Mémoires de Garibaldi, tome 1/2
Part 8
Je n’avais jamais songé au mariage, et je me regardais comme parfaitement incapable de faire un mari, vu ma trop grande indépendance de caractère et mon irrésistible vocation pour la vie d’aventures;--avoir une femme et des enfants me paraissait une chose souverainement impossible à l’homme qui a consacré sa vie à un principe dont le succès, si complet qu’il soit, ne doit jamais lui laisser la quiétude nécessaire à un père de famille. Le destin en avait décidé autrement: après la mort de Luigi, d’Édouard et de mes autres compagnons, je me trouvais dans un isolement complet, et il me semblait être seul au monde.
Il ne m’était pas resté un seul de ces amis, dont le cur a besoin comme la vie d’aliment.--Ceux qui avaient survécu, je l’ai déjà dit, m’étaient étrangers; sans doute c’étaient des âmes vaillantes et de bons curs; mais je les connaissais depuis trop peu de temps pour être en intimité avec aucun d’eux. Dans ce vide immense qu’avait fait autour de moi la terrible catastrophe, je sentais le besoin d’une âme qui m’aimât; sans cette âme, l’existence m’était insupportable, presque impossible.--J’avais bien retrouvé Rossetti,--c’est-à-dire un frère; mais Rossetti, retenu par les devoirs de sa charge, ne pouvait vivre avec moi, et à peine le voyais-je une fois par semaine. J’avais donc besoin, comme je l’ai dit, de quelqu’un qui m’aimât, qui m’aimât sans retard. Or, l’amitié est le fruit du temps: il lui faut des années pour mûrir, tandis que l’amour, c’est l’éclair, fils de l’orage parfois. Mais qu’importe, je suis de ceux qui préfèrent les orages, quels qu’ils soient, aux calmes de la vie, aux bonaces du cur.
C’était donc une femme qu’il me fallait; une femme seule pouvait me guérir; une femme, c’est-à-dire l’unique refuge, le seul ange consolateur, l’étoile de la tempête; une femme, c’est la divinité qu’on n’implore jamais en vain quand on l’implore avec le cur et surtout quand on l’implore dans l’infortune.
C’était avec cette incessante pensée que de ma cabine de _l’Itaparika_ je tournai mon regard vers la terre.--Le morne de la Barra était voisin, et de mon bord je découvrais de belles jeunes filles, occupées à divers ouvrages domestiques.--Une d’elles m’attirait préférablement aux autres.--On m’ordonna de débarquer, et aussitôt je me dirigeai vers la maison sur laquelle depuis si longtemps se fixait mon regard; mon cur battait, mais il renfermait, si agité qu’il fût, une de ces résolutions qui ne faiblissent pas.--Un homme m’invita à entrer,--je fusse entré quand même il me l’eût défendu;--j’avais vu cet homme une fois. Je vis la jeune fille et lui dis: «Vierge, tu seras à moi!» J’avais par ces paroles créé un lien que la mort seule pouvait rompre.--J’avais rencontré un trésor défendu, mais un trésor d’un tel prix!... S’il y eut une faute commise, la faute fut à moi tout entière.--Ce fut une faute si, en se joignant, deux curs déchiraient l’âme d’un innocent.
Mais elle est morte, et lui est vengé.--Où ai-je connu la grandeur de la faute?--Là, aux bouches de l’Éridan, le jour où espérant la disputer à la mort, je serrais convulsivement son pouls pour en compter les derniers battements, j’absorbais son haleine fugitive, je recueillais avec mes lèvres son souffle haletant, je baisais, hélas! des lèvres mourantes, hélas! j’étreignais un cadavre, et je pleurais les larmes du désespoir[8].
[8] Cet endroit est à dessein couvert d’un voile d’obscurité, car, lorsque après l’avoir lu, je retournai vers Garibaldi en lui disant:
--Lisez cela, cher ami; la chose ne me paraît pas claire.
Il lut, en effet; puis, après un instant:
--Il faut que cela reste ainsi, me dit-il avec un soupir.--Deux jours après il m’envoya un cahier intitulé _Anita Garibaldi_.
XXV
LA COURSE
Le général avait décidé que je sortirais avec trois bâtiments armés pour attaquer les bannières impériales croisant sur la côte du Brésil. Je me préparai à cette rude mission, en réunissant tous les éléments nécessaires à mon armement.--Mes trois bâtiments étaient _le Rio-Pardo_, commandé par moi,--_la Cassapara_, commandée par Griggs,--toutes deux goëlettes,--et _le Seival_, commandé par l’Italien Lorenzo. L’embouchure de la lagune était bloquée par les bâtiments de guerre impériaux;--mais nous sortîmes de nuit et sans être inquiétés.--Anita, désormais la compagne de toute ma vie, et par conséquent de tous mes dangers, avait absolument voulu s’embarquer avec moi.
Arrivés à la hauteur de Santos, nous rencontrâmes une corvette impériale, qui nous donna inutilement la chasse pendant deux jours.--Dans le second jour, nous nous approchâmes de l’île _do Abrigo_, où nous prîmes deux sumaques chargées de riz.--Nous poursuivîmes la croisière et fîmes quelques autres prises. Huit jours après notre départ, je mis le cap sur la lagune.
Je ne sais pourquoi, j’avais un sinistre pressentiment de ce qui s’y passait,--attendu qu’avant notre départ déjà un certain mécontentement se manifestait contre nous. J’étais prévenu, en outre, de l’approche d’un corps considérable de troupes, commandé par le général Andréa, à qui la pacification _del Para_ avait donné une grande réputation.
A la hauteur de l’île Sainte-Catherine, et comme nous revenions, nous rencontrâmes une patache de guerre brésilienne. Nous étions avec _le Rio-Pardo_ et _le Seival_.--Depuis plusieurs jours, _la Cassapara_, pendant une nuit obscure, s’était séparée de nous. Nous la découvrîmes à notre proue, et il n’y avait pas moyen de l’éviter.--Nous marchâmes donc sur elle et l’attaquâmes résolûment.--Nous commençâmes le feu et l’ennemi répondit; mais le combat eut un médiocre résultat à cause de la grosse mer.--Son issue fut la perte de quelques-unes de nos prises,--leurs commandants, effrayés par la supériorité de l’ennemi, ayant amené leurs pavillons.
D’autres donnèrent à la côte voisine.
Une seule de nos prises fut sauvée; elle était commandée par Ignazio Bilbao, notre brave Biscayen, qui aborda avec elle dans le port d’Imbituba, alors en notre pouvoir. _Le Seival_, ayant eu son canon démonté et faisant eau, prit la même route; je fus donc obligé de faire comme eux à mon tour, trop faible que j’étais pour tenir seul la mer.
Nous entrâmes dans Imbituba, poussés par le vent du nord-est; avec un pareil vent, il nous était impossible de rentrer dans la lagune, et certainement, les bâtiments impériaux stationnés à Sainte-Catherine, informés par _l’Andurinka_, bâtiment de guerre auquel nous avions eu affaire, allaient venir nous attaquer; il fallut donc nous préparer à combattre. Le canon démonté du _Seival_ fut hissé sur un promontoire qui formait la baie du côté du levant; et sur ce promontoire, nous construisîmes une batterie gabionnée.
En effet, à peine le jour du lendemain se leva-t-il, que nous aperçûmes trois bâtiments se dirigeant sur nous. _Le Rio-Pardo_ fut embossé au fond de la baie, et commença un combat fort inégal, les Impériaux étant incomparablement plus forts que nous.
J’avais voulu descendre Anita à terre, mais elle s’y était refusée, et comme au fond du cur j’admirais son courage et en étais fier, je ne fis rien dans cette circonstance, comme dans les autres, les premières prières repoussées, pour forcer sa volonté.
L’ennemi, favorisé dans sa manuvre par le vent qui croissait, se maintenait à la voile, courant de petites bordées, et nous canonnant avec fureur. Il pouvait de cette façon, ouvrir à sa volonté tous les angles de diversion de son feu et le dirigeait tout entier sur notre goëlette. Cependant, nous combattions de notre côté avec la plus obstinée résolution; et, comme nous attaquions de si près que l’on pouvait se servir des carabines, le feu, de part et d’autre, était des plus meurtriers; en raison de notre faiblesse numérique, les pertes étaient plus grandes chez nous que chez les impériaux, et déjà notre pont était couvert de cadavres et de mutilés; mais, bien que le flanc de notre bâtiment fût criblé de boulets, bien que notre mâture eût subi de grandes avaries, nous étions résolus de ne pas céder, et de nous faire tuer jusqu’au dernier plutôt que de nous rendre. Il est vrai que nous étions maintenus dans cette généreuse résolution par la vue de l’amazone brésilienne que nous avions à bord. Non-seulement Anita, comme je l’ai dit, n’avait pas voulu débarquer, mais encore, la carabine à la main, elle prenait part au combat; nous étions, il faut l’avouer, vaillamment soutenus par le brave Manoel Rodriguez, commandant de notre batterie de terre, et tant que dura l’engagement, ses coups furent habilement et vigoureusement dirigés. L’ennemi était très-acharné, surtout contre la goëlette. Plusieurs fois, pendant le combat, il la serra de si près, que je crus qu’il nous voulait aborder. Il eût été le bienvenu. Nous étions préparés à tout.
Enfin, après cinq heures d’une lutte opiniâtre, l’ennemi, à notre grand étonnement, se mit en retraite; nous sûmes depuis que c’était à cause de la mort du commandant de la _Belle-Américaine_, qui avait été tué roide,--mort qui avait mis fin au combat.
J’eus, pendant ce combat, une des plus vives et des plus cruelles émotions de ma vie. Pendant que Anita, sur le pont de la goëlette, encourageait nos hommes, le sabre à la main, un boulet de canon la renversa avec deux d’entre eux. Je bondis vers elle, croyant ne plus trouver qu’un cadavre; mais elle se releva saine et sauve; les deux hommes étaient tués. Je la suppliai alors de descendre dans l’entre-pont.
--Oui, j’y vais descendre, en effet, dit-elle, mais pour en faire sortir les poltrons qui s’y sont cachés.
Elle y descendit, en effet, et en ressortit bientôt, poussant devant elle deux ou trois matelots, tout honteux d’être moins braves qu’une femme.
Nous employâmes le reste du jour à ensevelir les morts et à réparer les dommages causés à notre goëlette par le feu ennemi, et ces dommages n’étaient pas minces. Le lendemain, les impériaux ne reparaissant pas, et se préparant sans doute à quelque nouvelle attaque contre nous, nous embarquâmes notre canon, nous levâmes l’ancre vers la nuit, et nous nous dirigeâmes de nouveau vers la lagune.
Lorsque l’ennemi s’aperçut de notre départ, nous étions déjà loin; il se mit néanmoins à notre poursuite, mais ce ne fut que dans la journée du lendemain qu’il put nous envoyer quelques coups de canon qui restèrent sans effet; de sorte que nous rentrâmes sans autre accident dans la lagune, où nous fûmes fêtés par les nôtres, qui s’émerveillaient que nous eussions pu échapper à un ennemi si supérieur en nombre.
XXVI
LAC D’IMIRUI
D’autres événements nous attendaient à la lagune.
Comme les ennemis continuaient de s’avancer contre nous par terre en nombre tellement supérieur qu’il n’y avait pas chance de leur résister, et que, d’un autre côté, nos maladresses et nos brutalités nous avaient aliéné les habitants de la province Sainte-Catherine, tout prêts à se révolter et à se réunir aux impériaux, et que déjà même s’était révoltée la population de la ville d’Imirui, située à l’extrémité du lac, je reçus du général Canavarro l’ordre de châtier ce malheureux pays par le fer et par le feu: force me fut d’obéir au commandement.
Les habitants et la garnison avaient fait des préparatifs de défense du côté de la mer; je débarquai donc à trois milles de distance, et les assaillis au moment où ils s’y attendaient le moins, du côté de la montagne; surprise et battue, la garnison fut mise en fuite, et nous nous trouvâmes maîtres d’Imirui.
Je désire pour moi, comme pour toute créature qui n’a pas cessé d’être homme, ne jamais recevoir un ordre pareil à celui que j’avais reçu, et qui était tellement positif, qu’il n’y avait pas pour moi moyen de m’en écarter. Quoiqu’il existe de longues et prolixes relations de faits pareils, je crois qu’il est impossible que la plus terrible relation approche de la réalité. Dieu me regarde en pitié et me pardonne, mais je n’ai jamais eu dans ma vie journée qui laissât en mon âme un aussi amer souvenir que celle-là: nul ne se fera une idée, en laissant le pillage libre, de la fatigue que j’eus à subir pour empêcher la violence contre les personnes, et pour circonscrire la destruction dans la limite des choses inanimées, et cependant j’y parvins, je crois, au delà de mes espérances; mais relativement aux biens, il me fut impossible d’éviter le désordre. Rien n’y put, ni l’autorité du commandement, ni les punitions, ni même les coups. J’en arrivai jusqu’à la menace du retour de l’ennemi. Je répandis le bruit qu’ayant reçu des renforts, il revenait contre nous, tout fut inutile; et si l’ennemi était revenu, en effet, nous trouvant ainsi débandés, il eût fait littéralement de nous une boucherie. Par malheur, la ville, quoique petite, renfermait quantité de magasins pleins de vins et de liqueurs alcooliques, de sorte qu’à part moi, qui ne bois jamais que de l’eau, et quelques officiers que je parvins à garder sous ma main, l’ivresse fut à peu près générale. Ajoutez à cela que mes hommes étaient pour la majeure partie des gens que je connaissais à peine, nouvelles recrues, indisciplinées par conséquent. Cinquante hommes bien déterminés, venant nous attaquer à l’improviste, eussent bien certainement eu raison de nous. Enfin, à force de menaces et d’efforts, je parvins à rembarquer ces bêtes sauvages déchaînées.
On porta à bord du bâtiment quelques vivres et quelques effets sauvés du pillage, et destinés à la division, et l’on revint à la lagune.
Pendant ce temps, l’avant-garde commandée par le colonel Texeira, se retirait devant l’ennemi, qui s’avançait rapide et nombreux.
Lorsque nous revînmes à la lagune, on commençait à faire passer les bagages sur la rive droite, et bientôt les troupes durent suivre les bagages.
XXVII
NOUVEAUX COMBATS
J’eus fort à faire pendant la journée où s’opéra le passage de la division sur la rive méridionale, car si l’armée était peu nombreuse, les bagages et les embarras de toute espèce n’avaient pas de fin.--Vers le point de l’embouchure le plus étroit, le courant redoublait de violence.--On travailla donc depuis le lever du soleil jusqu’à midi pour faire passer la division avec l’aide de tout ce que l’on put se procurer de barques.
Vers midi commença d’apparaître la flottille ennemie, composée de vingt-deux voiles; elle combinait ses mouvements avec les troupes de terre, et les vaisseaux eux-mêmes portaient, outre les équipages, un grand nombre de soldats. Je gravis la plus proche montagne pour observer l’ennemi, et je reconnus à l’instant que son plan était de réunir ses forces à l’entrée de la lagune; j’en donnai immédiatement avis au général Canavarro, et immédiatement les ordres furent donnés par lui en conséquence; mais, nonobstant ces ordres, nos hommes n’arrivèrent pas à temps pour défendre l’entrée de la lagune. Une batterie élevée par nous à la pointe du môle, et dirigée par le brave Capotto, ne put que faiblement résister, n’ayant que des pièces de petit calibre,--mal servies d’ailleurs par des artilleurs inhabiles.--Restaient nos trois petits bâtiments républicains, réduits à moitié d’équipage, le reste des hommes ayant été envoyés à terre pour aider au passage des troupes. Les uns par impossibilité, les autres parce qu’ils aimaient autant se tenir loin du terrible combat qui se préparait, malgré les ordres que j’envoyai, ne se joignirent pas à nous, et nous laissèrent tout le fardeau de la lutte.
Pendant ce temps, l’ennemi venait sur nous à toutes voiles, poussé par le vent et la marée. Je me hâtai donc, de mon côté, de me rendre à mon poste à bord du _Rio-Pardo_, où déjà ma courageuse Anita avait commencé la canonnade, pointant et mettant le feu elle-même à la pièce qu’elle s’était chargée de diriger, et animant de la voix nos hommes quelque peu intimidés.
Le combat fut terrible et plus meurtrier qu’on n’eût pu le croire. Nous ne perdîmes pas beaucoup de monde, parce que plus de la moitié des équipages était à terre, mais des six officiers répartis sur les trois bâtiments, seul je survécus.
Toutes nos pièces étaient démontées.
Mais nos pièces démontées, le combat continua à la carabine, et nous ne cessâmes point de tirer pendant tout le temps que passa devant nous l’ennemi. Pendant tout ce temps, Anita demeura près de moi, au poste le plus dangereux, ne voulant ni débarquer, ni profiter d’aucun abri, dédaignant même de s’incliner, comme fait l’homme le plus brave, quand il voit la mèche s’approcher du canon ennemi.
Enfin, je crus avoir trouvé un moyen de l’éloigner du danger.
Je lui ordonnai, et il fallut un ordre de moi pour qu’elle obéît, et surtout cette probabilité que l’homme que j’enverrais trouverait quelque prétexte pour ne pas revenir;--je lui ordonnai d’aller demander du renfort au général, promettant que s’il voulait m’envoyer ce renfort, je rentrerais dans la lagune à la poursuite des Impériaux et les occuperais de telle façon, qu’ils ne penseraient pas à débarquer, dussé-je, la torche à la main, mettre le feu à leur flotte. J’obtins d’ailleurs d’Anita qu’elle resterait à terre et m’enverrait la réponse par un homme sûr; mais, à mon grand regret, elle revint elle-même: le général n’avait pas d’hommes à m’envoyer; il m’ordonnait, non pas de brûler la flotte ennemie, ce qu’il regardait comme un effort désespéré et inutile, mais de revenir en sauvant les armes de main et les munitions.
J’obéis. Alors, sous un feu qui ne se ralentit pas un instant, nous arrivâmes à faire transporter à terre, par les survivants, les armes et les munitions, opération qu’à défaut d’officier, dirigeait Anita, tandis que, passant d’un bâtiment à l’autre, je déposais dans l’endroit le plus inflammable de chacun d’eux le feu qui devait le dévorer.
Ce fut une mission terrible, en ce qu’elle me fit passer une triple revue de morts et de blessés. C’était un véritable abattoir de chair humaine; on marchait sur les bustes séparés des corps; à chaque pas, on poussait du pied des membres épars. Le commandant de _l’Itaparika_, Juan Enriquez de la Raguna, était couché au milieu des deux tiers de son équipage, avec un boulet qui lui faisait, au milieu de la poitrine, un trou à passer le bras. Le pauvre John Griggs avait eu, comme je l’ai dit ailleurs, le corps coupé en deux par une mitraillade, presque reçue à bout portant. Je me tâtais, à la vue d’un pareil spectacle, et je me demandais comment, ne m’étant pas plus ménagé que les autres, j’avais pu rester entier. En un instant, un nuage de fumée enveloppa nos bâtiments,--et nos braves morts eurent du moins, brûlés sur le pont de leurs bâtiments,--un bûcher digne d’eux.
Pendant que j’avais accompli mon uvre de destruction, Anita avait accompli son uvre de sauvetage.--Mais de quelle façon, bon Dieu! de manière à me faire trembler. Peut-être, pour le transport des armes à la côte et son retour au bâtiment, fit-elle vingt voyages, passant constamment sous le feu de l’ennemi. Elle était dans une petite barque avec deux rameurs, et les pauvres diables se courbaient le plus possible pour éviter balles et boulets.
Mais elle, debout à la poupe, au milieu de la mitraille, elle apparaissait droite, calme et fière comme une statue de Pallas, et Dieu, qui étendait une main sur moi, la couvrait en même temps de l’ombre de cette main.
Il était nuit presque close, lorsque ayant réuni les survivants, je rejoignis la queue de notre division, en retraite vers Rio-Grande, et suivant la même route que nous avions suivie quelques mois auparavant, le cur plein d’espérance, et précédés par la victoire.
XXVIII
A CHEVAL
Au milieu des péripéties de mon aventureuse existence, j’ai toujours eu de douces heures, de bons moments, et quoique celui où je me trouvais ne paraisse pas au premier abord faire partie de ceux qui m’ont laissé un agréable souvenir, je le réclame cependant, sinon comme plein de bonheur, du moins comme plein d’émotions.
A la tête de quelques hommes restés de tant de combattants qui avaient, à juste titre, mérité le nom de braves, je marchais à cheval, fier des vivants, fier des morts, presque fier de moi-même. A mes côtés chevauchait la reine de mon âme, la femme digne de toute admiration. J’étais lancé dans une carrière plus attrayante que celle de la marine: que m’importait de n’avoir, comme le philosophe grec, que ce que je portais avec moi? de servir une pauvre république qui ne payait personne, et dont, fût-elle riche, je n’eusse pas voulu être payé? N’avais-je pas un sabre battant à mon côté, une carabine posée en travers de mes arçons? N’avais-je pas près de moi Anita, mon trésor, cur aussi ardent que le mien pour la cause des peuples? N’envisageait-elle pas les combats comme un divertissement, comme une simple distraction de la vie des camps? L’avenir me souriait serein et fortuné; et plus se présentaient sauvages et désertes les solitudes américaines, plus délicieuses et plus belles elles m’apparaissaient.
Nous continuâmes donc notre marche de retraite jusqu’à Las Torres, limite des deux provinces, où nous établîmes notre camp. L’ennemi s’était contenté de reprendre la lagune, et avait cessé de nous poursuivre. Se combinant avec la division Andréa, la division Acunha, venant de la province de San Paolo se dirigeait vers Cima-da-Serra, département de la montagne appartenant à la province de Rio-Grande.
Les montagnards nos amis, attaqués par des forces supérieures, demandèrent secours au général Canavarro, et il disposa, pour leur venir en aide, une expédition aux ordres du colonel Texeira. Nous fîmes partie de cette expédition. Reçus par les Serramins, commandés par le colonel Aranha, nous battîmes complétement, à Santa Vittoria, la division ennemie. Acunha se noya dans le fleuve Pelatas, et la majeure partie de ses troupes resta prisonnière. Cette victoire remit sous le commandement de la république les deux départements de Vaccaria et de Lages, et nous entrâmes triomphants dans le chef-lieu de ce dernier.
La nouvelle de l’invasion impériale avait relevé le parti brésilien, et Mello, chef ennemi, avait accru dans cette province son corps de cinq cents hommes environ de cavalerie.
Le général Bento-Manoel, chargé de le combattre, ne l’avait pu faire à cause de sa retraite, et il s’était contenté d’envoyer le colonel Portinko à la poursuite de Mello, qui se dirigeait sur Saint-Paul.
Notre position et nos forces nous mettaient à même, non-seulement de nous opposer au passage de Mello, mais encore de l’anéantir. La fortune ne le voulut pas: le colonel Texeira, incertain si l’ennemi venait par Vaccaria ou par Coritibani, divisa sa troupe en deux corps, envoyant le colonel Aranha à Vaccaria avec sa meilleure cavalerie, tandis que nous, avec l’infanterie et quelques hommes à cheval seulement, pris presque tous parmi les prisonniers, nous nous dirigeâmes vers Coritibani.
Ce fut cette route que prit l’ennemi.
Cette division de nos forces nous fut fatale: notre récente victoire, le caractère ardent de notre chef, et les nouvelles que nous avions de l’ennemi, nous le faisaient par trop mépriser. En trois jours de marche, nous fûmes à Coritibani, et nous campâmes à peu de distance du Maromba, où l’on supposait que les impériaux devaient passer. On plaça un poste sur le rivage, et des sentinelles dans les endroits où on le jugea nécessaire, et l’on s’endormit parfaitement tranquille.
Quant à moi, l’habitude que j’avais de ces sortes de guerres fit que je ne dormis que d’un il.
Vers minuit, le poste du fleuve fut attaqué avec tant de furie, qu’à peine eut-il le temps de fuir en échangeant quelques coups de fusil avec l’ennemi.