Mémoires de Garibaldi, tome 2/2
Part 7
Ce fut en ce moment que le capitaine d’artillerie Faby, officier d’ordonnance du général en chef, voyant le mauvais succès de l’attaque si mal combinée du général, crut y apporter remède en proposant à son chef de guider une nouvelle attaque par un chemin qui lui était connu, disait-il, et qui le conduirait, inaperçu, jusque sous les murs de Rome, en face des jardins du Vatican.
Ce chemin était flanqué de quatre ou cinq maisons où l’on pourrait laisser des détachements, et qui étaient cachées au milieu des vignes.
Le général en chef accepta, lui donna une brigade du corps Levaillant, et le capitaine Faby partit.
L’entreprise fut facile à son début, et la marche de la colonne resta, en effet, ignorée des défenseurs de Rome jusqu’à la route consulaire de la porte Angelica; mais, là, au premier éclair que le soleil tira des armes françaises, un feu terrible, parti de toute l’enceinte des jardins pontificaux, accueillit la colonne, et une des premières balles frappa le capitaine Faby qui la conduisait.
Quoique privée de son guide, la colonne se défendit vaillamment et, pendant quelque temps, répondit au feu des murailles; mais, décimés, écrasés, foudroyés, ayant, sur leurs derrières, nos troupes du Monte-Mario, devant eux le feu du château Saint-Ange, qui leur fermait le chemin de la porte Angelica, exposés à découvert à la grêle de balles et de mitraille qui pleuvait des jardins du Vatican et qui ne leur permettait pas de reprendre leurs anciennes positions, les Français furent obligés de se réfugier dans les petites cassines éparses dans les vignes et disséminées le long de la route, où notre artillerie continua de les foudroyer.
Ainsi, une brigade entière, qui était l’aile gauche du corps d’armée français, se trouva séparée de son centre et en danger d’être faite prisonnière.
Par bonheur pour le général Levaillant, nos troupes du Monte-Mario ne descendirent point, et deux mille hommes, massés derrière la porte Angelica, ne bougèrent pas.
Le général en chef n’était pas plus heureux sur sa droite, c’est-à-dire sur le point où avait combattu Garibaldi; un instant le feu et la lutte avaient cessé par la retraite des Français; mais, en voyant ses hommes repoussés, le général Oudinot, craignant d’être coupé dans ses communications avec Civita-Vecchia, avait poussé en avant les restes de la brigade Molière, et le combat, refroidi un instant, avait repris une nouvelle ardeur. Mais la science de la guerre, la discipline, le courage, l’attaque impétueuse, tout échoua devant nos soldats, tout jeunes, tout inexpérimentés qu’ils étaient.
C’est que Garibaldi était là, debout à cheval, les cheveux au vent, pareil à la statue d’airain du dieu des batailles.
A la vue de l’invulnérable, chacun se rappela les exploits des immortels ancêtres et de ces conquérants du monde, dont il foulait les tombeaux; on eût dit que tous savaient que l’ombre des Camille, des Cincinnatus et des César les regardait du haut du Capitole. A la violence, à la furie française, ils opposèrent le calme romain, la suprême volonté du désespoir.
Après quatre heures d’un combat obstiné, le chef d’un bataillon du 20e de ligne, aujourd’hui le général Picard, grâce à des efforts inouïs, à un courage prodigieux, s’empara, avec trois cents hommes, d’une bonne position qu’il força les jeunes gens de l’Université de lui abandonner; mais, presque aussitôt, Garibaldi, ayant reçu un bataillon d’exilés commandé par Arcioni, un détachement de la légion romaine, avec deux compagnies de la même légion, se jeta en avant, tête basse, baïonnette croisée, reprit à son tour l’offensive, et, avec une fougue irrésistible, renversant tout obstacle, enveloppa, dans la maison dont il s’était fait une forteresse, le chef de bataillon Picard, qui, attaqué de tous côtés par nos hommes, et de face par Nino Bixio, qui lutta corps à corps avec lui, fut enfin forcé de se rendre avec ses trois cents hommes.
Cette lutte gigantesque décida de la journée, et changea complétement la face des choses. Il n’était plus question de savoir si Oudinot entrerait dans Rome, mais s’il pourrait retourner à Civita-Vecchia.
Garibaldi, en effet, maître de la villa Pamphili et de la position des aqueducs, dominait la voie Aurélienne, et, par un mouvement rapide, pouvait précéder les Français à Castel-di-Guido et leur fermer la route.
Le résultat de ce mouvement était certain; l’aile gauche des Français, écrasée sous les jardins du Vatican et abritée, comme nous l’avons dit, dans les cassines éparses, ne pouvait battre en retraite sans s’exposer au feu exterminateur de l’artillerie et de la fusillade des murs.
L’aile droite, battue et dispersée à ciel ouvert par Garibaldi, se trouvait dans ce moment de découragement fatal qui suit une défaite inattendue, et ne pouvait opposer qu’une faible résistance. De plus, les Français étaient exténués par un combat de dix heures, et sans cavalerie aucune pour protéger leur retraite.
Nous avions deux régiments de ligne en réserve, deux régiments de dragons à cheval, deux escadrons de carabiniers, le bataillon de Lombards, commandé par Manara, enchaîné, il est vrai, par la parole de Manucci, et, derrière eux, un peuple tout entier.
Garibaldi avait jugé la situation, car, du champ de bataille, il écrivait au ministre de la guerre Avezzana:
«Envoyez-moi des troupes fraîches, et, de même que je vous avais promis de battre les Français, parole que j’ai tenue, je vous promets d’empêcher que pas un ne rejoigne leurs vaisseaux.»
Mais alors, dit-on, le triumvir Mazzini opposa sa parole puissante à ce projet.
--Ne nous faisons pas, dit-il, un ennemi mortel de la France, par une défaite complète, et n’exposons pas nos jeunes soldats de réserve, en rase campagne, contre un ennemi battu, mais valeureux.
Cette grave erreur de Mazzini enleva à Garibaldi la gloire d’une journée à la Napoléon, et rendit infructueuse la victoire du 30; erreur fatale, et cependant excusable chez un homme qui avait mis toutes ses espérances dans le parti démocratique français dont Ledru-Rollin était le chef, erreur qui eut pour l’Italie d’incalculables conséquences.
Le plan de Garibaldi, s’il eût été adopté, pouvait changer les destins de l’Italie.
En effet, la position était des plus simples, et j’en appellerai, aujourd’hui que les haines sont éteintes et qu’un nouveau jour se lève pour l’Italie, à la loyauté de nos adversaires eux-mêmes.
Oudinot avait attaqué Rome avec deux brigades, une sous les ordres du général Levaillant, l’autre sous les ordres du général Molière; un bataillon de chasseurs à pied, douze canons de campagne et cinquante chevaux, complétaient la division; nous avons vu à quel fâcheux état était réduit, dans la soirée du 30 avril, ce corps d’armée, dont l’aile gauche avait été maladroitement allongée et l’aile droite rejetée sur son centre par Garibaldi, maître de la villa Pamphili, des aqueducs et de la vieille voie Aurélienne; il fallait, sans perdre un instant et avec toutes les troupes disponibles, se porter en avant, forcer les Français, ou à une fuite rapide, nécessaire s’ils voulaient regagner Civita-Vecchia, ou à un nouveau combat, qui se fût terminé par leur complète destruction dans la position défavorable où ils se trouvaient.
Ou l’armée française eût été anéantie, ou elle eût été forcée de déposer les armes.
Ce qu’il y a de curieux, c’est que, pendant toute cette journée, les musiques militaires romaines jouèrent _la Marseillaise_, en combattant ceux qui, animés par ce chant, avaient vaincu l’Europe.
Il est vrai qu’ils ne le chantaient plus.
Outre les morts et les blessés qu’ils nous firent, les balles et les boulets causèrent, dans cette journée, de grands dommages à nos monuments, et nous ne pûmes nous empêcher de sourire tristement, lorsque nous lûmes, dans les journaux français, que le siége traînerait probablement en longueur, par le soin qu’avaient les ingénieurs de sauvegarder les monuments artistiques.
Les balles et les boulets frappaient, en effet, et crépitaient comme grêle sur la coupole de Saint-Pierre et sur le Vatican.
Dans la chapelle Paulina, riche des fresques de Michel-Ange, de Zuccari et de Lorenzo Sabati, une des peintures fut atteinte diagonalement par un projectile.
Dans la Sixtine, un autre endommagea un caisson peint par Buonarotti.
En somme, les Français perdirent dans cette journée, blessés et prisonniers, treize cents hommes. De notre côté, nous eûmes une centaine d’hommes tués ou hors de combat, et un prisonnier.
Ce prisonnier était notre chapelain Ugo Bassi, qui, dans un de nos mouvements en arrière, ayant posé sur ses genoux la tête d’un mourant près duquel il s’était assis pour le consoler, ne voulut abandonner le blessé que lorsque celui-ci eut rendu le dernier soupir.
On devine facilement la joie qui s’empara de Rome dans la soirée et dans la nuit qui suivit ce premier combat. De quelque manière que tournassent désormais les choses, l’histoire, on le croyait ainsi du moins, ne nierait pas que, non-seulement nous n’eussions tenu tête tout un jour aux premiers soldats du monde, mais encore que nous ne les eussions forcés de reculer.
La ville tout entière fut illuminée et présenta l’aspect d’une fête nationale; de tous côtés, on entendait des chants et des orchestres. En sortant du quartier général, ces chants et cette musique serrèrent le cœur des soldats et des officiers prisonniers.
Le capitaine Faby se tourna vers un officier romain, c’était l’historien Vecchi, et lui demanda:
--Cette joie et ces chants sont-ils pour nous insulter?
--Non, lui répondit Vecchi, ne croyez pas cela; notre peuple est généreux et n’insulte pas au malheur; mais il fête son baptême de sang et de feu. Nous avons vaincu aujourd’hui les premiers soldats du monde; voulez-vous l’empêcher d’applaudir à la mémoire des morts et à la résurrection de notre vieille Rome?
Alors, le capitaine Faby se montra vivement touché de cette réponse, qui lui était faite en excellent français, si touché que, les larmes aux yeux, il s’écria:
--Eh bien, à ce point de vue, vive Rome! vive l’Italie!
Aucun soldat prisonnier ne fut envoyé au quartier qui lui était destiné, sans qu’il eût reçu des vivres et qu’il fût pourvu de tout ce dont il avait besoin.
Quant aux officiers qui avaient perdu leur épée, il leur en fut, à l’instant même, rendu une autre.
Le lendemain, 1er mai, au point du jour, l’infatigable Garibaldi, ayant reçu du ministre de la guerre l’autorisation d’attaquer les Français avec sa légion, c’est-à-dire avec douze cents hommes, divisa cette légion en deux colonnes, dont une partie sortit avec Masina par la porte Cavallegieri, l’autre, sous ses ordres, par la porte San-Pancracio. Le peu de cavalerie qu’il avait fut augmentée d’un escadron de dragons.
Le but de Garibaldi était de surprendre les Français dans leur camp et de leur livrer bataille, quoique six fois moins nombreux qu’eux; il espérait, au reste, qu’au bruit de la fusillade et du canon, le peuple tout entier accourrait à son secours.
Mais, arrivé au camp, il apprit que les Français étaient partis pendant la nuit, se retirant vers Castel-di-Guido, et que Masina, qui avait pris le plus court, avait rejoint leur arrière-garde et bataillait avec elle.
Garibaldi alors doubla sa marche, et rejoignit Masina près de l’hôtellerie de Malagrotta, où les Français se massaient et paraissaient s’apprêter à la bataille. Il prit aussitôt, en flanc de l’armée française, sur une hauteur, une avantageuse position; mais, au moment où les nôtres allaient charger, un officier se détacha du corps d’armée, s’avança sur la grande route et demanda à parlementer avec Garibaldi.
Garibaldi ordonna qu’il lui fût amené.
Le parlementaire dit qu’il était envoyé par le général en chef de l’armée française pour traiter d’un armistice et s’assurer si, bien réellement, le peuple de Rome acceptait le gouvernement républicain et voulait défendre ses droits. Comme preuve des loyales intentions du général, celui-ci proposait de nous rendre le père Ugo Bassi, fait, comme nous l’avons raconté, prisonnier la veille.
Pendant cet entretien, un ordre du ministre arrivait, enjoignant à Garibaldi de rentrer dans Rome.
La légion y rentra vers quatre heures après midi, conduisant avec elle le parlementaire.
L’armistice que demandait le général Oudinot lui fut accordé.
XV
EXPÉDITION CONTRE L’ARMÉE NAPOLITAINE
Tandis que s’accomplissaient les événements que nous venons de raconter, l’armée napolitaine, forte de près de vingt mille hommes, ayant le roi à sa tête, traînant après elle trente-six bouches à feu, flanquée d’une magnifique cavalerie, fière de ses récents triomphes en Calabre et en Sicile, s’avançait pour investir la ville par la rive gauche du Tibre. Elle avait occupé militairement Velletri, puis Albano et Frascati, protégée sur sa droite par les Apennins, sur sa gauche par la mer, et étendant ses avant-postes à quelques lieues de nos murs.
Voyant cela, Garibaldi, que l’armistice laissait inoccupé, demanda à employer ses loisirs à faire la guerre au roi de Naples.
La permission lui fut accordée.
Le soir de la nuit du 4 mai, Garibaldi sortit avec sa légion, forte de deux mille cinq cents hommes.
Parmi ces deux mille cinq cents hommes se trouvaient le bataillon de bersaglieri de Manara, rentré dans le plein exercice de ses droits (qui, du reste, n’avaient pas été aliénés à l’endroit du roi de Naples), les douaniers, la légion universitaire, deux compagnies de la garde nationale mobile et quelques autres corps de volontaires.
Le rendez-vous avait été donné sur la place du Peuple. A six heures, Garibaldi était arrivé.
Un jeune Suisse, de la Suisse allemande, qui a écrit une excellente histoire du siége de Rome, Gustave de Hoffstetter, exprime ainsi l’effet que lui produisit la vue de Garibaldi.
«Au moment où six heures sonnaient, le général parut avec son état-major et fut reçu par un tonnerre de vivats; je le voyais pour la première fois: c’est un homme de taille moyenne, au visage brûlé par le soleil, mais avec des lignes d’une pureté antique; il est assis sur son cheval, aussi calme et aussi ferme que s’il y était né; de dessous son chapeau, à larges bords, à ganse étroite, orné d’une plume noire d’autruche, se répand une forêt de cheveux; une barbe rousse lui couvre tout le bas du visage; sur sa chemise rouge était jeté un puncho américain blanc et doublé de rouge comme sa chemise. Son état-major portait la blouse rouge, et, plus tard, toute la légion italienne adopta cette couleur.
»Derrière lui galopait son palefrenier, nègre vigoureux qui l’avait suivi d’Amérique; il était vêtu d’un manteau noir et était armé d’une lance à flamme rouge.
»Tous ceux qui étaient venus avec lui d’Amérique portaient à la ceinture des pistolets et des poignards d’un beau travail; chacun avait à la main le fouet de peau de buffle.»
Continuons la description: cette fois, c’est Émile Dandolo qui parle; lui aussi,--pauvre jeune homme, blessé au siége de Rome, où son frère fut tué, mort depuis, à Milan, de la poitrine,--il a laissé un récit des événements auxquels il a pris part.
«Suivis de leurs ordonnances, tous ces officiers venus d’Amérique se débandent, se réunissent, courent en désordre, vont de çà et de là, actifs, surveillants, infatigables; quand la troupe s’arrête pour camper et prendre quelque repos, pendant que les soldats mettent leurs armes en faisceaux, c’est un curieux spectacle que de les voir sauter à bas de leurs chevaux, et pourvoir chacun en personne, le général compris, aux besoins de leurs montures.
»L’opération finie, les cavaliers songent à eux, et si, des localités voisines, ils ne peuvent avoir des vivres, trois ou quatre colonels ou majors sautent sur leurs chevaux, et, armés de lassos, s’aventurent par la campagne sur la trace des moutons ou des bœufs. Quand ils en ont réuni ce qu’ils en veulent, ils reviennent, poussant le troupeau devant eux; ils en distribuent un nombre donné par compagnie, et tous, tant qu’ils sont, soldats et officiers, se mettent à égorger, à couper par quartiers et à faire rôtir, devant d’immenses feux, d’énormes morceaux de mouton, de bœuf ou de porc, sans compter les menus animaux, comme dindons, poulets, canards, etc.
»Pendant ce temps, si le péril est éloigné, Garibaldi reste couché sous sa tente; si, au contraire, l’ennemi est voisin, il ne descend pas de cheval, donne ses ordres et visite les avant-postes; souvent, il jette bas son singulier uniforme, s’habille en paysan, et se livre lui-même aux plus dangereuses explorations; la plupart du temps, assis sur quelque cime élevée et qui domine les environs, il passe des heures à sonder les profondeurs de l’horizon avec sa lunette; lorsque la trompette du général donne le signal du départ, les mêmes lassos servent à prendre et à ramener les chevaux qui paissent épars dans la prairie; l’ordre de marche est arrêté comme la veille, et le corps se met en route sans que personne sache ou s’inquiète où l’on va.
»La légion personnelle de Garibaldi est forte de mille hommes, à peu près; elle se compose du plus désordonné assortiment d’hommes qui se puisse voir, gens de tout rang, de tout âge, enfants de douze à quatorze ans, appelés à cette vie d’indépendance soit par un noble enthousiasme, soit par une inquiétude naturelle, vieux soldats réunis par le nom et par la renommée de l’illustre condottiere du nouveau monde, et, au milieu de tout cela, beaucoup qui ne peuvent se vanter d’avoir que la moitié de la devise de Bayard, sans peur, et qui cherchent, dans la confusion de la guerre, la licence et l’impunité.
»Les officiers sont choisis parmi les plus courageux et élevés aux grades supérieurs, sans qu’il soit tenu compte de l’ancienneté ni des règles ordinaires de l’avancement. Aujourd’hui, l’on en voit un, le sabre au côté, c’est un capitaine; demain, par amour de la variété, il prendra le mousquet, se mettra dans les rangs, et le voilà redevenu soldat. La paye ne manque pas: elle est fournie par le papier des triumvirs, qui ne coûte que la peine de le faire imprimer: proportionnellement, le nombre des officiers est plus grand que celui des soldats.
»Le vaguemestre, c’est-à-dire l’homme chargé des bagages, était capitaine; le cuisinier du général était lieutenant; l’ordonnance avait le même grade; l’état-major est composé de majors et de colonels.
»D’une simplicité patriarcale, qui est si grande, qu’on la dirait feinte, Garibaldi ressemble plutôt au chef d’une tribu indienne qu’à un général; mais, quand le péril s’approche ou se déclare, alors il est véritablement admirable de courage et de coup d’œil; ce qui pourrait lui manquer de science stratégique, pour un général selon les règles de l’art militaire, est remplacé chez lui par une étourdissante activité.»
Vous le voyez, sur tous les esprits, sur tous les tempéraments, cet homme extraordinaire fait une égale impression.
Revenons à l’expédition contre les Napolitains.
La troupe se mit en marche à la chute du jour, vers les huit heures du soir. Où allait-on? Personne n’en savait rien. On appuya à droite jusqu’à ce que, après avoir décrit un immense cercle, on se trouvât sur la route de Palestrina.
La nuit était limpide et fraîche; on marchait en silence et au pas redoublé. L’état-major pourvoyait lui-même au service de sûreté. Les officiers, accompagnés de quelques hommes à cheval, faisaient de grands tours dans la campagne; quand le sol était trop accidenté, la colonne s’arrêtait et les adjudants, sondant le terrain qui s’étendait devant elle, revenaient donner des nouvelles qui rendaient le mouvement à l’expédition.
Ces haltes avaient, outre l’avantage de la sécurité, celui de faire reposer les troupes, dont la marche continua ainsi sans trop de fatigue jusqu’à huit heures du matin. A une lieue de Tivoli, on s’arrêta; depuis quelque temps, on avait quitté le chemin de Preneste qui conduit à celui de Palestrina, et l’on s’était dirigé vers Tivoli en suivant une vieille voie romaine.
Par cette marche nocturne, faite avec rapidité, le général avait gagné un triple avantage:
1º Il avait mis dans l’erreur les espions, qui, le voyant sortir par la porte du Peuple, durent croire que l’expédition était dirigée contre les Français lesquels, arrêtés alors à Palo, avaient entamé une espèce de congrès avec le triumvirat.
2º Garibaldi se trouvait, à Tivoli, sur le flanc droit de la ligne d’opérations des Napolitains, qui campaient à Velletri et qui envoyaient leurs éclaireurs dans la direction de Rome jusqu’aux hauteurs de Tivoli.
3º La marche nocturne par une lande déserte, privée d’ombre et d’eau, était, grâce à la fraîcheur des ténèbres, un vrai bienfait pour les troupes.
A cinq heures du soir, les hommes reprirent leurs rangs, et l’on marcha vers les ruines de la villa Adriana, distante d’une lieue, à peu près, de l’endroit où l’on avait fait halte, et qui gît au pied de la montagne où s’élève Tivoli.
Le général avait eu tout d’abord l’intention d’y camper; mais il changea d’avis, et fit faire, auparavant, une complète exploration des lieux. Il ne mit pas de troupes à Tivoli, parce que ce n’était qu’à la dernière extrémité qu’il voulait entrer dans les villes.
Au milieu des ruines de la villa Adriana, qui forment une forteresse, la brigade entière planta son camp, hommes et chevaux; les chambres souterraines de cet immense édifice étant assez bien conservées pour qu’on s’y logeât.
Cette villa fut élevée par Adrien lui-même; elle est longue de deux milles, large d’un mille. Une petite forêt d’orangers et de figuiers a poussé sur l’emplacement de l’ancien palais.
Le 6 mai, on partit à huit heures du matin, les bersaglieri en tête; pour joindre la grande route de Palestrina, on fut forcé de passer par la gorge de San-Veterino. On mit une heure à franchir ce défilé; à midi, on campa dans une autre vallée où l’on trouva de l’eau fraîche et de l’ombre. On n’apercevait pas une maison, mais on nageait dans la verdure.
A cinq heures et demie, l’on se remit en marche et l’on gravit la montagne. Les soldats avaient devant eux les bêtes de somme qui portaient les munitions de guerre.
Quant aux soldats eux-mêmes, chacun d’eux portait son pain; de la viande, on ne s’en inquiétait pas, on en trouvait à toutes les haltes; les seuls bersaglieri avaient des marmites.
Arrivée au sommet de la montagne, l’expédition trouva une ancienne voie romaine parfaitement conservée, laquelle conduisait à Palestrina, où l’on arriva à une heure du matin.
Ce fut une bénédiction que de rencontrer cette voie romaine, si bien conservée, que pas une bête de somme n’y fit un faux pas et que le vent n’en souleva point un grain de poussière.
Cependant de fréquentes haltes furent faites pour donner du repos au soldat. On avait besoin, vu la besogne qu’on lui réservait, qu’il n’arrivât point trop fatigué.
Le général envoya des patrouilles de tous côtés.
Une de ces patrouilles, forte de soixante hommes et commandée par le lieutenant Bronzelli, le même qui, dix ans plus tard, fut frappé à mort sur le champ de bataille de Treponti, obtint les plus heureux résultats; elle attaqua un village occupé par les Napolitains, les mit en fuite et leur fit quelques prisonniers.
Deux des nôtres, qui ne voulaient pas se rendre, furent tués et mis en morceaux.
Le 9, on eut avis qu’un corps considérable de Napolitains s’avançait vers Palestrina; et, en effet, vers deux heures de l’après-midi, du haut de la montagne Saint-Pierre, qui domine la ville et qui était occupée par notre seconde compagnie, on vit s’avancer en bon ordre, par les deux routes qui se réunissent à la porte del Sole, la colonne ennemie. C’étaient deux régiments de l’infanterie de la garde royale et une division de cavalerie.
Garibaldi envoya au-devant d’eux, en tirailleurs, deux compagnies de sa légion, une de la garde nationale mobile et la quatrième compagnie de bersaglieri.
Celle-ci occupait l’aile gauche de la longue chaîne de montagnes qui vient mourir dans la vallée.