Mémoires de Garibaldi, tome 2/2

Part 10

Chapter 103,943 wordsPublic domain

Tous ceux qui étaient dans la chambre s’éloignèrent.

--Ne cherche pas ton frère plus longtemps, mon pauvre ami, lui dit Manara en lui prenant la main; c’est moi qui désormais serai ton frère.

Émile tomba immédiatement à terre, foudroyé plus encore par la terrible nouvelle qu’affaibli par le sang perdu et par la douleur de sa blessure.

Deux jeunes filles se trouvèrent tout à coup en face de leur père, que l’on rapportait mort; l’une d’elles tomba évanouie sur le cadavre et se releva folle.

Une mère, voyant son fils expirer, ne put verser une larme; seulement, trois jours après, elle était morte.

Tout au contraire, un père, dont je cacherai le nom pour ne pas le dénoncer à la haine des prêtres, ayant son premier fils frappé et près de mourir, m’amena le second, âgé de treize ans, en me disant:

--Apprends-lui à venger son frère.

Son aïeul, le vieil Horace, n’eût pas fait mieux.

XVIII

LE SIÉGE

Craignant un assaut pour le lendemain, je chargeai Giaccomo Medici de la défense de toute notre ligne avancée, qui se composait maintenant du Vascello et de trois ou quatre baraques reprises par nous sur les Français.

Puis je passai la nuit à organiser nos moyens de défense.

Il ne s’agissait plus de sauver Rome. Du moment où une armée de quarante mille hommes, traînant trente-six pièces de canon de siége, peut faire ses travaux d’approche, la prise d’une ville n’est plus qu’une question de temps.

Il faut un jour ou l’autre qu’elle tombe; le seul espoir qui lui reste est de tomber glorieusement.

J’établis, le même soir, mon quartier général dans le casino Savorelli, qui, s’élevant par-dessus les remparts, domine la porte Saint-Pancrace et permet de voir tout ce qui se passe dans le Vascello, dans la villa Corsini et dans la villa Valentini.

Il est vrai que j’étais à une demi-portée de carabine des tirailleurs français. Mais qui ne risque rien n’a rien.

Je chargeai un brave carettiere de me trouver des travailleurs et de s’occuper de toutes les petites douceurs dont mes hommes pouvaient avoir besoin pendant la fatigue, verre de vin et goutte d’eau-de-vie. C’était un brave patriote qui, plus tard, paya cher son patriotisme; il s’appelait Ciceravacchio de son surnom, et de son nom Angelo Brunetto.

Jamais il ne voulut recevoir un sou, ni pour ses travaux ni pour ses fournitures.

Il y a des hommes en ce monde dans l’âme desquels Dieu souffle une dose plus grande de perfectibilité. Dans les jours tranquilles, ils travaillent au soulagement ou à l’instruction de l’humanité, et ils s’efforcent à rendre facile la marche du progrès; alors ils s’appellent Gutenberg, Vincent de Paul, Galilée, Vico, Rousseau, Volta, Filangieri, Franklin.

En temps de calamité, on les voit tout à coup surgir, guider les masses et s’exposer avec fermeté au choc des fortunes contraires. Alors la reconnaissance du monde les désigne sous les noms d’Arnoldo de Mescia, de Savonarole, de Cola di Riezzo, de Masaniello, de Joseph de Lesi et de Ciceravacchio.

Ces hommes-là naissent toujours pauvres dans la classe populaire, de cette classe qui, dans les époques désastreuses, est toujours la privilégiée de la souffrance; mais, en gémissant, elle médite; en rêvant, elle espère; en souffrant, elle travaille.

Angelo Brunetto, je l’ai dit, était un de ces êtres; rien ne lui a manqué pour la consécration de la mission reçue, pas même le martyre.

Pendant tout le siége de Rome, il fut le drapeau vivant du peuple. Applaudi, recherché, accueilli par ses compagnons comme une autorité, il était le véritable _primus inter pares_; mais, malgré ses triomphes, il n’en resta pas moins modeste, vivant comme il avait toujours vécu; franc, loyal, honnête, il devait son aisance à son travail, l’affection de ses concitoyens à son affable probité, et l’estime du pape lui-même, auquel il rendit de grands services au jour des émeutes, à sa charité pour les puissants, une des vertus les plus rares chez les faibles, quand ils sont appelés à prendre la place des forts.

Il était né à Rome en 1802, dans le quartier de Rijutta. Comme il était gros, gras et rubicond dans son enfance, sa mère lui donna le sobriquet de _Ciceravacchio_, ce qui, dans le patois du peuple romain, veut dire florissant, plein de santé.

En grandissant, cette vigueur promise par l’enfant se développa chez l’homme. C’était le titre que Brunetto reproduisait le plus fréquemment. Il avait, lorsque je le connus en 1849, toute une barbe blonde qui commençait à grisonner, des cheveux longs et bouclés, le cou gros et court, la poitrine large, la taille haute, le port assuré. Jamais un malheureux, entrant chez lui la main étendue, n’en sortit la main vide; mais aussi, jamais ne vit-on son nom sur ces listes de souscription bien plus destinées à glorifier les souscripteurs qu’à soulager les malheureux.

Dans les inondations du Tibre, toujours si fréquentes à Rome, le premier toujours il se faisait batelier pour porter des vivres et des paroles de consolation à ses compatriotes emprisonnés par les flots. Le brave homme m’adorait. Quand j’avais besoin de travailleurs pour les officiers du génie, je n’avais qu’à lui faire un signe: il arrivait avec deux cents, trois cents, quatre cents hommes; je lui donnais, sur le ministère, des bons dont il ne toucha point un seul. A mon départ de Rome, il me suivit avec ses deux enfants, prit, avec Ugo Bassi, terre à la Messola, puis s’achemina avec ses deux fils dans une direction opposée à la mienne.

A sa date, je raconterai son double martyre comme père et comme citoyen.

J’ai nommé deux ou trois fois notre chapelain Ugo Bassi. Consacrons aussi quelques pages à celui-là. Elles sont à leur place le soir et la nuit d’une bataille qui avait donné une si rude besogne à sa douce piété.

Pour nos blessés, Ugo Bassi, jeune, beau, éloquent, était véritablement l’ange de la mort.

Il avait tout à la fois la naïveté d’un enfant, la foi d’un martyr, la science d’un érudit, le courage calme d’un héros.

Il était né à Cento, d’un père Bolonais, mais, comme André Chénier, d’une mère Grecque. Son prénom était Joseph; mais, en se faisant barnabite, il s’était imposé celui de Ugo, en souvenir, sans doute, de notre poëte patriote Ugo Foscolo.

Il était donc de race latine et hellénique à la fois, les deux races les plus belles et les plus intelligentes du monde. Il avait les cheveux bruns et roulés en anneaux naturels, les yeux brillants comme le soleil, tantôt calmes, tantôt fulgurants, la bouche souriante, le cou blanc et long, les membres agiles et robustes, le cœur de feu pour la gloire et le danger, les instincts doux et honnêtes, l’esprit élevé, chaud, rapide, fait à la fois pour les pieuses contemplations de l’anachorète et les ardeurs irrésistibles de l’apostolat.

Ses études furent, non point un labeur, mais une conquête. Il enleva au pas de course la littérature, la science des arts, et, comme le miroir de toute science, il savait par cœur le poëme entier de Dante. Six mois lui suffirent pour apprendre le grec; quant au latin, il le parlait comme sa langue maternelle et faisait des vers dans le genre de ceux d’Horace; il écrivait au courant de la plume l’anglais et le français, et, quand les événements le conduisaient au milieu de nos combats, il portait constamment sur lui Shakspeare et Byron. Le tragique anglais et le poëte qui mourut à Missolonghi écoutaient les patriotiques pulsations de son cœur.

Il était, en outre, peintre et musicien.

De même que j’avais cru au pape Pie IX, Ugo Bassi y crut de son côté.

Pie IX succédait à Grégoire XVI, Pie IX donnait l’amnistie, Pie IX promettait des réformes, Pie IX était porté au ciel par tous les Italiens, admiré par les étrangers, imité par les autres princes de l’Italie.

Le 25 mars 1848, la croisade partit de Rome; les augures paraissaient annoncer tous l’unification de l’Italie.

Sa route fut un triomphe perpétuel. Des champs les plus lointains accourait la dure race latine. Elle venait chercher et reportait l’heureuse nouvelle que l’Italie était arrivée au jour de la résurrection, et que son peuple, au front à la fois mouillé de sueur et de sang, allait enfin être libre.

Ugo Bassi était à Ancône, où il prêchait le carême. La première légion de volontaires y arriva; Ugo la harangua sur la place, et, prenant argument du malheureux état dans lequel il voyait leurs armes et leurs vêtements, il idéalisa de sa puissante parole leur misère, dont nos ennemis faisaient une raillerie.

Deux jours après, il se joignait à la croisade, et partait avec elle, comme deuxième chapelain des volontaires romains.

Bassi, comme Gavazzi, son ami, était la providence de l’armée. Non-seulement son éloquence poussait les Italiens à l’amour de l’Italie et au dévouement pour elle, mais encore elle tirait des coffres les plus rebelles de nombreuses et riches offrandes. A Bologne, il fit des miracles: les riches donnaient de l’argent par milliers; les femmes, leurs bijoux, leurs boucles d’oreilles, leurs bagues.

Une jeune fille, n’ayant rien à lui donner, coupa sa magnifique chevelure et la lui offrit.

Il avait assisté à tous nos combats et à tous nos dévouements, à Cornuda, à Trévise, à Venise.

Sœur de charité, apôtre, soldat intrépide, ce fut surtout au combat de Trévise, où mourut son ami et son compatriote, le général Guidotti, qu’il montra toutes les vertus de son cœur. Une balle lui mutila la main, le bras gauche, et lui ouvrit une large blessure dans la poitrine. Encore pâle et souffrant de cette cruelle blessure, on le vit, au combat de Mestre, un drapeau à la main, montant le premier et sans armes à l’assaut du palais Bianchini.

Bassi accompagna la légion italienne dans toutes ses pérégrinations. Sa parole puissante fascinait les masses, et, si Dieu avait marqué un terme aux malheurs de l’Italie, la voix de Bassi, comme celle de saint Bernard, eût entraîné les populations sur les champs de bataille. Si l’Italie jamais vient à l’union, que Dieu lui rende la parole d’un Ugo Bassi! Quand Rome fut tombée, quand il ne me resta plus que l’exil, la faim, la misère, Ugo n’hésita point un instant à m’accompagner. Je le reçus dans ma barque à Cesenatia, et il partagea avec moi le dernier sourire du destin, son sourire d’adieu!

Dans cette barque, que je guidai moi-même, étaient Anita, Ugo Bassi, Ciceravacchio et ses deux fils. Tous sont morts, et de quelle façon! O morts sacrés, je raconterai votre martyre!

Le nom d’Ugo Bassi sera le mot d’ordre des Italiens au jour de la délivrance.

Mais je me suis laissé entraîner bien loin de mon but.

Revenons au siége de Rome.

Dans la nuit du 4 juin, tandis que nos adversaires simulaient une attaque sur la porte Saint-Pancrace, la tranchée fut ouverte à trois cents mètres de la place, et deux batteries de siége furent dressées, l’une à cent mètres en arrière de la parallèle, pour éteindre le feu du bastion nº 6, l’autre à la droite de la parallèle, pour faire face à la batterie romaine de Vestaccio et de Saint-Alexis. La parallèle s’appuyait à droite à des hauteurs inattaquables, à gauche à la villa Pamphili.

Dès le point du jour, j’avais fait appeler Manara, et je l’avais prié de résigner son titre de colonel des bersaglieri, pour accepter le grade de mon chef d’état-major. C’était lui demander un grand sacrifice, je le savais; mais Manara était plus apte que qui que ce fût à cette fonction. Il était d’une valeur exemplaire, d’une rare tranquillité d’âme au milieu du danger, d’un coup d’œil sûr dans le combat; il avait fait de ses bersaglieri les troupes les mieux disciplinées de l’armée. Il parlait quatre langues; enfin, son aspect avait cette dignité qui convient aux grades élevés. Il accepta.

Le reste de mon état-major se composait des majors Cenni et Bueno, des capitaines Caroni et Davio, de deux Français, excellents officiers, nommés Pilhes et Laviron; du capitaine Ceccadi, qui, pendant ses services en Espagne et en Afrique, avait mérité la croix d’Espagne et la croix de la Légion d’honneur; de Silco et de Stagnetti, qui, à Palestrina, conduisait les émigrés; du lieutenant de cavalerie Gili, du courrier Giannuzzi, et finalement d’un membre de l’Assemblée, le capitaine Cessi.

Manara organisa d’abord l’état-major dans l’intérieur: tout le monde voulait demeurer avec moi à la villa Savorelli; nous avions la vue de la campagne, et rien ne se passait qui ne fût sous nos yeux.

Il est vrai que la distraction n’était pas sans danger. Comme on savait que la villa Savorelli était mon quartier général, boulets, obus et balles, tout était pour moi. C’était surtout lorsque je montais, pour mieux voir, sur le petit belvédère qui dominait la maison, que la chose devenait curieuse. C’était une véritable grêle de balles, et je n’ai jamais entendu tempête avec pareils sifflements. La maison, secouée par les boulets, remuait comme dans un tremblement de terre. Souvent, pour donner du travail aux artilleurs et aux tirailleurs français, je me faisais servir à déjeuner sur ce belvédère, qui n’avait d’autre protection qu’un petit parapet en bois. Alors j’avais, je vous en réponds, une musique qui me dispensait de faire venir celle du régiment.

Ce fut bien pis quand je ne sais quel mauvais plaisant de l’état-major s’amusa à arborer au paratonnerre qui surmontait la petite terrasse une bannière, où étaient écrits en grosses lettres ces mots:

BONJOUR, CARDINAL OUDINOT!

Le quatrième ou cinquième jour que je donnais cette distraction aux tirailleurs et aux artilleurs français, le général Avezzana vint me voir, et, ne trouvant pas les fenêtres du salon à une hauteur suffisante, il me demanda si je n’avais pas quelque lieu plus élevé d’où il pût regarder dans la plaine.

Je le conduisis à mon belvédère.

Sans doute les Français voulurent lui faire honneur; car à peine y étions-nous, que la musique commença.

Le général regarda fort tranquillement les avant-postes ennemis, puis descendit sans rien dire.

Le lendemain, je trouvai mon belvédère blindé avec des sacs de terre. Je demandai qui avait donné cet ordre.

--Le ministre de la guerre, me répondit-on.

Il n’y avait pas moyen d’aller contre un ordre du ministre de la guerre.

Cette rage des artilleurs français de cribler mon pauvre quartier général de boulets, de balles et d’obus, amenait parfois des scènes amusantes.

Un jour, c’était le 6 ou 7 juin, je crois, mon ami Vecchi, qui était tout à la fois acteur et historien du drame que nous représentons, vint me voir à l’heure du dîner; comme j’avais du monde, je m’étais fait envoyer de Rome un dîner tout prêt, dans une caisse de fer-blanc. Je vis que l’aspect de notre menu tentait Vecchi. Je lui offris, en conséquence, de partager notre dîner. Le général Avezzana et Constantino Rita en étaient. Nous nous assîmes à terre dans le jardin. Les boulets secouaient tellement la maison, que, pour manger sur une table, il eût fallu un de ces appareils comme on en met sur les tables des navires, les jours de gros temps. Au beau milieu du dîner, une bombe tombe à un mètre de nous. Tout le monde décampe; Vecchi allait faire comme les autres, mais je le retins par le poignet; il était membre de l’Assemblée.

--Père conscrit, lui dis-je en riant, reste sur ta chaise curule!

La bombe éclata comme j’en étais sûr, c’est-à-dire du côté opposé à celui où nous étions; nous en fûmes quittes pour être couverts de poussière, nous et notre dîner.

Vecchi avait bien fait de profiter du repas que je lui avais offert; nous ne dînions pas tous les jours. Quelquefois les marmitons du restaurant, épouvantés par le bruit des mortiers français, par la fusillade des chasseurs de Vincennes, et surtout par les cadavres qu’ils rencontraient sur leur chemin, s’arrêtaient en route, n’osant aller plus loin; alors le premier venu s’emparait de notre festin et se l’adjugeait. Un jour, un de mes soldats, nommé Casanova, me fit à trois heures du matin un macaroni. Depuis quarante-huit heures, j’avais vécu d’une tasse de café au lait et de deux ou trois bouteilles de bière.

Au reste, c’était toujours à Vecchi qu’arrivaient les aventures dans le genre de celle que je viens de raconter. Un autre jour, comme il avait son rapport à me faire,--depuis deux jours, il était de garde avancée à la vigne Costabili, on nommait ainsi une des cassines que nous avions aux environs de la villa Corsini,--il me trouva dînant, à table. Cette fois, MM. les artilleurs avaient la bonté de me donner un peu de relâche. Devant moi était un risotto des plus appétissants. Je fis une place à Vecchi à côté de moi, et je l’invitai à partager mon dîner.

Mais, comme il allait s’asseoir, Manara l’arrêta.

--N’en fais rien, Vecchi, lui dit-il. Voilà trois jours de suite que les officiers invités par le général sont tués sans avoir le temps de faire leur digestion.

Et, en effet, Davio, Rozat et Panizzi venaient d’être tués dans les conditions signalées par Manara. Mais le fumet du risotto fut plus puissant que la menace de Manara.

--Bon! dit Vecchi, cela cadre à merveille avec une prédiction que l’on m’a faite.

--Laquelle? demanda Manara.

--Dans mon enfance, une bohémienne m’a tiré mon horoscope. Elle m’a prédit que je mourrais à Rome, à l’âge de trente-six ans et très-riche. En 1838, dans un voyage que je fis à pied de Naples à Salerne, près de Sarno, je poursuivis dans un champ de coton une gitana de dix-huit ans, dont je voulais absolument baiser les beaux yeux. Elle se défendit avec son couteau; j’opposai à l’arme offensive une arme défensive: c’était un bel écu tout neuf. En prenant l’écu, elle me prit la main, et m’annonça que je mourrais à Rome, à l’âge de trente-six ans et très-riche. Je suis dans ma trente-sixième année; sans être très-riche, je le suis trop pour un homme qui va mourir. Mais je suis fataliste comme un mahométan. Ce qui est écrit est écrit. Donnez-moi du risotto, général.

Nous rîmes de l’histoire de Vecchi. Mais Manara gardait son sérieux, en disant:

--C’est égal, Vecchi, je ne serai tranquille que quand la journée sera passée.

Puis, se retournant vers moi:

--Pour Dieu, général, dit-il, ne l’envoyez nulle part aujourd’hui!

Cela l’arrangeait ainsi; il était horriblement fatigué d’avoir veillé les deux nuits précédentes, et, après le dîner, il me demanda à se retirer pour prendre un peu de repos.

--Couche-toi sur mon lit, si tu veux, dit Manara, soit qu’il parlât sérieusement, soit qu’il poursuivît la plaisanterie. Au nom de Dieu, je ne veux pas que tu sortes!

Vecchi se jeta sur le lit de Manara.

Une heure après, je voyais des officiers français qui plaçaient des gabions dans la tranchée ouverte vis-à-vis de notre bastion. Je cherchai autour de moi un officier pour diriger contre eux le feu d’une douzaine de tirailleurs.

Je ne sais où j’avais envoyé tout mon monde, mais j’étais seul.

Je pensai au pauvre Vecchi, lequel dormait les poings fermés. J’avais conscience de le réveiller, mais les boulets faisaient un ravage horrible. Je le tirai par la jambe; il ouvrit les yeux.

--Allons, lui dis-je, voilà vingt-quatre heures que tu dors, la prédiction de Manara n’est plus à craindre. Prends-moi une douzaine des meilleurs tireurs et caresse-moi les côtes de ces gaillards-là.

Vecchi, qui est très-brave, ne se fit pas tirer l’oreille. Il prit douze bersaglieri amateurs, et alla s’embusquer avec eux derrière une barricade gabionnée qu’élevait, avec l’aide de sapeurs, un lieutenant d’ordonnance nommé Pozzio.

De là, il commença sur les Français un feu si meurtrier, qu’ils répondirent par des boulets de canon à ses balles ou plutôt à celles de ses bersaglieri.

Une demi-heure après, on vint me dire:

--Vous savez, général, le pauvre Vecchi est tué!

J’éprouvai un coup dans le cœur. J’étais cause de sa mort, et je me la reprochai. Mais, au bout d’une heure, à ma grande joie, je le vis revenir.

--Ah! pardieu! lui dis-je, laisse-moi t’embrasser, je te croyais mort!

--Je n’étais qu’enterré, me répondit-il.

--Comment?

Alors il me raconta qu’un boulet avait coupé un sac de terre, qui s’était répandu sur lui; qu’au même moment ce sac de terre, en se vidant, avait fait perdre leur aplomb aux autres, lesquels étaient tombés à dix ou douze sur sa tête et l’avaient littéralement enseveli.

Mais une chose était arrivée, plus pittoresque que ne l’eût été la mort même de Vecchi. Le même boulet qui l’avait enterré avait été frapper contre la muraille, et, en revenant, avait brisé les reins d’un jeune soldat. Le jeune soldat, placé sur une civière, avait croisé les mains sur sa poitrine, avait levé les yeux au ciel et avait rendu le dernier soupir.

On allait le porter à l’ambulance, lorsqu’un officier s’était précipité sur le cadavre et l’avait couvert de baisers.

Cet officier était Pozzio. Le jeune soldat était Colomba Antonietti, sa femme, qui l’avait suivi à Velletri et avait combattu à ses côtés le 3 juin.

Cela me rappela ma pauvre Anita, qui, elle aussi, était si calme au milieu du feu, et que, bon gré mal gré, j’avais laissée à Rieti.

Elle était enceinte et, au nom de l’enfant qu’elle portait, je l’avais décidée à se séparer de moi.

Le 7, il y eut trêve des deux côtés; c’était le jour de la Fête-Dieu.

Le 9, je commandai une grande sortie pour interrompre les travaux avancés des Français, travaux qui se prolongeaient vers le second bastion de gauche.

A cette fonction furent appelés les douaniers et un bataillon du 5e régiment.

Les bersaglieri, dans ce moment, faisaient le service des cassines, à gauche de la via Visellia, et étaient de garde aux bastions.

Le capitaine Rozat, le même que j’avais vu emporter de la villa Corsini, et qui, en passant près de moi, m’avait crié: «Général, j’ai mon compte!» le capitaine Rozat, dis-je, n’avait reçu qu’une balle morte qui s’était arrêtée sur une côte. Quoique, en bonne conscience, la contusion fût assez rude pour qu’il restât au lit, il s’était levé dès le surlendemain, et, ce jour-là, avait voulu absolument prendre le commandement de la 4e compagnie, destinée au second bastion.

Voyant que la garde de la tranchée malmenait les assaillants, Rozat prit une carabine, et, comme il était excellent tireur, il tira une quinzaine de coups dont plus de la moitié porta.

Ses hommes chargeaient, lui tirait.

Son adresse éveilla la rivalité de quelques chasseurs d’Afrique, qui commencèrent à lui rendre coup pour coup.

Une première balle lui enleva son chapeau; lui, alors, le ramassant, l’agita en l’air en criant:

--Vive l’Italie!

Mais, en ce moment même, une balle lui entra dans la bouche et, lui sortant par la nuque, éteignit ce cri.

Après deux jours d’agonie, il expira.

Dans la journée du 10 juin, je reçus avis du général Roselli que je devais prendre le commandement d’une grande sortie, se composant d’une moitié de l’armée romaine.

Elle devait avoir lieu par la porte Cavallegieri, et avait pour but de reprendre ou la villa Pamphili ou la villa Valentini.

En conséquence, le ministre de la guerre Avezzana me releva dans le commandement de la ligne San-Pancracio, et, avec la légion italienne et le régiment de bersaglieri, je me rendis à la place du Vatican, où devait se compléter, par les régiments Pasi et Mari et la légion polonaise, le corps destiné à cette importante opération.

Je passai à cheval devant le front de chaque corps, j’appelai les commandants au rapport, et leur communiquai le but de la tentative et la façon dont je comprenais l’attaque.

Je fis ensuite passer le mot d’ordre, distribuer les munitions, préparant tout pour l’heure désignée, tandis que les soldats, les yeux fixés sur la lune, la raillaient et l’injuriaient sur la lenteur avec laquelle elle faisait sa route.

Pour éviter une de ces erreurs nocturnes si communes dans ces sortes d’expéditions, où, confondant les amis avec les ennemis, on tire les uns sur les autres, j’ordonnai aux soldats de mettre leur chemise sur leur uniforme. Ce fut une manœuvre qui excita fort la joie du soldat, à cause de l’état dans lequel était, chez quelques-uns, le vêtement interne dont je faisais un vêtement extérieur.