Mémoires de Garibaldi, tome 2/2

Part 3

Chapter 33,790 wordsPublic domain

Ma première idée fut qu’en me voyant tomber, mes hommes allaient me croire mort et que cette croyance pouvait mettre le trouble parmi eux. En tombant, j’eus donc la présence d’esprit de prendre un pistolet dans mes fontes, et, me relevant aussitôt, de le tirer en l’air pour que l’on vît bien que j’étais sain et sauf.

On eut, en effet, à peine le temps de me voir à terre, que j’étais déjà relevé et au milieu des miens.

Cependant l’ennemi s’avançait toujours, fort de douze cents hommes de cavalerie et de trois cents d’infanterie.

Abandonnés par notre cavalerie, nous étions restés cent quatre-vingt-dix hommes en tout. Je n’avais pas le temps de faire un long discours; d’ailleurs, ce n’est point ma manière. J’élevai la voix et ne dis que ces mots:

--Les ennemis sont nombreux, nous sommes en petit nombre; tant mieux! moins nous sommes, plus le combat sera glorieux. Du calme! Ne faisons feu qu’à bout portant, et chargeons à la baïonnette.

Ces paroles étaient dites à des hommes sur lesquels chaque mot faisait l’effet d’une étincelle électrique.

D’ailleurs, toute autre détermination eût été funeste. A un mille environ, sur notre droite, nous avions l’Uruguay avec quelques massifs de bois; mais une retraite, dans un pareil moment, eût été le signal de notre perte à tous; je l’avais compris, aussi je n’y songeai même pas.

Arrivée à soixante pas de nous, à peu près, la colonne ennemie fit une décharge qui nous causa un grand dommage; mais les nôtres lui répondirent par une fusillade bien autrement meurtrière, d’autant plus que nos fusils étaient chargés, non-seulement à balles, mais encore à chevrotines.

Le commandant de l’infanterie tomba frappé à mort; les files se disjoignirent, et, à la tête de mes braves, un fusil à la main, je les entraînai dans une charge à fond.

Il était temps: la cavalerie était déjà sur nos flancs et sur nos épaules.

La mêlée fut terrible.

Quelques hommes de l’infanterie ennemie durent leur salut à une fuite rapide. Cela me donna le temps de faire face à la cavalerie.

Nos hommes pivotèrent comme si chacun avait reçu l’ordre d’exécuter cette manœuvre.

Tous combattirent, officiers et soldats, comme des géants.

Une vingtaine de cavaliers, alors, conduits par un brave officier nommé Vega, ayant honte de la fuite de Baez et de ses hommes, qui nous laissaient seuls, tournèrent bride, aimant mieux venir partager notre sort que de continuer leur honteuse retraite.

Nous les vîmes tout à coup repasser au milieu de l’ennemi et se placer à nos côtés.

Il y avait, je vous en réponds, du courage à faire ce qu’ils faisaient.

Au reste, la charge qu’ils accomplirent en nous rejoignant nous servit beaucoup dans ce moment critique: elle sépara et culbuta l’ennemi, dont une partie s’était mise à la poursuite des fuyards.

Aussi, à notre seconde décharge, la cavalerie, voyant son infanterie détruite et vingt-cinq ou trente hommes des siens tomber sous notre feu, la cavalerie, dis-je, fit un pas de retraite et mit à terre six cents hommes environ qui, s’armant de carabines, nous enveloppèrent de tous côtés.

Nous avions tout autour de nous un espace de terrain couvert de cadavres de chevaux et d’hommes, tant des ennemis que des nôtres.

Je pourrais raconter d’innombrables actes de bravoure particuliers.

Tous combattirent comme nos anciens preux du Tasse et de l’Arioste; beaucoup étaient couverts de blessures de toutes sortes, balles, tranchants de sabre, pointes de lance.

Un jeune trompette de quinze ans, que nous appelions le Rouge, et qui nous animait durant le combat avec son clairon, fut frappé d’un coup de lance. Jeter sa trompette, prendre son couteau, s’élancer sur le cavalier qui l’avait frappé, fut l’affaire d’un instant.

Seulement, en frappant, il expira.

Après le combat, les deux cadavres furent retrouvés cramponnés l’un à l’autre. Le jeune homme était couvert de blessures; le cavalier portait à la cuisse la marque profonde d’une morsure que lui avait faite son ennemi.

Du côté de nos adversaires, il y eut aussi des actes d’une prodigieuse témérité. L’un d’eux, voyant que cette espèce de hangar autour duquel nous étions groupés, s’il n’était point un rempart contre les balles, était du moins un abri contre le soleil, prit un tison enflammé, s’élança à grande course de cheval, passa au milieu de nous, et, en passant, lança, comme un éclair, le tison sur le toit de paille.

Le tison tomba à terre sans remplir le but du cavalier; mais celui-ci n’avait pas moins accompli une action téméraire.

Nos hommes allaient tirer sur lui; je les en empêchai.

--Il faut conserver les braves, leur criai-je; ils sont de notre race.

Et personne ne fit feu.

C’était miracle comme tous ces braves gens m’écoutaient.

Un mot de moi rendait la force aux blessés, le courage aux hésitants, et doublait l’ardeur des forts.

Lorsque je vis l’ennemi décimé par notre feu, lassé de notre résistance, alors seulement je parlai de retraite, en disant, non pas: _Retirons-nous!_ mais:

--En nous retirant, nous ne laisserons pas, je l’espère, un seul blessé sur le champ de bataille.

--Non! non! crièrent toutes les voix.

Au reste, blessés, nous l’étions presque tous.

Lorsque je vis tout mon monde bien calme et bien assuré, je donnai tranquillement l’ordre de se retirer tout en combattant.

Par bonheur, je n’avais pas une égratignure, ce qui me permettait d’être partout, et, quand un ennemi s’approchait trop témérairement de nous, de le faire repentir de sa témérité.

Le peu d’hommes valides qu’il y eût parmi nous chantaient des hymnes patriotiques, auxquels les blessés répondaient en chœur.

L’ennemi n’y comprenait rien.

Ce dont nous souffrions le plus, c’était du manque d’eau.

Les uns arrachaient des racines et les mâchaient; les autres suçaient des balles de plomb; quelques−uns burent leur urine.

Enfin, la nuit vint et, avec elle, un peu de fraîcheur.

Je serrai mes hommes en colonne, et plaçai les blessés au milieu. Deux seulement, qu’il était impossible de transporter, furent laissés sur le champ de bataille. Je recommandai bien à ma petite troupe de ne pas se disperser, et de se retirer dans la direction d’un petit bois.

L’ennemi s’en était emparé avant nous; mais il en fut vigoureusement chassé.

J’envoyai alors des explorateurs, qui revinrent me disant que l’ennemi avait mis presque tous ses hommes à terre et faisait paître ses chevaux. Sans doute se persuadait-il que c’étaient la faim et le manque de munitions qui nous avaient fait faire halte; la faim, nous ne la sentions pas; quant aux munitions, nous en avions trouvé, sur nos adversaires morts, autant que nous en avions voulu.

Maintenant, le plus difficile nous restait à faire.

L’ennemi était campé entre nous et le Salto; après un repos d’une heure, qui fit croire à nos adversaires que nous resterions toute la nuit où nous étions, j’ordonnai à mes hommes de se reformer en colonne, et, au pas de course, la baïonnette en avant, nous nous lançâmes comme un torrent au milieu d’eux.

Les trompettes ennemies sonnèrent le boute-selle; mais, avant que chaque homme eût trouvé selle, rênes et cheval, nous étions déjà passés.

Nous nous dirigeâmes de nouveau vers une espèce de maquis. Une fois dans le fourré, je donnai l’ordre à tout le monde de se coucher ventre à terre. L’ennemi venait à nous sans nous voir, sonnant la charge.

Je le laissai approcher à cinquante pas du bois, et, alors seulement, je criai: «Feu!» en donnant l’exemple.

Vingt-cinq ou trente hommes et autant de chevaux tombèrent; l’ennemi tourna bride et rentra dans son camp. Je dis à mes hommes:

--Allons, mes enfants, je crois que le moment est venu d’aller boire.

Et, côtoyant toujours notre petit bois, portant nos blessés, tenant à distance les plus acharnés de nos adversaires, qui ne voulaient pas nous abandonner, nous gagnâmes le bord de la rivière. A l’entrée du village nous attendait une grande émotion: Anzani était là, pleurant de joie.

Il m’embrassa le premier, et voulut embrasser tous les autres après moi.

Anzani, lui aussi, avait eu son combat: il avait été, avec ses quelques hommes, attaqué par l’ennemi, qui, avant l’engagement, l’avait sommé de se rendre, lui disant que nous étions tous morts ou prisonniers.

Mais Anzani avait répondu:

--Les Italiens ne se rendent pas; décampez tous tant que vous êtes, ou je vous foudroie avec mes escadrons. Tant que j’aurai un de mes compagnons avec moi, nous combattrons ensemble, et, quand je serai seul, alors je mettrai le feu aux poudres, et me ferai sauter, et vous avec moi.

L’ennemi n’en demanda pas davantage, il se retira. Aussi, mes hommes, qui retrouvaient tout en abondance au Salto, disaient-ils en s’adressant à moi:

--Tu nous as sauvés une première fois; mais Anzani nous a sauvés une seconde!

Le lendemain, j’écrivis cette lettre à la commission de la légion italienne à Montevideo:

«Frères,

»Avant-hier, nous avons eu, dans les champs de San-Antonio, à une lieue et demie de la ville, le plus terrible et le plus glorieux de nos combats. Les quatre compagnies de notre légion et une vingtaine d’hommes de cavalerie, réfugiés sous notre protection, non-seulement se sont défendus contre douze cents hommes de Servando Gomez, mais ont entièrement détruit l’infanterie ennemie, qui les avait assaillis au nombre de trois cents hommes. Le feu, commencé à midi, a fini à minuit.

»Ni le nombre des ennemis, ni ses charges répétées, ni sa masse de cavalerie, ni les attaques de ses fusiliers à pied, n’ont rien pu sur nous; quoique nous n’eussions d’autre abri qu’un hangar en ruine soutenu par quatre piliers, les légionnaires ont constamment repoussé les assauts des ennemis acharnés; tous les officiers se sont faits soldats dans cette journée; Anzani, qui était resté au Salto et auquel l’ennemi intima l’ordre de se rendre, répondit la mèche à la main et le pied sur la sainte-barbe de la batterie, quoique l’ennemi l’eût assuré que nous étions tous morts ou prisonniers.

»Nous avons eu trente morts et cinquante blessés; tous les officiers ont été frappés, moins Scarone, Saccarello aîné et Traversi, tous légèrement.

»Je ne donnerais pas aujourd’hui mon nom de légionnaire italien pour un monde d’or.

»A minuit, nous nous sommes mis en retraite sur le Salto; nous restions un peu plus de cent légionnaires sains et saufs. Ceux qui n’étaient que légèrement atteints marchaient en tête, contenant l’ennemi quand il s’émancipait par trop.

»Ah! c’est une affaire qui mérite d’être coulée en bronze!

»Adieu! je vous écrirai plus longuement une autre fois.

»VOTRE GIUSEPPE GARIBALDI.

»P. S. Les officiers blessés sont: Casana, Marochetti, Beruti, Remorini, Saccarello jeune, Sacchi, Grafigna et Rodi.»

Ce fut notre dernière grande affaire à Montevideo.

IX

J’ÉCRIS AU PAPE

Ce fut vers ce temps que j’appris, à Montevideo, l’exaltation au pontificat de Pie IX.

On sait quels furent les commencements de ce règne.

Comme beaucoup d’autres, je crus à une ère de liberté pour l’Italie.

Je résolus aussitôt, pour seconder le saint-père dans les généreuses résolutions dont il était animé, de lui offrir mon bras et celui de mes compagnons d’armes.

Ceux qui croient à une opposition systématique de ma part à la papauté verront, par la lettre qui va suivre, qu’il n’en était rien; mon dévouement était à la cause de la liberté en général, sur quelque point du globe que cette liberté se fît jour.

On comprendra cependant que je donnasse la préférence à mon pays, et que je fusse prêt à servir sous celui qui paraissait appelé à être le messie politique de l’Italie.

Nous crûmes, Anzani et moi, que ce sublime rôle était réservé à Pie IX, et nous écrivîmes au nonce du pape la lettre suivante, le priant de transmettre à Sa Sainteté nos vœux et ceux de nos légionnaires:

«Très-illustre et très-respectable seigneur,

»Du moment où nous sont arrivées les premières nouvelles de l’exaltation du souverain pontife Pie IX et de l’amnistie qu’il concédait aux pauvres proscrits, nous avons, avec une attention et un intérêt toujours croissants, compté les pas que le chef suprême de l’Église a faits sur la route de la gloire et de la liberté. Les louanges dont l’écho arrive jusqu’à nous de l’autre côté des mers, le frémissement avec lequel l’Italie accueille la convocation des députés et y applaudit, les sages concessions faites à l’imprimerie, l’institution de la garde civique, l’impulsion donnée à l’instruction populaire et à l’industrie, sans compter tant de soins, tous dirigés vers l’amélioration et le bien-être des classes pauvres et vers la formation d’une administration nouvelle, tout, enfin, nous a convaincus que venait enfin de sortir, du sein de notre patrie, l’homme qui, comprenant les besoins de son siècle, avait su, selon les préceptes de notre auguste religion, toujours nouveaux, toujours immortels, et sans déroger à leur autorité, se plier cependant à l’exigence des temps; et nous, quoique tous ces progrès fussent sans influence sur nous-mêmes, nous les avons néanmoins suivis de loin, en accompagnant de nos applaudissements et de nos vœux le concert universel de l’Italie et de toute la chrétienté; mais, quand, il y a quelques jours, nous avons appris l’attentat sacrilége au moyen duquel une faction fomentée et soutenue par l’étranger,--n’étant point encore fatiguée, après un si long temps, de déchirer notre pauvre patrie,--se proposait de renverser l’ordre de choses aujourd’hui existant, il nous a semblé que l’admiration et l’enthousiasme pour le souverain pontife étaient un trop faible tribut et qu’un plus grand devoir nous était imposé.

»Nous qui vous écrivons, très-illustre et très-respectable seigneur, nous sommes ceux qui, toujours animés de ce même esprit qui nous a fait affronter l’exil, avons pris les armes à Montevideo, pour une cause qui nous paraissait juste, et réuni quelques centaines d’hommes, nos compatriotes, qui étaient venus ici, espérant y trouver des jours moins tourmentés que ceux que nous subissions dans notre patrie.

»Or, voilà cinq années que, pendant le siége qui enveloppe les murailles de cette ville, chacun de nous a été mis à même de faire preuve de résignation et de courage; et, grâce à la Providence et à cet antique esprit qui enflamme encore notre sang italien, notre légion a eu occasion de se distinguer, et, chaque fois que s’est présentée cette occasion, elle ne l’a pas laissée échapper; si bien que--je crois qu’il est permis de le dire sans vanité--elle a, sur le chemin de l’honneur, dépassé tous les autres corps qui étaient ses rivaux et ses émules.

»Donc, si, aujourd’hui, les bras qui ont quelque usage des armes sont acceptés par Sa Sainteté, inutile de dire que, bien plus volontiers que jamais, nous les consacrerons au service de celui qui fait tant pour la patrie et pour l’Église.

»Nous nous tiendrons donc pour heureux, si nous pouvons venir en aide à l’œuvre rédemptrice de Pie IX, nous et nos compagnons, au nom desquels nous vous portons la parole, et nous ne croirons pas la payer trop cher de tout notre sang.

»Si Votre illustre et respectable Seigneurie pense que notre offre puisse être agréable au souverain pontife, qu’elle la dépose au pied de son trône.

»Ce n’est point la puérile prétention que notre bras soit nécessaire qui nous fait l’offrir; nous savons trop bien que le trône de saint Pierre repose sur des bases que ne peuvent ni ébranler ni raffermir les secours humains, et que, d’ailleurs, le nouvel ordre de choses compte de nombreux défenseurs qui sauront vigoureusement repousser les injustes agressions de ses ennemis; mais, comme l’œuvre doit être répartie parmi les bons, et le dur travail donné aux forts, faites-nous l’honneur de nous compter parmi ceux-là.

»En attendant, nous remercions la Providence d’avoir préservé Sa Sainteté des machinations _dei tristi_, et nous faisons des vœux ardents pour qu’elle lui accorde de nombreuses années pour le bonheur de la chrétienté et de l’Italie.

»Il ne nous reste plus maintenant qu’à prier Votre illustre et très-vénérable Seigneurie de nous pardonner le dérangement que nous lui causons, et de vouloir bien agréer les sentiments de notre parfaite estime et du profond respect avec lequel nous sommes de Sa très-illustre et très-respectable Seigneurie les bien dévoués serviteurs.

»G. GARIBALDI,

»F. ANZANI.

»Montevideo, 12 octobre 1847.»

Nous attendîmes vainement; aucune nouvelle ne nous arriva, ni du nonce ni de Sa Sainteté. Ce fut alors que nous prîmes la résolution d’aller en Italie avec une partie de notre légion.

Mon intention était d’y seconder la Révolution là où elle était déjà en armes, et de la susciter où elle était encore endormie, dans les Abruzzes, par exemple.

Seulement, aucun de nous n’avait le premier sou pour faire la traversée.

X

JE REVIENS EN EUROPE--MORT D’ANZANI

J’eus recours à un moyen qui réussit toujours près des cœurs généreux: j’ouvris une souscription parmi mes compatriotes.

La chose commençait à marcher, lorsque quelques mauvais esprits essayèrent de soulever parmi les légionnaires un parti contre moi, en intimidant ceux qui étaient disposés à me suivre. On insinuait à ces pauvres gens que je les conduisais à une mort certaine, que l’entreprise que je rêvais était impossible, et qu’un sort pareil à celui des frères Bandiera leur était réservé. Il en résulta que les plus timides se retirèrent, et que je restai avec quatre-vingt-cinq hommes, et encore, sur ces quatre-vingt-cinq, vingt-neuf nous abandonnèrent-ils, une fois embarqués.

Par bonheur, ceux qui demeuraient avec moi étaient les plus vaillants, survivants presque tous de notre combat de San-Antonio. En outre, j’avais quelques Orientaux confiants dans ma fortune et, parmi eux, mon pauvre nègre Aguyar, qui fut tué au siége de Rome.

J’ai dit que j’avais provoqué, parmi les Italiens, une souscription pour aider à notre départ. La plus forte partie de cette souscription avait été fournie par Étienne Antonini, Génois établi à Montevideo.

Le gouvernement, de son côté, offrit de nous aider de tout son pouvoir; mais je le savais si pauvre, que je ne voulus accepter de lui que deux canons et huit cents fusils, que je fis transporter sur notre brick.

Au moment du départ, il nous arriva, avec le commandant du _Biponte-Gazolo_, de Nervi, la même chose qui arriva aux Français, lors de la croisade de Baudouin avec les Vénitiens, ceux-ci ayant promis de les transporter en terre sainte: c’est que son exigence fut telle, qu’il fallut tout vendre, jusqu’à nos chemises, pour le satisfaire, si bien que, pendant la traversée, quelques-uns restèrent couchés faute d’habits pour se vêtir.

Nous étions déjà à trois cents lieues des côtes, à peu près à la hauteur des bouches de l’Orénoque, et je m’amusais avec Orrigoni à harponner des marsouins sur le beaupré, quand tout à coup j’entendis retentir le cri «Au feu!»

Sauter du beaupré sur la poulaine, de la poulaine sur le pont, et me laisser couler par le panneau, fut l’affaire d’une seconde.

En faisant une distribution de vivres, le distributeur avait eu l’imprudence de tirer de l’eau-de-vie d’un baril avec une chandelle à la main; l’eau-de-vie avait pris feu, celui qui la tirait avait perdu la tête, et, au lieu de refermer le baril, avait laissé l’eau-de-vie couler à flots; la soute aux vivres, séparée de la sainte-barbe par une planche épaisse d’un pouce à peine, était un véritable lac de feu.

C’est là que je vis combien les hommes les plus braves sont accessibles à la peur, quand le danger se présente à eux sous un aspect autre que celui dont ils ont l’habitude.

Tous ces hommes, qui étaient des héros sur le champ de bataille, se heurtaient, couraient, perdaient la tête, tremblants et effarés comme des enfants.

Au bout de dix minutes, aidé d’Anzani, qui avait quitté son lit au premier cri d’alarme, j’avais éteint le feu.

Le pauvre Anzani, en effet, gardait le lit, non pas qu’il fût tout à fait dénué de vêtements, mais parce qu’il était déjà violemment atteint de la maladie dont il devait mourir en arrivant à Gênes, c’est-à-dire d’une phthisie pulmonaire.

Cet homme admirable, auquel son plus mortel ennemi, s’il avait pu avoir un ennemi, n’aurait pas su trouver un seul défaut, après avoir consacré sa vie à la cause de la liberté, voulait que ses derniers moments fussent encore utiles à ses compagnons d’armes; tous les jours, on l’aidait à monter sur le pont; quand il ne put plus y monter, il s’y fit porter, et, là, couché sur un matelas, souvent s’appuyant sur moi, il donnait des leçons de stratégie aux légionnaires, rassemblés autour de lui à l’arrière du bâtiment.

C’était un véritable dictionnaire des sciences que le pauvre Anzani; il me serait aussi difficile d’énumérer les choses qu’il savait que de trouver une chose qu’il ne sût pas.

A Palo, à cinq milles environ d’Alicante, nous descendîmes à terre pour acheter une chèvre et des oranges à Anzani.

Ce fut là que nous sûmes, par le vice-consul sarde, une partie des événements qui se passaient en Italie.

Nous apprîmes que la constitution piémontaise avait été proclamée et que les cinq glorieuses journées de Milan avaient eu lieu,--toutes choses que nous ne pouvions pas savoir lors de notre départ de Montevideo, c’est-à-dire le 27 mars 1848.

Le vice-consul nous dit qu’il avait vu passer des bâtiments italiens avec le drapeau tricolore. Il ne m’en fallut pas davantage pour me décider à arborer l’étendard de l’indépendance. J’amenai le pavillon de Montevideo, sous lequel nous naviguions, et je hissai immédiatement, à la corne de notre bâtiment, le drapeau sarde, improvisé avec un demi-drap de lit, une casaque rouge et le reste des parements verts de notre uniforme de bord.

On se rappelle que notre uniforme était la blouse rouge à parements verts, lisérés de blanc.

Le 24 juin, jour de la Saint-Jean, nous arrivâmes en vue de Nice. Beaucoup étaient d’avis que nous ne devions pas débarquer sans plus amples renseignements.

Je risquais plus que personne, puisque j’étais encore sous le coup d’une condamnation à mort.

Je n’hésitai pas cependant,--ou, plutôt, je n’eusse pas hésité, car, reconnu par des hommes qui montaient une embarcation, mon nom se répandit aussitôt, et à peine mon nom fut-il répandu, que Nice tout entière se précipita vers le port, et qu’il fallut, au milieu des acclamations, accepter les fêtes qui nous étaient offertes de tous les côtés. Dès que l’on sut que j’étais à Nice, et que j’avais traversé l’Océan pour venir en aide à la liberté italienne, les volontaires accoururent de toutes parts.

Mais j’avais, pour le moment, des vues que je croyais meilleures.

De même que j’avais cru dans le pape Pie IX, je croyais dans le roi Charles-Albert; au lieu de me préoccuper de Medici, que j’avais expédié, comme je l’ai dit, à Via-Reggio, pour y organiser l’insurrection, trouvant l’insurrection organisée et le roi de Piémont à sa tête, je crus que ce que j’avais de mieux à faire était d’aller lui offrir mes services.

Je dis adieu à mon pauvre Anzani, adieu d’autant plus douloureux que nous savions tous deux que nous ne devions plus nous revoir, et je me rembarquai pour Gênes, d’où je gagnai le quartier général du roi Charles-Albert.

L’événement me prouva que j’avais eu tort. Nous nous quittâmes, le roi et moi, mécontents l’un de l’autre, et je revins à Turin, où j’appris la mort d’Anzani.

Je perdais la moitié de mon cœur.

L’Italie perdait un de ses enfants les plus distingués.

O Italie! Italie! mère infortunée! quel deuil pour toi le jour où ce brave parmi les braves, ce loyal parmi les loyaux, ferma les yeux pour toujours à la lumière de ton beau soleil!