Mémoires de Garibaldi, tome 2/2
Part 9
Manara transmit mon ordre au sous-lieutenant Émile Dandolo, qui prit quarante hommes, et qui s’avança, dans l’obscurité, du côté de la ville.
Deux paysans qu’il rencontra lui assurèrent que la ville avait été abandonnée.
Dandolo et ses hommes s’avancèrent alors jusqu’à la porte; aucune sentinelle ne la gardait.
Brisée par nos boulets, elle avait été barricadée. Les bersaglieri escaladèrent la barricade et se trouvèrent dans la ville.
Elle était bien réellement déserte. Dandolo fit quelques prisonniers qui s’étaient attardés, et, par eux et par les gens de la ville qu’il réveilla, il sut tout ce que j’avais besoin de savoir, c’est-à-dire qu’à peine la nuit venue, les Napolitains avaient commencé à se mettre en retraite, mais si précipitamment et avec un tel désordre, qu’ils avaient laissé la plus grande partie de leurs blessés.
Au point du jour, je me mis à leur poursuite; mais il me fut impossible de les rejoindre. D’ailleurs, pendant que j’étais sur la grande route de Terracine, je reçus l’ordre de me réunir à la colonne, dont moitié retournait à Rome, tandis que l’autre moitié était destinée à délivrer Frosinone des volontaires de Zucchi qui l’infestaient.
Ce fut ainsi que l’ennemi nous échappa, qu’une journée qui pouvait être décisive enregistra un simple avantage.
Il y eut, dans cette journée, quatre choses que l’on ne sut pas faire:
On ne sut pas m’envoyer des renforts quand j’en demandais.
On ne sut pas donner l’assaut quand on m’eut rejoint.
On ne sut pas empêcher la retraite des Napolitains.
On ne sut pas inquiéter les fuyards.
XVII
3 JUIN
Je rentrai à Rome le 24 mai, au milieu d’une foule immense, qui me saluait avec des cris de folle joie.
Pendant ce temps, les Autrichiens menaçaient Ancône; déjà un premier corps de quatre mille hommes était parti de Rome, pour aller à la défense des légations et des Marches.
Il était question d’en envoyer un second; mais, avant de lui faire quitter Rome, le général Roselli crut de son devoir, et pour la sûreté de Rome, d’écrire au duc de Reggio la lettre suivante:
«Citoyen général,
»Mon intime conviction est que l’armée de la république romaine combattra un jour aux côtés de celle de la république française pour soutenir les droits les plus sacrés des peuples. Cette conviction m’entraîne à vous faire des propositions que vous accepterez, je l’espère. Il est à ma connaissance qu’un traité a été signé entre le gouvernement et le ministre plénipotentiaire de France, traité qui n’a pas reçu votre approbation.
»Je n’entre pas dans les mystères de la politique, mais je m’adresse à vous en qualité de général en chef de l’armée romaine. Les Autrichiens sont en marche; ils tentent de concentrer leurs forces à Foligno; de là, appuyant leur aile droite au territoire de la Toscane, ils ont dessein de s’avancer par la vallée du Tibre et d’opérer, par les Abruzzes, leur jonction avec les Napolitains. Je ne crois pas que vous puissiez voir avec indifférence un pareil plan se réaliser.
»Je crois devoir vous communiquer mes suppositions sur les mouvements des Autrichiens, surtout au moment où votre attitude indécise paralyse nos forces et peut assurer un succès à l’ennemi. Ces raisons me paraissent assez puissantes pour que je vous demande un armistice illimité et la notification des hostilités quinze jours avant leur reprise.
»Général, cet armistice, je le crois nécessaire pour sauver ma patrie, et je le demande au nom de l’honneur de l’armée et de la république française.
»Dans le cas où les Autrichiens présenteraient leurs têtes de colonne à Civita-Castellana, c’est sur l’armée française que, devant l’histoire, retomberait cette responsabilité de nous avoir forcés de diviser nos forces, dans un moment où elles nous sont si précieuses, et d’avoir, ainsi faisant, assuré les progrès des ennemis de la France.
»J’ai l’honneur de vous demander, général, une prompte réponse, en vous priant de recevoir le salut de la fraternité.
»ROSELLI.»
Le général français répondit:
«Général,
»Les ordres de mon gouvernement sont positifs; ils me prescrivent d’entrer à Rome le plus tôt possible. J’ai dénoncé à l’autorité romaine l’armistice verbal que, sur les instances de M. de Lesseps, j’ai consenti à accorder momentanément. J’ai fait prévenir, par écrit, nos avant-postes, que les deux armées étaient en droit de recommencer les hostilités.
»Seulement, pour donner à vos nationaux qui voudraient quitter Rome, et sur la demande de M. le chancelier de l’ambassade de France, la possibilité de le faire avec facilité, je diffère l’attaque de la place jusqu’au lundi matin au moins.
»Recevez, général, l’assurance de ma haute considération.
»_Le général en chef du corps d’armée de la Méditerranée_,
»OUDINOT, duc DE REGGIO.»
Selon cette assurance, l’attaque ne devait commencer que le 4 juin.
Il est vrai qu’un auteur français, Folard, a dit dans ses commentaires sur Polybe:
«Un général qui s’endort sur la foi d’un traité se réveille dupe.»
Le 3 juin, vers trois heures, je me réveillai au bruit du canon.
Je logeais via Carroze, nº 59, avec deux amis à moi: Orrigoni, dont j’ai déjà dit un mot, je crois, et Daverio, dont j’ai eu aussi l’occasion de parler, le même qui, à Velletri, commandait la compagnie des enfants.
Tous deux, à ce bruit inattendu, bondirent de leur lit en même temps que moi.
Daverio était très-souffrant d’un abcès; je lui ordonnai de rester à la maison.
Quant à Orrigoni, je n’avais aucune raison de l’empêcher de venir avec moi.
Je sautai à cheval, lui laissant la liberté de me rejoindre où et quand il voudrait, et je m’élançai au galop vers la porte Saint-Pancrace.
Je trouvai tout en feu. Voici ce qui était arrivé:
Nos avant-postes de la villa Pamphili consistaient en deux compagnies de bersaglieri bolonais et en deux cents hommes du 6e régiment.
Au moment où minuit sonnait et où, par conséquent, on entrait dans la journée du 3 juin, une colonne française se glissa, au milieu de l’obscurité, vers la villa Pamphili.
--Qui vive? cria la sentinelle, avertie par des bruits de pas.
--_Viva l’Italia!_ répondit une voix.
La sentinelle crut avoir affaire à des compatriotes; elle se laissa approcher et fut désarmée.
La colonne s’élança dans la villa Pamphili.
Tout ce qu’elle rencontra fut frappé, tué ou fait prisonnier.
Quelques hommes sautèrent par les fenêtres dans le jardin, puis, une fois dans le jardin, du haut en bas des murs.
Les plus pressés se retirèrent derrière le couvent Saint-Pancrace, en criant: «Aux armes!»
Les autres coururent dans la direction des villas Valentini et Corsini.
Comme la villa Pamphili, elles furent enlevées par surprise, non cependant sans faire quelque résistance.
Les cris de ceux qui s’étaient réfugiés derrière Saint-Pancrace, les coups de fusil tirés par les défenseurs de la villa Corsini et de la villa Valentini avaient éveillé les canonniers.
Au moment où ils virent la villa Corsini et la villa Valentini occupées par les Français, ils dirigèrent leur feu sur ces deux maisons de campagne.
Le bruit du canon éveilla le tambour et les cloches.
Donnons une idée du champ de bataille où va se jouer le destin de cette terrible journée.
De la porte Saint-Pancrace part une route qui conduit directement au Vascello; cette route a deux cent cinquante pas de longueur, environ.
Puis le chemin se divise.
Le rameau principal descend à droite, longeant les jardins de la villa Corsini, environnés de murs, et va rejoindre la grande route de Civita-Vecchia.
Le rameau secondaire, cessant d’être un chemin public pour devenir une allée de jardin, conduit directement à la villa Corsini, distante de trois cents mètres. Cette allée est flanquée, de chaque côté, par de hautes et épaisses haies de myrtes.
Un troisième rameau tourne à gauche, et, comme le premier, côtoie, du côté opposé, la haute muraille du jardin Corsini.
La villa Vascello est une grande et massive fabrique à trois étages, environnée de jardins et de murs. A cinquante pas d’elle se trouve une petite maison, de laquelle on peut faire feu contre les fenêtres de la villa Corsini.
Sur le chemin à gauche, à cent pas de l’endroit où il se sépare de la route, il y a deux petites maisons, l’une derrière le jardin même de la villa Corsini, l’autre à vingt pas plus avant.
La villa Corsini, placée sur une éminence, domine tous les environs; la position en est très-forte, attendu que, si on l’attaque tout simplement et sans faire quelques ouvrages d’approche, on est forcé de passer par la grille qui se trouve à l’extrémité du jardin et de subir, avant d’arriver à la villa, le feu concentré que l’ennemi, abrité par les haies, par les vases, par les parapets, par les statues et par la maison même, fait sur le point où les murs du jardin viennent se rejoindre à angle aigu, ne laissant entre eux d’autre ouverture que celle de la porte.
Ce terrain est partout très-accidenté et, au delà de la villa Corsini, présente beaucoup de points favorables à l’ennemi, qui, couché dans ses plis ou abrité par des bouquets de bois, peut placer des réserves à l’abri du feu des assaillants, en supposant qu’il soit forcé de quitter la maison.
Quand j’arrivai à la porte Saint-Pancrace, la villa Pamphili, la villa Corsini et la villa Valentini étaient prises.
Le Vascello seul était resté en notre pouvoir.
Or, la villa Corsini prise, c’était pour nous une perte énorme; tant que nous étions maîtres de la villa Corsini, les Français ne pouvaient pas tirer leurs parallèles.
A tout prix, il fallait donc la reprendre; c’était pour Rome une question de vie et de mort.
Les feux se croisaient entre les canonniers des remparts, les hommes du Vascello et les Français de la villa Corsini et de la villa Valentini.
Mais ce n’était ni une fusillade, ni une canonnade qu’il fallait, c’était un assaut, un assaut terrible mais victorieux, qui nous rendît la villa Corsini.
Je m’élançai au milieu de la route, m’inquiétant peu si mon puncho blanc et mon chapeau à plumes allaient servir de cible aux tirailleurs français, et, de la voix et du geste, j’appelai tous les hommes disposés à me suivre.
Officiers et soldats semblèrent sortir de dessous terre.
En un instant, j’eus auprès de moi Nino Bixio, mon officier d’ordonnance; Daverio, que je croyais, d’après mon ordre, resté via Carroze; Marina, le commandant ordinaire de mes lanciers; enfin Sacchi et Marochetti, mes vieux compagnons de guerre de Montevideo. Ils rallièrent les débris des bersaglieri bolonais, se mirent à la tête de la légion italienne, et s’élancèrent les premiers, entraînant les autres après eux.
Rien ne put arrêter leur élan: la villa Corsini fut reprise; mais, avant d’y arriver, tant d’hommes étaient restés sur la route qu’il avait fallu parcourir, que ceux qui y étaient entrés ne purent résister aux nombreuses colonnes qui vinrent les assaillir.
Ils furent obligés de reculer.
Mais, pendant cette charge, d’autres étaient venus, d’autres se joignirent à eux; les chefs, furieux de leur échec, demandaient à marcher de nouveau. Marina, qui avait reçu une balle à travers le bras, levait ce bras ensanglanté, en criant: «En avant!» Je livrai, pour seconder ces vaillants soldats, tout ce que je pus d’hommes du Vascello; la charge sonna, et la villa Corsini fut reprise.
Un quart d’heure après, elle était reperdue et nous coûtait un sang précieux.
Marina, comme je l’ai dit, était blessé au bras; Nino Bixio avait reçu une balle dans le flanc; Daverio était tué.
Au moment où j’exigeais de Marina qu’il allât se faire panser, où je faisais emporter Bixio, Manara, qui était accouru du campo Vaccino, malgré les ordres contradictoires qu’il avait reçus, était déjà près de moi.
--Fais sortir tes hommes, lui dis-je; tu vois bien qu’il faut que nous reprenions cette bicoque.
Sa première compagnie, commandée par le capitaine Ferrari, ancien aide de camp du général Durando, était déjà déployée en tirailleurs hors de la porte Saint-Pancrace. Ferrari était un brave qui avait fait avec nous la double campagne de Palestrina et de Velletri; à Palestrina, il avait été blessé d’un coup de baïonnette à la jambe, mais il était guéri.
Manara fit sonner le rappel à son trompette; Ferrari rallia ses hommes et vint prendre les ordres de son colonel.
Il fit mettre la baïonnette au bout du fusil, fit sonner la charge et s’élança en avant.
Au moment où il arriva à la grille, c’est-à-dire à trois cents mètres du casino, une grêle de balles commença à pleuvoir sur lui et ses hommes.
Il n’en continua pas moins de s’avancer, tête baissée, sur la villa, qui grondait et jetait des flammes comme un volcan, lorsque son lieutenant Mangiagalli, le tirant par le bas de sa tunique, lui cria:
--Capitaine! mais, capitaine, vous ne voyez donc pas que nous ne sommes plus que nous deux?
Ferrari, pour la première fois, regarda en arrière: vingt-huit de ses hommes, sur quatre-vingts, étaient couchés autour de lui, tués ou blessés.
Les autres avaient battu en retraite.
Mangiagalli et lui en firent autant.
Manara était furieux que, sous mes yeux, le reste de sa compagnie eût abandonné ses deux officiers.
Il appela la seconde compagnie, commandée par le capitaine Henri Dandolo, noble et riche Milanais de race vénitienne, comme l’indique son nom ducal. Il y réunit les débris de la première, et cria:
--En avant, les Lombards! Il s’agit de se faire tuer ou de reprendre cette villa. Songez que Garibaldi vous regarde.
Ferrari fit signe qu’il avait un mot à dire.
--Allons, parle! fit Manara.
--Général, me dit Ferrari, ce que je vais vous dire n’est pas dans l’espérance de diminuer le danger, mais dans celle de réussir. Je connais les localités, j’en sors, et vous avez vu que j’ai plus hésité à en sortir qu’à y entrer.
Je lui fis de la tête un signe d’assentiment.
--Eh bien, voici ce que je propose: au lieu de suivre l’allée et d’attaquer de front, nous nous glisserons, la compagnie Dandolo à gauche, la mienne à droite, derrière les haies de myrtes. Une pierre, jetée par moi à la compagnie Dandolo, lui apprendra que mes hommes sont prêts; une pierre, lancée de son côté, sera sa réponse; alors nos huit trompettes sonneront à la fois, et nous nous élancerons à l’assaut, du pied même de la terrasse.
--Faites comme vous voudrez, répondis-je, mais reprenez-moi cette bicoque.
Ferrari partit à la tête de sa compagnie, et Dandolo à la tête de la sienne.
Je les fis suivre par le capitaine Hoffstetter et par une cinquantaine d’étudiants, chargés d’occuper la maison de gauche dont j’ai déjà parlé, et qui fut plus tard connue sous le nom de la _maison brûlée_.
Au bout de dix minutes, j’entendis les trompettes et, presque aussitôt, la fusillade.
Voici ce qui se passait:
Les deux compagnies, protégées par les haies et par les vignes, avaient, en effet, pénétré, comme l’espérait Ferrari, sans être vues ni entendues, jusqu’à une quarantaine de pas de la terrasse.
Là, les signaux avaient été échangés, les trompettes avaient retenti, et mes braves bersaglieri s’étaient élancés à l’assaut.
Mais, de la terrasse, du grand salon du premier étage, de l’escalier circulaire qui y conduisait, de toutes les fenêtres enfin, un feu effroyable était sorti.
Dandolo avait été renversé, le corps traversé d’une balle; le lieutenant Sylva était blessé près du capitaine Ferrari; le sous-lieutenant Mancini recevait, presque en même temps, deux balles, l’une à la cuisse, l’autre au bras.
Et cependant, conduits par leur capitaine Ferrari, Dandolo étant tué, les bersaglieri, par un suprême effort, continuaient de marcher en avant; ils avaient escaladé la terrasse et repoussé les Français jusqu’à l’escalier circulaire de la villa.
Là moururent leurs efforts; ils avaient les Français à la fois de front et sur les flancs; on tirait sur eux presque à bout portant, et chaque balle renversait son homme.
Je les voyais s’acharner et tomber inutilement; je compris qu’ils se feraient tuer jusqu’au dernier sans résultat.
Je fis sonner la retraite.
J’avais deux mille hommes, les Français en avaient vingt mille; je prenais le casino Corsini avec une compagnie, ils le reprenaient avec un régiment.
C’est que, comme moi, les Français comprenaient parfaitement l’importance de la position.
Mes bersaglieri revinrent à moi; ils avaient laissé quarante morts dans le jardin de la villa; presque tous étaient blessés.
Il fallait attendre de nouvelles troupes.
J’envoyai Orrigoni et Ugo Bassi parcourir la ville, avec charge de m’envoyer tout ce qu’ils rencontreraient; je voulais, pour l’acquit de ma conscience, tenter un dernier, un suprême effort.
Je fis mettre les hommes à l’abri derrière le Vascello.
Au bout d’une heure, à peu près, m’arrivèrent, pêle-mêle, des compagnies de la ligne, des étudiants, des douaniers, le reste des bersaglieri lombards, et des fragments de différents corps.
Au milieu d’eux était Marina à cheval, avec une vingtaine de lanciers qu’il me ramenait.
Il était allé se faire panser et revenait prendre part à l’action.
Alors, je sortis du Vascello avec un petit groupe de dragons; à ma vue, les cris de «Vive l’Italie! Vive la république romaine!» éclatèrent, le canon tonna des murailles, et les boulets, passant au-dessus de notre tête, annoncèrent aux Français une nouvelle attaque; et, tous ensemble, sans ordre, pêle-mêle, Marina à la tête de ses lanciers, Manara à la tête de ses bersaglieri, moi à la tête de tous, nous nous élançâmes sur, je ne dirai pas l’imprenable, mais l’intenable villa.
Arrivés à la porte, tous ne purent entrer; le torrent s’écoula à droite et à gauche; ceux qui furent écartés ainsi se répandirent en tirailleurs aux deux flancs du casino; d’autres escaladèrent les murs et sautèrent dans le jardin de la villa; d’autres, enfin, poussèrent jusqu’à la villa Valentini, la prirent et y firent des prisonniers.
Là, je vis se passer sous mes yeux une chose incroyable: Marina, suivi de ses lanciers, faisait tête de colonne; l’intrépide cavalier dévora le terrain, franchit la terrasse et, arrivé au pied de l’escalier, mettant ses éperons dans le ventre de son cheval, il lui fit sauter les degrés au galop, si bien qu’un instant il apparut, sur le palier qui conduisait au grand salon, pareil à une statue équestre.
Cette apothéose ne dura qu’une minute; une fusillade à bout portant renversa le cavalier; le cheval tomba sur lui, percé de neuf balles.
Manara venait par derrière, conduisant une charge à la baïonnette, à laquelle rien ne résista; un instant, la villa Corsini fut à nous.
L’instant fut court, mais sublime.
Les Français, réunissant toutes leurs réserves, donnèrent tous ensemble; avant même que j’eusse pu réparer le désordre inséparable de la victoire, le combat recommença plus acharné, plus sanglant, plus mortel: je vis repasser près de moi, repoussés par ces deux puissances irrésistibles de la guerre, le fer et le feu, ceux que j’avais vus passer un instant auparavant. On emportait les blessés, parmi eux le brave capitaine Rozat.
--J’ai mon compte, me dit-il en passant devant moi.
Il me montra sa poitrine ensanglantée.
J’ai vu de bien terribles combats, j’ai vu nos combats de Rio-Grande, j’ai vu la Boyada, j’ai vu le Salto San-Antonio, je n’ai rien vu de pareil à la boucherie de la villa Corsini.
Je sortis le dernier, mon puncho criblé de balles, mais sans une seule blessure.
Dix minutes après, nous étions rentrés dans le Vascello, dans la ligne de maisons qui nous appartenaient, et le feu recommençait de toutes les fenêtres sur la villa Corsini.
Il n’y avait plus rien à faire.
Cependant, le soir, une centaine d’hommes, conduits par Émile Dandolo, le frère du mort, et par Goffredo Mameli, jeune poëte génois de la plus grande espérance, vinrent me demander de faire une dernière tentative.
--Faites, leur dis-je, pauvres enfants; c’est peut-être Dieu qui vous inspire.
Ils partirent et revinrent, après avoir perdu la moitié des leurs.
Émile Dandolo avait la cuisse traversée; Mameli était blessé à la jambe.
Nous avions fait des pertes terribles.
La légion italienne avait, morts ou blessés, cinq cents hommes hors de combat.
Les bersaglieri, qui n’avaient eu que six cents hommes engagés, eurent cent cinquante morts.
Toutes les autres pertes furent dans la même proportion. La perte entière de ma division de quatre mille hommes fut de mille, parmi lesquels cent officiers.
Le soir, Bertani, dans son rapport, me compta cent quatre-vingts officiers blessés, tant à la villa Corsini qu’à la porte du Peuple; les bersaglieri seuls eurent deux officiers tués et onze blessés.
Les officiers tués furent: le colonel Daverio, le colonel Marina, le colonel Pollini, le major Ramorino, l’adjudant-major Peralta, le lieutenant Bonnet, le lieutenant Cavalleri, Emmanuel, le sous-lieutenant Grani, le capitaine Dandolo, le lieutenant Scarani, le capitaine Davio, le lieutenant Sarete, le lieutenant Cazzaniga.
Il y eut, dans cette journée, des traits de courage et de dévouement admirables.
Dans la dernière charge, Ferrari et Mangiagalli, qui n’avaient pas pu entrer avec nous, se jetèrent, avec quelques hommes qui les suivirent, sur la villa Valentini.
Là, ils eurent à surmonter la résistance la plus acharnée: ils combattirent d’escalier en escalier, de chambre en chambre, non plus avec les fusils,--les fusils étaient devenus inutiles, mais avec le sabre. Celui de Mangiagalli se brisa à la moitié de la lame; mais, avec le tronçon, il continua de frapper et frappa si bien, Ferrari frappant de son côté, qu’ils restèrent maîtres de la villa Valentini.
Le sergent-fourrier Monfrini, âgé de dix-huit ans, avait eu la main droite percée d’un coup de baïonnette; il alla se faire panser et, un instant après, revint prendre son rang.
--Que viens-tu faire ici? lui cria Manara. Blessé comme tu l’es, tu n’es bon à rien.
--Je vous demande pardon, mon colonel, répondit Monfrini, _je fais nombre_.
Ce brave jeune homme fut tué.
Le lieutenant Bronzelli, sachant que son soldat d’ordonnance, auquel il portait une grande affection, était tombé mort à la villa Corsini, prit quatre hommes résolus, rentra la nuit dans la villa et enleva le cadavre de son ami, qu’il enterra religieusement.
Un soldat milanais, d’Alla Longa, vit tomber le caporal Fiorani, blessé à mort; c’était au moment où nous étions repoussés. Il ne voulait pas laisser son corps aux mains des Français. Il le chargea mourant sur ses épaules. Au bout de vingt pas, une balle l’atteignit lui-même, et il tomba mort près du mourant.
La douleur du lieutenant Émile Dandolo attrista toute l’armée. J’ai dit qu’il était, avec Mameli, venu me demander de faire une dernière charge, et que je leur avais accordé leur demande.
Dandolo pénétra dans la villa Corsini, mais il ne s’occupa que d’une chose, de son frère; il le croyait blessé seulement ou prisonnier. Au milieu du feu, il cria à ses compagnons: «Voyez-vous mon frère?» et, ne s’inquiétant pas de lui-même, il s’approchait des blessés et des morts, interrogeant les blessés, examinant les morts.
Sur ces entrefaites, il reçut une balle à travers la cuisse et tomba.
Ses compagnons l’emportèrent.
Conduit à l’ambulance, il y fut pansé; une fois pansé, il prit un bâton pour se soutenir et, tout en boitant, se remit à la recherche de son frère. Il entra dans la maison où était Ferrari; là aussi était le cadavre d’Henri Dandolo. Ferrari, se sentant trop faible pour assister aux éclats d’une douleur comme celle qu’il pressentait, jeta un manteau sur le mort.
Émile entra, interrogea, insista; tous répondirent qu’Henri Dandolo avait été blessé; que, selon toute probabilité, il était prisonnier; mais nul ne voulut dire qu’il était mort.
Enfin, comme il fallait que, tôt ou tard, Émile Dandolo sût la fatale nouvelle, on décida, à force d’instances, Manara à la lui annoncer. Au moment où le jeune lieutenant passait devant une des petites cassines prises par les Français, Manara lui fit signe d’entrer.