Mémoires de Garibaldi, tome 2/2

Part 4

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A la mort d’un homme comme Anzani, je te le dis, ô Italie! la nation qui lui a donné naissance doit, du plus profond de ses entrailles, pousser un cri de douleur, et, si elle ne pleure pas, si elle ne se lamente pas comme Rachel dans Rama, cette nation n’est digne ni de sympathie ni de pitié, elle qui n’aura eu ni sympathie ni pitié pour ses plus généreux martyrs.

Oh! martyr, cent fois martyr fut notre bien-aimé Anzani, et la torture la plus cruelle soufferte par ce vaillant fut de toucher la terre natale, pauvre moribond, et de ne pas finir comme il avait vécu, en combattant pour elle, pour son honneur, pour sa régénération.

O Anzani! si un génie pareil au tien avait présidé aux combats de la Lombardie, à la bataille de Novare, au siége de Rome, l’étranger ne souillerait plus la terre natale et ne foulerait pas insolemment les ossements de nos preux!

La légion italienne, on l’a vu, avait peu fait avant l’arrivée d’Anzani; lui venu, sous ses auspices, elle parcourut une carrière de gloire à rendre jalouses les nations les plus vantées.

Parmi tous les militaires, les soldats, les combattants, parmi tous les hommes portant le mousquet ou l’épée enfin, que j’ai connus, je n’en sais pas un qui puisse égaler Anzani dans les dons de la nature, dans les inspirations du courage, dans les applications de la science. Il avait la valeur bouillante de Massena, le sang-froid de Daverio, la sérénité, la bravoure et le tempérament guerrier de Manara[2].

[2] Le lecteur ne connaît pas encore ces trois autres martyrs de la liberté italienne; mais bientôt il fera connaissance avec eux. Garibaldi, qui n’écrivait pas pour être imprimé, parle, en quelque sorte, à lui-même, et non aux lecteurs.

A. D.

Les connaissances militaires d’Anzani, sa science de toutes choses, n’étaient égalées par personne. Doué d’une mémoire sans pareille, il parlait avec une précision inouïe des choses passées, ces choses passées remontassent-elles à l’antiquité.

Dans les dernières années de sa vie, son caractère s’était sensiblement altéré; il était devenu âcre, irascible, intolérant, et, pauvre Anzani, ce n’était pas sans motif qu’il avait ainsi changé! Tourmenté presque constamment par des douleurs, suites de ses nombreuses blessures et de la vie orageuse qu’il avait menée pendant tant d’années, il traînait une intolérable existence, une existence de martyr.

Je laisse à une main plus habile que la mienne le soin de tracer la vie militaire d’Anzani, digne d’occuper les veilles d’un écrivain éminent. En Italie, en Grèce, en Portugal, en Espagne, en Amérique, on retrouvera, en suivant ses traces, les documents de la vie d’un héros.

Le journal de la légion italienne de Montevideo, tenu par Anzani, n’est qu’un épisode de sa vie. Il fut l’âme de cette légion, dressée, conduite, administrée par lui, et avec laquelle il s’était identifié.

O Italie! quand le Tout-Puissant aura marqué le terme de tes malheurs, il te donnera des Anzani pour guider tes fils à l’extermination de ceux qui te vilipendent et te tyrannisent!

G. G.

XI

ENCORE MONTEVIDEO

Avant de commencer le récit de la campagne de Lombardie, exécutée par Garibaldi en 1848, disons, à propos de Montevideo, tout ce que lui, dans sa modestie, n’a pas pu dire, racontons tout ce qu’il n’a pas pu raconter.

* * *

On se rappelle le combat du 24 avril 1844, le périlleux passage de la Boyada; on sait de quelle façon les légionnaires italiens s’y comportèrent.

L’officier qui faisait le rapport au général Paz se contenta, à propos des légionnaires, de lui dire:

--Ils se sont battus comme des tigres.

--Ce n’est pas étonnant, répondit le général Paz, ils sont commandés par un lion.

* * *

Après la bataille de San-Antonio, l’amiral Lainé, qui commandait la station de la Plata, frappé d’étonnement par ce merveilleux fait d’armes, écrivit à Garibaldi la lettre suivante, dont l’autographe est entre les mains de G.-B. Cuneo, ami de Garibaldi. L’amiral Lainé montait la frégate _l’Africaine_.

«Je vous félicite, mon cher général, d’avoir si puissamment contribué, par votre intelligente et intrépide conduite, à l’accomplissement du fait d’armes dont se seraient enorgueillis les soldats de la grande armée qui, pour un moment, domina l’Europe.

»Je vous félicite également pour la simplicité et la modestie qui rendent plus précieuse la lecture de la relation dans laquelle vous donnez les plus minutieux détails d’un fait d’armes duquel on peut, sans crainte, vous attribuer tout l’honneur.

»Au reste, cette modestie vous a captivé les sympathies des personnes aptes à apprécier convenablement ce que vous êtes arrivé à faire depuis six mois, personnes parmi lesquelles il faut compter, au premier rang, notre ministre plénipotentiaire, l’honorable baron Deffaudis, qui honore votre caractère et dans lequel vous avez un chaud défenseur, surtout lorsqu’il s’agit d’écrire à Paris dans le but d’y détruire les impressions défavorables que peuvent faire naître certains articles de journaux, rédigés par des personnes peu habituées à dire la vérité, même lorsqu’elles racontent des faits arrivés sous leurs propres yeux.

»Recevez, général, l’assurance de mon estime.

»LAINÉ.»

Ce ne fut pas tout que d’avoir écrit à Garibaldi, l’amiral Lainé voulut lui porter ses compliments en personne. Il se fit débarquer à Montevideo et se rendit dans la rue du Portone, où habitait Garibaldi. Ce logement, aussi pauvre que celui du dernier légionnaire, ne fermait point et était, jour et nuit, ouvert à tout le monde, _particulièrement au vent et à la pluie_, comme me le disait Garibaldi en me racontant cette anecdote.

Or, il était nuit; l’amiral Lainé poussa la porte et, comme la maison n’était pas éclairée, il se heurta contre une chaise.

--Holà! dit-il, faut-il absolument que l’on se casse le cou lorsqu’on vient voir Garibaldi?

--Hé! femme, cria Garibaldi à son tour, sans reconnaître la voix de l’amiral, n’entends-tu pas qu’il y a quelqu’un dans _l’antichambre_? _Éclaire._

--Et avec quoi veux-tu que j’éclaire! répondit Anita, ne sais-tu pas qu’il n’y a pas deux sous à la maison pour acheter une chandelle?

--C’est vrai, répondit philosophiquement Garibaldi.

Et il se leva; et, allant ouvrir la porte de la pièce où il était:

--Par ici, dit-il, par ici!--afin que sa voix, à défaut de lumière, guidât le visiteur.

L’amiral Lainé entra; l’obscurité était telle, qu’il fut obligé de se nommer pour que Garibaldi sût à qui il avait affaire.

--Amiral, dit-il, vous m’excuserez, mais, quand j’ai fait mon traité avec la république de Montevideo, j’ai oublié, parmi les rations qui nous sont dues, de spécifier une ration de chandelles. Or, comme vous l’a dit Anita, la maison, n’ayant pas eu deux sous pour acheter une chandelle, reste dans l’obscurité. Par bonheur, je présume que vous venez pour causer avec moi et non pour me voir.

L’amiral, en effet, causa avec Garibaldi, mais ne le vit pas.

En sortant, il se rendit chez le général Pacheco y Obes, ministre de la guerre, et lui raconta ce qui venait de lui arriver.

Le ministre de la guerre, qui venait de rendre le décret qu’on va lire, prit aussitôt cent patagons (cinq cents francs) et les envoya à Garibaldi.

Garibaldi ne voulut pas blesser son ami Pacheco en les refusant; mais, le lendemain, au point du jour, prenant les cent patagons, il alla les distribuer aux veuves et aux enfants des soldats tués au Salto San-Antonio, ne conservant pour lui que ce qu’il en fallait pour acheter une livre de chandelles, qu’il invita sa femme à économiser, pour le cas où l’amiral Lainé viendrait lui faire une seconde visite.

Voici le décret que rédigeait Pacheco y Obes, lorsque l’amiral Lainé était venu faire un appel à sa munificence:

ORDRE GÉNÉRAL

«Pour donner à nos preux compagnons d’armes qui se sont immortalisés dans les champs de San-Antonio, une haute preuve de l’estime dans laquelle les tient l’armée qu’ils ont illustrée comme eux dans ce mémorable combat;

»Le ministre de la guerre décide:

»1º Le 15 courant, jour désigné par l’autorité pour remettre à la légion italienne copie du décret suivant, il y aura une grande parade de la garnison, qui se réunira dans la rue du Marché, appuyant sa droite à la petite place du même nom et dans l’ordre qu’indiquera l’état-major.

»2º La légion italienne se réunira sur la place de la Constitution, tournant le dos à la cathédrale, et, là, elle recevra la susdite copie, qui lui sera remise par une députation présidée par le colonel Francesco Tages, et composée d’un chef, d’un officier, d’un sergent et d’un soldat de chaque corps.

»3º La députation, rentrée dans ses corps respectifs, se dirigera avec eux vers la place indiquée en défilant en colonne d’honneur devant la légion italienne, et cela tandis que les chefs de corps salueront du cri de _Vive la Patrie! vivent le général Garibaldi et ses braves compagnons!_

»4º Les régiments devront être en ligne à dix heures du matin.

»5º Il sera donné copie authentique de cet ordre du jour à la légion italienne et au général Garibaldi.

»PACHECO Y OBES.»

Le décret portait:

1º Que les mots suivants seraient inscrits en lettres d’or sur la bannière de la légion italienne:

_Action du 8 février 1846 de la légion italienne aux ordres de Garibaldi._

2º Que la légion italienne aurait la préséance dans toutes les parades;

3º Que les noms des morts tombés dans cette rencontre seraient inscrits sur un tableau placé dans la salle du gouvernement;

4º Que tous les légionnaires porteraient pour marque distinctive, au bras gauche, un écu sur lequel une couronne entourerait l’inscription suivante:

_Invincibili combatterono, 8 febraio 1846._

En outre, Garibaldi, voulant donner une suprême attestation de sa sympathie et de sa reconnaissance aux légionnaires qui étaient tombés en combattant à ses côtés, dans la journée du 8 février, fit élever sur le champ de bataille une grande croix qui portait sur une de ses faces cette inscription:

_Aux XXXVI Italiens morts le 8 février MDCCCXLVI._

Et de l’autre côté:

_CLXXXIV Italiens dans le champ San-Antonio._

* * *

Si pauvre que fût Garibaldi, il trouva cependant, un jour, un légionnaire plus pauvre que lui.

Ce légionnaire n’avait pas de chemise.

Garibaldi l’emmena dans un coin, ôta sa chemise et la lui donna.

En rentrant chez lui, il en demanda une autre à Anita.

Mais Anita, secouant la tête:

--Tu sais bien, dit-elle, que tu n’en avais qu’une; tu l’as donnée, tant pis pour toi!

Et ce fut Garibaldi qui resta à son tour sans chemise, jusqu’à ce qu’Anzani lui en eût donné une.

Mais c’est qu’aussi Garibaldi était incorrigible.

Un jour, ayant capturé un navire ennemi, il partagea le butin avec ses compagnons.

Les parts faites, il appela à lui ses hommes, les uns après les autres, et les interrogea sur l’état de leur famille.

Aux plus besoigneux il faisait une part sur la sienne, disant:

--Prenez ceci, c’est pour vos enfants.

Il y avait, en outre, une forte somme d’argent à bord; mais Garibaldi l’envoya au trésor de Montevideo, n’en voulant pas toucher un centime.

Quelque temps après, la part de prise était si bien partie, qu’il ne restait plus que trois sous à la maison.

Ces trois sous sont l’objet d’une anecdote que m’a racontée Garibaldi lui-même.

Un jour, il entendit sa petite fille Teresita pousser de grands cris.

Il adorait l’enfant; il courut voir ce dont il s’agissait.

L’enfant avait roulé du haut en bas de l’escalier; elle avait la figure en sang.

Garibaldi, ne sachant comment la consoler, avisa trois sous qui formaient toute la fortune de la maison et que l’on réservait pour les grandes circonstances.

Il prit ces trois sous, et sortit pour acheter quelque jouet qui pût consoler l’enfant.

A la porte, il rencontra un émissaire du président Joaquin Souarez, qui le cherchait de la part de son maître pour une communication importante.

Garibaldi se rendit aussitôt chez le président, oubliant le motif qui l’avait fait sortir et tenant machinalement les trois sous dans sa main.

La conférence dura deux heures; il s’agissait, en effet, de choses importantes.

Garibaldi, au bout de ces deux heures, rentra chez lui; l’enfant était calmée, mais Anita était fort inquiète.

--On a volé la bourse! lui dit-elle dès qu’elle le vit.

Garibaldi pensa alors aux trois sous qu’il avait toujours dans la main.

C’était lui le voleur.

XII

CAMPAGNE DE LOMBARDIE

Maintenant, nous allons, avec l’aide d’un ami de Garibaldi, du brave colonel Medici, que l’on jugera, d’ailleurs, par la simplicité de ses paroles, reprendre notre récit où Garibaldi l’a interrompu.

Son départ pour la Sicile nous forcerait d’arrêter ici ses Mémoires, si Medici ne se chargait de les continuer.

Et, nous l’avouons, cette manière de parler de Garibaldi nous plaît mieux que de le laisser parler lui-même de lui-même.

En effet, lorsque Garibaldi raconte, il oublie sans cesse la part qu’il a prise aux actions qu’il narre pour exalter celle qu’y ont prise ses compagnons. Or, puisque c’est spécialement de lui que nous nous occupons, mieux vaut, pour le voir dans son véritable jour, qu’il y soit placé par un autre que lui-même.

Nous allons donc laisser le colonel Medici raconter la campagne de Lombardie en 1848.

* * *

Je partis de Londres pour Montevideo vers la moitié de l’année 1846.

Aucun motif politique ni commercial ne m’appelait dans l’Amérique du Sud: j’y allais pour ma santé.

Les médecins me croyaient atteint de phthisie pulmonaire; mes opinions libérales m’avaient fait exiler de l’Italie; je me décidai à traverser la mer.

J’arrivai à Montevideo sept ou huit mois après l’affaire du Salto San-Antonio. La réputation de la légion italienne était dans toute son efflorescence. Garibaldi était alors le héros du moment. Je fis connaissance avec lui, je le priai de me recevoir dans sa légion: il y consentit.

Le lendemain, j’avais revêtu la blouse rouge aux parements verts, et je me disais avec orgueil:

--Je suis soldat de Garibaldi!

Bientôt je me liai plus intimement avec lui. Il me prit en amitié, puis en confiance, et, lorsque tout fut décidé pour son départ, un mois avant qu’il quittât Montevideo, je partis sur un paquebot faisant voile pour le Havre.

J’avais ses instructions, instructions claires et précises, comme toutes celles que donne Garibaldi.

J’étais chargé d’aller en Piémont et en Toscane et d’y voir plusieurs hommes éminents, et, entre autres, Fanti, Guerazzi et Beluomini, le fils du général.

J’avais l’adresse de Guerazzi, caché près de Pistoia.

Aidé de ces puissants auxiliaires, je devais organiser l’insurrection; Garibaldi, en débarquant à Via-Reggio, la trouverait prête; nous nous emparerions de Lucques et nous marcherions où serait l’espérance.

Je traversai Paris lors de l’émeute du 15 mai; je passai en Italie, et, au bout d’un mois, j’avais trois cents hommes prêts à marcher où je les conduirais, fût-ce en enfer.

Ce fut alors que j’appris que Garibaldi était débarqué à Nice.

Mon premier sentiment fut d’être vivement blessé qu’il eût ainsi oublié ce qui était convenu entre nous.

J’appris bientôt que Garibaldi avait quitté Nice et y avait laissé Anzani mourant.

J’aimais beaucoup Anzani; tout le monde l’aimait.

Je courus à Nice; Anzani était encore vivant.

Je le fis transporter à Gênes, où il reçut l’hospitalité de l’agonie au palais du marquis Gavotto, dans l’appartement qu’y occupait le peintre Gallino.

Je m’établis à son chevet et ne le quittai plus.

Il était préoccupé, plus que cela n’en valait la peine, de ma bouderie contre Garibaldi. Souvent il m’en parlait; un jour, il me prit la main et, avec un accent prophétique qui avait l’air d’avoir son inspiration dans un autre monde:

--Medici, me dit-il, ne sois pas sévère pour Garibaldi; c’est un homme qui a reçu du ciel une telle fortune, qu’il est bien de l’appuyer et de la suivre. L’avenir de l’Italie est en lui; c’est un prédestiné. Je me suis plus d’une fois brouillé avec lui; mais, convaincu de sa mission, je suis toujours revenu à lui le premier.

Ces mots me frappèrent comme nous frappent les dernières paroles d’un mourant, et bien souvent, depuis, je les ai entendus bruire à mon oreille.

Anzani était philosophe et pratiquait peu les devoirs matériels de la religion. Cependant, au moment de mourir, et comme on lui demandait s’il ne voulait pas voir un prêtre:

--Oui, répondit-il, faites-en venir un.

Et, comme je m’étonnais de cet acte, que j’appelais une faiblesse:

--Mon ami, me dit-il, l’Italie attend beaucoup en ce moment de deux hommes, de Pie IX et de Garibaldi. Eh bien, il ne faut pas que l’on accuse les hommes revenus avec Garibaldi d’être des hérétiques.

Sur quoi, il reçut les sacrements.

La même nuit, vers trois heures du matin, il mourut entre mes bras sans avoir perdu un instant sa connaissance, sans avoir eu une minute de délire.

Ses derniers mots furent:

--N’oublie pas ma recommandation à propos de Garibaldi.

Et il rendit le dernier soupir.

Le corps et les papiers d’Anzani furent remis à son frère, homme entièrement dévoué au parti autrichien.

Le corps fut ramené à Alzate, patrie d’Anzani, et le cadavre de cet homme qui, six mois auparavant, n’eût pas trouvé, dans toute l’Italie, une pierre où poser sa tête, eut une marche triomphale.

Lorsqu’on apprit sa mort à Montevideo, ce fut un deuil général dans la légion; on lui chanta un _Requiem_, et le docteur Bartolomeo Udicine, médecin et chirurgien de la légion, prononça une oraison funèbre.

Quant à Garibaldi, pour faire autant que possible revivre son souvenir lors de l’organisation des bataillons de volontaires lombards, il nomma le premier bataillon: bataillon Anzani.

Après la mort d’Anzani, j’étais parti pour Turin.

Un jour, le hasard fit qu’en me promenant sous les arcades, je me trouvai face à face avec Garibaldi.

A sa vue, la recommandation d’Anzani me revint à la mémoire; il est vrai qu’elle était secondée par la profonde et respectueuse tendresse que je portais à Garibaldi.

Nous nous jetâmes dans les bras l’un de l’autre.

Puis, après nous être tendrement embrassés, le souvenir de la patrie nous revint à tous deux en même temps.

--Eh bien, qu’allons-nous faire? nous demandâmes-nous.

--Mais, vous, lui demandai-je, ne venez-vous point de Roverbella? n’avez-vous point été offrir votre épée à Charles-Albert?

Sa lèvre se plissa dédaigneusement.

--Ces gens-là, me dit-il, ne sont pas dignes que des cœurs comme les nôtres leur fassent soumission. Pas d’hommes, mon cher Medici: la patrie toujours, rien que la patrie!

Comme il ne paraissait pas disposé à me donner les détails de son entrevue avec Charles-Albert, je cessai de l’interroger.

Plus tard, j’appris que le roi Charles-Albert l’avait reçu plus que froidement, le renvoyant à Turin pour _qu’il y attendît les ordres_ de son ministre de la guerre, M. Ricci.

M. Ricci avait daigné se souvenir que Garibaldi attendait ses ordres, l’avait fait venir et lui avait dit:

--Je vous conseille fortement de partir pour Venise; là, vous prendrez le commandement de quelques petites barques, et vous pourrez, comme corsaire, être très-utile aux Vénitiens. Je crois que votre place est là et non ailleurs.

Garibaldi ne répondit point à M. Ricci; seulement, au lieu de s’en aller à Venise, il resta à Turin.

Voilà pourquoi je le rencontrai sous les arcades.

—-Eh bien, qu’allons-nous faire? nous demandâmes-nous derechef.

Avec les hommes de la trempe de Garibaldi, les résolutions sont bientôt prises.

Nous résolûmes d’aller à Milan, et nous partîmes le même soir.

Le moment était bon; on venait d’y recevoir la nouvelle des premiers revers de l’armée piémontaise.

Le gouvernement provisoire donna à Garibaldi le titre de général, et l’autorisa à organiser des bataillons de volontaires lombards.

Garibaldi et moi (sous ses ordres), nous nous mîmes à l’instant même à la besogne.

Nous fûmes tout d’abord rejoints par un bataillon de volontaires de Vicence, qui nous arrivait tout organisé de Pavie.

C’était un noyau.

Garibaldi créait le bataillon Anzani, qu’il eut bientôt porté au complet.

Moi, j’avais charge de discipliner toute cette jeunesse des barricades qui, pendant les cinq jours, avec trois cents fusils et quatre ou cinq cents hommes, avait chassé de Milan Radetzki et ses vingt mille soldats.

Mais nous éprouvions les mêmes difficultés que Garibaldi éprouva en 1859.

Ces corps de volontaires, qui représentent l’esprit de la Révolution, inquiètent toujours les gouvernements.

Un seul mot donnera une idée de l’esprit du nôtre.

C’était Mazzini qui en était le porte-drapeau, et une de ses compagnies s’appelait la compagnie Medici.

Aussi commença-t-on par nous refuser des armes: un homme à lunettes, occupant une place importante au ministère, dit tout haut que c’étaient des armes perdues et que Garibaldi était un sabreur, et pas autre chose.

Nous répondîmes que c’était bien; que, quant aux armes, nous nous en procurerions, mais qu’on voulût bien nous donner, au moins, des uniformes.

On nous répondit qu’il n’y avait pas d’uniformes; mais on nous ouvrit les magasins où se trouvaient des habits autrichiens, hongrois et croates.

C’était une assez bonne plaisanterie à l’endroit de gens qui demandaient à se faire tuer en allant combattre les Croates, les Hongrois et les Autrichiens.

Tous ces jeunes gens, qui appartenaient aux premières familles de Milan, dont quelques-unes étaient millionnaires, refusèrent avec indignation.

Cependant il fallut se décider; on ne pouvait pas combattre, les uns en frac, les autres en redingote; nous prîmes les habits de toile des soldats autrichiens, ceux qu’on appelle _ritters_, et nous en fîmes des espèces de blouses.

C’était à mourir de rire: nous avions l’air d’un régiment de cuisiniers. Il eût fallu avoir l’œil bien exercé pour reconnaître, sous cette toile grossière, la jeunesse dorée de Milan.

Pendant qu’on retaillait les habits à la mesure de chacun, on se procurait des fusils et des munitions par tous les moyens possibles.

Enfin, une fois armés et habillés, nous nous mîmes en marche sur Bergame, en chantant des hymnes patriotiques.

Quant à moi, j’avais sous mes ordres environ cent quatre-vingts jeunes gens, presque tous, je l’ai dit, des premières familles de Milan.

Nous arrivâmes à Bergame, où nous fûmes rejoints par Mazzini, qui venait prendre sa place dans nos rangs et qui y fut reçu avec acclamation.

Là, un régiment de Bergamasques, conscrits réguliers de l’armée piémontaise, se joignit à nous, traînant à sa suite deux canons appartenant à la garde nationale.

A peine étions-nous arrivés, qu’un ordre du comité de Milan nous rappela; le comité se composait de Fanti, de Maestri et de Restelli.

L’ordre portait que nous eussions à revenir à marche forcée.

Nous obéîmes, et commençâmes notre retour sur Milan.

Mais, arrivés à Monza, nous apprîmes, à la fois, que Milan avait capitulé et qu’un corps de cavaliers autrichiens était détaché à notre poursuite.

Garibaldi ordonna aussitôt la retraite sur Como; notre jeu était de nous rapprocher autant que possible des frontières suisses.

Garibaldi me plaça à l’arrière-garde pour soutenir la retraite.

Nous étions très-fatigués de la marche forcée que nous venions de faire. Nous n’avions pas eu le temps de manger à Monza, nous tombions de faim et de lassitude; nos hommes se retirèrent en désordre et complétement démoralisés.

Le résultat de cette démoralisation fut que, arrivés à Como, la désertion se mit parmi nous.

Sur cinq mille hommes qu’avait Garibaldi, quatre mille deux cents passèrent en Suisse; nous restâmes avec huit cents.

Garibaldi, comme s’il avait toujours ses cinq mille hommes, prit, avec son calme habituel, position à la Camerlata, point de jonction de plusieurs routes en avant de Como.