Mémoires de Garibaldi, tome 1/2

Part 7

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Moringue fut, au reste, le meilleur chef d’expédition des impériaux. Il était particulièrement apte à ces sortes de surprises, et je dois dire qu’il avait conduit celle-là avec une finesse qui lui eût certes mérité le nom de fouine s’il ne l’eût pas déjà reçu. Né dans le pays, dont il avait, comme je l’ai dit, une connaissance parfaite, doué d’une astuce et d’une intrépidité à toute épreuve, il fit grand mal à la cause républicaine, et l’empire du Brésil lui doit, sans aucun doute, la meilleure part dans la soumission de cette courageuse province.

Nous, cependant, nous célébrâmes notre victoire. Doña Antonia nous donna une fête à son estancia, distante à peu près de douze milles du galpon où nous avions soutenu le combat. Ce fut dans cette fête que je sus qu’une belle jeune fille, à l’annonce du danger que je courais, avait pâli et chaudement demandé des nouvelles de ma vie et de ma santé,--victoire plus douce à mon cur que la victoire sanglante que j’avais remportée. O belle fille du continent américain! j’étais fier et heureux de t’appartenir, de quelque manière que ce fût, même en pensée. Tu étais destinée, et tu dus appartenir à un autre, et le sort me réservait à moi, cette autre fleur du Brésil que je pleure aujourd’hui, et que je pleurerai toute ma vie.--Douce mère de mes fils! je la connus, celle-là, non pas dans la victoire, mais dans l’adversité et dans le naufrage, et--bien plus que ma jeunesse, mon visage et mon mérite,--mes malheurs l’enchaînèrent à moi pour la vie.

Anita! chère Anita!

XX

EXPÉDITION A SAINTE-CATHERINE

Peu de chose, rien même d’important, n’arriva plus sur la lagune de los Patos après cet événement.

Nous mîmes en construction deux nouveaux lancions. Les éléments premiers s’en trouvèrent dans notre prise précédente; quant à leur confection, ce fut non-seulement notre affaire, mais aussi celle des habitants du voisinage, qui nous y aidèrent valeureusement.

Les deux nouveaux bâtiments terminés et armés, nous fûmes appelés à nous joindre à l’armée républicaine, qui assiégeait alors Porto-Allegre, la capitale de la province. L’armée ne fit rien et nous non plus ne pûmes rien faire pendant tout le temps que nous passâmes sur cette partie du lac.

Ce siége était pourtant dirigé par Bento Manoel, auquel tout le monde accordait à bon droit un grand mérite comme soldat, comme général et comme organisateur. Ce fut le même qui, depuis, trahit les républicains et passa aux impériaux.

On méditait l’expédition de Sainte-Catherine. Je fus appelé à en faire partie, et mis sous les ordres du général Canavarro.

Seulement il y avait une difficulté, c’est que nous ne pouvions pas sortir de la lagune, attendu que l’embouchure en était gardée par les impériaux.

En effet, sur la rive méridionale se trouvait la ville fortifiée de Rio-Grande du Sud, et sur la rive septentrionale San José du Nord, ville plus petite, mais fortifiée aussi. Or, ces deux places, ainsi que Porto-Allegre, se trouvaient encore au pouvoir des impériaux, et les faisaient maîtres de l’entrée et de la sortie du lac. Ils ne possédaient que ces trois points, il est vrai, mais c’était bien assez.

Cependant, avec des hommes comme ceux que je commandais, il n’y avait rien d’impossible.

Je proposai de laisser dans la lagune les deux plus petits lancions; leur chef serait un très-bon marin, nommé Zefferino d’Utra. Moi, avec les deux autres, ayant sous mes ordres Griggs et la partie la plus aventureuse de nos aventuriers, j’accompagnerais l’expédition, opérant par mer, tandis que le général Canavarro opérerait par terre. C’était un fort beau plan, seulement il s’agissait de le mettre à exécution.

Je proposai de construire deux charrettes assez grandes et assez solides pour mettre sur chacune d’elles un lancion, et d’atteler à ces charrettes bufs et chevaux, dans la quantité qu’il faudrait pour les traîner.

Ma proposition fut adoptée, et je fus chargé d’y donner suite.

Seulement, en y réfléchissant, j’y introduisis les modifications suivantes:

Je fis faire, par un habile charron nommé de Abreu, huit énormes roues d’une solidité à toute épreuve, avec des moyeux proportionnés au poids qu’elles devaient supporter.

A l’une des extrémités du lac,--celle qui est opposée à Rio-Grande du Sud, c’est-à-dire au nord-est,--il existe, au fond d’un ravin, un petit ruisseau qui coule de la lagune de los Patos dans le lac Tramandaï, sur lequel il s’agissait de transporter nos deux lancions.

Je fis descendre dans ce ravin, en l’immergeant le plus possible, un de nos chars; puis, de même que nous faisions pour les transporter par-dessus les bancs de sable, nous soulevâmes le lancion, jusqu’à ce que sa quille reposât sur le double essieu. Cent bufs domestiques, attelés aux timons à l’aide de nos plus solides cordages, furent excités à la fois, et je vis, avec une satisfaction que je ne puis rendre, le plus grand de mes deux bâtiments se mettre en marche comme un colis ordinaire.

Le second char descendit à son tour, fut chargé comme le premier, et, comme le premier, s’ébranla heureusement.

Alors les habitants jouirent d’un spectacle curieux et inaccoutumé, celui de deux bâtiments traversant en charrette, et traînés par deux cents bufs, un espace de cinquante-quatre milles, c’est-à-dire dix-huit lieues, et cela sans la moindre difficulté, sans le plus petit accident.

Arrivés sur le bord du lac Tramandaï, les lancions furent remis à l’eau de la même manière qu’ils avaient été embarqués; là, on leur fit les petites réparations que nécessitait le voyage, mais qui étaient si peu de chose, qu’au bout de trois jours ils étaient aptes à la navigation.

Le lac Tramandaï est formé par des eaux courantes, prenant leur source sur le versant oriental de la chaîne des monts _do Espinasso_; il s’ouvre sur l’Atlantique, mais à si peu de profondeur, que dans les grandes marées seulement cette profondeur atteint quatre ou cinq pieds.

Ajoutons à cela que sur cette côte, ouverte de toutes parts, presque jamais la mer n’est calme, mais qu’elle est, au contraire, la plupart du temps orageuse.

Le bruit des brisants qui bordent la côte, et que les marins appellent _des chevaux_, à cause de l’écume qu’ils font voler autour d’eux, s’entend à plusieurs milles à l’intérieur, et souvent est pris pour le mugissement du tonnerre.

XXI

DÉPART ET NAUFRAGE

Prêts à partir enfin, nous attendîmes l’heure de la marée haute, et nous nous aventurâmes à sortir vers quatre heures de l’après-midi.

Dans cette circonstance, nous eûmes fort à nous louer de la longue habitude que nous avions de naviguer au milieu des brisants; et malgré cette pratique, je ne saurais dire aujourd’hui par quelle audacieuse plutôt qu’habile manuvre nous parvînmes à mettre nos deux bâtiments dehors, quoique nous eussions, comme je viens de le dire, choisi l’heure où la marée était pleine; la profondeur nous manquant partout, ce fut à la nuit tombante seulement que nos efforts aboutirent et que nous jetâmes l’ancre dans l’Océan, au-delà de ces brisants furieux, dont la rage semblait s’augmenter de voir que nous leur échappions.

Notons ici que jamais, avant les nôtres, aucun bâtiment n’était sorti du lac de Tramandaï.

Vers les huit heures du soir, nous levâmes l’ancre et nous nous mîmes en route. Le lendemain, à trois heures du soir, nous étions naufragés à l’embouchure de l’Aseringua, fleuve qui prend sa source dans la Sierra do Espinasso, et qui se jette à la mer dans la province de Sainte-Catherine, entre les Tours et Santa Maura.

Sur trente hommes d’équipage, seize étaient noyés.

Disons comment cette terrible catastrophe s’accomplit.

Dès le soir, et dès le moment de notre départ, le vent du midi menaçait déjà, amassant les nuages et soufflant avec violence. Nous courûmes parallèlement à la côte; le _Rio-Pardo_ ayant, comme je l’ai dit, une trentaine d’hommes à bord, une pièce de douze sur pivot, une quantité de coffres, une multitude d’objets de toute espèce, tout cela par précaution, ne sachant pas combien de temps nous garderions la mer, quel rivage nous toucherions et quelles seraient les conditions dans lesquelles nous toucherions ce rivage au moment où nous nous dirigions vers un pays ennemi.

Le navire se trouvait donc surchargé; aussi, souvent était-il entièrement couvert par les vagues, qui, de minute en minute, croissaient avec le vent et quelquefois menaçaient de l’engloutir. Je décidai donc de m’approcher de la côte, et si la chose était possible, de prendre terre sur la partie de la plage qui nous paraîtrait accessible; mais la mer, qui allait grossissant toujours, ne nous laissa pas choisir la position qui nous convenait; nous fûmes coiffés par une vague terrible, qui nous renversa complétement sur le côté.

Je me trouvais, en ce moment, au plus haut du mât de trinquette, d’où j’espérais découvrir un passage à travers les brisants; le lancion chavira sur tribord, et je fus lancé à une trentaine de pieds de distance.

Quoique je fusse dans une dangereuse position, la confiance que j’avais dans mes forces comme nageur fit que je ne pensai pas un instant à la mort; mais ayant avec moi quelques compagnons qui n’étaient point marins et que j’avais vus un instant auparavant couchés sur le pont et brisés par le mal de mer,--au lieu de nager vers la côte, je m’occupai à réunir une partie des objets qui, par leur légèreté, promettaient de demeurer à la surface de l’eau, et je les poussai vers le bâtiment, criant à mes hommes de se jeter d’eux-mêmes à la mer, de saisir quelque épave, et de tâcher de gagner la côte, qui était bien à un mille de nous. Le bâtiment avait été chaviré, mais la mâture le maintenait avec son flanc de bâbord hors de l’eau.

Le premier que je vis était resté accroché aux haubans; c’était Édouard Mutru, un de mes meilleurs amis; je poussai vers lui une portion d’écoutille, lui recommandant de ne pas l’abandonner.

Celui-là en voie de salut, je jetai les yeux sur le bâtiment.

La première chose que je vis, ou plutôt la seule chose que je vis, fut mon cher et courageux Louis Carniglia; il se trouvait au gouvernail au moment de la catastrophe, et il était resté accroché au bâtiment, à la partie de poupe vers le jardin du vent; par malheur, il était en ce moment vêtu d’une jaquette d’énorme drap, qu’il n’avait pas eu le temps d’ôter, et qui lui serrait tellement les bras qu’il lui était impossible de nager tant qu’il serait emprisonné par elle.--Il me le cria, voyant que je me dirigeais vers lui.

--Tâche de tenir bon, lui répondis-je, je vais à ton secours.

Et en effet, remontant sur le bâtiment comme eût pu faire un chat, j’arrivai jusqu’à lui; je m’accrochai alors d’une main à une saillie, et de l’autre prenant dans ma poche un petit couteau qui malheureusement coupait assez mal, je me mis à fendre le collet et le dos de la jaquette; encore un effort, et j’arrivais à délivrer le pauvre Carniglia de cet empêchement, lorsqu’un coup de mer terrible nous enveloppant, mit en pièces le bâtiment et jeta à la mer tout ce qui restait d’hommes à bord;--Carniglia fut précipité comme les autres, et ne reparut plus.

Quant à moi, lancé au fond de la mer comme un projectile, je remontai à la surface de l’eau tout étourdi, mais, au milieu de mon étourdissement, n’ayant qu’une idée:--porter secours à mon cher Luigi. Je nageai donc autour de la carcasse du bâtiment, l’appelant à grands cris, au milieu des sifflements de la tempête et du grondement de l’orage, mais il ne me répondit pas; il était englouti pour toujours, ce bon compagnon, qui m’avait sauvé la vie à la Plata, et à qui, malgré tous mes efforts, je n’avais pu rendre la pareille!

Au moment où j’abandonnais l’espoir de porter secours à Carniglia, je rejetai les yeux autour de moi. Ce fut une grâce de Dieu, sans doute, mais dans ce moment d’agonie pour tout le monde, je n’eus pas un instant de doute pour mon propre salut, de sorte que je pus m’occuper du salut des autres.

Alors, mes compagnons m’apparurent épars et nageant vers la plage, séparés les uns des autres, selon leur habileté ou selon leur force. Je les joignis en un instant, et leur jetant un cri d’encouragement, je les dépassai, et me trouvai un des premiers, sinon le premier à travers les brisants, coupant des vagues énormes, hautes comme des montagnes. J’atteignis le bord. Ma douleur de la perte de mon pauvre Carniglia, en me laissant indifférent sur mon propre sort, me donnait une force invincible.

A peine eus-je pris pied, que je me retournai, mu par un dernier espoir.

Peut-être allais-je revoir Luigi.

J’interrogeai, les unes après les autres, ces figures effarées, recouvertes à tout moment par les vagues, mais Carniglia était bien englouti; les abîmes de l’Océan ne me l’avaient pas rendu.

Alors, je revis Édouard Mutru, celui qui, après Carniglia, m’était le plus cher, celui auquel j’avais poussé un fragment d’écoutille, en lui recommandant de s’y cramponner de toutes ses forces. Sans doute, la violence de la mer lui avait arraché l’épave des mains. Il nageait encore, mais épuisé, et indiquant par la convulsion de ses mouvements l’extrémité où il était réduit. J’ai dit combien je l’aimais; c’était le second frère de mon cur, que j’allais perdre dans la journée. Je ne voulus pas devenir en un instant veuf de tout ce que j’aimais au monde. Je poussai à la mer le fragment de navire qui m’avait servi à moi-même pour m’aider à gagner le rivage, et je m’élançai au milieu des vagues, retournant avec une profonde indifférence chercher le péril auquel je venais d’échapper. Au bout d’une minute, je n’étais plus qu’à quelques brasses d’Édouard; je lui criai:

--Tiens ferme! courage... me voilà! Je t’apporte la vie.

Vaine espérance, efforts inutiles; au moment où je poussais vers lui l’épave protectrice, il s’enfonça et disparut.

Je jetai un cri, je lâchai mon soutien, je plongeai. Puis, ne le trouvant pas, je pensai qu’il était peut-être revenu à la surface de l’eau. J’y revins: rien! Je replongeai de nouveau, de nouveau je remontai. Je poussai les mêmes cris de désespoir que pour Carniglia; comme pour Carniglia tout fut inutile; il était englouti, lui aussi, dans les profondeurs de cet Océan, qu’il n’avait pas craint de traverser pour venir me rejoindre, et pour servir la cause des peuples.

Encore un martyr de la liberté italienne, qui n’aura pas sa tombe, qui n’aura pas sa croix!

Les cadavres des seize noyés que nous comptâmes dans ce désastre, fidèles compagnons jusque-là de mes aventures, engloutis dans la mer, furent roulés par les vagues, emportés par les courants, à plus de trente milles de distance vers le nord. Je cherchai alors, parmi les quatorze qui avaient survécu, et qui tous en ce moment avaient gagné le rivage, un visage ami, une figure italienne. Pas une!

Les six Italiens qui m’accompagnaient étaient morts: Carniglia, Mutru, Staderini, Navone, Giovanni... Je ne me rappelle pas le nom du sixième.

Je demande pardon à la patrie de l’avoir oublié; je sais bien que j’écris ceci à douze ans de distance; je sais bien que, depuis ce temps-là, bien des événements autrement terribles que celui que je viens de raconter ont passé dans ma vie; je sais bien que j’ai vu tomber une nation, que j’ai essayé vainement de défendre une ville; je sais bien que, poursuivi, exilé, traqué comme une bête fauve, j’ai déposé dans la tombe la femme qui était devenue le cur de mon cur; je sais bien qu’à peine la fosse comblée, j’ai été obligé de la fuir comme ces damnés de Dante, qui marchent devant eux, mais dont la tête tordue regarde en arrière; je sais bien que je n’ai plus d’asile; que de la pointe extrême de l’Afrique, je regarde cette Europe qui me repousse comme un bandit, moi, qui n’ai jamais eu qu’une pensée, qu’un amour, qu’un désespoir: la patrie. Je sais bien tout cela, mais il n’en est pas moins vrai que je devrais me rappeler ce nom.

Hélas! je ne me le rappelle pas!

Tanger, mars-avril 1859.

G. G.

XXII

JEAN GRIGGS

Chose étrange, c’étaient, à part moi, les bons, les forts nageurs qui avaient disparu; sans doute, se confiant dans leur habileté, avait-ils négligé de s’emparer des débris flottants, et avaient-ils espéré se soutenir sur l’eau sans ce secours, tandis qu’au contraire, parmi ceux que je retrouvais sains et saufs autour de moi, étaient quelques jeunes Américains que j’avais vus embarrassés pour traverser un bras de rivière de dix pieds de large.

Cela me paraissait incroyable, et cependant c’était la vérité.

Le monde me semblait un désert.

Je m’assis sur la plage, je laissai tomber ma tête dans mes mains, et je crois que je pleurai.

Au milieu de mon atonie une plainte pénétra jusqu’à moi.

Je me rappelai alors que, quoique ces hommes me fussent inconnus, presque étrangers,--puisque j’étais leur chef dans le combat ou le naufrage,--je devais être leur père dans la détresse. Je relevai la tête.

--Qu’y a-t-il, demandai-je, et qui se plaint?

Deux ou trois bouches grelottantes répondirent:

--J’ai froid.

Alors, moi qui n’y avais point pensé jusque-là, je sentis aussi que j’avais froid.

Je me levai, je me secouai, quelques-uns de mes compagnons étaient déjà engourdis et assis ou couchés pour ne plus se relever.

Je les tirai par le bras.

Trois ou quatre étaient dans cette période de torpeur qui fait préférer la langueur de la mort à la souffrance du mouvement.

J’appelai à mon aide les plus vigoureux, je forçai ceux qui étaient engourdis à se lever, j’en pris un par la main, je dis à ceux qui n’avaient pas encore perdu leurs forces d’en faire autant, et je leur criai:

--Courons!

En même temps, je donnai l’exemple.

Ce fut d’abord une difficulté, je dirai plus, une douleur très-grande que d’être obligés de faire jouer nos articulations roidies; mais peu à peu nos membres retrouvèrent leur élasticité.

Nous nous livrâmes pendant une heure à peu près à cet exercice; au bout d’une heure, notre sang réchauffé avait repris sa circulation dans nos veines. Nous nous étions livrés à cette gymnastique près du fleuve l’Aserigua, qui court parallèlement à la mer pour s’y jeter à un demi-mille de distance de l’endroit où nous étions; nous remontâmes la rive droite du fleuve, et à quatre milles environ de notre point de départ, nous trouvâmes une estancia, et dans cette estancia l’hospitalité qui demeure éternellement assise à la porte d’une maison américaine.

Notre second bâtiment, commandé par Griggs, et nommé _le Seival_, quoique à peine plus grand que le _Rio-Pardo_, mais de construction différente, put lutter contre la tempête, la braver, et poursuivre victorieusement son chemin.

Il faut dire aussi que Griggs était un excellent marin.

J’écris au jour le jour, obligé de quitter demain peut-être l’asile où je me repose aujourd’hui,--je ne sais pas si j’aurai plus tard le temps de dire de cet excellent et valeureux jeune homme tout le bien que j’en pense; je vais donc, puisque son nom se trouve sous ma plume, payer le tribut que je dois à sa mémoire.

Pauvre Griggs! j’ai à peine dit un mot de lui, et cependant où ai-je rencontré jamais un homme d’un plus admirable courage et d’un plus charmant caractère?--Né d’une riche famille, il était venu offrir son or, son génie et son sang à la république naissante, et il lui a donné tout ce qu’il lui avait offert.--Un jour arriva une lettre de ses parents de l’Amérique du Nord l’invitant à venir recueillir un colossal héritage; mais il avait déjà recueilli le plus bel héritage qui soit réservé à l’homme de conviction et de foi,--la palme du martyre,--il était mort pour un peuple infortuné, mais généreux et vaillant. Et moi qui ai vu tant de glorieuses morts, j’avais vu le corps de mon pauvre ami séparé en deux comme le tronc d’un chêne par la hache du bûcheron; le buste était resté debout sur le pont de _la Cassapara_, avec son visage intrépide, encore empourpré de la flamme du combat, mais les membres fracassés et détachés du corps étaient épars autour de lui; un coup de canon chargé à mitraille l’avait frappé à vingt pas, et il se présenta à moi mutilé ainsi, le jour où moi et un compagnon, mettant le feu à la flottille, par ordre du général Canavarro, je montai sur le navire de Griggs, qui venait d’être littéralement foudroyé par l’escadre ennemie.

O liberté! liberté! quelle reine de la terre peut se vanter d’avoir à sa suite le cortége de héros que tu as au ciel!

XXIII

SAINTE CATHERINE

La partie de la province de Sainte-Catherine, où nous naufrageâmes, s’était heureusement soulevée contre l’empereur à la nouvelle de l’approche des forces républicaines; au lieu de trouver des ennemis, nous trouvâmes donc des alliés; au lieu d’être combattus, nous fûmes fêtés; nous eûmes donc à l’instant même à notre disposition tous les moyens de transport que pouvaient nous offrir les pauvres habitants à qui nous avions demandé l’hospitalité.

Le capitaine Baldonino me fit présenter son cheval, et nous nous mîmes immédiatement en marche pour rejoindre l’avant-garde du général Canavarro, commandée par le colonel Texeira, qui se portait aussi rapidement que possible sur la lagune de Sainte-Catherine, dans l’espérance de la surprendre[7].

[7] Cette province de Sainte-Catherine est celle qui fut donnée en dot par l’empereur du Brésil à sa sur, lorsqu’elle épousa le prince de Joinville.

Je dois avouer que nous n’eûmes pas grand mal à nous emparer de la petite ville qui commande la lagune, et qui lui a emprunté son nom. La garnison battit précipitamment en retraite, et trois petits navires de guerre se rendirent après un faible combat; je passai avec mes naufragés à bord de la goëlette _Itaparika_, armée de sept pièces de canon.

Pendant les premiers jours de cette occupation, la fortune semblait avoir fait un pacte avec les républicains: ne croyant point à une invasion si subite, dont ils n’avaient que de vagues nouvelles, les impériaux avaient ordonné de fournir la lagune d’armes, de munitions et de soldats; or, armes, munitions, soldats, arrivèrent quand nous étions déjà maîtres de la ville, et, par conséquent, tombèrent dans nos mains, sans aucune peine de notre part; quant aux habitants, ils nous accueillirent comme des frères et comme des libérateurs, titre que nous ne sûmes point justifier pendant notre séjour au milieu de cette population amie.

Canavarro établit son quartier général dans la ville de la lagune, baptisée par les républicains Giuliana, parce qu’ils y étaient entrés pendant le mois de juillet. Il promit l’érection d’un gouvernement provincial, duquel fut premier président un prêtre vénérable et qui exerçait un grand prestige sur tout ce peuple; Rossetti, avec le titre de secrétaire du gouvernement, en fut véritablement l’âme; il est vrai que Rossetti était taillé pour tous les emplois.

Tout marchait donc à merveille: le colonel Texeira, avec sa brave colonne d’avant-garde, avait poursuivi les ennemis jusqu’à les forcer de s’enfermer dans la capitale de la province, et s’était emparé de la majeure partie du pays; de tous les côtés, nous étions reçus à bras ouverts, et nous recueillions bon nombre de déserteurs impériaux.

De magnifiques projets étaient faits par le général Canavarro, loyal soldat s’il en fut: rude en apparence, excellent au fond, il avait l’habitude de dire que de cette lagune de Sainte-Catherine, sortirait l’hydre qui dévorerait l’empire, et peut-être eût-il dit vrai, si l’on eût pourvu à cette expédition avec plus de jugement et de prévoyance; mais nos orgueilleuses façons vis-à-vis des habitants et l’insuffisance des moyens, firent perdre le fruit de cette brillante campagne.

XXIV

UNE FEMME