Mémoires de Garibaldi, tome 2/2

Part 8

Chapter 83,818 wordsPublic domain

Manara, de la plate-forme de la porte, dominait à cheval cette scène magnifique et, par l’entremise d’un trompette, indiquait les mouvements qu’il fallait exécuter.

On eût cru être à une revue, tant les choses se passaient tranquillement, et tant les mouvements répondaient aux signaux de la trompette.

Lorsque nous fûmes près des Napolitains, un feu très-vif commença, et les autres corps de l’expédition, serrés en colonne, se présentèrent hors de la porte.

Le chef ennemi voulut alors étendre en tirailleurs ses premiers pelotons; mais on voyait les soldats, effrayés, refuser de s’éloigner les uns des autres. Quant à nous, nous avancions toujours en continuant le feu. Alors notre extrême droite, commandée par le capitaine Rozat, tourna un mur qui l’empêchait d’avancer, et courut vivement s’éparpiller sur les flancs de l’ennemi.

Les Napolitains oscillèrent un instant; puis, rompant leurs rangs tout à coup, ils prirent la fuite sans presque décharger leurs fusils. Alors quelques hommes du bataillon de Manara pénétrèrent jusqu’au milieu de leurs rangs et en sortirent ramenant cinq ou six prisonniers.

A l’aile droite, quoique marchant plus lentement, les choses procédèrent de la même façon; la première compagnie de bersaglieri laissa approcher les Napolitains à portée de pistolet et, avec une charge vive et inattendue, avec un vigoureux choc à la baïonnette, elle les mit facilement en fuite, les chassant successivement de trois maisons qu’ils occupaient et soutenant, avec le plus grand calme, une charge de cavalerie qui coûta la vie à bon nombre de cavaliers napolitains.

C’était le moment qu’attendait Garibaldi; il envoya un bataillon de renfort à Manara, en ordonnant de charger sur toute la ligne à la baïonnette.

Foudroyés sur leur flanc par les Lombards, repoussés de front par les légions et par les exilés, les royaux prirent la fuite rapidement et complétement, laissant trois pièces de canon sur le champ de bataille.

Le combat dura trois heures, et fut conduit à bonne fin sans grand’peine. Les ennemis opposèrent une si faible résistance, que nous en fûmes émerveillés.

Si nous avions eu de la cavalerie pour la lancer à la poursuite des fuyards, leur perte eût été considérable.

Mais, quand Garibaldi vit l’ennemi se retirer si précipitamment et les nôtres le poursuivre en désordre, il craignit une embuscade et fit sonner la retraite.

Nous eûmes une douzaine de morts et vingt blessés, parmi lesquels le brave capitaine Ferrari, qui reçut un coup de baïonnette dans le pied.

La perte des Napolitains fut d’une centaine d’hommes.

Le résultat matériel, comme on le voit, était peu de chose, mais l’effet moral était grand.

Deux mille cinq cents soldats de Garibaldi avaient mis en complète déroute six mille Napolitains.

Environ vingt pauvres diables de prisonniers, presque tous de la réserve et, par conséquent, arrachés à leurs familles et forcés de combattre pour une cause qui n’était pas la leur, furent conduits devant Garibaldi. Tremblants et les mains jointes, ils lui demandèrent la vie. C’étaient de beaux hommes, bien vêtus, mais détestablement armés de pesants fusils à pierre, avec des sacs pleins d’images de saints et de madones, de reliques et d’amulettes.

Ils en avaient au cou, ils en avaient dans leurs poches, ils en avaient partout. Ils dirent que le roi était à Albano avec deux régiments suisses, trois de cavalerie et quatre batteries; on attendait d’autres renforts de Naples.

Eux, sous les ordres du général Zucchi, avaient été envoyés pour prendre Palestrina et s’emparer de Garibaldi, qui leur inspirait une terreur qu’on ne saurait imaginer.

Nous campâmes la nuit hors de Palestrina.

Le jour suivant, nous nous avançâmes, pour occuper des avant-postes, deux milles plus loin; nos patrouilles s’aventurèrent jusque dans les lignes ennemies, qui avaient leurs piquets à quatre milles de distance.

Pour ne pas rester à ne rien faire, nous faisions manœuvrer nos soldats, qui, depuis Solaro, n’avaient pas une seule fois fait l’exercice. C’était un beau et encourageant spectacle pour notre cause républicaine que de voir ces hommes qui, à un quart de lieue de l’ennemi, apprenaient le maniement des armes dont ils allaient se servir contre lui, et qui, au son de la trompette et du tambour, étudiaient l’école de peloton et le feu des tirailleurs.

Nous revînmes le soir à la ville; mais ce fut pour livrer un nouvel assaut.

Le 7 mai, nous étions arrivés à minuit, sous des torrents de pluie. Le bataillon Manara avait reçu pour logement un couvent d’augustins; mais les moines n’avaient pas voulu lui ouvrir; et, fatigués et ruisselants, les républicains frappèrent vainement à la porte, pendant une heure et par un vent glacial. Enfin, la patience des bersaglieri, si grande qu’elle fût, se lassa; on fit venir les sapeurs, et la porte du couvent fut enfoncée.

Quoique, ce soir-là, les soldats, horriblement las, fussent furieux d’un semblable accueil, quoique le général dît parfaitement et ne laissât point ignorer à ses hommes qu’il faisait aussi bien la guerre aux moines hostiles à la république qu’aux Napolitains, les exhortations de Manara et de ses officiers parvinrent à calmer nos soldats et à empêcher tous les désordres auxquels on pouvait s’attendre en pareille occasion. On se coucha tranquillement sur le pavé des corridors, et l’on chercha, dans un court repos, la force de supporter de nouvelles fatigues.

Par bonheur, la fatigue que nous donnèrent les Napolitains ne fut pas grande.

Or, le soir de la bataille, les bersaglieri regagnèrent leur couvent et le trouvèrent de nouveau fermé. Il fallut de nouveau recourir, pour entrer, à la hache des sapeurs.

Les frères s’étaient enfuis, cette fois. Ils n’avaient pas pu croire que des républicains fussent si peu rancuniers, et ils craignaient que la douceur dont nous avions fait montre ne fût un piége et ne cachât quelque sinistre retour.

Aussi, en fuyant, les frères avaient-ils emporté avec eux les clefs de leurs cellules. Pour avoir les couvertures et les objets nécessaires à un campement, si modeste qu’il fût, on dut enfoncer quelques portes. Par bonheur, les sapeurs n’étaient pas loin. Ces portes enfoncées, l’exemple fut contagieux; au lieu de se contenter, comme la première fois, du pavé des corridors, les soldats voulurent avoir, ceux-ci des matelas, ceux-là des couchettes; les chefs, lassés de faire de la morale, suivirent le mauvais exemple et prirent les cellules. En moins d’une demi-heure, le couvent fut sens dessus dessous; à peine eut-on le temps de poser des sentinelles à l’église, à la cave et à la bibliothèque.

Au reste, il n’y avait rien à prendre; les frères n’avaient laissé que les gros meubles, dont aucun ne pouvait se mettre dans un sac; mais bon nombre de paysans, qui avaient excité nos soldats à ce bouleversement, profitaient du désordre, et, comme les fourmis, se mettaient à trois ou quatre, afin d’emporter les morceaux trop gros pour un seul.

Beaucoup des nôtres, peu religieux, couraient par tout le couvent, heureux, une fois pour toutes, d’avoir affaire à des moines. L’un sortait d’une cellule avec un large chapeau de dominicain sur la tête, l’autre se promenait gravement dans les corridors avec une longue robe blanche sur son uniforme. Tous parurent à l’appel avec un énorme cierge allumé à la main, et, pendant toute la nuit du 9 au 10, en l’honneur de notre victoire sur les Napolitains, le couvent fut splendidement illuminé.

La correspondance des pauvres frères ne fut pas plus respectée que le reste, et plus d’une lettre fut apportée en triomphe et lue à haute voix par les soldats, qui eût fait rougir jusqu’aux oreilles les chastes fondateurs de l’ordre[4].

[4] Comme Medici n’assistait pas à l’expédition de Palestrina, la plupart de ces détails sont empruntés à Émile Dandolo.

Le 10, nous nous arrêtâmes à Palestrina, et nous campâmes dans les prés. Les Napolitains paraissaient avoir perdu le goût de nous attaquer, et couronnaient les collines d’Albano et de Frascati, se rapprochant peu à peu de Rome.

Garibaldi, qui craignait un assaut combiné des Napolitains et des Français, se mit le même soir en marche pour revenir sur Rome; nous passâmes en silence, et dans un ordre parfait, à deux milles du camp ennemi, par des sentiers presque impraticables, sans qu’aucun accident troublât la tranquillité d’une marche magnifique.

Enfin, dans la matinée du 12, nous arrivâmes à Rome, ayant fait pendant la nuit, vingt-huit milles sans nous arrêter un instant; nous avions le plus grand besoin de repos; beaucoup d’entre nous, croyant partir pour une campagne de quelques heures seulement, n’avaient pris, pour être plus légers, ni marmite, ni sac, ni linge.

Mais, la nuit venue, au lieu de nous reposer, nous fûmes forcés de reprendre nos fusils; une alarme fut donnée à la ville: le bruit courut que les Français attaquaient le Monte-Mario; nous sortîmes précipitamment par la porte Angelica, nous échangeâmes quelques coups de fusil avec les Français, et nous dormîmes au bord d’un fossé, la main sur nos armes.

G. MEDICI.

XVI

COMBAT DE VELLETRI

A partir de ce moment, les notes laissées pour nous par Garibaldi, au moment où il partait pour la Sicile, nous permettent de lui rendre la parole et de lui remettre la plume à la main.

* * *

Le 12 mai, l’Assemblée constituante romaine, à la nouvelle de l’héroïque défense de Bologne, rendait ce décret:

«Rome, 12 mai 1849.

»_L’Assemblée constituante, au nom de Dieu et du peuple_,

»Décrète:

»ARTICLE UNIQUE.

»L’héroïque peuple de Bologne est déclaré avoir bien mérité de la patrie, de la République, et être le digne émule de son frère, le peuple romain.»

Le même jour où tombait Bologne, l’ambassadeur extraordinaire de la république française, Ferdinand de Lesseps, entrait à Rome avec Michel Accursi, envoyé de la république romaine à Paris.

Grâce aux bons offices de l’ambassadeur français, l’armistice dont il était question depuis quinze jours, et contre lequel je m’étais si fort élevé dans la journée du 1er mai, était conclu.

Le gouvernement romain résolut de profiter de cette trêve pour se débarrasser de l’armée napolitaine; sans qu’elle fût positivement à craindre, il est toujours gênant d’avoir vingt mille hommes et trente-six pièces de canon sur ses épaules.

Je me trompe, elle n’en avait plus que trente-trois, puisque nous en avions ramené trois de Palestrina.

A cette occasion, le gouvernement jugea à propos de faire deux généraux de division, l’un, d’un colonel, l’autre, d’un général de brigade; le premier fut Roselli, le second, moi.

Il nomma Roselli général de l’expédition.

Quelques amis me poussaient à ne pas accepter cette position secondaire sous un homme qui, la veille encore, était mon inférieur.

Mais j’avoue que j’ai toujours été inaccessible à ces questions d’amour-propre; qu’on m’eût donné, fût-ce comme simple soldat, l’occasion de tirer l’épée contre l’ennemi de mon pays, j’eusse servi comme bersagliere. J’acceptai donc, avec reconnaissance, de servir comme général de division.

Le 16 mai, au soir, toute l’armée de la République, c’est-à-dire dix mille hommes et douze pièces de canon, sortit des murs de Rome par la porte San-Giovanni.

Parmi ces dix mille hommes, il y en avait mille de cavalerie.

En route, on s’aperçut que le corps de Manara, qui avait été désigné pour faire partie de l’expédition, manquait.

On envoya un officier d’état-major pour s’informer d’où venait que Manara, d’habitude le premier lorsqu’il s’agissait de marcher à l’ennemi, était cette fois le dernier.

On n’avait oublié qu’une chose: c’était de le prévenir. On le trouva furieux; il croyait avoir été seul écarté de l’expédition.

Nous passâmes le Teverone sur la route de Tivoli; là, nous appuyâmes à droite et arrivâmes, vers les onze heures du matin, à Zagarola, après une marche des plus fatigantes pour nos hommes. Quoique nous n’eussions pas fait beaucoup de chemin, nous avions marché seize heures. Cela tenait à la profondeur de la colonne. Nous avions une poussière intolérable. En outre, à certains endroits, la route était si étroite, que nous dûmes passer un à un.

En arrivant à Zagarola, nous ne trouvâmes ni pain ni viande; la division napolitaine avait mis bon ordre à la chose; elle avait tout mangé et, à peu près, tout bu.

L’état-major avait oublié de prévoir le cas.

Par bonheur, j’avais pris avec moi quelques têtes de bétail; mes hommes en prirent d’autres au lasso; on tua, on écartela, on fit rôtir et l’on mangea.

Il est vrai que, lorsque je me plaignis de ce manque de prévoyance qui avait failli faire mourir de faim l’expédition, il me fut répondu qu’on eût craint, en réunissant des vivres, de donner l’éveil à l’ennemi.

Très-bien!

Nous restâmes à peu près trente heures dans cette bourgade, d’où nous partîmes sans pain, comme nous y étions arrivés.

Le 18 mai, l’ordre de départ fut donné à une heure de l’après-midi; mais on ne se mit réellement en marche qu’à six heures du soir. Ces sortes de haltes sont plus fatigantes que des marches forcées.

Enfin, à six heures, je pus me remettre à la tête de la brigade d’avant-garde, et je partis pour Valmontone. Les autres brigades me suivaient. J’avais ordonné le plus grand silence dans les rangs, la plus grande surveillance en tête et sur les flancs. J’avais reçu l’avis que l’armée napolitaine était campée à Velletri avec dix-neuf à vingt mille hommes, dont deux régiments suisses et trente pièces de canon.

On disait que le roi de Naples en personne se trouvait dans la ville.

En effet, les royaux occupaient Velletri, Albano et Frascati; leurs avant-postes venaient jusqu’à Fratocchi. Ils avaient leur aile gauche protégée par la mer, leur aile droite appuyée aux Apennins; après que j’eus abandonné Palestrina, ils l’avaient occupée, et dominaient ainsi la vallée où se trouvait le seul chemin praticable à une armée venant de Rome pour les attaquer. Ils pouvaient donc nous opposer une résistance sérieuse; puis ils avaient sur nous l’avantage de la position, l’avantage du nombre, l’avantage des canons et celui de la cavalerie.

Mais l’heureux résultat de la première entreprise était une promesse du sort pour la seconde. Les troupes du roi de Naples, d’ailleurs, étaient complétement démoralisées, et, on le sait, en guerre, le moral est tout.

Pour contraindre l’ennemi à la retraite ou à une bataille, on avait pensé qu’il fallait s’emparer rapidement de la vallée, occuper une position de flanc qui menaçât les communications de l’armée napolitaine avec Naples; Monte-Fortino avait été choisi pour devenir ce point stratégique. Maîtres en effet de ce point, nous pouvions nous jeter sur Citerna et fermer aux royaux le chemin de leur frontière, nous emparer de Velletri, si, par hasard, ils l’abandonnaient pour nous tourner, ou, enfin, nous lancer avec toutes nos forces sur le corps le plus faible de l’ennemi, si l’ennemi commettait la faute de se diviser.

A la brune, nous atteignîmes un passage très-étroit qui débouche près de Valmontone; nous en eûmes pour deux heures. Le régiment Manara, aidé d’un escadron de dragons et de deux pièces de canon, fut chargé d’appuyer l’avant-garde.

Nous arrivâmes à dix heures; les ténèbres étaient épaisses, le lieu du campement mauvais; on fut obligé d’envoyer chercher de l’eau à un mille.

Le 18, nous continuâmes notre marche avec la même rapidité; de même que la veille, nous avions trouvé Palestrina et Valmontone abandonnées par l’ennemi, nous trouvâmes libre Monte-Fortino, qu’il était si facile de nous disputer.

Toute l’armée bourbonienne était en pleine retraite sur Velletri.

Le matin du 19, je quittai la position de Monte-Fortino pour marcher sur Velletri avec la légion italienne, le 3e bataillon du 3e régiment d’infanterie romaine, et quelques cavaliers commandés par le brave Marina; en tout, quinze cents hommes, à peu près.

J’avais à mes côtés Ugo Bassi, qui, toujours désarmé, mais cavalier excellent, me servant d’officier d’ordonnance, me répétait sans cesse au milieu du feu:

--Général! par grâce, envoyez-moi où il y a du danger, au lieu d’y envoyer quelqu’un plus utile que moi.

Arrivé en vue de Velletri, j’envoyai un détachement avec ordre de s’avancer jusque sous les murs de la ville, afin qu’il reconnût les lieux, et, attirant l’ennemi, lui fît, s’il était possible, prendre l’offensive.

Je n’espérais certes pas, avec mes quinze cents hommes, battre les vingt mille hommes du roi de Naples; mais j’espérais, le combat engagé, les attirer à moi, et donner alors, en les occupant, au gros de notre armée le temps d’arriver et de prendre part à la bataille.

Sur les hauteurs qui flanquent le chemin conduisant à Velletri, je plaçai la moitié de ma légion, deux ou trois cents hommes au centre, la moitié du bataillon à droite, et la poignée de cavaliers, commandés par Marina, sur la route même.

Je gardai le reste de mes hommes en seconde ligne comme réserve.

L’ennemi, voyant notre petit nombre, ne tarda point à nous attaquer; le premier, un régiment de chasseurs à pied sortit des murs, et, s’éparpillant, commença un feu de tirailleurs contre nos avant-postes.

Nos avant-postes, selon l’ordre qu’ils avaient reçu, battirent en retraite.

Les chasseurs napolitains furent alors suivis de quelques bataillons de ligne et d’un corps nombreux de cavalerie.

Leur choc fut violent, mais ne dura pas. Arrivés à demi-portée de fusil de nos hommes, le feu parfaitement calme et bien dirigé de ceux-ci les arrêta court.

Depuis une demi-heure déjà le feu était engagé.

A ce moment, l’ennemi lança sur la route deux escadrons de chasseurs à cheval; une charge désespérée de ceux-ci devait décider de la victoire.

Je me mis alors à la tête de mes cinquante ou soixante cavaliers, et nous chargeâmes cinq cents hommes.

Les Napolitains, emportés par leur élan, nous passèrent sur le corps. Je fus renversé, jeté à dix pas de mon cheval; je me relevai et restai au milieu de la mêlée, frappant de mon mieux pour ne pas être frappé.

Mon cheval avait fait comme moi: il s’était relevé. Je m’élançai sur son dos, et me fis reconnaître de nos hommes, qui pouvaient me croire mort, en mettant mon chapeau au bout de mon sabre et en l’agitant. D’ailleurs, j’étais bien reconnaissable, étant le seul vêtu d’un puncho blanc à doublure rouge.

De grands cris accueillirent ma résurrection.

Dans sa fougue, la charge de cavaliers napolitains avait pénétré jusqu’à notre réserve, tandis que les bataillons de ligne, serrés en colonne, les suivaient. Cette ardeur même les perdit; car, n’ayant plus leurs flancs protégés par le régiment de chasseurs à pied, trouvant les nôtres embusqués sur toutes les collines de droite et de gauche, notre réserve en tête, ils se présentèrent comme une cible aux coups de nos soldats.

Je fis en ce moment demander du renfort au général en chef, lui disant que je croyais la bataille bien engagée.

On me répondit qu’on ne pouvait pas m’en envoyer, les soldats n’ayant pas mangé la soupe.

Je résolus alors de faire ce que je pourrais avec mes propres forces, par malheur toujours insuffisantes dans les circonstances décisives.

Je fis sonner la charge sur toute la ligne; nous étions quinze cents contre cinq mille.

Au même instant, nos deux pièces de canon furent mises en batterie et tonnèrent; le feu des tirailleurs redoubla, et mes quarante ou cinquante lanciers, conduits par Marina, s’élancèrent sur trois ou quatre mille hommes d’infanterie.

Cependant Manara, qui était à deux milles de nous, à peu près, entendait notre feu et faisait demander au général en chef la permission de marcher au canon.

Au bout d’une heure, on la lui accorda.

Ces braves jeunes gens arrivèrent au pas de course par la grande route, sous le feu de l’artillerie ennemie. Quand ils atteignirent notre arrière-garde, celle-ci s’ouvrit pour les laisser passer. Ils défilérent au son des trompettes et au milieu d’un enthousiasme admirable. A la vue de ces jeunes gens, petits, bruns, vigoureux; à la vue de leurs noirs panaches flottant au vent, le cri de _Vivent les bersaglieri!_ s’élança de toutes les bouches. Ils répondirent par le cri de _Vive Garibaldi!_ et entrèrent en ligne.

Dans ce moment, l’ennemi était repoussé de position en position, et se retirait sous les canons de la place, dont la plus grande partie, placés à droite de la porte, étaient appuyés à un couvent; deux des pièces enfilaient la grande route, les autres tiraient sur le flanc gauche de notre colonne, où les tirailleurs étaient éparpillés; mais, vu la nature du terrain, qui offrait à mes hommes de nombreux bossellements derrière lesquels ils pouvaient se cacher, elles ne leur faisaient pas grand mal.

A peine arrivé sur le champ de bataille, Manara me chercha des yeux. Il m’eut bientôt reconnu à mon puncho blanc; il mit son cheval au galop pour arriver à moi; mais, en chemin, il fut arrêté par un incident que je rapporte ici, parce qu’il peint admirablement l’esprit de nos hommes.

En passant devant la musique, qui jouait un air gai, une vingtaine de ses hommes n’avaient pu résister à l’influence de cet air, et, sous les balles et la mitraille des Napolitains, ils s’étaient mis à danser.

Au moment où Manara lui-même, sous une grêle de balles, les regardait en riant, un boulet de canon emportait deux danseurs.

A cet accident, il se fit une légère pause.

Mais Manara s’écria:

--Eh bien, la musique?

La musique reprit, et la danse recommença avec plus d’ardeur qu’auparavant.

De mon côté, voyant arriver les bersaglieri, j’avais envoyé Ugo Bassi pour dire à Manara de venir me parler.

Son premier mot fut pour demander si je n’étais pas blessé.

--Je crois, répondit Ugo Bassi, que le général a reçu deux balles, l’une à la main et l’autre au pied; mais, comme il ne se plaint pas, probablement ses blessures ne sont pas dangereuses.

En effet, j’avais reçu deux égratignures, dont je ne m’occupai que le soir, quand je n’eus pas autre chose à faire.

Manara me raconta la scène à laquelle il venait d’assister.

--Est-ce qu’avec de pareils hommes, me demanda-t-il, nous ne pouvons pas essayer d’emporter Velletri d’assaut?

Je me mis à rire. Emporter, avec deux mille hommes et deux pièces de canon, une ville perchée, comme un nid d’aigle, au haut d’une montagne et défendue par vingt mille hommes et trente pièces de canon!

Mais tel était l’esprit de cette brave jeunesse, qu’elle ne voyait rien d’impossible.

J’envoyai de nouveaux messagers au quartier général. Si j’avais eu cinq mille hommes seulement, j’eusse tenté l’affaire, tant étaient grands l’enthousiasme de mes hommes et le découragement des Napolitains.

A droite de la porte, on voyait à l’œil nu une espèce de brèche dans la muraille; cette brèche était bouchée par des fascines, mais quelques boulets de canon l’eussent rendue praticable; des colonnes d’attaque, sous la protection d’arbres nombreux, semés aux flancs de la colline, pouvaient arriver jusqu’à cette brèche; les sapeurs de tous les corps, abattant les obstacles, eussent fait le reste.

Deux attaques simulées eussent protégé l’attaque principale.

Au lieu de cela, il fallut se contenter de laisser nos bersaglieri s’amuser à tirailler avec les hommes des remparts, tandis que, du couvent des capucins, deux régiments suisses faisaient sur eux un effroyable feu d’artillerie.

Enfin, le général en chef se décida à venir à mon secours avec toute l’armée; mais, lorsqu’il arriva, le moment favorable était passé. Comme je ne doutais pas que l’ennemi n’évacuât la ville pendant la nuit, ayant eu la nouvelle que le roi était déjà parti avec six mille hommes, je proposai d’envoyer un fort détachement du côté de la porte de Naples, et de peser sur le flanc de l’ennemi, au moment où il se retirerait en désordre; la crainte de nous affaiblir outre mesure empêcha ce plan d’être exécuté.

Vers minuit, voulant savoir à quoi m’en tenir, j’ordonnai à Manara d’envoyer un officier, avec quarante hommes dont il fût sûr, jusque sous les murailles de Velletri, jusque dans Velletri même, s’il était possible.