Mémoires de Garibaldi, tome 2/2

Part 2

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C’est alors que je vis quels braves gens c’étaient que nos nègres. Ils se firent tuer en attendant l’ennemi, un genou en terre. J’étais au milieu d’eux; je pus donc voir comment ils se comportaient. Le combat dura six heures.

Il y avait au service de Montevideo un Anglais.--Mon Anglais de la dernière campagne m’a plus d’une fois rappelé son compatriote.--Cet Anglais avait carte blanche de Pacheco, qui le connaissait, pour faire tout ce qu’il croirait utile à Montevideo. Il avait réuni une quarantaine ou une cinquantaine d’hommes. Nous l’appelions Samuel; je ne sais s’il avait un autre nom.

Je n’ai pas connu d’homme plus brave que lui.

Après le passage de la Boyada, je le vis arriver seul avec son ordonnance.

--Eh bien, Samuel, lui demandai-je, où est ton régiment?

--Régiment, cria-t-il, prenez garde à vous!

Personne ne parut, personne ne répondit; ses hommes avaient tous été tués, depuis le premier jusqu’au dernier.

Un ordre du jour du général Paz donna les plus grands éloges à la légion italienne: elle avait eu soixante et dix hommes mis hors de combat.

Nous rentrâmes à Montevideo par le Cerro.

Samuel s’occupa immédiatement de reformer son corps.

V

LA LÉGION ITALIENNE REFUSE LES TERRES QUI LUI SONT OFFERTES

Le 30 janvier 1845, le général Rivera, émerveillé de la conduite qu’avait tenue la légion italienne au combat du Cerro et au passage de la Boyada, m’écrivit la lettre suivante:

«Monsieur,

»Lorsque, l’an dernier, je fis don à l’honorable légion française, don qui fut accepté, comme vous l’auront appris les journaux, d’une certaine quantité de terres, j’espérais que le hasard conduirait à mon quartier général quelque officier de la légion italienne, qui m’eût ainsi donné l’occasion de satisfaire à un ardent désir de mon cœur, en montrant à la légion italienne l’estime que je professe pour les importants services rendus par vos compagnons à la République, dans la guerre que nous soutenons contre la force armée d’invasion de Buenos-Ayres.

»Pour ne pas différer plus longtemps ce que je regarde comme l’accomplissement d’un devoir sacré, je renferme dans la présente, et cela avec le plus grand plaisir, un acte de la donation que je fais à l’illustre et valeureuse légion italienne, comme un gage sincère de ma reconnaissance personnelle pour les éminents services rendus par ce corps à mon pays.

»Le don n’est, certes, égal ni aux services ni à mon désir; et cependant vous ne refuserez pas, je l’espère, de l’offrir en mon nom à vos camarades et de les informer de mon bon vouloir et de ma reconnaissance pour eux, de même que pour vous, monsieur, qui les commandez si dignement, et qui déjà, antérieurement à cette période, avez conquis, en aidant notre république, un droit si incontestable à notre reconnaissance.

»Je saisis cette occasion, colonel, pour vous prier d’agréer l’assurance de ma parfaite considération et de ma profonde estime.

»FRUCTUOSO RIVERA.»

Il y a cela de remarquable que cet excellent patriote prenait sur sa propre fortune pour nous faire ce don. Les terres qu’il nous offrait n’étaient point des terres de la République, c’était son propre patrimoine.

Aussi lui répondis-je, le 23 mai suivant, époque où sa lettre me fut communiquée:

«_Eccellentissimo signore[1]!_

»Le colonel Parrodi, en présence de tous les officiers de la légion italienne, m’a remis, selon votre désir, la lettre que vous avez eu la bonté de m’écrire en date du 30 janvier, et, avec cette lettre, un acte par lequel vous faites don spontané à la légion italienne d’une portion de terres prises dans vos propriétés et s’étendant entre l’Arroyo de las Avenas et l’Arroyo-Grande au nord du rio Negro; et, en outre, d’un troupeau de bestiaux, ainsi que des haciendas existant sur le terrain.

[1] Nous mettons en italien ces deux mots, difficiles à traduire en français, langue dans laquelle les mots _excellent seigneur_ n’ont pas une signification équivalente.

»Vous dites que le don est fait par vous comme rémunération de nos services à la République.

»Les officiers italiens, après avoir pris connaissance de votre lettre et de ce qu’elle renferme, ont à l’unanimité déclaré, au nom de la légion, qu’ils n’avaient point entendu, en demandant des armes et en offrant leurs services à la République, recevoir autre chose que l’honneur de partager les périls que courent les enfants du pays qui leur a donné l’hospitalité. Ils obéissaient, en agissant ainsi, à la voix de leur conscience. Ayant satisfait à ce qu’ils regardent simplement comme l’accomplissement d’un devoir, ils continueront, tant que les nécessités du siége l’exigeront, à partager les peines et les périls des nobles Montévidéens; mais ils ne désirent pas d’autre prix et d’autre récompense de leurs travaux.

»J’ai donc l’honneur de vous communiquer, Excellence, la réponse de la légion, avec laquelle mes sentiments et mes principes concordent complétement.

»En conséquence, je vous renvoie l’original de la donation.

»Puisse Dieu vous donner de longs jours!

»GIUSEPPE GARIBALDI.»

Les Italiens continuèrent de servir sans rétribution aucune; leur seule façon d’avoir un peu d’argent, lorsqu’ils avaient absolument besoin de renouveler telle ou telle pièce de leur habillement, était de faire le service de quelque négociant français ou basque, qui alors payait à son remplaçant à peu près deux francs de France.

Il va sans dire que, s’il y avait combat, le remplaçant combattait et se faisait tuer pour le titulaire.

VI

DISGRACE DE RIVERA

J’ai dit quel était le plan du général Paz lors de notre sortie nocturne de Montevideo.

Ce plan, s’il réussissait, changeait la face des choses et faisait, selon toute probabilité, lever le siége à Oribe; mais, ce plan une fois tombé dans l’eau, nous revînmes à notre garnison de tous les jours, c’est-à-dire aux postes avancés qui, de part et d’autre, allaient se fortifiant de plus en plus, jusqu’à ce que nous eussions, de notre côté, une ligne de batteries à peu près correspondante aux batteries ennemies.

Sur ces entrefaites, le général Paz nous quitta et partit pour diriger l’insurrection de la province de Corrientes, et aider ainsi la cause nationale en divisant les forces du général Urquiza, qui se trouvait en face du général Rivera.

Mais les choses furent loin de tourner comme on l’espérait, et cela par l’impatience du général Rivera, lequel, sans s’inquiéter des ordres du gouvernement qui lui défendaient d’accepter une bataille décisive, accepta cette bataille et la perdit complétement dans les champs d’India-Muerte.

Notre armée de campagne fut battue; deux mille prisonniers, davantage peut-être, furent étranglés, pendus, décapités, contre toutes les lois de l’humanité et de la guerre.

Beaucoup restèrent sur le champ de bataille, d’autres furent dispersés dans les steppes immenses. Le général Rivera, avec quelques-uns des siens, gagna la frontière du Brésil, et fut, comme cause de cet immense désastre, exilé par le gouvernement.

La bataille d’India-Muerte perdue, Montevideo resta livré à ses propres ressources. Le colonel Correa prit le commandement de la garnison. Cependant le soin supérieur de la défense demeura concentré entre Pacheco et moi. Quelques-uns de nos chefs, après cette déplorable bataille, parvinrent à réunir divers détachements de soldats dispersés et firent avec eux la guerre de partisans dans les lieux les plus propres à cette guerre.

Le général Llanos réunit deux cents hommes, à peu près, et, préférant se réunir aux défenseurs de Montevideo, se rua sur les ennemis qui observaient le Cerro, fit une trouée, parvint jusqu’au fort et nous rejoignit.

Pacheco, en recevant ce petit renfort, eut l’idée d’un coup de main.

Le 27 mai 1845, nous embarquâmes à Montevideo, pendant la nuit, la légion italienne et quelques autres forces prises au Cerro, et, avec ce petit corps, nous allâmes nous embusquer dans une vieille poudrière abandonnée.

Dans la matinée du 28, la cavalerie du général Llanos sortait, protégée par l’infanterie, et attirait l’ennemi du côté de la poudrière; lorsque celui-ci ne fut plus qu’à une petite distance, les nôtres sortirent, la légion italienne en tête, et, chargeant à la baïonnette, couvrirent le terrain de cadavres.

Alors toute la division en observation au Cerro se porta sur la ligne, et il s’engagea un combat meurtrier qui finit par se décider à notre avantage.

L’ennemi fut mis en pleine déroute, poursuivi la baïonnette dans les reins, et il fallut un de ces ouragans mêlés de tonnerre, de grêle et de pluie, comme seuls peuvent s’en faire une idée ceux qui les ont vus, pour mettre fin au combat.

Les pertes de l’ennemi furent considérables.

Il eut grand nombre de blessés et de morts, et, parmi ces derniers, le général Nunz, un des meilleurs et des plus braves généraux ennemis, qui fut tué par la balle d’un de nos légionnaires.

En outre, on recueillit un copieux butin en bestiaux; de sorte que nous rentrâmes à Montevideo avec la joie et l’espérance dans le cœur.

La réussite de ce coup de main fit que j’en proposai un autre au gouvernement: il s’agissait d’embarquer sur la flottille la légion italienne, de remonter le fleuve, en cachant mes hommes autant qu’il serait possible, jusqu’à Buenos-Ayres, et, arrivé là, de débarquer de nuit, de me diriger sur la maison de Rosas, de l’enlever et de le ramener à Montevideo.

Cette expédition, réussissant, terminait la guerre d’un seul coup; mais le gouvernement refusa.

Quoi qu’il en soit, dans les intervalles de repos que prenait notre armée de terre, je remontais sur notre petite flottille, et, malgré le blocus, dont je trompais la vigilance, je prenais le large, et j’allais jeter le grappin sur quelque bâtiment de commerce, qu’à la barbe de l’amiral Brown, je ramenais prisonnier dans le port.

D’autres fois, par des manœuvres bien combinées, attirant à moi toutes les forces du blocus, j’ouvrais le port à des barques marchandes qui apportaient toute sorte de provisions à la ville assiégée.

Souvent encore, m’embarquant la nuit avec une centaine de mes légionnaires les plus résolus, j’essayais de donner l’assaut aux bâtiments ennemis que je ne pouvais attaquer de jour, à cause de leur grosse artillerie; mais c’était presque toujours inutilement: l’ennemi, se doutant de mes surprises, ne restait point la nuit sur ses ancres et se transportait dans quelque endroit éloigné de celui où je croyais le trouver.

Enfin un jour, voulant en avoir le cœur net, je sortis avec trois petits bâtiments les moins mauvais de l’escadrille, et, en plein jour, je résolus d’aller attaquer l’ennemi sur son arrimage dans la rade de Montevideo.

L’escadre de Rosas se composait de trois navires: _le 25 Mars, le Général Echague et le Maypu_.

Ces trois navires portaient quarante-quatre pièces de canon.

J’en avais huit de petit calibre seulement; mais je connaissais mes hommes: si nous arrivions à aborder l’ennemi, il était perdu.

Je m’avançai contre l’escadre en ligne de bataille.

Nous étions déjà presque à portée de canon; un mille encore, et le combat était inévitable. Toutes les terrasses de Montevideo étaient couvertes de curieux; les mâts des navires de toutes les nations stationnant dans le port étaient, pour ainsi dire, pavoisés d’hommes.

Tous ces spectateurs attendaient avec anxiété l’issue d’un combat que chaque instant rendait de plus en plus inévitable.

Mais le commandant de la flotte argentine ne voulut pas courir les risques de cette lutte; il prit la mer, et nous rentrâmes dans le port, mal dédommagés par les applaudissements universels qui nous saluèrent.

VII

INTERVENTION ANGLO-FRANÇAISE

Cependant les affaires allaient au plus mal pour Montevideo, lorsque l’intervention anglo-française vint faire cesser le blocus; les deux puissances alliées s’emparèrent de la flotte ennemie, et se la partagèrent.

Alors on résolut une expédition sur l’Uruguay.

Le but de cette expédition était de s’emparer de l’île de Martin-Garcia, de la ville de Colonia et de quelques autres points, et principalement du Salto, par lequel on pouvait ouvrir des communications avec le Brésil, en même temps que l’on y formerait un noyau d’armée de campagne destinée à remplacer celle qui était détruite.

J’embarquai deux cents volontaires sur ma flottille, et je me dirigeai sur le fort de Martin-Garcia. Nous le trouvâmes abandonné par l’ennemi, et nous l’occupâmes.

La ville de Colonia était abandonnée de même, lorsque se présentèrent devant elle l’escadre anglo-française et notre petite flottille.

La légion italienne descendit, combattit et repoussa le général Montero, qui se trouvait, avec des forces supérieures, de l’autre côté de la ville.

Les escadres, pendant ce temps, je ne saurais dire dans quel but, ouvrirent un feu très-vif contre la ville abandonnée; elles mirent leurs troupes à terre et ces troupes formèrent notre réserve pour l’attaque contre le général Montero.

Vers les deux heures de l’après-midi, nous fîmes notre entrée dans la ville.

La légion italienne fut casernée dans une église; je donnai les ordres les plus sévères pour qu’on respectât les moindres choses appartenant aux habitants ennemis, forcés d’abandonner leurs maisons.

Inutile de dire que les légionnaires obéirent religieusement à mes ordres.

La ville fut gardée et fortifiée par les nôtres, qui y laissèrent garnison. Les flottilles anglaise et française entrèrent dans le Parana et détruisirent, dans un combat qui dura trois jours, les batteries commandant le cours du fleuve.

La résistance de l’ennemi fut héroïque.

Je continuai alors, avec ma petite flottille, composée d’un brick, d’une goëlette et de plusieurs petits bâtiments, à remonter le fleuve.

Pendant tout le temps que nous avions marché de conserve, l’amiral français et le commodore anglais m’avaient témoigné la plus vive sympathie, sympathie dont l’amiral Lainé particulièrement me continua les preuves.

Bien souvent l’un et l’autre vinrent s’asseoir à notre bivac et goûter de la chair boucanée qui faisait notre seule nourriture.

Anzani, qui nous accompagnait dans notre expédition, partageait cette honorable sympathie. C’était un de ces hommes qu’on n’avait besoin que de voir pour l’aimer et l’estimer.

Tandis que notre flotte remontait l’Uruguay, nous vîmes se réunir à nous quelques hommes de cavalerie commandés par le capitaine de la Cruz, véritable héros, c’est-à-dire homme du plus beau caractère et du plus grand courage.

Ces quelques hommes suivirent la flottille en côtoyant l’Uruguay, et nous servirent énormément, d’abord comme explorateurs, et ensuite comme fournisseurs de vivres.

Ils occupèrent différents pays, las Vacas, Mercedes, etc.

L’ennemi, partout où on le rencontrait, était battu.

Paysandu, forteresse de la plage de l’Uruguay, essaya de nous écraser sous son artillerie; mais, en somme, elle ne nous fit pas grand mal.

Au-dessus de Paysandu, nous prîmes position dans une estancia appelée l’Hervidero, où nous restâmes plusieurs jours.

Le général Lavalleja tenta sur nous une attaque de nuit avec infanterie, cavalerie et artillerie; mais il fut repoussé avec des pertes considérables par nos invincibles légionnaires.

De l’Hervidero, j’écrivis au gouvernement par l’intermédiaire du capitaine Montaldi, qui retournait à Montevideo sur une goëlette de commerce; la goëlette fut attaquée en passant devant Paysandu, enveloppée par les embarcations ennemies, et prise après une vigoureuse résistance du capitaine Montaldi, qui, abandonné seul sur le pont, fut fait prisonnier.

Une foule de barques, naviguant sous bannière ennemie, tombaient chaque jour en notre pouvoir. Je laissais la plus grande partie de ceux qui les montaient libres de retourner vers les leurs.

Gualeguaychu, ville située sur la rive droite de l’Uruguay et sur le Gualeguay, dans l’Entre-Rios, tomba par surprise entre nos mains.

Ce fut là que je repris ce même don Leonardo Millan qui, autrefois, me tenant prisonnier, m’avait fait donner l’estrapade.

Il va sans dire que je lui rendis la liberté sans lui faire aucun mal, lui laissant, pour toute punition, la peur qu’il avait eue en me reconnaissant.

Gualeguaychu fut abandonnée: ce n’était pas une position tenable; mais elle paya une bonne contribution en argent, en habits, en armes.

Enfin, après une foule de combats et d’aventures, nous arrivâmes, avec l’escadre, au lieu dit le Salto, parce que l’Uruguay forme en ce lieu une cataracte, et n’est plus navigable au-dessus de cette cataracte que pour les petites barques.

Le général Lavalleja, qui occupait le pays, l’abandonna dès notre arrivée, forçant tous les habitants à le suivre.

Le pays, au reste, était parfaitement approprié au but de l’expédition, ne se trouvant pas trop loin de la frontière.

Je résolus de nous y établir.

Ma première opération fut, en conséquence, de marcher contre Lavalleja, campé sur le Zapevi, affluent de l’Uruguay.

Je mis en route, pendant la nuit, notre infanterie et les quelques hommes de cavalerie commandés par de la Cruz.

Au point du jour, nous étions près du camp, que nous trouvâmes défendu, d’un côté, par les chariots, de l’autre, par l’Uruguay, et adossé au Zapevi.

Je formai mes hommes en deux petites colonnes, et, avec ma cavalerie sur mes ailes, je marchai à la charge.

Après un combat de quelques minutes, nous étions maîtres du camp; l’ennemi était en pleine fuite et passait le Zapevi.

Le résultat de cette opération fut d’abord le retour au Salto de toutes les familles qui avaient été entraînées violemment hors de chez elles.

Nous fîmes à peu près cent prisonniers à l’ennemi, et lui prîmes beaucoup de chevaux, de bœufs, de munitions et une pièce d’artillerie, la même qui avait tiré sur nous à l’attaque de l’Hervidero; elle était de fonderie italienne et portait sur le bronze le nom de son fondeur, Cosimo Cenni, et la date 1492.

Cette expédition fit le plus grand honneur à la légion et eut de grandes conséquences. Environ trois mille habitants rentrèrent dans leurs foyers.

Dirigés par Anzani, mes légionnaires s’occupèrent aussitôt d’élever une batterie sur la place de la ville, position qui dominait les alentours.

J’envoyai des courriers au Brésil pour me mettre en communication avec les réfugiés, et, grâce à eux, commença la réorganisation d’une armée de campagne.

En peu de temps, la batterie fut construite et armée de deux canons; si bien que, le soir du 5 décembre 1845, elle se trouva prête à répondre aux attaques du général Urquiza, qui se présenta, dans la matinée du 6, avec trois mille cinq cents hommes de cavalerie, huit cents d’infanterie, et une batterie de campagne.

Mes dispositions furent celles que l’on prend quand on veut centupler les forces matérielles par l’influence morale.

J’ordonnai à l’escadre de se retirer et de ne pas laisser une seule barque à notre portée. Je répandis mes hommes dans les ruelles, les leur faisant barricader et ne laissant ouvertes que les principales rues. Je publiai un ordre du jour énergique, et j’attendis Urquiza, qui, confiant dans sa force, avait déclaré à ses soldats que les hommes qu’ils avaient en face d’eux avaient des _cœurs de poule_.

Vers les neuf heures du matin, il nous attaqua sur tous les points; nous lui répondîmes par des feux de tirailleurs sortant de toutes les ruelles et par le feu de nos deux pièces de canon.

Le moment venu, et lorsque je le vis étonné de notre résistance, je le fis charger par deux compagnies de réserve, et il se retira honteusement, laissant bon nombre de morts et de blessés dans les maisons dont il avait commencé de s’emparer, et ne gagnant rien à son attaque que de nous emporter quelques bestiaux, et cela encore par la faute du piquet d’une embarcation de guerre anglaise qui, unie à un bâtiment français, nous avait suivis jusqu’au Salto.

Ces deux embarcations avaient offert de nous aider à défendre le pays; le piquet anglais changea en fort une maison qui défendait _le Corral_, où étaient enfermées environ six cents bêtes. L’ennemi envoya un détachement de son infanterie sur ce point; les soldats anglais furent pris d’une terreur panique, de sorte que, les uns s’enfuyant par les fenêtres, les autres par la porte, ils laissèrent toute facilité aux soldats d’Urquiza d’emmener les animaux.

Pendant vingt-trois jours, l’ennemi renouvela ses attaques sans obtenir aucun résultat.

La nuit venue, c’était notre tour; nous ne lui laissions pas un moment de repos. Nous manquions de viande; mais nous mangeâmes nos chevaux. Enfin, convaincu de l’inutilité de ses efforts, Urquiza prit le parti de se retirer, avouant qu’il avait, dans ses diverses attaques contre nous, perdu plus de monde qu’à la bataille d’India-Muerte.

L’ennemi, en se retirant, essaya de s’emparer de mes embarcations pour passer l’Uruguay; mais, grâce à ma surveillance, son projet ayant échoué, il fut obligé de traverser le fleuve douze lieues au-dessous; après quoi, il revint camper dans les champs de Camardia, en face du Salto.

Pendant qu’Urquiza tenait ce campement, je fis, en plein jour, passer le fleuve à quelques hommes de cavalerie, protégés par nos embarcations et par notre infanterie.

Cette petite troupe attaqua les hommes qui gardaient un immense troupeau de chevaux paissant dans les pampas, et, chassant une centaine de chevaux devant elle pour remplacer ceux que nous avions mangés, leur fit passer le fleuve et me les amena avant que l’ennemi fût revenu de sa surprise et tentât même de rien empêcher.

VIII

AFFAIRE DU SALTO SAN-ANTONIO

Cependant le colonel Baez, venant du Brésil, s’était réuni à nous, avec deux cents hommes environ de cavalerie.

Le général Medina rassemblait des forces, et nous l’attendions de jour en jour. En effet, le 7 février 1846, je reçus un message de lui qui m’avisait que, le jour suivant, il se trouverait sur les hauteurs du Zapevi avec cinq cents cavaliers.

Il demandait des nouvelles de l’ennemi, et un secours, en cas d’attaque.

Son messager remporta l’avis que, le 8, je serais, avec des forces suffisantes pour protéger son entrée dans le pays, sur les hauteurs du Zapevi.

En conséquence, vers neuf heures, je partis avec cent cinquante hommes de la légion et deux cents cavaliers, côtoyant l’Uruguay.

Nous nous portions à Las Laperas, à trois lieues à peu près du Salto, flanqués par quatre cents ennemis appartenant au corps du général Servando Gomez, seules forces qui, pour le moment, se trouvassent en observation au Salto.

Notre infanterie prit position sous un _zapère_,--un zapère est un toit de paille soutenu par quatre poteaux,--lequel ne nous offrait d’autre avantage que de nous garantir des rayons dévorants du soleil.

La cavalerie, commandée par le colonel Baez et le major Caraballo, s’étendait jusqu’au Zapevi.

Anzani était resté à la défense du Salto, souffrant qu’il était d’une jambe, et, avec lui, malades comme lui, étaient restés trente ou quarante soldats.

En outre, une dizaine d’hommes étaient de garde à la batterie.

Il était environ onze heures du matin; je vis s’avancer, des plaines du Zapevi vers les hauteurs où je me trouvais, un nombre considérable d’ennemis à cheval; presque en même temps, je m’aperçus que chaque cavalier portait un fantassin en croupe. Et, en effet, à peu de distance des hauteurs où je me trouvais, les cavaliers se dédoublèrent et mirent à terre leurs fantassins, qui aussitôt s’ordonnèrent pour marcher sur nous.

Notre cavalerie ouvrit le feu contre l’ennemi; mais, supérieur en nombre comme il était, il la chargea et la mit promptement en fuite.

Elle se dirigea, tout en fuyant, vers notre zapère, auquel arrivaient déjà les balles ennemies.

Alors, comprenant que la vraie résistance était avec mes braves légionnaires, et qu’où ils seraient serait le combat, je m’élançai dans leur direction; mais, comme j’arrivais aux premiers rangs, au milieu du feu ennemi, je sentis tout à coup mon cheval qui manquait sous moi et qui, en tombant, m’entraînait dans sa chute.