Mémoires de Garibaldi, tome 2/2
Part 1
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COLLECTION MICHEL LÉVY
ŒUVRES COMPLÈTES D’ALEXANDRE DUMAS
ŒUVRES COMPLÈTES D’ALEXANDRE DUMAS PUBLIÉES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY.
Vol. Vol.
Acté 1 | Impressions de voyage: Amaury 1 | --Le Caucase 3 Ange Pitou 2 | --Le Corricolo 2 Ascanio 2 | --De Paris à Cadix 2 Aventures de John Davys 2 | --Le Midi de la France 2 Les Baleiniers 2 | --Quinze Jours au Sinaï 1 Le Bâtard de Mauléon 3 | --Le Speronare 2 Black 1 | --Le Véloce 2 La Bouillie de la C{sse} | --La Villa Palmieri 1 Berthe 1 | Ingénue 2 La Boule de Neige 1 | Isabel de Bavière 2 Bric-à-Brac 2 | Italiens et Flamands 2 Un Cadet de famille 3 | Ivanhoe de W. Scott. (_Trad._) 2 Le Capitaine Pamphile 1 | Jane 1 Le Capitaine Paul 1 | Jehanne la Pucelle 1 Le Capitaine Richard 1 | Louis XIV et son Siècle 4 Catherine Blum 1 | Louis XV et sa Cour 2 Causeries 2 | Louis XVI et la Révolution 2 Cécile 1 | Les Louves de Machecoul 3 Charles-le-Téméraire 2 | Madame de Chamblay 2 Le Chasseur de sauvagine 1 | La Maison de glace 2 Le Château d’Eppstein 2 | Le Maître d’armes 1 Le Chevalier d’Harmental 2 | Les Mariages du père Olifus 1 Le Chevalier de Maison-Rouge 2 | Les Médicis 1 La Colombe, Adam le | Mes Mémoires 10 Calabrais 1 | Mémoires de Garibaldi 2 Le Collier de la reine 3 | Mémoires d’une aveugle 2 Le Comte de Monte-Cristo 6 | Mém. d’un médecin (Balsamo) 5 La Comtesse de Charny 6 | Le Meneur de loups 1 La Comtesse de Salisbury 2 | Les Mille et un Fantômes 1 Les Compagnons de Jéhu 3 | Les Mohicans de Paris 4 Confessions de la marquise 2 | Les Morts vont vite 2 Conscience l’Innocent 2 | Napoléon 1 La Dame de Monsoreau 3 | Une Nuit à Florence 1 La Dame de Volupté 2 | Olympe de Clèves 5 Les Deux Diane 3 | Le Page du duc de Savoie 2 Les Deux Reines 2 | Le Pasteur d’Ashbourn 2 Dieu Dispose 2 | Pauline et Pascal Bruno 1 Le Drame de 93 3 | Un Pays inconnu 1 Les Drames de la mer 1 | Le Père Gigogne 2 La Femme au collier de | Le Père la Ruine 1 velours 1 | La Princesse Flora 1 Fernande 1 | La Princesse de Monaco 2 Une Fille du régent 1 | Les Quarante-Cinq 3 Le Fils du forçat 1 | La Régence 1 Les Frères corses 1 | La Reine Margot 2 Gabriel Lambert 1 | La Route de Varennes 1 Gaule et France 1 | Le Salteador 1 Georges 1 | Salvator 5 Un Gil Blas en Californie 1 | Souvenirs d’Antony 1 Les Grands Hommes en robe de | Les Stuarts 1 chambre: César 2 | Sultanetta 1 --Henri IV Louis XIII et Rich. 2 | Sylvandire 1 La Guerre des femmes 2 | Le Testament de M. Chauvelin 1 Histoire d’un casse-noisette 1 | Trois Maîtres 1 L’Horoscope 1 | Les Trois Mousquetaires 2 Impressions de voyage: | Le Trou de l’enfer 1 --en Suisse 3 | La Tulipe noire 1 --Une Année à Florence 1 | Le Vicomte de Bragelonne 6 --L’Arabie Heureuse 3 | La Vie au désert 2 --Les Bords du Rhin 2 | Une Vie d’artiste 1 --Le Capitaine Arena 1 | Vingt ans après 3
Clichy.--Imprimerie de Maurice LOIGNON, rue du Bac-d’Asnières, 12.
MÉMOIRES
DE
GARIBALDI
Traduits sur le manuscrit original PAR ALEXANDRE DUMAS
DEUXIÈME SÉRIE
TROISIÈME ÉDITION
PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1866 Tous droits réservés
MÉMOIRES
DE
JOSEPH GARIBALDI
I
TOUT PERDU, FORS L’HONNEUR
Le vrai motif de l’expédition n’était pas de porter des secours aux habitants de Corrientes et de les ravitailler, le vrai motif était de se débarrasser de moi.
Comment, étant encore si peu de chose, avais-je déjà de si puissants ennemis? C’est un secret que je n’ai jamais pu approfondir.
Lors de mon entrée dans le fleuve, l’armée orientale se trouvait à San-José dans l’Uruguay, et celle d’Oribe à la Boyada, capitale de la province d’Entre-Rios; toutes deux se préparaient à la lutte. L’armée de Corrientes, de son côté, se disposait à se réunir à l’armée orientale.
Je devais remonter le Parana jusqu’à Corrientes, c’est-à-dire jusqu’à une distance de six cents milles entre deux rives ennemies, et, de plus, poursuivi par une escadre quatre fois plus forte que la mienne.
Pendant tout ce trajet, je ne pouvais atterrir que dans des îles ou sur des côtes désertes.
Lorsque je quittai Montevideo, il y avait cent à parier contre un que je n’y rentrerais jamais.
En sortant de Montevideo, j’eus à soutenir un premier combat contre la batterie de Martin-Garcia, île située dans le voisinage du confluent des deux grands fleuves Uruguay et Parana, et près de laquelle il faut absolument passer, vu qu’un seul canal existe à demi-portée de canon de l’île pour les bâtiments d’un certain tonnage.
J’eus quelques morts, et, parmi eux, un brave officier italien, Pocarobba; il eut la tête emportée par un boulet de canon.
J’eus, en outre, huit ou dix blessés.
A trois milles de l’île de Martin-Garcia, _la Constitution_ s’ensabla; malheureusement, l’accident arriva à la marée basse.
Il nous en coûta un immense travail pour la remettre à flot; mais, grâce au courage de nos hommes, notre petite flottille se tira encore d’affaire en cette occasion.
Tandis que nous étions occupés à transporter sur la goëlette tous les objets pesants, nous commençâmes à voir venir à nous l’escadre ennemie; elle apparaissait de l’autre côté de l’île et se dirigeait sur nous en belle ordonnance.
J’étais dans une mauvaise situation; pour alléger _la Constitution_, j’avais fait transporter tous les canons sur la goëlette _Procida_, où ils étaient amoncelés; en conséquence, ils nous étaient complétement inutiles; il ne nous restait donc que le brigantin _Teresia_, dont le courageux commandant se trouvait près de moi avec la majeure partie de son équipage, nous aidant dans notre travail.
En attendant, l’ennemi s’avançait vers nous; superbe à voir au milieu des acclamations des troupes de l’île, sûr de la victoire, avec sept navires de guerre.
Malgré le danger imminent où je me trouvais, je ne me laissai point aller au désespoir. Non, Dieu me fait la grâce, dans les occasions suprêmes, de garder toujours ma confiance en lui; mais je laisse à juger aux autres, et surtout aux marins, quelle était ma situation. Il s’agissait non-seulement de la vie,--j’y eusse volontiers renoncé en un pareil moment,--mais encore de l’honneur à sauver. Plus les gens qui m’avaient poussé où j’étais avaient pensé que j’y laisserais ma réputation, plus j’étais décidé à la tirer de ce mauvais pas, sanglante mais pure.
Il n’y avait point à éviter le combat, il fallait le recevoir dans la meilleure situation possible. En conséquence, comme mes bâtiments, plus légers que ceux de l’ennemi, tiraient aussi moins d’eau, je fis approcher le plus possible de la côte, qui m’offrait, quand tout serait perdu sur le fleuve, un dernier moyen de salut, le débarquement. Je fis, autant que possible, débarrasser le pont de la goëlette afin que quelques canons pussent servir, et, ces dispositions prises, j’attendis.
L’escadre qui allait m’attaquer était commandée par l’amiral Brown; je savais donc que j’avais affaire à l’un des plus braves marins du monde.
Le combat dura trois jours, sans que l’ennemi jugeât à propos d’en venir à l’abordage.
Le matin du troisième jour, il me restait encore de la poudre, mais je manquais de projectiles. Je fis briser les chaînes des bâtiments, je fis réunir les clous, les marteaux, tout ce qui, cuivre ou fer, pouvait remplacer les boulets et la mitraille, et je crachai le tout au visage de l’ennemi; cela nous aida à passer la journée.
Enfin, vers le déclin du troisième jour, n’ayant plus un projectile à bord, ayant perdu plus de la moitié de mes hommes, je fis mettre le feu aux trois bâtiments, tandis que, sous la canonnade ennemie, nous gagnions la terre, chaque homme emportant son mousquet et ayant sa part de ce qui nous restait de cartouches.
Tout ce qu’il y avait de blessés transportables fut emmené avec nous. Quant aux autres... j’ai dit comment cela se passait en pareille circonstance.
Mais nous étions à cent cinquante ou deux cents milles de Montevideo et sur une côte ennemie.
Ce fut d’abord la garnison de l’île de Martin-Garcia qui essaya de nous molester; mais, encore tout chauds de notre combat avec l’amiral Brown, nous la reçûmes de telle façon, qu’elle n’y revint pas.
Puis nous nous mîmes en route à travers le désert, vivant des quelques provisions que nous avions emportées et de ce que nous parvenions à nous procurer sur la route.
Les Orientaux venaient de perdre la bataille de l’Arroyo-Grande; nous nous réunîmes aux fugitifs, que je ralliai autour de moi, et, après cinq ou six jours de luttes, de combats, de privations, de souffrances dont rien ne saurait donner une idée, nous rentrâmes à Montevideo, rapportant intact ce que l’on avait si bien cru que je laisserais en route:
L’honneur!
Ce combat, et plusieurs autres que je soutins contre lui, laissèrent de moi un si bon souvenir à l’amiral Brown, que, ayant abandonné le service de Rosas, la guerre durant encore, il vint à Montevideo et, avant de voir sa famille, voulut d’abord me voir. Il accourut donc me trouver dans ma maison du Portone, m’embrassa et me rembrassa, comme si j’eusse été son propre fils; il ne pouvait, l’excellent homme, se lasser de me serrer contre sa poitrine et de me témoigner sa sympathie.
Puis, lorsqu’il en eut fini avec moi, se tournant vers Anita:
--Madame, lui dit-il, j’ai longtemps combattu contre votre mari, et cela sans succès; je m’acharnais à le vaincre et à le faire mon prisonnier, mais il réussit toujours à me résister et à m’échapper. Si j’avais eu la chance de le prendre, il eût vu, à la façon dont je l’aurais traité, l’estime que je faisais de lui.
Je raconte cette anecdote, parce qu’elle fait encore plus d’honneur à l’amiral Brown qu’à moi-même.
II
ON FORME LES LÉGIONS
Après la victoire d’Arroyo-Grande, Oribe marcha sur Montevideo, déclarant qu’il ne ferait grâce à personne, pas même aux étrangers.
En attendant, tout ce qu’il rencontrait sur sa route avait la tête tranchée ou était fusillé.
Alors, comme il y avait à Montevideo un grand nombre d’Italiens qui y étaient venus, les uns pour affaires de commerce, les autres parce qu’ils étaient proscrits, j’adressai une proclamation à mes compatriotes, en les invitant à prendre les armes, à former une légion et à combattre jusqu’à la mort pour ceux qui leur avaient donné l’hospitalité.
Rivera, pendant ce temps, réunissait les restes de son armée.
De leur côté, les Français composèrent une légion à laquelle se joignirent les Basques français, tandis que les Espagnols en formaient une à laquelle se réunissaient les Basques espagnols. Mais, trois ou quatre mois après sa formation, la légion espagnole, composée en grande partie de carlistes, passa à l’ennemi et devint le nerf de l’attaque, comme la légion italienne fut le nerf de la défense.
La légion italienne n’avait pas de paye, elle n’avait que des rations de pain, de vin, de sel, d’huile, etc.; cependant, après la guerre, on devait donner aux survivants, et aux veuves et aux orphelins, des terres et des bestiaux.
La légion se composa d’abord de quatre à cinq cents hommes; ensuite elle monta jusqu’à huit cents, attendu qu’au fur et à mesure que les bâtiments européens amenaient des Italiens proscrits ou venus pour chercher fortune, et dont l’espoir était déçu par le mauvais état des affaires, on les enrôlait.
La légion fut, dans le principe, divisée en trois bataillons, l’un commandé par Danuzio, l’autre par Ramella, et le troisième par Mancini.
Oribe savait tous ces préparatifs de défense; seulement, il n’y croyait pas. Il marcha sur Montevideo, comme je l’ai dit, mais campa au Cerrito. Peut-être, dans l’état de désordre où était la ville, eût-il pu y entrer du même coup; mais il croyait avoir des partisans nombreux, et il attendit une démonstration de leur part. La démonstration fut vainement attendue, et Oribe donna le temps à Montevideo d’organiser la défense.
Il resta donc à une heure de marche, à peu près, de Montevideo, avec douze ou quatorze mille hommes.
Montevideo pouvait, au bout d’un certain temps, lui opposer neuf mille hommes, dont cinq mille noirs, auxquels on avait rendu la liberté, et qui firent d’excellents soldats.
Lorsque Oribe eut perdu l’espérance d’entrer amicalement à Montevideo, il se fortifia au Cerrito, et les escarmouches commencèrent.
De leur côté, les Montévidéens se fortifièrent de leur mieux; notre ingénieur était le colonel Echevarria.
L’organisation générale des troupes appartenait au général Paz.
Joaquin Souarez était président, Pacheco y Obes ministre de la guerre.
Bientôt Paz quitta Montevideo pour faire soulever Corrientes et Entre-Rios.
La première fois que l’on sortit des lignes, je ne sais si ce fut la faute des chefs ou des soldats, mais la légion tout entière fut prise d’une panique, et rentra sans avoir tiré un coup de fusil.
J’obligeai l’un des trois commandants à donner sa démission. Je fis une vigoureuse allocution aux Italiens, et j’écrivis pour la seconde fois à Anzani, qui était dans une maison de commerce de l’Uruguay, de venir me rejoindre.
Cet excellent ami arriva vers le mois de juillet.
Avec lui, tout reprit force et vie; la légion était horriblement administrée: il y donna tous ses soins.
Pendant ce temps, on avait, tant bien que mal, réorganisé une petite flottille; on m’en confia le commandement.
Mancini reprit ma place à la tête de la légion.
La flottille communiquait par le fleuve avec le Cerro, forteresse restée au pouvoir des Montévidéens, quoiqu’elle fût à trois ou quatre lieues plus loin sur la rive de la Plata que le Cerrito, tombé au pouvoir d’Oribe.
Le Cerro nous était très-nécessaire. C’était à la fois un point d’appui pour nous ravitailler, pour envoyer des partis dans la plaine et pour recueillir les fugitifs.
Avant l’organisation de la défense, l’escadre de l’amiral Brown avait fait une tentative sur le Cerro et sur l’île de los Ratos. Pendant trois jours, je défendis l’île et la forteresse. L’île avait des canons de dix-huit et de trente-six, et je forçai l’amiral Brown à se retirer avec de grandes pertes.
J’ai dit qu’à l’arrivée d’Anzani les concussions avaient cessé; son honorabilité planait sur tous les marchés; ce n’était point l’affaire des concussionnaires. Alors se forma un complot qui avait pour but de nous assassiner tous deux et de vendre à l’ennemi la légion italienne.
Anzani en fut averti.
Les conjurés virent qu’il n’y avait rien à faire de ce côté-là, et, un matin que la légion était aux avant-postes, vingt officiers et cinquante soldats passèrent à l’ennemi.
Mais les soldats, rendons-leur cette justice, revinrent peu à peu et un à un.
La légion, purgée des traîtres, ne s’en porta que mieux; Anzani la réunit.
--Si j’avais voulu faire un choix entre les bons et les mauvais, dit-il, je n’eusse pas si bien réussi que les mauvais viennent de le faire.
De mon côté, je haranguai les troupes; le général Pacheco lui-même fit un discours.
Quelques jours après la première sortie où la légion italienne avait donné d’elle un si triste programme, je tins à la réhabiliter et je proposai une expédition qui fut acceptée. C’était d’aller attaquer les troupes d’Oribe, qui étaient devant le Cerro. J’embarquai la légion italienne sur notre petite escadre, et nous prîmes terre au Cerro. Là, nous nous mîmes à la tête de la légion, Pacheco et moi; l’ennemi fut attaqué à deux heures de l’après-midi, et mis en fuite à cinq.
La légion, composée de quatre cents hommes, chargea un bataillon de six cents. Pacheco combattait à cheval; moi, je le faisais à pied ou à cheval, selon le besoin. Nous tuâmes cent cinquante hommes à l’ennemi, et lui fîmes deux cents prisonniers. Nous eûmes cinq ou six tués, une dizaine de blessés, entre autres un officier nommé Ferrucci, auquel il fallut couper la jambe.
Nous revînmes en triomphe à Montevideo; le lendemain, Pacheco rassembla la légion, la remercia, la loua et donna un fusil d’honneur au sergent Loreto.
L’affaire avait eu lieu le 28 mars 1843.
Maintenant, j’étais tranquille; la légion avait reçu le baptême du feu.
Au mois de mai, on bénit le drapeau.
Il était d’étoffe noire, avec le Vésuve peint dessus. C’était l’emblème de l’Italie et des révolutions qu’elle renfermait dans son sein. Il fut donné en garde à Sacchi, jeune homme de vingt ans, qui s’était admirablement conduit dans le combat du Cerro.
C’est le même qui combattit avec moi plus tard à Rome, et qui est aujourd’hui colonel.
III
LE COLONEL NEGRA
Le 17 novembre de la même année, la légion italienne se trouvait de service aux avant-postes; je m’y trouvais avec elle.
Après le déjeuner, le colonel montévidéen Negra monta à cheval et parcourut la ligne avec quelques hommes.
On tira sur lui, et il tomba de cheval, blessé mortellement.
En le voyant tomber, l’ennemi chargea et s’empara de son corps.
A peine eus-je appris cette nouvelle, que, ne voulant pas laisser le corps d’un si brave officier exposé aux insultes de l’ennemi, je pris une centaine d’hommes qui me tombèrent sous la main et je chargeai avec eux.
Je repris le corps du colonel.
Mais alors ce furent les soldats d’Oribe qui s’acharnèrent, et il arriva à l’ennemi un tel renfort d’hommes, que je me trouvai enveloppé. Les nôtres, voyant cela, vinrent à mon secours, si bien que, peu à peu, toute la légion se trouva aux prises.
Exaltés par ma voix, mes hommes alors s’élancèrent en avant, culbutèrent tout, prirent une batterie et chassèrent l’ennemi de ses positions.
Mais bientôt il revint sur nous en masse.
Toutes les forces, ou à peu près toutes les forces de la garnison sortirent; le combat devint général et dura huit heures.
Nous avions été obligés d’abandonner les positions prises du premier élan; mais nous avions fait subir à Oribe une perte énorme, et nous rentrâmes à Montevideo, vainqueurs en réalité et convaincus désormais de notre supériorité sur l’ennemi.
Nous avions eu soixante hommes tués ou blessés.
Je m’étais laissé emporter à charger comme un simple soldat; je n’avais donc vu que ce qui se passait autour de moi.
Mais, au milieu de la mêlée, j’avais aperçu Anzani combattant avec son calme ordinaire, et je savais que, dominant la lutte, aucun détail ne lui avait échappé.
Le soir même, je lui demandai un rapport sur ceux qui s’étaient distingués.
Le lendemain, je réunis la légion, je la louai et la remerciai au nom de l’Italie, et je fis des promotions d’officiers et de sous-officiers.
Après ces deux combats, la légion italienne avait pris une telle influence sur l’ennemi, que, lorsqu’il la voyait marcher sur lui à la baïonnette, il ne l’attendait plus, ou, s’il l’attendait, il était culbuté.
Pendant ce temps, Rivera était parvenu à réunir un petit corps d’armée de cinq ou six mille hommes, avec lequel il tenait la campagne et combattait l’ennemi.
Il avait devant lui Urquiza, aujourd’hui président de la république Argentine. De temps en temps, il envoyait par le Cerro des approvisionnements à Montevideo.
Oribe se lassa de voir manœuvrer ainsi Rivera; il détacha un certain nombre d’hommes de son armée, leur ordonnant de joindre Urquiza et de lui transmettre l’ordre de combattre et de détruire Rivera à l’aide du renfort qu’il lui envoyait.
IV
PASSAGE DE LA BOYADA
Nous apprîmes à Montevideo la marche des hommes d’Oribe. Alors le général Paz résolut de profiter de cet affaiblissement de l’armée ennemie.
Au delà de Cerrito était un corps de dix-huit cents hommes, à peu près, observant le Cerro.
Nous partîmes le 23 avril 1844, à dix heures du soir.
Voici quel était le plan:
Attaquer le corps d’observation du Cerro; voyant cette attaque, Oribe enverrait au secours du Cerro et s’affaiblirait d’autant; pendant ce temps, la garnison sortirait et attaquerait le camp.
Nous suivîmes les bords de la mer, nous passâmes l’Arroyo-Seco, qui, malgré son nom, nous mit de l’eau jusque sous les épaules.
Au delà, nous prîmes la plaine et nous contournâmes le campement.
Nous marchions avec de telles précautions, que nous ne réveillâmes personne.
Enfin nous arrivâmes en vue du corps d’observation.
La garnison du Cerro devait sortir et seconder notre attaque. Une discussion s’éleva entre les deux officiers qui commandaient au Cerro, et qui tous deux voulaient prendre le commandement. Les dix-huit cents hommes en fuite, nous devions revenir sur Oribe et le prendre entre deux feux, le nôtre et celui de la garnison de la ville. Cette discussion fit tout manquer; la garnison sortit; mais, maître de toutes ses forces, Oribe la repoussa, et ce fut lui qui, à son tour, put marcher sur nous et exécuter le plan de bataille formé contre lui.
Nous fûmes donc attaqués à la fois par l’armée d’Oribe et par le corps d’observation; nous n’avions qu’une chose à faire: nous mettre en retraite sur le Cerro et faire, en reculant, le plus de mal possible à l’ennemi.
Je pris le commandement de l’arrière-garde, afin de soutenir cette retraite le plus vigoureusement que je pourrais.
Il y avait, entre nous et le Cerro, une espèce de rivière fangeuse qu’on appelait la Boyada. Il fallait la traverser avec de la boue jusqu’au ventre.
Pour tâcher de jeter du désordre dans le passage, l’ennemi avait établi sur un monticule une batterie de quatre pièces de canon qui se mirent à faire feu au moment où nous commencions à passer. Mais la légion italienne s’aguerrissait de plus en plus: elle ne fit pas plus attention à cette grêle de mitraille que si c’eût été une grêle ordinaire.