Mémoires de Garibaldi, tome 1/2

Part 9

Chapter 93,773 wordsPublic domain

Au premier coup de feu j’étais sur pied, criant: Aux armes! A ce cri, tout le monde s’éveilla et se tint prêt au combat. Quelque temps après la naissance du jour, l’ennemi parut, et, ayant passé le fleuve, s’arrêta à quelque distance de nous, se tenant en bataille. Tout autre que Texeira, en voyant la supériorité du nombre, aurait expédié des courriers pour appeler le second corps à son aide, et, jusqu’à la jonction d’Acunha, eût amusé l’ennemi; mais le vaillant républicain craignit qu’il ne se retirât, et que, par sa fuite, il ne perdît l’occasion de combattre. Il se lança donc au combat, s’inquiétant peu de la position avantageuse qu’occupait son adversaire.

L’ennemi, profitant des inégalités du terrain, avait établi sa ligne de bataille sur une colline assez élevée, devant laquelle se trouvait une vallée profonde, obstruée par beaucoup de broussailles; il avait, en outre, embusqué sur ses flancs quelques pelotons. Texeira ordonna l’attaque; l’ordre fut vigoureusement accompli. L’ennemi alors simula une retraite. Nos hommes se mirent à sa poursuite sans cesser la fusillade; mais tout à coup ils furent attaqués par les pelotons embusqués qu’ils n’avaient pas vus, et qui, les prenant en flanc, les obligèrent de repasser la vallée en désordre. Nous laissâmes dans cette échauffourée un de nos meilleurs officiers, Manoel N..., lequel était fort aimé de notre chef. Mais notre ligne, bientôt reformée, se reporta en avant avec une nouvelle impétuosité; l’ennemi recula et se mit en retraite.

Il n’y eut pas un grand nombre de tués ni de blessés de part ou d’autre, peu de troupes ayant été engagées.

Cependant, l’ennemi se retirait avec précipitation, et nous le poursuivions avec acharnement; mais ses deux lignes de cavalerie continuant de fuir pendant l’espace de neuf milles, nous ne pûmes le poursuivre avec notre infanterie. En approchant du _Passa du Maromba_, notre chef d’avant-garde, le major Giacinto, donna avis au colonel que l’ennemi faisait passer dans le plus grand désordre la rivière à ses bufs et à ses chevaux; ce qui était, selon lui, la preuve qu’il voulait continuer sa retraite. Texeira n’hésita pas un instant: il ordonna à notre petit peloton de cavalerie de se mettre au galop, et me recommanda de le suivre d’aussi près que possible avec mon infanterie.

Mais cette retraite n’était qu’une feinte de notre astucieux ennemi; et, malheureusement, cette feinte ne lui réussit que trop.--Par l’effet des accidents de terrain et de la précipitation avec laquelle il l’avait franchi, il s’était trouvé hors de notre vue, et, arrivé au fleuve, il avait bien, comme nous l’avait fait dire le major Giacinto, poussé de l’autre côté du fleuve ses bufs et ses chevaux, mais la troupe s’était cachée, elle, derrière des collines boisées qui la dérobaient entièrement à nos yeux.

Ces mesures prises, et ayant laissé un peloton pour soutenir leur ligne de tirailleurs, les impériaux, prévenus de l’imprudence que nous avions eue de laisser notre infanterie en arrière, firent une contre-marche, et bientôt les escadrons apparurent, gravissant la pente facile d’une vallée.

Notre peloton, qui poursuivait l’ennemi dans sa fuite simulée, fut le premier à s’apercevoir du piége, sans avoir le temps de l’éviter. Pris de flanc, il fut complétement culbuté; nos trois autres escadrons de cavalerie eurent le même sort, et cela malgré le courage et la résolution de Texeira et de quelques-uns de nos officiers de Rio-Grande; en quelques instants nos cavaliers furent rompus et éparpillés dans toutes les directions.

C’étaient, je l’ai dit, presque tous des prisonniers de Santa Vittoria, sur lesquels nous avions peut-être un peu légèrement compté;--en effet, ils ne pouvaient guère être bien affectionnés à notre cause;--puis, soldats nouveaux et venus de province, peu faits à l’exercice du cheval;--aussi se débandèrent-ils au premier choc, et, à part quelques morts, se laissèrent-ils faire en grande partie prisonniers.--Je ne perdis rien des incidents de la catastrophe.--Monté sur un bon cheval, après avoir excité mes fantassins à marcher le plus rapidement possible, je m’étais lancé en avant, et, arrivé au sommet d’une colline, je suivais des yeux le triste résultat du combat.

Mes fantassins firent tout au monde pour arriver à temps, mais ce fut en vain.--Du haut de mon éminence, je jugeai qu’il était trop tard pour qu’ils pussent ramener à nous la victoire, mais encore assez tôt pour empêcher que tout ne fût perdu.--J’appelai à moi une douzaine de mes anciens compagnons, les plus lestes et les plus braves: ils accoururent. Je laissai le major Peichotto chargé du reste, et avec cette poignée de vaillants je pris, au sommet d’une colline, une position fortifiée par des arbres.--De là nous fîmes tête à l’ennemi, qui s’aperçut qu’il n’était pas tout à fait vainqueur, et nous servîmes de point de ralliement à ceux des nôtres qui n’avaient pas complétement perdu courage.--Le colonel se replia sur nous avec quelques cavaliers, après avoir fait des miracles de courage; le reste de l’infanterie nous rejoignit sur ce point, et alors la défense devint terrible et meurtrière.

Cependant, forts de notre position et réunis au nombre de soixante et treize, nous combattîmes avec avantage; l’ennemi, manquant d’infanterie et peu habitué à combattre contre cette arme, nous chargeait inutilement: cinq cents hommes d’excellente cavalerie, toute bouillante et enorgueillie de la victoire, s’épuisèrent devant quelques hommes résolus, sans pouvoir un seul instant les entamer.--Cependant, malgré cet avantage momentané, il ne fallait pas donner le temps à l’ennemi de réunir ses forces, dont plus de la moitié était encore occupée à poursuivre nos fugitifs; et surtout il fallait chercher un refuge plus solide que celui qui nous avait protégés jusqu’alors.--Un îlot d’arbres s’offrit à notre vue, distant d’un mille environ.--Nous commençâmes notre retraite en nous dirigeant vers lui.--En vain l’ennemi cherchait-il à nous rompre, en vain nous chargeait-il chaque fois qu’il trouvait l’avantage du terrain, tout fut inutile.

Ce fut, au reste, dans cette circonstance un grand avantage pour nous que les officiers fussent armés de carabines; et comme nous étions tous des hommes aguerris, tous nous tenant serrés, faisant face à l’ennemi de quelque côté qu’il se présentât,--reculant toujours ainsi en bon ordre avec un feu terrible et bien dirigé, nous gagnâmes notre refuge, où n’osa pénétrer l’ennemi. Une fois à couvert dans notre bosquet, nous trouvâmes une clairière, et, toujours serrés, toujours le fusil au poing, nous attendîmes la nuit.

De tous côtés l’ennemi nous criait:--Rendez-vous!--mais nous ne lui répondions que par notre silence.

XXIX

LA RETRAITE

La nuit venue, nous nous préparâmes à partir; notre intention était de reprendre la route de Lages. La plus grande difficulté de ce départ était le transport des blessés. Le major Peichotto surtout ne pouvait aucunement s’aider, étant atteint d’une balle au pied.

Vers dix heures du soir, les blessés accommodés du mieux possible, nous commençâmes notre marche, abandonnant notre bouquet de bois, et tâchant de suivre la ligne de la forêt. Cette forêt, la plus grande peut-être qu’il y ait au monde, s’étend des alluvions de la Plata à celles des Amazones, ces deux reines des rivières, couronnant les crêtes de la Sierra de Espinasso, sur une étendue de trente-quatre degrés de latitude; je ne connais pas son extension en longitude, elle doit être immense.

Les trois départements de Cima da Serra, de Vaccaria et de Lages sont, je crois l’avoir déjà dit, situés dans des clairières de cette forêt. Coritibani, espèce de colonie établie par les habitants de la ville de Coritiba, située dans le district de Lages, province de Sainte-Catherine, était le théâtre de l’événement que je raconte; nous côtoyions donc notre bois isolé pour nous approcher le plus possible de la forêt, et tâcher de rejoindre dans la direction de Lages le corps d’Aranha, éloigné de nous si mal à propos.

A notre sortie du bois, il nous arriva un de ces événements qui prouvent combien l’homme est fils des circonstances, et ce que peut une terreur panique, même sur les plus courageux. Nous marchions en silence, comme il convenait à notre situation, disposés à combattre l’ennemi, s’il se fût opposé à notre retraite. Un cheval, qui se trouvait sur la lisière du bois, au peu de bruit que nous fîmes, prit peur et s’enfuit.

On entendit une voix qui criait:

--C’est l’ennemi!

A l’instant même, ces soixante et treize hommes qui avaient résisté à cinq cents, avec tant de courage qu’on pouvait dire qu’ils les avaient vaincus, s’épouvantèrent et prirent la fuite se dispersant de telle façon, que ce fut un miracle que quelqu’un des fugitifs n’allât point heurter l’ennemi et lui donner l’éveil.

Enfin je parvins à réunir un noyau auquel peu à peu se joignit le reste, de sorte qu’au lever du jour nous étions à la lisière de cette forêt, nous dirigeant sur Lages.

L’ennemi, que rien n’avait prévenu de notre fuite, nous chercha inutilement le jour suivant.

Le jour du combat, le danger avait été grand, la fatigue énorme, la faim impérieuse, la soif ardente; mais il fallait combattre, combattre pour la vie, et cette idée dominait toutes les autres. Une fois dans la forêt, il n’en fut pas de même; tout nous manqua, et la détresse, n’ayant plus la distraction du péril, se fit sentir terrible, cruelle, insupportable. L’absence des vivres, l’abattement de tous, les blessures de quelques-uns, l’absence de moyens de les panser, faillirent nous jeter dans le découragement.

Nous restâmes quatre jours sans trouver autre chose que des racines; et je renonce à peindre la fatigue que nous eûmes à nous tracer un chemin dans cette forêt, où il n’existait pas même un sentier, et où la nature, impitoyablement féconde, fait, sous des pins gigantesques, pousser et épaissir une seconde forêt de roseaux, dont les débris forment en certains endroits d’infranchissables remparts.

Quelques-uns de nos hommes désertèrent, désespérés; ce fut un travail de les rallier et de leur imposer à force d’énergie. Il n’y avait qu’une seule ressource peut-être à ce découragement, et ce fut moi qui la trouvai. Je les réunis et leur dis que je leur donnais toute liberté de se retirer, chacun de son côté, comme ils l’entendraient, ou de continuer à marcher unis et en corps, protégeant les blessés et se défendant les uns les autres. Le remède fut efficace: à partir de ce moment, chacun étant libre de son départ, nul ne songea plus à déserter, et la confiance du salut revint à tous.

Cinq jours après le combat, nous trouvâmes une _picada_, sentier de la largeur d’un homme, rarement de deux, tracé dans la forêt. Ce sentier nous conduisit à une maison, où nous nous rassasiâmes en tuant deux bufs.

De là, nous continuâmes notre chemin vers Lages, où nous arrivâmes par un effroyable jour de pluie.

XXX

SÉJOUR A LAGES ET DANS LES ENVIRONS

Ce bon pays de Lages, qui nous avait si bien fêtés victorieux, avait, à la nouvelle de notre défaite, retourné sa bannière, et quelques-uns des plus résolus avaient rétabli le système impérial. Ceux-là, au reste, s’enfuirent à notre arrivée, et comme ils étaient marchands, la plupart d’entre eux avaient laissé leurs magasins approvisionnés de toutes choses. Ce fut une providence, car nous crûmes pouvoir, sans remords, nous approprier les marchandises de nos ennemis, et, grâce à la variété des commerces qu’ils exerçaient, améliorer singulièrement notre position.

Cependant, Teixeira écrivit à Aranha, en lui ordonnant de se joindre à nous, et il eut vers ce temps, la nouvelle de l’arrivée du colonel Portinko, qui avait été envoyé par Bento Manoel pour suivre ce même corps de Mello, si malheureusement rencontré par nous à Coritibani.

J’ai servi en Amérique la cause des peuples, et l’ai sincèrement servie; j’étais donc l’adversaire de l’absolutisme, là-bas comme en Europe; amant du système en harmonie avec mon opinion, et par conséquent ennemi du système contraire. J’ai quelquefois admiré les hommes, je les ai souvent plaints, je ne les ai jamais haïs. Lorsque je les ai trouvés égoïstes et méchants, j’ai mis leur méchanceté et leur égoïsme sur le compte de notre malheureuse nature. Depuis, je me suis éloigné du théâtre où se sont passés les événements que je raconte; j’en suis à deux mille lieues au moment où j’écris ces lignes, on peut, par conséquent, croire à mon impartialité. Eh bien, je le dis pour mes amis comme pour mes ennemis, c’étaient d’intrépides enfants du continent américain ceux que je combattais, mais non moins intrépides ceux dans les rangs desquels j’avais pris ma place.

Ce fut donc une audacieuse entreprise que celle que nous arrêtâmes de défendre Lages contre un ennemi dix fois supérieur à nous, et dont une récente victoire doublait la confiance. Séparés de lui par le fleuve Canoas, que nous ne pouvions garnir suffisamment pour le défendre, nous attendîmes pendant de longs jours la jonction d’Aranha et de Portinko; pendant toute cette période, l’ennemi fut maintenu par une poignée d’hommes. Et aussitôt les renforts arrivés, nous marchâmes résolûment à lui; mais ce fut lui alors qui n’accepta plus le combat, et qui se retira sur la province voisine de San Paolo, où il espérait trouver un puissant secours.

Ce fut dans cette circonstance que je constatai les défauts et les vices généralement reprochés aux armées républicaines: ces armées se composent d’ordinaire d’hommes pleins de patriotisme et de courage, mais qui n’entendent rester sous les drapeaux que tant que l’ennemi menace, s’en éloignent et les abandonnent quand celui-ci disparaît. Ce vice fut presque notre ruine, ce défaut faillit causer notre perte, dans cette circonstance, où un ennemi, mieux renseigné, eût pu nous anéantir en en profitant.

Les Serraniens donnèrent l’exemple d’abandonner leurs rangs. Les hommes de Portinko le suivirent. Notez bien que les déserteurs, non-seulement emmenaient leurs propres chevaux, mais ceux de la division, si bien, que nos forces se fondirent de jour en jour, avec une telle rapidité, que nous fûmes bientôt forcés d’abandonner Lages, et de nous retirer vers la province de Rio-Grande, craignant la présence de cet ennemi, qui avait été forcé de fuir devant nous, et dont la fuite nous avait vaincus. Que cela serve d’exemple aux peuples qui veulent être libres; qu’ils sachent bien que ce n’est point avec des fleurs, des fêtes, des illuminations que l’on combat les soldats aguerris et disciplinés du despotisme, mais avec des soldats plus disciplinés et plus aguerris qu’eux; qu’ils ne se mettent donc pas à ce rude ouvrage, ceux qui ne sont pas capables d’aguerrir et de discipliner un peuple après l’avoir soulevé.

Il y a aussi des peuples qui ne valent pas la peine d’être soulevés, la gangrène ne se guérit pas.

Le reste de nos forces, ainsi diminuées, lorsque nous étions privés des choses les plus nécessaires, et particulièrement d’habits,--privation terrible à l’approche de l’hiver sombre et rude de ces régions élevées,--le reste de nos forces, disais-je, commença de se démoraliser, et de demander, à haute voix, de rejoindre ses foyers. Teixeira fut donc forcé de céder à cette exigence, et m’ordonna de descendre des montagnes et de me réunir à l’armée, se préparant de son côté à en faire autant. Cette retraite fut rude, et à cause de la difficulté des chemins, et à cause des hostilités cachées des habitants de la forêt, ennemis acharnés des républicains.

Au nombre de soixante-dix, à peu près, nous descendîmes donc la _picada di Peloffo_.--J’ai déjà dit ce que c’était qu’une picada, et nous eûmes à affronter des embuscades réitérées et imprévues, que nous traversâmes avec un bonheur inouï, grâce à la résolution des hommes que je conduisais, et un peu à la confiance sans bornes qu’en général j’inspire à ceux que je commande. Le sentier que nous suivions était étroit à laisser passer deux hommes à peine, et de tout côté enveloppé de maquis; l’ennemi, né dans le pays, au fait de toutes les localités, s’embusquait aux endroits les plus favorables, puis il nous entourait, se dressant tout à coup, avec des cris furieux, tandis qu’un cercle de flamme s’allumait en petillant autour de nous, sans que nous pussions voir les tireurs, heureusement plus bruyants qu’habiles. Au reste, la contenance admirable de mes hommes, leur union dans le danger furent telles, que quelques-uns seulement furent légèrement blessés, et que nous n’eûmes qu’un cheval tué.

Ces événements rappellent, en vérité, les forêts enchantées du Tasse, où chaque arbre vivait, et avait une voix et du sang.

Nous rejoignîmes le quartier général à _Mala-Casa_, où se trouvait alors Bento Gonzales, réunissant les fonctions de président et de général en chef.

XXXI

BATAILLE DE TAQUARI

L’armée républicaine se préparait à se mettre en marche. Quant à l’ennemi, depuis la bataille perdue de Rio-Pardo, il s’était refait à Porto-Allegre, en était sorti sous les ordres du vieux général Georgio, et avait établi son camp sur les rives du Cahé, attendant la jonction du général Calderon, qui, avec un corps imposant de cavalerie, était parti de Rio-Grande, et devait se réunir à lui en traversant la campagne.

Le grand inconvénient que j’ai signalé plus haut, c’est-à-dire la dispersion des troupes républicaines quand elles ne se trouvaient plus en face de l’ennemi, lui donnait facilité dans tout ce qu’il voulait entreprendre; de sorte qu’au moment où le général Netto, qui commandait les forces de la campagne, eut réuni un nombre d’hommes suffisant pour battre Calderon, celui-ci avait déjà rejoint sur le Cahé le gros de l’armée impériale.

Il était indispensable au président de s’adjoindre la division Netto, s’il voulait être en état de combattre l’ennemi: c’est pourquoi il leva le siége. Cette manuvre et la jonction qui s’ensuivit eurent un heureux résultat, et firent grand honneur à la capacité militaire de Bento Gonzales. Nous partîmes avec l’armée de Mala-Casa, prenant la direction de San Leopoldo, et passant à deux milles de l’armée ennemie; et après deux jours et deux nuits de marche continuelle, pendant lesquelles nous demeurâmes sans manger et sans boire, ou à peu près, nous arrivâmes dans le voisinage de Taquari, où nous rencontrâmes le général Netto qui venait au-devant de nous.

J’ai dit sans manger, et j’ai dit la vérité. Dès que l’ennemi eut appris notre mouvement, il marcha résolûment à nous, et plusieurs fois nous joignit et nous attaqua pendant que nous nous reposions un instant, et étions occupés à faire rôtir la viande, qui faisait notre seule nourriture. Or, dix fois, notre viande cuite à point, les sentinelles crièrent aux armes, et il nous fallut combattre au lieu de déjeuner ou de dîner. Enfin, nous fîmes halte à Pinhurinho, à six milles de Taquari, et nous prîmes toute disposition pour combattre.

L’armée républicaine, forte de mille hommes d’infanterie et de cinq mille de cavalerie, occupait les hauteurs de Pinhurinho, montagne couverte de pins, comme l’indique son nom, peu élevée, mais cependant dominant les montagnes voisines. L’infanterie était au centre, commandée par le vieux colonel Crezunzio. L’aile droite obéissait au général Netto, et l’aile gauche à Canavarro. Les deux ailes étaient donc composées de pure cavalerie, et, sans contredit, de la meilleure du monde. L’infanterie, elle aussi, était excellente. Le désir d’en venir aux mains était donc général.

Le colonel S. Antonio formait la réserve avec un corps de cavalerie.

L’ennemi, de son côté, avait quatre mille fantassins, et, disait-on, trois mille hommes de cavalerie, et quelques pièces de canon; sa position était prise sur l’autre côté d’un petit torrent qui nous séparait de lui, et sa contenance était loin d’être méprisable. Son armée se composait des meilleures troupes de l’empire, commandées par un général très-vieux et très-capable.

Le général ennemi avait jusque-là marché ardemment à notre poursuite, et avait pris toutes les dispositions pour une attaque en règle. Deux pièces de canon, placées sur son côté du torrent, foudroyaient notre ligne de cavalerie. Déjà nos vaillants de la première brigade, aux ordres de Netto, avaient tiré les sabres du fourreau, et n’attendaient plus que le son de la trompette pour s’élancer sur les deux bataillons qui avaient traversé le torrent. Ces braves continentaux avaient la conscience de la victoire, eux et Netto n’ayant jamais été battus. L’infanterie, échelonnée en divisions au sommet de la colline, et couverte par un pli de terrain, frémissait du désir de combattre. Déjà les terribles lanciers de Canavarro avaient fait un mouvement en avant, enveloppant le flanc droit de l’ennemi, obligé par eux à changer de front, changement qui s’était fait en désordre.

C’était une véritable forêt de lances, que cet incomparable corps, composé dans sa presque totalité d’esclaves délivrés par la république, et choisis parmi les meilleurs dompteurs de chevaux de la province; tous noirs, excepté les officiers supérieurs. Jamais l’ennemi n’avait vu les épaules de ces enfants de la liberté. Leurs lances, dépassant la mesure ordinaire de cette arme; leurs visages basanés, leurs robustes membres, corroborés encore par leurs âpres et fatigants exercices; leur parfaite discipline, enfin, tout les rendait la terreur de l’ennemi.

Déjà la voix animatrice du chef avait frémi dans toutes les poitrines: «Que chacun combatte aujourd’hui comme s’il avait quatre corps pour défendre la patrie et quatre âmes pour l’aimer!» avait dit ce vaillant, qui avait toutes les qualités d’un grand capitaine, excepté le bonheur.

Quant à nous, notre âme, pour ainsi dire, sentait les palpitations de la bataille, et s’inondait de la confiance de la victoire. Jamais jour plus beau, jamais plus magnifique spectacle ne s’était offert à moi. Placé au centre de notre infanterie, à l’extrême sommet de la colline, je découvrais tout, champ de bataille et double armée. Les plaines sur lesquelles se jouait le jeu meurtrier de la guerre étaient semées de plantes basses et rares, ne faisant aucun obstacle ni aux mouvements stratégiques, ni au regard qui les suivait; et je pouvais me dire qu’à mes pieds, au-dessous de moi, dans quelques minutes, seraient résolues les destinées de la plus grande partie du continent américain, peut-être même du plus grand empire du monde.

Y aura-t-il un peuple ou non? Ces corps, si compacts, si bien soudés les uns aux autres, vont-ils être défaits et dispersés? Tout cela dans un instant ne va-t-il pas être cadavres et membres broyés détachés du corps, nageant dans le sang? Toute cette belle et vivante jeunesse va-t-elle engraisser de ses débris ces magnifiques campagnes? Allons donc! sonnez fanfares, tonnez canons, rugis bataille, et que tout soit décidé, comme à Zama, comme à Pharsale, comme à Actium!

Mais non, il n’en devait pas être ainsi: cette plaine ne devait pas être celle du carnage. Le général ennemi, intimidé par notre forte position et par notre ferme contenance, hésita, fit repasser le torrent à ses deux bataillons, et de l’offensive qu’il avait prise en revint à la défensive. Le général Calderon avait été tué dès le commencement de l’attaque, et de là était venue peut-être l’hésitation de Georgio. Du moment où il ne nous attaquait pas, ne devions-nous pas l’attaquer, nous? Telle était l’opinion de la majorité. Eussions-nous bien fait? Le combat s’engageant dans les conditions primitives, et malgré notre admirable position, toutes les chances étaient pour nous. Mais abandonnant cette position pour suivre un ennemi quatre fois plus fort que nous en infanterie, il fallait reporter le combat sur l’autre bord du torrent.

C’était scabreux, bien que tentant.

En somme, nous ne combattîmes point ou nous combattîmes à peine, et nous passâmes toute la journée en présence, nous contentant d’escarmoucher.