Mémoires de Garibaldi, tome 1/2

Part 5

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Et cependant je m’avançai vers une _estancia_[5]. J’y trouvai une jeune femme seule; c’était celle du _capataz_[6]. Elle ne pouvait prendre sur elle de vendre ou de donner un buf sans le consentement de son mari; il fallait donc attendre le retour de ce dernier. D’ailleurs, il était tard, et, avant le lendemain, il n’y avait pas moyen de le conduire jusqu’à la mer.

[5] Nom des fermes dans l’Amérique du Sud.

[6] Maître de l’établissement.

Il y a des moments de la vie dont le souvenir, tout en s’éloignant, continue de vivre et de pyramider pour ainsi dire dans la mémoire, si bien que, quels que soient les autres événements de notre vie, ce souvenir y garde obstinément la place qu’il a prise.--Je devais rencontrer au milieu de ce désert, épouse d’un homme à demi sauvage, une jeune femme d’éducation cultivée, une poëtesse sachant par cur Dante, Pétrarque, le Tasse.

Après avoir dit le peu de paroles que je savais alors en espagnol, je fus agréablement surpris de l’entendre me répondre en italien. Elle m’invita gracieusement à m’asseoir, en attendant le retour de son mari. Tout en causant, ma gracieuse hôtesse me demanda si je connaissais les poésies de Quintana; et, sur ma réponse négative, elle me fit cadeau d’un volume de ces poésies, en me disant qu’elle me le donnait afin que j’y apprisse l’espagnol pour l’amour d’elle. Je lui demandai alors si elle-même ne faisait pas des vers.

--Comment, me répondit-elle, voulez-vous qu’on ne devienne pas poëte en face d’une pareille nature?

Et alors, sans se faire prier, elle me récita plusieurs pièces que je trouvai d’un grand sentiment et d’une prodigieuse harmonie. J’eusse passé toute la soirée et toute la nuit à l’écouter, sans penser à mon pauvre Maurice, qui m’attendait en gardant la table-radeau; mais son mari rentra et mit fin au côté poétique de la soirée, pour me ramener au but matériel de ma visite. Je lui exposai ma demande, et il fut convenu que, le lendemain, il conduirait un buf à la plage et me le vendrait.

Au point du jour, je pris congé de ma belle poëtesse et je me hâtai d’aller retrouver Maurice; il avait passé la nuit abrité comme il avait pu entre ses quatre tonneaux, fort inquiet de ne pas me voir revenir, et craignant que je ne fusse mangé par les tigres, fort communs dans cette partie de l’Amérique, et moins inoffensifs que les étalons et même que les taureaux.

Au bout de quelques instants apparut le capataz, traînant un buf au lasso. En peu d’instants l’animal fut saigné, écorché, taillé en lanières, tant est grande l’adresse des hommes du Sud dans l’accomplissement de cette uvre de sang.

Il s’agissait maintenant de transporter le buf, coupé en morceaux, de la côte au bâtiment, c’est-à-dire à une distance de mille pas au moins, en traversant les brisants où se ruait une mer furieuse.

Maurice et moi, nous nous mîmes à la besogne.

On sait comment était construit le navire qui devait nous mener à bord: une table avec un tonneau attaché à chaque pied, et une espèce de pal au milieu. En venant, ce pal avait servi à suspendre nos vêtements; en revenant, il devait supporter nos vivres en les maintenant hors de l’eau.

Nous mîmes l’équipage à la mer; nous nous élançâmes dessus, et Maurice une perche à la main, moi ma gaffe au poing, nous nous mîmes à manuvrer ayant de l’eau jusqu’aux genoux, vu que le poids qu’il portait était trop fort pour le canot; mais tant pis, vogue la galère!

Notre manuvre s’accomplissait aux grands applaudissements de l’Américain et de l’équipage de la goëlette, qui faisaient des vux plus encore peut-être pour le salut de la viande que pour le nôtre; et d’abord la navigation fut assez heureuse; mais, arrivés à une ligne de brisants qu’il nous fallait traverser, nous nous trouvâmes par deux fois presque entièrement submergés.

Le bonheur voulut que nous la franchissions heureusement, au mépris de toute difficulté.

Mais, une fois au delà de la double ligne des brisants, le danger, au lieu d’être passé, était devenu plus grand.

Nous ne trouvâmes plus le fond avec nos gaffes, et par conséquent il nous devenait impossible de diriger l’embarcation. En outre, le courant, devenant plus fort à mesure que nous avancions dans le fleuve, nous emportait loin de la corvette.

Je vis le moment où nous allions traverser l’Atlantique, et ne nous arrêter qu’à Sainte-Hélène ou au cap de Bonne-Espérance.

Il n’y avait pas d’autre ressource pour nos compagnons, s’ils voulaient nous rattraper, que de mettre à la voile; c’est ce qu’ils firent, et, comme le vent venait de la terre, la goëlette nous eut bientôt rejoints et dépassés.

Mais, en passant, elle nous jeta un cordage; nous amarrâmes l’embarcation au navire; on fit d’abord passer les vivres; puis nous nous hissâmes à notre tour, Maurice et moi; puis, enfin après nous, vint la table, qui fut réintégrée à sa place dans la salle à manger, et ne tarda point à être rendue à sa première destination.

Nous fûmes récompensés de la peine que nous avions prise à nous procurer nos vivres, en voyant avec quel glorieux appétit les attaquaient nos compagnons.

Quelques jours après, j’achetai, moyennant trente écus, un canot d’une balandre qui nous croisait.

Nous passâmes ce jour encore en vue de la pointe de Jésus-Maria.

XII

LE COMBAT

Nous avions passé la nuit à l’ancre, à environ six milles au midi de la pointe de Jésus-Maria, directement en face des Barrancas de San Gregorio; il soufflait une petite brise du nord, lorsque nous aperçûmes, du côté de Montevideo, deux barques que nous crûmes amies; mais, comme elles n’avaient pas le signe convenu d’un pavillon rouge, je crus qu’il était prudent de mettre à la voile en les attendant; j’ordonnai, en outre, de monter sur le pont les mousquets et les sabres.

La précaution, comme on va le voir n’était pas inutile; la première barque continuait de s’avancer sur nous avec trois personnes seulement en évidence; arrivé à quelques pas de nous, celui qui paraissait le chef éleva la voix et nous ordonna de nous rendre; en même temps le pont de la barque se couvrit d’hommes armés qui, sans nous donner le temps de répondre à la sommation, commencèrent le feu. Je criai: «Aux armes!» et sautai sur mon fusil, puis, comme nous étions en panne, tout en ripostant de mon mieux je commandai:

--Aux bras des voiles de devant!

Mais, ne sentant pas la goëlette obéir au commandement avec la docilité accoutumée, je me tournai vers le gouvernail et vis que la première décharge avait tué le timonier, qui était un de mes meilleurs matelots. Il se nommait Fiorentino et était né dans une de nos îles.

Il n’y avait pas de temps à perdre. Le combat était engagé avec rage; le lancione,--c’est le nom des sortes de barques contre lesquelles nous combattions,--le lancione s’était accroché à notre jardin de droite, et quelques-uns de ses hommes étaient déjà montés sur notre bastingage; par bonheur, quelques coups de fusil et de sabre eurent raison d’eux.

Après avoir aidé mes hommes à repousser cet abordage, je sautai à l’écoute de trinquette de tribord, où Fiorentino avait été frappé, et saisis le timon abandonné. Mais, au moment où j’appuyais la main pour le faire obéir, une balle ennemie me frappa entre l’oreille et la carotide, me traversa le cou et me renversa sans connaissance sur le pont.

Le reste du combat, qui dura une heure, fut soutenu par Louis Carniglia, pilotin, par Pasquale Lodola, Giovanni Lamberti, Maurizio Garibaldi et deux Maltais. Les Italiens donc combattirent à merveille; mais les étrangers et nos cinq noirs se sauvèrent dans la cale du bâtiment. Enfin, fatigués de notre résistance, comptant une dizaine d’hommes hors de combat, l’ennemi s’enfuit, tandis que, le vent s’étant levé, nos hommes continuaient de remonter le fleuve.

Quoique le sentiment me fût revenu et que j’eusse repris mes sens, je demeurai complétement inerte et inutile, par conséquent, pendant le reste de l’affaire.

J’avoue que mes premières sensations, en rouvrant les yeux et en recommençant à vivre, furent délicieuses. Je puis dire que j’ai été mort et que j’ai ressuscité, tant mon évanouissement fut profond et privé de toute lueur d’existence. Mais hâtons-nous d’ajouter que ce sentiment de bien-être physique fut bien vite étouffé par le sentiment de la situation dans laquelle nous nous trouvions. Mortellement blessé ou à peu près, n’ayant à bord personne qui eût la moindre connaissance en navigation, la moindre notion géographique, je me fis apporter la carte, je la consultai de mes yeux couverts d’un voile que je croyais celui de la mort, et j’indiquai du doigt Santa-Fé dans le fleuve Parana. Aucun de nous n’avait jamais navigué dans la Plata, excepté Maurice, qui une seule fois avait remonté l’Uruguay. Les matelots, terrifiés,--les Italiens, je dois le dire, ne partageaient pas ces craintes ou savaient les cacher;--les matelots, terrifiés, et de mon état et de la vue du cadavre de Fiorentino, craignant d’être pris et considérés comme pirates, avaient l’épouvante sur le visage et désertèrent à la première occasion qui se présenta. En attendant, dans chaque barque, dans chaque canot, dans chaque tronc d’arbre flottant, ils voyaient un lancione ennemi envoyé à leur poursuite.

Le cadavre de notre malheureux camarade fut jeté dans le fleuve avec les cérémonies usitées en pareille occasion, car, pendant plusieurs jours, nous ne pûmes aborder sur aucune terre. Je dois dire que ce genre d’inhumation était médiocrement de mon goût, et que j’y sentais une répugnance d’autant plus grande, que, selon toute probabilité, j’étais tout près d’en tâter. Je m’ouvris de cette répugnance à mon cher Carniglia.

Au milieu de cette ouverture, ces vers de Foscolo me revenaient particulièrement à l’esprit:

«Une pierre, une pierre qui distingue mes os de ceux que sème la mort sur la terre et dans l’Océan!» Et mon pauvre ami pleurait et me promettait de ne pas me laisser jeter à l’eau, mais de me creuser une fosse et de m’y coucher doucement. Qui sait, malgré le désir qu’il en avait, s’il eût pu tenir sa promesse! Mon cadavre eût rassasié quelque loup marin, quelque caïman de l’immense Plata. Je n’eusse plus revu l’Italie, je n’eusse plus combattu pour elle! pour elle, la seule espérance de ma vie! mais aussi je ne l’eusse pas vue retomber dans la honte et dans la prostitution.

Qui eût dit alors à mon bien cher Louis qu’avant un an, c’était moi qui le verrais, roulé par les brisants, disparaître dans la mer, et qui chercherais vainement son cadavre pour lui tenir, à lui, la promesse qu’il m’avait faite, à moi, de l’ensevelir sur la terre étrangère, et de déposer sur sa tombe une pierre qui le recommandât à la prière du voyageur? Pauvre Louis! il eut pour moi les soins d’une mère pendant ma longue et douloureuse maladie, qui n’avait d’autre soulagement que sa vue et les attentions que ce cur d’or avait pour moi.

XIII

LOUIS CARNIGLIA

Je veux parler un peu de Louis.--Et pourquoi, parce que c’est un simple matelot, ne devrais-je pas en parler? Parce qu’il n’était pas...--Oh! je vous en réponds, son âme l’était, noble, pour soutenir en toute circonstance et en tout lieu l’honneur italien; noble pour affronter les tempêtes de tout genre; noble, enfin, pour me protéger, pour me garder, pour me soigner, comme il eût fait de son enfant! Quand j’étais couché, dans ma longue agonie, sur mon lit de douleur; lorsque, abandonné de tous, je délirais du délire de la mort, il se tenait assis au chevet de mon lit avec le dévouement et la patience d’un ange, ne s’éloignant de moi un instant que pour aller pleurer et me cacher ses larmes. O Luigi! tes os, épars dans les abîmes de l’Atlantique, méritaient un monument où le proscrit reconnaissant pût un jour te donner en exemple à ses concitoyens, et te rendre ces larmes pieuses que tu as versées sur lui!

Luigi Carniglia était de Deiva, petit pays de la rivière du Levant. Il n’avait point reçu d’instruction littéraire, mais il suppléait à ce défaut par une merveilleuse intelligence. Privé de toutes les connaissances nautiques qui font le pilote, il conduisait les bâtiments jusqu’à Gualeguay, avec la sagacité et le bonheur d’un pilote consommé. Dans le combat que je viens de raconter, c’est à lui particulièrement que nous dûmes de ne pas tomber dans les mains de l’ennemi; armé d’un tromblon, placé au poste le plus dangereux, il fut la terreur des assaillants. Élevé de stature, robuste de corps, il réunissait l’agilité à la vigueur. Doux jusqu’à la tendresse dans le cours habituel de la vie, il avait le don si rare de se faire aimer de tous. Hélas! les meilleurs fils de notre malheureuse terre finissent ainsi, au milieu des étrangers, sans avoir la consolation d’une larme, et... oubliés!

XIV

PRISONNIER

Je restai dix-neuf jours sans autres soins que ceux qui me furent donnés par Luigi Carniglia.

Au bout de dix-neuf jours, nous arrivâmes à Gualeguay.

Nous avions rencontré à l’embouchure de l’Ibiqui, bras du Parana, un navire commandé par un Mahonais, nommé don Lucas Tartaulo, brave homme qui eut toutes sortes d’obligeances pour moi, me donnant ce qu’il croyait pouvoir être utile à mon état.

Tout ce qu’il m’offrit fut accepté, car nous manquions littéralement de tout à bord de la goëlette, excepté de café; aussi mettait-on le café à toute sauce, sans s’inquiéter si le café était pour moi une bien saine boisson et une drogue bien efficace. J’avais commencé par avoir une effroyable fièvre, accompagnée d’une difficulté d’avaler allant presque jusqu’à l’impossibilité. Cela n’était pas bien étonnant, la balle, pour aller d’un côté à l’autre du cou, ayant passé dans son trajet entre les vertèbres cervicales et le pharynx; puis, après huit ou dix jours, la fièvre s’était calmée; j’avais commencé d’avaler, et mon état était devenu tolérable.

Don Lucas avait fait plus: en nous quittant, il m’avait,--ainsi qu’à un de ses passagers nommé d’Arragaida, Biscayen établi en Amérique,--donné des lettres de recommandation pour Gualeguay, et particulièrement pour le gouverneur de la province d’Entre-Rios, don Pascal Echague, qui, devant faire un voyage, lui laissa son propre médecin, don Ramon Delarea, jeune Argentin de grand mérite, lequel, ayant examiné ma blessure et ayant senti, du côté opposé à celui par où elle était entrée, la balle rouler sous son doigt, en fit très-habilement l’extraction en m’incisant la peau, et, pendant quelques semaines, c’est-à-dire jusqu’à mon parfait rétablissement, continua de me donner les soins les plus affectueux et, ajoutons ceci, les plus désintéressés.

Je séjournai six mois à Gualeguay, et, pendant ces six mois, je demeurai dans la maison de don Jacinto Andreas, qui fut pour moi, ainsi que sa famille, plein d’égards infinis et de courtoises gentillesses.

Mais j’étais prisonnier, ou à peu près. Malgré toute la bonne volonté du gouverneur don Pascal Echague, et l’intérêt que me portait la brave population de Gualeguay, j’étais obligé d’attendre la décision du dictateur de Buenos-Ayres, qui ne décidait rien.

Le dictateur de Buenos-Ayres était à cette heure Rosas, dont nous aurons à nous occuper plus tard, à propos de Montevideo.

Guéri de ma blessure, je commençai à faire des promenades; mais, par ordre de l’autorité, mes cavalcades étaient bornées. En échange de ma goëlette confisquée, on me passait un écu par jour, ce qui était beaucoup dans un pays où tout est pour rien, et dans lequel on ne trouve aucune occasion de dépense;--mais tout cela ne valait pas la liberté.

Au reste, probablement, cette dépense d’un écu par jour pesait au gouvernement, car il me fut fait des ouvertures de fuite; mais les gens qui me faisaient ces ouvertures de bonne foi étaient, sans le savoir, des agents provocateurs. On me disait que le gouvernement verrait ma disparition sans un grand chagrin. Il ne fallait pas me faire violence pour que j’adoptasse une résolution qui était déjà en projet dans mon esprit. Le gouverneur de Gualeguay, depuis le départ de don Pascal Echague, était un certain Leonardo Millan; il n’avait, jusque-là, été pour moi ni bien ni mal; et, jusqu’au jour où nous étions arrivés, je n’avais aucune raison de me plaindre de lui, bien qu’il m’eût témoigné peu d’intérêt.

Je me décidai donc à fuir, et, dans ce but, je commençai mes préparatifs, afin d’être prêt à la première occasion qui se présenterait. Un soir d’orage, je me dirigeai, en conséquence, vers la maison d’un vieux brave homme que j’avais l’habitude de visiter et qui demeurait à trois milles du pays; cette fois, je lui fis part de ma résolution, et le priai de me trouver un guide et des chevaux, avec lesquels j’espérais gagner une estancia tenue par un Anglais et située sur la rive gauche du Parana. Là, je trouverais, sans aucun doute, des bâtiments qui me transporteraient incognito à Buenos-Ayres ou à Montevideo. Il me trouva guide et chevaux, et nous nous mîmes en route à travers champs, pour ne pas être découverts. Nous devions parcourir cinquante-quatre milles à peu près, ce qui pouvait, en tenant toujours le galop, s’accomplir dans la moitié d’une nuit.

Lorsque le jour vint, nous étions en vue de l’Ibiqui, à la distance d’un demi-mille à peu près du fleuve; le guide me dit alors de m’arrêter dans une espèce de maquis où nous nous trouvions, tandis qu’il irait prendre langue.

J’y consentis; il me quitta et je restai seul.

Je mis pied à terre, j’accrochai la bride de mon cheval à une branche d’arbre, je me couchai au pied du même arbre, et attendis ainsi deux ou trois heures; après quoi, voyant que mon guide ne reparaissait point, je me levai et résolus de gagner la lisière du maquis, laquelle était proche; mais, au moment d’atteindre cette lisière, j’entendis derrière moi un coup de fusil et le frétillement d’une balle dans l’herbe. Je me retournai, et vis un détachement de cavaliers qui me poursuivaient le sabre à la main; ce détachement était déjà entre moi et mon cheval.--Impossible de fuir, inutile de me défendre;--je me rendis.

XV

L’ESTRAPADE

On me lia les mains derrière le dos, on me mit à cheval; puis on me lia les pieds comme on m’avait lié les mains, en les assujettissant à la sangle du cheval.

C’est dans cet équipage que je fus ramené à Gualeguay, où, comme on va le voir, m’attendait un pire traitement.

On ne m’accusera point d’être par trop tendre vis-à-vis de moi-même; eh bien, je l’avoue, je me sens frémir chaque fois que je me rappelle cette circonstance de ma vie.

Conduit en présence de don Leonardo Millan, je fus sommé par lui de dénoncer ceux qui m’avaient fourni les moyens de fuir. Il va sans dire que je déclarai que seul j’avais préparé, et seul exécuté ma fuite; alors, comme j’étais lié, et que don Leonardo Millan n’avait rien à craindre, il s’approcha de moi et commença de me frapper avec son fouet; après quoi, il renouvela ses demandes, et moi, je renouvelai mes dénégations.

Il ordonna alors de me conduire en prison, et ajouta tout bas quelques mots à l’oreille de mes conducteurs.

Ces mots étaient l’ordre de me donner la torture.

En arrivant dans la chambre qui m’était destinée, mes gardes, en conséquence, me laissant les mains liées derrière le dos, me passèrent aux poignets une nouvelle corde, tournèrent l’autre extrémité autour d’une solive, et, tirant à eux, me suspendirent à quatre ou cinq pieds de terre.

Alors don Leonardo Millan entra dans ma prison, et me demanda si je voulais avouer.

Je ne pouvais que lui cracher au visage, et m’en donnai la satisfaction.

--C’est bien, dit-il en se retirant; quand il plaira au prisonnier d’avouer, vous m’appellerez, et, quand il aura avoué, on le remettra à terre.

Après quoi, il sortit.

Je restai deux heures ainsi suspendu. Tout le poids de mon corps pesait sur mes poignets ensanglantés et sur mes épaules luxées.

Tout mon corps brûlait comme une fournaise; à chaque instant je demandais de l’eau, et, plus humains que mon bourreau, mes gardiens m’en donnaient; mais l’eau, en entrant dans mon estomac, se desséchait comme si on l’eût jetée sur une lame de fer rougie. On ne peut se faire une idée de ce que je souffris qu’en relisant les tortures données aux prisonniers au moyen âge. Enfin, au bout de deux heures, mes gardes eurent pitié de moi ou me crurent mort, et me descendirent.--Je tombai couché tout de mon long.

Je n’étais plus qu’une masse inerte, sans autre sentiment qu’une sourde et profonde douleur,--un cadavre ou à peu près.

Dans cette situation, et sans que j’eusse la conscience de ce que l’on me faisait, on me mit dans les ceps.

J’avais fait cinquante milles à travers des marais, les mains et les pieds liés; les moustiques, nombreux et enragés dans cette saison, avaient fait de mon visage et de mes mains une seule plaie. J’avais subi deux heures d’une effroyable torture, et lorsque je revins à moi, j’étais attaché côte à côte d’un assassin.

Quoique au milieu des plus atroces tourments je n’eusse point dit un seul mot, et que, d’ailleurs, il ne fût pour rien dans ma fuite, don Jacinto Andreas avait été emprisonné; les habitants du pays étaient dans l’épouvante. Quant à moi, sans les soins d’une femme, qui fut pour moi un ange de charité, je serais mort. Elle écarta toute crainte et vint au secours du pauvre torturé.

Elle s’appelait madame Alleman.

Grâce à cette douce bienfaitrice, je ne manquai de rien dans ma prison.

Peu de jours après, le gouverneur, voyant qu’il était inutile d’essayer de me faire parler, et convaincu que je mourrais avant de dénoncer un de mes amis, n’osa probablement pas prendre sur lui la responsabilité de cette mort, et me fit conduire dans la capitale de la province Bajada. J’y restai deux mois en prison; après quoi, le gouverneur me fit dire qu’il m’était permis de sortir librement de la province. Quoique je professe des opinions opposées à Echague, et que j’aie plus d’une fois, depuis ce jour, combattu contre lui, je ne saurais cacher l’obligation que je lui ai; et je voudrais, aujourd’hui encore, être à même de lui prouver ma reconnaissance de tout ce qu’il a fait pour moi et surtout pour ma liberté rendue.

Plus tard, la fortune fit tomber entre mes mains tous les chefs militaires de la province du Gualeguay, et tous furent mis en liberté sans la moindre offense ni à leurs personnes ni à leurs propriétés.

Quant à don Leonardo Millan, je ne voulus pas même le voir, de peur que sa présence, en me rappelant ce que j’avais souffert, ne me fît commettre quelque action indigne de moi.

XVI

VOYAGE DANS LA PROVINCE DE RIO-GRANDE

De Bajada, je pris passage sur un brigantin italien, capitaine Ventura. C’était un homme recommandable et digne sous tous les rapports; il me traita avec une générosité chevaleresque, et il me conduisit jusqu’à l’embouchure de l’Iguaçu, affluent du Parana, où je m’embarquai pour Montevideo, sur une balandre commandée par Pascal Carbone.

J’étais dans une veine de bonheur; lui aussi me traita à merveille.

Les bonheurs comme les malheurs vont en troupe; j’en avais momentanément fini avec les derniers, et les premiers se succédaient sans interruption.

A Montevideo, je trouvai une foule d’amis, à la tête desquels je dois compter Jean-Baptiste Cuneo et Napoléon Castellini. Bientôt enfin, Rossetti, que j’avais laissé à Montevideo, on se le rappelle, vint m’y rejoindre; il arrivait de Rio-Grande, où il avait été admirablement reçu par ces fiers républicains.

A Montevideo, ma proscription tenait toujours. Ma résistance contre les lanciones, le monde que nous leur avions tué, était un prétexte au moins spécieux. Je fus donc forcé de rester caché dans la maison de mon ami Pazante, où je demeurai un mois.