Mémoires de Garibaldi, tome 2/2

Part 5

Chapter 53,792 wordsPublic domain

Là, il met en batterie ses deux pièces de canon et expédie des courriers à Manara, à Griffini, à Durando, à d’Apice, enfin à tous les chefs de corps volontaires de la haute Lombardie, les invitant à se mettre d’accord avec lui dans les fortes positions qu’ils occupaient, positions d’autant plus sûres, et tenables jusqu’au dernier moment, qu’elles étaient appuyées à la Suisse.

L’invitation demeura sans résultat.

Alors Garibaldi se retira de Camerlata sur ce même San-Fermo où, en 1859, nous battîmes si complétement les Autrichiens.

Mais, avant de prendre position sur la place de San-Fermo, il nous réunit et nous harangua.--Les harangues de Garibaldi, vives, pittoresques, entraînantes, ont la véritable éloquence du soldat. Il nous dit qu’il fallait continuer la guerre en partisans, par bandes, que cette guerre était la plus sûre et la moins dangereuse, qu’il s’agissait seulement d’avoir confiance dans le chef et de s’appuyer sur ses compagnons.

Malgré cette chaleureuse allocution, de nouvelles désertions eurent lieu pendant la nuit, et, le lendemain, notre troupe se trouvait réduite à quatre ou cinq cents hommes.

Garibaldi, à son grand regret, se décide à rentrer en Piémont; mais, au moment de traverser la frontière, une honte le prend. Cette retraite sans combat répugne à son courage; il s’arrête à Castelletto sur le Tessin, m’ordonne de parcourir les environs et de lui ramener le plus de déserteurs possible. Je vais jusqu’à Lugano, je ramène trois cents hommes; nous nous comptons, nous sommes sept cent cinquante. Garibaldi trouve le nombre suffisant pour marcher contre les Autrichiens.

Le 12 août, il fait sa fameuse proclamation, dans laquelle il déclare que Charles-Albert est un traître, que les Italiens ne peuvent plus et ne doivent plus se fier à lui, et que tout patriote doit regarder comme un devoir de faire la guerre pour son compte.

Cette proclamation faite, au moment où, de tous côtés, on bat en retraite, nous seuls marchons en avant, et Garibaldi, avec sept cent cinquante hommes, fait un mouvement offensif contre l’armée autrichienne.

Nous marchons sur Arona; nous nous emparons de deux bateaux à vapeur et de quelques petites embarcations.

Nous commençons l’embarquement; il dure jusqu’au soir, et, le lendemain, au point du jour, nous arrivons à Luino.

Garibaldi était malade; il avait une fièvre intermittente contre les accès de laquelle il essayait vainement de lutter.

Pris par un de ces accès, il entra à l’auberge de _la Bécasse_, maison isolée en avant de Luino, et séparée du village par une petite rivière sur laquelle est jeté un pont; puis il me fit appeler.

--Medici, me dit-il, j’ai absolument besoin de deux heures de repos; remplace-moi et veille sur nous.

L’auberge de _la Bécasse_ était mal choisie pour un fiévreux qui voulait dormir tranquille. C’était la sentinelle avancée de Luino, la première maison qui dût être attaquée par l’ennemi, en supposant l’ennemi dans les environs.

Nous n’avions aucune nouvelle des mouvements des Autrichiens, nous ne savions pas si nous étions à dix lieues d’eux ou à un kilomètre. Je n’en dis pas moins à Garibaldi de dormir tranquille, l’assurant que j’allais prendre mes précautions pour que son sommeil ne fût pas troublé. Cette promesse faite, je sortis; les fusils étaient en faisceaux de l’autre côté du pont, nos hommes campés entre le pont et Luino.

Je plaçai des sentinelles en avant de l’auberge de _la Bécasse_, et j’envoyai des paysans explorer les environs.

Au bout d’une demi-heure, mes batteurs d’estrade revinrent tout effarés, en criant:

--Les Autrichiens! les Autrichiens!

Je me précipitai dans la chambre de Garibaldi en poussant le même cri:

--Les Autrichiens!

Garibaldi était en plein accès de fièvre; il sauta à bas de son lit, en m’ordonnant de faire battre le rappel et de réunir nos hommes; de sa fenêtre, il découvrait la campagne et nous rejoindrait quand il serait temps.

En effet, dix minutes après, il était au milieu de nous.

Il divisa notre petite troupe en deux colonnes; l’une, barrant la route, fut destinée à faire face aux Autrichiens; l’autre, prenant une position de flanc, empêchait que nous ne fussions tournés, et même pouvait attaquer.

Les Autrichiens parurent bientôt sur la grande route; nous évaluâmes qu’ils pouvaient être mille à douze cents; ils s’emparèrent immédiatement de _la Bécasse_.

Garibaldi donna aussitôt à la colonne qui fermait la grande route l’ordre de l’attaque; cette colonne, qui se composait de quatre cents hommes, en attaqua résolument douze cents.

C’est l’habitude de Garibaldi de ne jamais compter ni les ennemis ni ses propres hommes; on est en face de l’ennemi: donc, on doit attaquer l’ennemi.

Il faut avouer que, presque toujours, cette tactique lui réussit.

Cependant, les Autrichiens tenant bon, Garibaldi jugea qu’il devenait nécessaire d’engager toutes ses forces; il appela la colonne de flanc et renouvela l’attaque.

J’avais devant moi un mur, que j’escaladai avec ma compagnie; je me trouvai dans le jardin; les Autrichiens faisaient feu par toutes les ouvertures de l’auberge.

Mais nous nous ruâmes au milieu des balles, nous attaquâmes à la baïonnette, et, par toutes ces ouvertures, qui, un instant auparavant, vomissaient le feu, nous entrâmes.

Les Autrichiens se retirèrent en pleine déroute.

Garibaldi avait dirigé l’attaque à cheval, en avant du pont, à cinquante pas de l’auberge, au milieu du feu; c’était un miracle, qu’exposé comme une cible au feu de l’ennemi, aucune balle ne l’eût atteint.

Dès qu’il vit les Autrichiens en fuite, il me cria de les poursuivre avec ma compagnie.

La désertion l’avait réduite à une centaine d’hommes, à peu près, et, avec mes cent hommes, je me mis à la poursuite de onze cents.

Il n’y avait pas grand mérite: les Autrichiens semblaient pris d’une véritable panique; ils se sauvaient, jetant fusils, sacs et gibernes; ils coururent jusqu’à Varèse.

Ils laissaient dans _la Bécasse_ une centaine de morts et de blessés, et dans nos mains quatre-vingts prisonniers.

J’entendis dire qu’ils s’étaient arrêtés à Germiniada; je revins sur Germiniada, ils en étaient déjà partis. Je me mis sur leurs traces; mais, si bien que je courusse, je ne pus les rejoindre.

Pendant la nuit, la nouvelle arriva qu’un second corps autrichien, plus considérable que le premier, marchait sur nous. Garibaldi m’ordonna de tenir à Germiniada; je fis, à l’instant même, faire des barricades et créneler les maisons.

Nous avions une telle habitude de ces sortes de fortifications, qu’il ne nous fallait guère qu’une heure pour mettre la dernière bicoque en état de soutenir un siége.

La nouvelle était fausse.

Garibaldi envoya deux ou trois compagnies dans différentes directions; puis, à leur retour, réunissant tout son monde, il donna l’ordre de marcher sur Guerla et, de là, sur Varèse, où il fut reçu en triomphe.

Nous avancions droit sur Radetzki.

A Varèse, nous occupâmes la hauteur de Buimo-di-Sopra, qui domine Varèse et qui assurait notre retraite.

Là, Garibaldi fit fusiller un espion des Autrichiens.

Cet espion devait donner des renseignements sur nos forces à trois grosses colonnes autrichiennes dirigées contre nous.

L’une marchait sur Como, l’autre sur Varèse; la troisième se séparait des deux autres et se dirigeait sur Luino.

Il était évident que le plan des Autrichiens était de se placer entre Garibaldi et Lugano, et de lui couper toute retraite, soit sur le Piémont, soit sur la Suisse.

Nous partîmes alors de Buimo pour Arcisate.

D’Arcisate, Garibaldi me détacha avec ma compagnie, qui faisait toujours le service d’avant-garde, sur Viggia.

Arrivé là avec mes cent hommes, je reçus l’ordre de me porter immédiatement contre les Autrichiens.

La première colonne dont j’eus connaissance était la division d’Aspre, forte de cinq mille hommes.

Ce fut ce même général d’Aspre qui fit depuis les massacres de Livourne.

En conséquence de l’ordre reçu, je me préparai au combat, et, pour le livrer dans la meilleure situation possible, je m’emparai de trois petits villages formant triangle: Catzone, Ligurno et Rodero.

Ces trois villages gardaient toutes les routes venant de Como.

Derrière ces villages se trouvait une forte position, San-Maffeo, rocher inexpugnable, duquel je n’avais, en quelque sorte, qu’à me laisser rouler pour descendre en Suisse, c’est-à-dire en pays neutre.

J’avais divisé mes cent hommes en trois détachements; chaque détachement occupait un village.

J’occupai Ligurno.

J’y étais arrivé pendant la nuit avec quarante hommes, et m’y étais fortifié du mieux que j’avais pu.

Au point du jour, les Autrichiens m’attaquèrent.

Ils s’étaient d’abord emparés de Rodero, qu’ils avaient trouvé abandonné; pendant la nuit, sa garnison s’était retirée en Suisse. Je restais avec soixante-huit hommes.

Je rappelai les trente hommes que j’avais à Catzone, et, au pas de course, je gagnai San-Maffeo; là, je pouvais tenir.

A peine y étais-je établi, que je fus attaqué; de Rodero, le canon autrichien nous envoyait des boulets et des fusées à la congrève.

Je jetai les yeux autour de nous: le pied de la montagne était complétement entouré par la cavalerie.

Nous ne résolûmes pas moins de nous défendre vigoureusement.

Les Autrichiens montèrent à l’assaut de la montagne; la fusillade commença. Par malheur, chacun de nous n’avait qu’une vingtaine de cartouches, et nos fusils étaient plus que médiocres.

Au bruit de notre fusillade, les montagnes de la Suisse voisines de San-Maffeo se couvrirent de curieux. Cinq ou six Tessinois, armés de leurs carabines, n’y purent pas tenir; ils vinrent nous rejoindre et firent avec nous le coup de feu en amateurs.

Je gardai ma position et soutins le combat jusqu’à ce que mes hommes eussent brûlé leurs dernières cartouches.

J’espérais toujours que Garibaldi entendrait le canon des Autrichiens et viendrait au feu; mais Garibaldi avait autre chose à faire que de nous secourir; il venait d’apprendre que les Autrichiens s’avançaient sur Luino, et il marchait à leur rencontre.

Toutes mes cartouches brûlées, je pensai qu’il était temps de songer à la retraite. Guidés par nos Tessinois, nous prîmes, à travers les rochers, un chemin connu des seuls habitants du pays.

Une heure après, nous étions en Suisse.

Je me retirai avec mes hommes dans un petit bois; les habitants nous prêtèrent des caisses où nous cachâmes nos fusils, afin de les y retrouver à la prochaine occasion.

Nous avions tenu plus de quatre heures, soixante-huit hommes contre cinq mille.

Le général d’Aspre fit mettre dans tous les journaux qu’il avait soutenu un combat acharné contre l’armée de Garibaldi, qu’il avait mise en complète déroute.

Il n’y a que les Autrichiens pour faire de ces sortes de plaisanteries!

XIII

SUITE DE LA CAMPAGNE DE LOMBARDIE

Garibaldi marchait, comme je l’ai dit, sur Luino; mais, avant d’y arriver, il reçut la nouvelle que Luino était déjà occupé par les Autrichiens, en même temps que la colonne d’Aspre, après sa grande victoire sur nous, s’emparait d’Arcisate.

La retraite de Garibaldi sur la Suisse devenait dès lors très-difficile. Il se décida donc à marcher droit à Morazzone, position très-forte et, par conséquent, très-avantageuse.

D’ailleurs, le bruit du canon qu’il avait entendu lui avait fait venir l’eau à la bouche.

A peine y fut-il campé, qu’il se vit complétement entouré par cinq mille Autrichiens.

Il avait cinq cents hommes avec lui.

Pendant toute une journée, avec ses cinq cents hommes, il soutint l’attaque des cinq mille Autrichiens. La nuit venue, il forma ses hommes en colonnes serrées, et s’élança sur l’ennemi à la baïonnette,

Favorisé par l’obscurité, il fit une sanglante trouée, et se retrouva en rase campagne.

A une lieue de Morazzone, il licencia ses hommes, leur donna rendez-vous à Lugano, et, à pied, avec un guide déguisé en paysan, il partit pour la Suisse.

Un matin, j’appris à Lugano que Garibaldi, que l’on disait tué, ou tout au moins pris à Morazzone, était arrivé dans un village voisin.

Alors les paroles prophétiques d’Anzani me revinrent à la mémoire.

Je courus à Garibaldi; je le trouvai dans son lit, brisé, moulu, parlant à peine. Il venait de faire une marche de seize heures, et n’avait échappé aux Autrichiens que par miracle.

Sa première question en me voyant fut:

--As-tu ta compagnie prête?

--Oui, lui répondis-je.

--Eh bien, laisse-moi dormir cette nuit; demain, nous rallierons nos hommes et nous recommencerons.

Je ne pus m’empêcher de rire; il était évident que, le lendemain, il serait courbaturé à ne pas remuer une jambe.

Le lendemain, à mon grand étonnement, Garibaldi était sur pied; l’âme et le corps sont de pair chez cet homme, tous deux sont de bronze.

Mais il n’y avait plus rien à faire; la campagne de Garibaldi en Lombardie était finie.

Alors Garibaldi rentra en Piémont, et revint à Gênes.

Là, il reçut les propositions que lui apportait une députation sicilienne.

Ces propositions étaient de s’embarquer pour la Sicile et d’y soutenir la cause de la Révolution.

Il les accepta d’abord et se rendit avec trois cents hommes à Livourne; mais, là, apprenant ce qui se passait à Rome, il abandonna l’idée de son expédition de Sicile, et partit pour Rome.

C’est là que nous le retrouverons bientôt.

Quant à moi, resté à Lugano avec ma compagnie, qui, ayant rallié quelques déserteurs, se trouvait être de quatre-vingts hommes, il me fut permis de me tenir avec eux dans un dépôt.

Nos armes étaient toujours cachées et à portée de notre main.

Pendant ce moment de repos, nous organisâmes, pour ne pas perdre notre temps, une insurrection en Lombardie.

Le gouvernement suisse en fut prévenu, et fit occuper le canton du Tessin par les contingents fédéraux.

On résolut alors de m’interner.

Je fus, avec deux cents hommes, la plupart ayant servi sous Garibaldi, les autres ayant servi avec moi, envoyé à Bellinzona, où l’on nous garda dans une caserne, comme dangereux et pouvant violer la frontière.

Le projet ne continua pas moins de marcher.

Les généraux Ascioni et d’Apice devaient partir de Lugano, et se diriger sur Como par la vallée d’Intelvi.

Quant à moi, je devais partir de Bellinzona, traverser le passage du Jorio, un des plus élevés et des plus difficiles de la frontière, descendre sur le lac de Como et appeler les habitants aux armes. Après quoi, avec ma troupe, je me réunirais aux deux généraux.

Comme nous étions gardés à vue, la chose était assez difficile à exécuter.

Sur une hauteur dominant Bellinzona sont les ruines d’un vieux château ayant, autrefois, appartenu aux Visconti.

C’est là que j’avais fait déposer nos armes et les munitions que j’avais pu me procurer depuis.

J’avais en tout deux cent cinquante hommes. Je les divisai en huit ou dix bandes qui devaient, par plusieurs routes, et en évitant la surveillance des troupes, se réunir au château.

Contre toute attente, la chose réussit complétement.

Chacun se trouva au rendez-vous sans avoir rencontré aucun empêchement; j’armai tout mon monde et me trouvai prêt à partir pour la montagne, c’est-à-dire à traverser la frontière.

Tout à coup, j’entendis battre la générale; les troupes se disposaient à marcher à ma poursuite.

Mais alors les habitants, qui m’avaient pris en grande amitié, se soulevèrent en ma faveur et menacèrent, si le tambour ne se taisait pas, de sonner le tocsin et de faire des barricades.

Délivré de ce souci, je donnai à mes hommes l’ordre de se mettre en marche; nous étions à la fin d’octobre, la bise soufflait et nous promettait une nuit de tempête.

Nous marchâmes toute la nuit contre le vent, le visage fouetté par la neige. Le jour vint, et nous marchâmes tout le jour; il fallait traverser la cime couverte de neige du Jorio; l’hiver avait rendu les passages impraticables; nous les franchîmes cependant, avec la neige presque toujours jusqu’au-dessus des genoux, souvent jusqu’aux aisselles.

Après des peines infinies, nous arrivâmes enfin au sommet; mais, là, un ennemi plus terrible que tous ceux que nous avions vaincus jusqu’alors nous attendait: la tourmente.

En un instant, nous fûmes complétement aveuglés et nous ne vîmes plus à dix pas autour de nous.

Je dis alors à mes hommes de se serrer les uns contre les autres, de marcher sur une seule file et de me suivre en avançant le plus vite possible. Trois restent en arrière, tombent pour ne plus se relever, sont ensevelis sous la neige et dorment, ou veillent peut-être, au sommet du Jorio.

Je marchais le premier, sans suivre aucune route tracée, sans savoir où j’allais, me fiant à notre bonne fortune, quand tout à coup je m’arrête; le rocher manquait sous mes pieds; un pas de plus, je tombais dans le précipice!

Je fis faire halte, ordonnant que chacun restât à sa place jusqu’au jour.

Seul alors, avec un guide, je cherchai un chemin toute la nuit; à chaque instant, la terre, ou plutôt la neige, manquait sous nous, ou bien le pied nous glissait. C’est par miracle que ni l’un ni l’autre de nous deux ne fut enseveli--ou tué dans sa chute.

Enfin, au point du jour, nous arrivâmes près de quelques cabanes abandonnées. Cependant, comme elles offraient un abri, je voulus retourner vers mes hommes.

Mais alors les forces me manquèrent, et je tombai brisé par la fatigue et roidi par le froid.

Mon guide me porta dans une des cabanes, parvint à allumer du feu et me fit revenir à moi.

Pendant ce temps, le bonheur voulut que mes hommes suivissent le même chemin que j’avais suivi, de sorte que, deux heures après, ils m’avaient rejoint.

Nous nous remîmes en route et descendîmes à Gravedona, sur le lac de Como.

Arrivé là, je me mis, après une halte d’une demi-journée, en marche pour rejoindre les deux généraux avec lesquels j’avais rendez-vous, et qui, pendant mon passage, avaient dû faire un soulèvement.

Mais les deux généraux, au lieu de battre les Autrichiens, avaient été battus, et j’allai donner de la tête contre la division Wohlgemuth, qui occupait déjà le val d’Intelvi, et contre des bateaux à vapeur pleins d’Autrichiens.

Alors, je pris un chemin de traverse, j’entrai dans le val Menaggio et j’occupai, à son extrémité, Portezzo, sur le lac de Lugano, me réservant, pour ma retraite, le val Cavarnia, qui aboutissait à la frontière suisse.

La position était magnifique; j’étais en communication avec Lugano, d’où je pouvais recevoir des hommes et des munitions; mais personne ne vint me rejoindre, et j’y restai huit jours inutilement.

Au bout de ce temps, les Autrichiens concentrèrent leurs forces et marchèrent sur Portezzo. Je me retirai dans le val Cavarnia, et fis halte dans la montagne de San-Lucio, qui sépare la Lombardie de la Suisse. Je comptais, si l’on m’attaquait, en faire autant qu’à San-Maffeo.

Mais il n’y eut que quelques coups de fusil échangés.

Deux de mes hommes moururent de leurs blessures.

Il n’y avait rien à faire; tous les passages étaient couverts de neige; l’hiver devenait de plus en plus rigoureux; je rentrai en Suisse; je cachai mes fusils, et me cachai ensuite moi-même.

Par malheur, j’étais plus difficile à cacher qu’un fusil, et, comme j’étais fort compromis, il s’agissait pour moi, non plus d’un simple internement, mais de la prison; trop heureux si, une fois arrêté, les autorités suisses ne me livraient pas aux Autrichiens.

Je résolus donc de faire tout ce que je pourrais pour rentrer en Piémont.

On me prêta une voiture pour sortir de Lugano. Une fois sorti, j’eusse gagné Magadino; de Magadino, je passais à Gênes, et, de Gênes, Dieu sait où.

Je traversais donc Lugano en voiture, lorsqu’un chariot chargé de bois, qui obstruait la rue, m’arrêta. Il fallait attendre qu’il fût déchargé. J’attendis en rongeant mon frein; mais, en ce moment, le commandant du bataillon fédéral passa. Il me reconnut, appela la garde, et me fit arrêter.

On me conduisit en prison; c’était le moins que je devais attendre.

Cependant il m’arriva mieux encore. Comme les principaux habitants de Lugano étaient tous mes amis, ils obtinrent que, au lieu de rester en prison, je serais conduit aux frontières sardes.

Je ne fis que traverser le Piémont. La Toscane était en république; je m’embarquai à Gênes, et je partis pour Florence. A Livourne, une dépêche télégraphique nous apprit que le grand-duc, trompant Montanelli par une maladie, venait de s’enfuir de Sienne et s’était réfugié à Porto-Ferrajo.

Aussitôt Guerazzi ordonna à la garde nationale de Livourne de s’embarquer, de poursuivre le duc et de l’arrêter.

Comme il signait cet ordre, on lui dit que j’étais arrivé à Livourne.

--Offrez-lui le commandement de l’expédition dit Guerazzi, et tâchez qu’il accepte.

Comme on le comprend bien, il ne fallut pas me prier fort ni longtemps; je me mis immédiatement aux ordres du gouvernement provisoire.

Nous nous embarquâmes à bord du _Giglio_ et fîmes voile pour l’île d’Elbe.

A peine étions-nous en mer, qu’on signala une frégate à vapeur. Était-elle française, anglaise, autrichienne? Nous n’en savions rien; mais la prudence défendait d’en approcher de trop près.

Je fis donc faire un détour au _Giglio_, et, au lieu d’aborder directement à Livourne, j’abordai à Golfo-di-Campo; je traversai l’île d’une traite, et j’arrivai à Porto-Ferrajo.

On n’avait pas vu le grand-duc.

L’expédition était finie.

Alors je revins à Florence, et j’y réorganisai librement les débris de ma colonne, que je renforçai de nouveaux volontaires; car tout ce qui était réfugié à Florence voulait venir avec moi.

Pendant mon séjour à Florence, deux essais de réaction furent tentés, et je les comprimai.

Un matin, le bruit se répandit que les Autrichiens entraient par la frontière de Modène; j’y courus avec mes hommes.

Il n’y avait rien.

Une troisième tentative de réaction réussit; le gouvernement du grand-duc fut rétabli, et, moi qui avais été chargé de l’arrêter, je fus naturellement contraint de partir.

Outre ma légion, il y avait à Florence une légion polonaise parfaitement organisée; je lui fis appel, elle me suivit.

Je traversai les Apennins, et descendis à Bologne.

J’y fus assez mal reçu par le gouvernement républicain, qui me traita de déserteur.

Le général Mezzacapo formait, à Bologne, une division destinée à marcher au secours de Rome. Il nous passe en revue, reconnaît que nous ne sommes pas des déserteurs, et fait de nous son avant-garde.

Nous suivions la route de Foligno, de Narni et de Civita-Castellana. Arrivés là, nous appuyâmes sur la Sabine pour éviter les Français.

Nous entrâmes à Rome par la porte San-Giovanni.

Disons où en était Rome.

XIV

ROME

Dans la matinée du 24 avril, l’avant-garde de la division française était arrivée devant le port de Civita-Vecchia, et un aide de camp du général Oudinot était descendu à terre pour parlementer avec le préfet de la république romaine, Manucci. Il lui dit que le but de l’intervention française était de sauvegarder les intérêts matériels et moraux de la population romaine; que la France voulait, ennemie qu’elle était du despotisme et de l’anarchie, assurer à l’Italie une sage liberté; qu’elle espérait trouver dans le peuple romain l’antique sympathie qui l’avait uni au peuple français, mais qu’en attendant, comme la flotte ne pouvait tenir la mer sans danger, un prompt permis de débarquement était nécessaire; dans le cas où ce permis serait refusé, le général français, à son grand regret, serait contraint d’employer la force. En outre, il devait prévenir la ville de Civita-Vecchia que, dans le cas où un seul coup de fusil serait tiré, elle serait imposée à un million.

Et, ce disant, sans attendre de réponse du gouvernement de Rome, auquel Manucci voulait en référer, le général Oudinot désarmait le bataillon Metara, occupait le fort, fermait l’imprimerie de la ville, mettait une sentinelle à la porte, et s’opposait au débarquement d’un corps de cinq cents Lombards.

Ces cinq cents Lombards étaient le bataillon de bersaglieri commandé par Manara, lequel, chassé de sa patrie, repoussé du Piémont, venait demander un tombeau à Rome.