ses compositions ont un mérite réel.
[82] Le nom de Strauss est célèbre aujourd'hui dans toute l'Europe dansante; il est attaché à une foule de valses capricieuses, piquantes, d'un rhythme neuf, d'une désinvolture gracieusement originale, qui ont fait le tour du monde. On conçoit donc qu'on tienne beaucoup à ne pas voir de telles valses contrefaites, un pareil nom contreporté.
Or, voici ce qui arrive. Il y a un Strauss à Paris, ce Strauss a un frère; il y a un Strauss à Vienne, mais ce Strauss n'a point de frère! c'est la seule différence qui existe entre les deux Strauss. De là des quiproquos fort désagréables pour notre Strauss, qui dirige avec une verve digne de son nom les bals de l'Opéra-Comique et tous les bals particuliers donnés par l'aristocratie. Dernièrement, à l'ambassade d'Autriche, un Viennois, quelque faux Viennois à coup sûr, aborde Strauss et lui dit en langue autrichienne: Eh! bonjour, mon cher Strauss; que je suis aise de vous voir! Vous ne me reconnaissez pas!--Non, monsieur.--Oh! je vous reconnais bien, moi, quoique vous ayez un peu engraissé, il n'y a d'ailleurs que vous pour écrire de pareilles valses. Vous seul pouvez diriger et composer ainsi un orchestre de danse, il n'y a qu'un Strauss.--Vous êtes bien bon; mais je vous assure que le Strauss de Vienne a aussi du talent.--Comment! le Strauss de Vienne? Mais c'est vous; il n'y en pas d'autre. Je vous connais bien; vous êtes pâle, il est pâle; vous parlez autrichien; il parle autrichien; vous faites des airs de danse ravissants.--Oui.--Vous accentuez toujours le temps faible, dans la mesure à trois temps.--Oh! le temps faible, c'est mon fort!--Vous avez écrit une valse intitulée _le Diamant_?--Étincelante!--Vous parlez hébreu?--_Very well._--Et anglais?--_Not at all._--C'est cela même, vous êtes Strauss; d'ailleurs votre nom est sur l'affiche?--Monsieur, encore une fois, je ne suis pas le Strauss de Vienne; il n'est pas le seul qui sache syncoper une valse et rhythmer une mélodie à contre-mesure. Je suis le Strauss de Paris; mon frère, qui joue très-bien du violon et que voilà là-bas, est également Strauss. Le Strauss de Vienne est Strauss. Ce sont trois Strauss.--Non, il n'y a qu'un Strauss, vous voulez me mystifier.» Là-dessus le Viennois incrédule, de laisser notre Strauss fort irrité et très en peine de faire constater son identité; tellement qu'il est venu me trouver afin que je le débarrasse de cette sosimie. Donc pour cela faire, j'affirme que le Strauss de Paris, très-pâle, parlant à merveille l'autrichien et l'hébreu, et assez mal le français et pas du tout l'anglais, écrivant des valses entraînantes, pleines de délicieuses coquetteries rhythmiques, instrumentées on ne peut mieux, conduisant d'un air triste, mais avec un talent incontestable, son joyeux orchestre de bal; j'affirme, dis-je, que ce Strauss habite Paris depuis fort longtemps, qu'il a, depuis dix ans, joué de l'alto à tous mes concerts; qu'il fait partie de l'orchestre du Théâtre-Italien; qu'il va tous les étés gagner beaucoup d'argent à Aix, à Genève, à Mayence, à Munich, partout excepté à Vienne, où il s'abstient d'aller par égard pour l'autre Strauss, qui pourtant, lui, est venu une fois à Paris.
En conséquence, les Viennois n'ont qu'à se le tenir pour dit, garder leur Strauss et nous laisser le nôtre. Que chacun rende enfin à Strauss ce qui n'est pas à Strauss, et qu'on n'attribue plus à Strauss ce qui est à Strauss; autrement on finirait, telle est la force des préventions, par dire que le strass de Strauss, vaut mieux que le diamant de Strauss, et que le diamant de Strauss n'est que du strass.
[83] Il n'y avait pas alors la multitude de chemins de fer dont l'Allemagne est sillonnée aujourd'hui.
[84] Vivier, le spirituel mystificateur; artiste excentrique, mais artiste d'un mérite réel et doué de qualités musicales fort rares.
[85] Encore un Strauss! mais celui-là ne fait pas de valses.
[86] J'ai pu faire en Allemagne, beaucoup d'observations sur les diverses résonnances des cloches; et j'ai vu, à n'en pouvoir douter, que la nature se riait encore, à cet égard, des théories de nos écoles. Certains professeurs ont soutenu que les cors sonores ne faisaient tous résonner que la tierce majeure; un mathématicien est venu dans ces derniers temps, affirmant que les cloches faisaient _toutes_ entendre, au contraire, la tierce mineure; et il se trouva en réalité qu'elles donnent harmoniquement toutes sortes d'intervalles. Les unes font retentir la tierce mineure, les autres la quarte; une des cloches de Weimar sonne la septième mineure et l'octave successivement (son fondamental fa, résonnance fa octave, mi bémol septième); d'autres même produisent la quarte augmentée. Évidemment la résonnance harmonique des cloches dépend de la forme que le fondeur leur a donnée, des divers degrés d'épaisseur du métal à certains points de leur courbure, et des accidents secrets de la fonte et du coulage.
[87] (25 mai 1864.) Je viens de voir dans le volume des lettres de Félix Mendelssohn, publié récemment par son frère, en quoi consistait son _amitié romaine_ pour moi. Il dit à sa mère en me désignant clairement: «*** _est une vraie caricature, sans une étincelle de talent_, etc. etc..... _j'ai parfois des envies de le dévorer._»--Quand il écrivit cette lettre, Mendelssohn avait vingt et un ans, ne connaissait _pas une_ partition de moi; je n'avais encore produit que la première esquisse de ma _Symphonie fantastique_ qu'il n'avait pas lue, et ce fut seulement peu de jours avant son départ de Rome que je lui montrai l'ouverture du _Roi Lear_ que je venais de terminer.
[88] Et voilà peut-être ce qui lui donnait des envies de me dévorer (1864).
[89] Je ne connaissais pas encore, quand j'écrivis ces lignes, sa ravissante partition _le Songe d'une nuit d'été_.
[90] Massues de sauvages.
[91] Les femmes.
[92] Les Européens, les blancs.