Mémoires de Garibaldi, tome 1/2

Part 4

Chapter 43,921 wordsPublic domain

Son auberge était le rendez-vous de la jeunesse du village; chaque soir, on y venait boire, fumer, chercher des nouvelles, parler politique.

La société accoutumée se réunit peu à peu, et bientôt il y eut dans l’auberge une dizaine de jeunes gens;--les jeunes gens jouaient aux cartes.

L’hôte ne parlait plus de m’arrêter, mais cependant ne me perdait pas de vue.

Il est vrai que, n’ayant pas le moindre petit paquet, ma garde-robe ne pouvait pas répondre de mon écot. J’avais quelques écus dans ma poche, je les fis sonner; leur cliquetis parut quelque peu tranquilliser l’aubergiste.

Je choisis le moment où l’un des buveurs venait d’achever, au milieu des bravos, une chanson qui avait eu le plus grand succès,--et, un verre à la main:

--A mon tour, dis-je.

Et je me mis à entonner _le Dieu des bonnes gens_.

Si je n’avais pas eu une autre vocation, j’eusse pu me faire chanteur; j’ai une voix de ténor qui, si elle eût été travaillée, eût pu acquérir une certaine étendue.

Les vers de Béranger, la franchise avec laquelle ils étaient chantés, la fraternité du refrain, la popularité du poëte enlevèrent tous les auditeurs.

On me fit répéter deux ou trois couplets, on m’embrassa au dernier, on cria: «Vive Béranger! vive la France! vive l’Italie!»

Après un pareil succès, il ne pouvait plus être question de m’arrêter; mon hôte n’en souffla plus mot, de sorte que je n’ai jamais su s’il avait parlé sérieusement ou fait une plaisanterie.

On passa la nuit à chanter, à jouer, à boire; puis le lendemain, au point du jour, toute la bande joyeuse s’offrit pour me faire la conduite, honneur que j’acceptai, bien entendu; nous ne nous séparâmes qu’au bout de six milles.

Certes, Béranger est mort sans savoir le service qu’il m’avait rendu.

VII

J’ENTRE AU SERVICE DE LA RÉPUBLIQUE DE RIO-GRANDE

J’arrivai à Marseille sans accident, une vingtaine de jours après avoir quitté Gênes.

Je me trompe,--un accident m’était arrivé, que je lus sur _le Peuple souverain_.

J’étais condamné à mort.

C’était la première fois que j’avais l’honneur de voir mon nom imprimé dans un journal.

Comme dès lors il était dangereux de le garder, je le changeai contre celui de Pane.

Je restai quelques mois inoccupé à Marseille, usant de l’hospitalité que me donnait un de mes amis, nommé Joseph Paris.

Enfin, je parvins à trouver à m’employer comme second à bord de _l’Union_, capitaine Gaza.

Le dimanche suivant, me trouvant vers cinq heures du soir à la fenêtre de l’arrière avec le capitaine, je suivais des yeux, au-dessous du quai Sainte-Anne, un collégien en vacances, qui s’amusait à sauter d’une barque dans l’autre, lorsque tout à coup le pied lui manque. Il pousse un cri et tombe à la mer.

J’étais tout endimanché; mais à la vue de l’accident, aux cris poussés par l’enfant, en le voyant disparaître, je m’élançai tout habillé et tout botté dans le bassin du port. Deux fois je plongeai vainement; à la troisième, j’eus la chance de saisir mon collégien par-dessous le bras et de le ramener à la surface de l’eau.

Une fois là, je n’eus pas grand’peine à le pousser jusqu’au quai;--une immense population y était déjà assemblée et m’accueillit de ses applaudissements et de ses bravos.

C’était un jeune homme de quatorze ans, qui se nommait Joseph Rambaud. Les larmes de joie et les bénédictions de sa mère me payèrent largement du bain que j’avais pris.

Comme je lui sauvai la vie sous le nom de Joseph Pane, il est probable que, s’il vit toujours, il n’a jamais su le véritable nom de celui qui lui a sauvé la vie.

Je fis, à bord de _l’Union_, mon troisième voyage à Odessa; puis, à mon retour, je m’embarquai sur une frégate du bey de Tunis. Je la laissai dans le port de la Goulette, et je revins avec un brick turc, et en revenant, je trouvai Marseille à peu près dans le même état où la vit M. de Belzunce, lors de la peste noire de 1720.

On était en pleine recrudescence de choléra.

Tout le monde, excepté les médecins et les surs de charité, avait déserté Marseille.--Chacun était à sa bastide;--la ville avait l’aspect d’un vaste cimetière.

Les médecins demandaient des _bénévoles_.--On sait que c’est ce nom qu’on donne, dans les hôpitaux, aux aides de bonne volonté.

Je m’offris en même temps qu’un Triestain, qui revenait de Tunis avec moi. Nous nous établîmes à demeure à l’hôpital, et nous partageâmes les veillées.

Ce service dura quinze jours.

Au bout de quinze jours, comme le choléra diminuait d’intensité et que je trouvais une occasion de me placer, et en me plaçant de voir de nouveaux pays, je m’engageai comme second à bord du brick _le Nautonnier_, de Nantes, capitaine Beauregard, en partance pour Rio-Janeiro.

Beaucoup de mes amis m’ont dit que j’étais un poëte avant tout.

Si l’on n’est poëte qu’à la condition de faire _l’Iliade_ ou _la Divine Comédie_, les _Méditations_ de Lamartine ou _les Orientales_ de Victor Hugo, je ne suis pas poëte; mais si l’on est poëte pour passer des heures à chercher dans les eaux azurées et profondes les mystères des végétations sous-marines; si l’on est poëte pour rester en extase devant la baie de Rio-Janeiro, de Naples ou de Constantinople; si l’on est poëte pour rêver de tendresse filiale, de souvenirs enfantins ou d’amour juvénile, au milieu des balles et des boulets, sans songer que votre rêve peut finir par une tête cassée ou un bras emporté,--je suis poëte.

Je me rappelle qu’un jour, dans la dernière guerre, brisé de fatigue, n’ayant pas dormi depuis deux nuits, étant à peine descendu de cheval depuis deux jours, côtoyant Urban et ses douze mille hommes, avec mes quarante bersaglieri, mes quarante cavaliers et un millier d’hommes, armés tant bien que mal, suivant un petit sentier de l’autre côté du mont Orfano, avec le colonel Turr et cinq ou six hommes, je m’arrêtai tout à coup, oubliant fatigue et danger, pour écouter chanter un rossignol. C’était la nuit, au clair de lune, par un temps splendide; l’oiseau égrenait au vent son chapelet de notes harmonieuses, et il me semblait, à écouter ce petit ami de mes jeunes années, que je sentais pleuvoir sur moi une rosée bienfaisante et régénératrice. Ceux qui m’entouraient croyaient ou que j’hésitais sur le chemin à suivre, ou que j’écoutais quelque bruit lointain de canon mugissant, ou de pas de chevaux retentissant sur le grand chemin. Non, j’écoutais chanter le rossignol, que je n’avais pas entendu chanter depuis dix ans peut-être, et l’extase dura non pas jusqu’à ce que ceux qui m’entouraient m’eussent deux ou trois fois répété:--«Général, voilà l’ennemi!»--mais jusqu’à ce que l’ennemi, disant lui-même:--«Me voilà!»--en tirant sur nous, eut fait envoler le nocturne charmeur.

Donc, lorsque, après avoir longé les rochers granitiques qui dérobent si bien le port à tous les yeux, que les Indiens, dans leur langage expressif, l’ont appelé _Nelhero hy_, c’est-à-dire eau cachée; lorsque, après avoir franchi la passe qui conduit dans sa baie calme comme un lac; lorsque, sur le bord occidental de cette baie, je vis s’élever la ville dominée par le _Pão d’Açucar_, immense rocher conique qui sert non pas de phare, mais de jalon au navigateur; lorsque je vis s’élever autour de moi cette nature luxuriante dont l’Afrique et l’Asie n’avaient pu me donner qu’une faible idée, je restai véritablement émerveillé du spectacle qui se déroulait devant moi.

Entré dans le port de Rio-Janeiro, ma bonne chance fit que je ne tardai pas à y rencontrer la chose la plus rare qu’il y ait en ce monde, un ami.

Celui-là, je n’eus pas besoin de le chercher, nous n’eûmes pas besoin de nous étudier pour nous connaître: nous nous croisâmes, nous échangeâmes un regard et tout fut dit; après un sourire, après un serrement de main, nous étions, Rossetti et moi, frères pour la vie.

Plus tard, j’aurai occasion de dire ce que c’était que cette âme d’élite; et cependant moi son ami, moi son frère, moi si longtemps son inséparable, je mourrai peut-être sans avoir cette joie de planter une croix sur ce point ignoré de la terre américaine où reposent les os de ce généreux et de ce vaillant.

Après avoir passé quelques mois dans l’oisiveté, Rossetti et moi,--j’appelle _oisiveté_ faire un commerce pour lequel ni l’un ni l’autre nous n’étions nés,--le hasard fit que nous arrivâmes à nous mettre en relation avec Zambecarri, secrétaire de Bento Gonzales, président de la république de Rio-Grande, en guerre avec le Brésil. Tous deux étaient prisonniers de guerre à Santa Cruz, forteresse qui s’élève à la droite de l’entrée du port, et d’où l’on hêle les navires. Zambecarri qui, disons-le en passant, était le fils du fameux aéronaute perdu dans un voyage en Syrie, et dont on n’a jamais entendu reparler, me fit faire la connaissance du président, qui me donna des lettres de marque pour faire la course contre le Brésil.

Quelque temps après, Bento Gonzales et Zambecarri s’échappèrent à la nage et regagnèrent heureusement Rio-Grande.

VIII

CORSAIRE

Nous armâmes en guerre _le Mazzini_, petit bâtiment d’une trentaine de tonneaux, sur lequel nous faisions le cabotage; nous nous lançâmes à la mer avec seize compagnons d’aventures. Nous étions donc enfin libres, nous naviguions donc sous un drapeau républicain, nous étions donc _corsaires_!

Avec seize hommes d’équipage et une barque, nous déclarions la guerre à un empire.

En sortant du port, je gouvernai droit sur les îles Marica, situées à cinq ou six milles de l’embouchure de la rade, en appuyant sur notre gauche; nos armes et nos munitions étaient cachées sous des viandes boucanées avec le manioc, seule nourriture des nègres. Je m’avançai vers la plus grande de ces îles, qui possède un mouillage; j’y jetai l’ancre, je sautai à terre, et gravis jusqu’au point le plus élevé.

Là, j’étendis les deux bras avec un sentiment de bien-être et de fierté, et je jetai un cri pareil à celui que jette l’aigle planant au plus haut des airs.

L’Océan était à moi, et je prenais possession de mon empire.

L’occasion ne tarda point d’y exercer mon pouvoir.

Pendant que j’étais, comme un oiseau de mer, perché au haut de mon observatoire, j’aperçus une goëlette naviguant sous le pavillon brésilien.

Je fis signe de tout préparer pour nous remettre à la mer, et descendis sur la plage.

Nous orientâmes droit sur la goëlette, qui ne se doutait pas qu’elle courût un pareil danger à deux ou trois milles de la passe de Rio-Janeiro.

En l’accostant, nous nous fîmes connaître, et nous la sommâmes de se rendre; elle ne fit, il faut lui rendre cette justice, aucune résistance. Nous montâmes à bord, et nous nous emparâmes d’elle.

Je vis alors venir à moi un pauvre diable de passager portugais, tenant à la main une cassette. Il l’ouvrit: elle était pleine de diamants; il me l’offrait pour la rançon de sa vie.

Je rabattis le couvercle de la boîte et la lui rendis, en lui disant que sa vie ne courait aucun danger; que, par conséquent, il pouvait garder ses diamants pour une meilleure occasion.

Seulement, il n’y avait pas de temps à perdre; on était en quelque sorte sous le feu des batteries du port. On transporta les armes et les vivres du _Mazzini_ sur la goëlette, et l’on coula _le Mazzini_, qui, vous le voyez, eut comme corsaire une glorieuse mais courte existence.

La goëlette appartenait à un riche Autrichien habitant l’île Grande, située à droite en sortant du port, à quinze milles à peu près de la terre; elle était chargée de café, qu’il envoyait en Europe.

Le navire était donc pour moi doublement de bonne prise, puisqu’il appartenait à un Autrichien à qui j’avais fait la guerre en Europe, et à un négociant domicilié au Brésil, auquel je faisais la guerre en Amérique.

Je donnai à la goëlette le nom de _Scarro pilla_, dérivatif de Farrapos, _gens en lambeaux_, nom que l’empire du Brésil donnait aux habitants des jeunes républiques de l’Amérique du Sud, comme Philippe II donnait celui de _gueux de terre et de mer_ aux révoltés des Pays-Bas. Jusque-là, la goëlette s’était appelée _la Louise_.

Ce nom, au reste, nous allait assez bien. Tous mes compagnons n’étaient pas des Rossetti, et je dois avouer que la figure de bon nombre d’entre eux n’était pas tout à fait rassurante; cela explique la prompte reddition de la goëlette et la terreur du Portugais qui m’offrait ses diamants.

Au surplus, pendant tout le temps que je fis le métier de corsaire, mes hommes eurent l’ordre de respecter la vie, l’honneur et la fortune des passagers... j’allais dire sous peine de mort; mais j’eusse eu tort de dire cela, puisque personne n’ayant jamais enfreint mes ordres, je n’eus jamais personne à punir.

Aussitôt les premiers arrangements faits à bord, nous mîmes le cap sur Rio de la Plata; et, pour donner l’exemple du respect que je voulais que l’on eût, à l’avenir, pour la vie, la liberté, les biens de nos prisonniers, en arrivant à la hauteur de l’île Sainte-Catherine, un peu au-dessus du cap Itapocoroya, je fis mettre à la mer la yole du bâtiment capturé, j’y fis descendre avec les passagers tout ce qui leur appartenait, je leur fis donner des vivres, et, leur faisant cadeau de la yole, je les laissai libres d’aller où ils voudraient.

Cinq nègres, esclaves à bord de la goëlette, et auxquels je rendis la liberté, s’engagèrent à mon bord comme matelots; après quoi nous continuâmes notre route pour Rio de la Plata.

Nous allâmes jeter l’ancre à Maldonado, état de la république orientale de l’Uruguay.

Nous fûmes admirablement reçus par la population, et même par les autorités de Maldonado, ce qui nous parut d’un excellent augure. Rossetti partit, en conséquence, tranquillement pour Montevideo, afin d’y régler nos petites affaires, c’est-à-dire pour y vendre une partie de notre cargaison et en faire de l’argent.

Nous restâmes à Maldonado, c’est-à-dire à l’entrée de ce magnifique fleuve, qui, à son embouchure mesure trente lieues de large, pendant huit jours, qui se passèrent en fêtes continuelles, lesquelles faillirent se terminer d’une façon tragique. Oribe, qui, en sa qualité de chef de la république de Montevideo, ne reconnaissait pas les autres républiques, donna l’ordre au chef politique de Maldonado de m’arrêter et de s’emparer de ma goëlette. Par bonheur, le chef politique de Maldonado était un brave homme qui, au lieu d’exécuter l’ordre reçu, ce qui n’eût pas été difficile, vu le peu de défiance que j’avais, me fit prévenir d’avoir à quitter au plus vite mon mouillage, et de partir pour ma destination, si j’en avais une.

Je m’engageai à partir le même soir; mais j’avais auparavant, moi aussi, de mon côté, un petit compte à régler.

J’avais vendu à un négociant de Montevideo, quelques balles de café, distraites de notre cargaison, et quelques bijouteries appartenant à mon Autrichien, pour acheter des vivres. Or, soit que mon acheteur fût mauvaise paye, soit qu’il eût entendu dire que je courais risque d’être arrêté, il m’avait été jusque-là impossible de rentrer dans mon argent. Or, comme j’étais forcé de partir le soir, je n’avais plus de temps à perdre, et il était urgent pour moi de rentrer dans mon argent avant de quitter Maldonado, vu qu’il m’eût été encore plus difficile de me faire payer absent que présent.

En conséquence, vers neuf heures du soir, j’ordonnai d’appareiller, et, passant des pistolets à ma ceinture, je jetai mon manteau sur mes épaules et m’acheminai tranquillement vers la demeure de mon négociant.

Il faisait un clair de lune magnifique, de sorte que je voyais de loin mon homme, prenant le frais sur le seuil de sa porte; lui aussi me vit, me reconnut et me fit signe de la main de m’éloigner, m’indiquant par ce signe que je courais un danger.

Je fis semblant de ne rien voir, j’allai droit à lui, et pour toute explication lui mettant le pistolet sur la gorge:

--Mon argent! lui dis-je.

Il voulut entrer en explication; mais, à la troisième fois que je lui eus répété ces deux mots: mon argent, il me fit entrer et me compta les deux mille patagons qu’il me devait.

Je remis mon pistolet à la ceinture, je pris mon sac sous mon bras, et revins à la goëlette sans avoir été le moins du monde inquiété.

A onze heures du soir, nous levâmes l’ancre pour remonter la Plata.

IX

LA PLATA

Au point du jour, à mon grand étonnement, je me trouvai au milieu des brisants de Piedras-Negras.

Comment m’étais-je mis dans une pareille situation, moi qui n’avais pas dormi une minute, moi qui n’avais cessé de tenir mes yeux fixés sur la côte; moi qui, dans cette nuit redevenue sombre après le coucher de la lune, n’avais pas un instant cessé de consulter la boussole et de me diriger d’après ses indications?

Ce n’était pas l’heure de me faire cette question; le danger était immense: nous avions des brisants à bâbord et à tribord, à l’avant et à l’arrière; le pont était littéralement couvert d’écume. Je sautai sur la vergue de trinquette, ordonnant de lofer sur bâbord; pendant que l’équipage accomplissait cette manuvre, le vent emporta notre petit hunier.

Cependant de l’endroit où j’étais je dominais navire et brisants, de sorte que je pouvais indiquer le chemin qu’il fallait faire suivre à la goëlette; elle, de son côté, comme si elle eût été animée et eût su le danger qu’elle courait, devint aussi docile au gouvernail qu’un cheval l’est à la bride; enfin, après une heure pendant laquelle nous fûmes entre la vie et la mort, et où je vis les plus vieux marins pâlir et les plus incrédules prier, nous nous trouvâmes hors de danger.

Du moment où je pus respirer, je voulus me rendre compte des causes qui m’avaient poussé au milieu de ces terribles écueils, si bien connus des navigateurs, si bien indiqués sur les cartes, et à trois milles desquels je croyais passer au moment où je me trouvais au milieu d’eux.

Je consultai la boussole: elle continuait de divaguer; si je l’eusse écoutée, j’allais donner en pleine côte.

Enfin, tout me fut expliqué.

Au moment où je quittai la goëlette pour aller réclamer mes deux mille patagons à mon acheteur de café, j’avais donné l’ordre de monter, en cas d’attaque, les sabres et les fusils sur le pont, l’ordre avait été exécuté, et l’on avait déposé les armes dans une cabine voisine de l’habitacle.

Cette masse de fer avait tiré à elle l’aiguille aimantée. On enleva les armes, et la boussole reprit sa direction normale. Nous continuâmes notre chemin, et nous arrivâmes à Jésus-Maria, qui, de l’autre côté de Montevideo, est à peu près à la même distance que Maldonado.

Là, rien de nouveau, si ce n’est que les vivres nous manquèrent, n’ayant pas eu le temps de nous approvisionner avant notre départ. Or, après les ordres donnés, il n’y avait pas moyen de débarquer, et cependant il fallait satisfaire à la faim de douze gaillards de bon appétit.

J’ordonnai de louvoyer, mais sans nous éloigner de la côte.

Un matin je découvris, à peu près à la distance de quatre milles dans les terres, une maison qui me parut avoir l’aspect d’une ferme. J’ordonnai de mouiller le plus près possible du rivage, et comme je n’avais plus de bateau, ayant donné le mien, comme je l’ai dit, aux personnes que j’avais débarquées à l’île Sainte-Catherine, j’organisai un radeau avec une table et des tonneaux, et, armé d’une gaffe, je me risquai sur cette embarcation d’un nouveau genre avec un seul matelot, portant comme moi le nom de Garibaldi, sans être mon parent; son prénom était Maurice.

Le navire était affourché sur deux ancres, à cause de la violence du vent qui soufflait des pampas. Nous voilà donc lancés au milieu des brisants, non pas naviguant, mais tournant et dansant sur notre table, et risquant à chaque instant de chavirer. Enfin, après des miracles d’équilibre exercés par nous, nous parvînmes à nous échouer sur la plage; je laissai Maurice à la garde de notre radeau, et je me risquai dans l’intérieur des terres.

X

LES PLAINES ORIENTALES

Le spectacle qui s’offrit alors à ma vue, et sur lequel mon il plongeait pour la première fois, aurait, pour être dignement et complétement décrit, besoin tout ensemble de la plume d’un poëte et du pinceau d’un artiste. Je voyais onduler devant moi, comme les vagues d’une mer solidifiée, les immenses horizons des _plaines orientales_, ainsi nommées parce qu’elles se trouvent sur la côte orientale du fleuve Uruguay, qui se jette dans le rio de la Plata, en face de Buenos-Ayres et au-dessus de la Colonia. C’était, je vous le jure, un spectacle bien nouveau pour un homme venant de l’autre côté de l’Atlantique, et surtout pour un Italien qui est né et a grandi sur un sol où il est rare de trouver un arpent de terre sans une maison ou une uvre quelconque sortie de la main de l’homme.

Là, au contraire, rien que l’uvre de Dieu; telle la terre est sortie des mains du Seigneur au jour de la création, telle elle est encore aujourd’hui. C’est une vaste, une immense, une infranchissable prairie, et son aspect, qui présente celui d’un tapis de verdure et de fleurs, bosselé de place en place, ne change que sur les bords de la rivière Arroga, où s’élèvent et se balancent au vent de charmants bouquets d’arbres au feuillage luxuriant.

Les chevaux, les bufs, les gazelles, les autruches sont, à défaut de créatures humaines, les habitants de ces immenses solitudes, que seul traverse le gaucho, ce centaure du nouveau monde, comme pour ne pas laisser oublier à toute la troupe des animaux sauvages que Dieu leur a donné un maître. Mais ce maître, de quel il le regardent passer les étalons, les taureaux, les autruches, les gazelles? C’est à qui protestera contre sa prétendue domination: l’étalon par ses hennissements, le taureau par ses mugissements, l’autruche et la gazelle par leur fuite.

Et cette vue me rejetait en esprit vers la terre où j’étais né, misérable terre où, lorsque passe l’Autrichien qui les opprime, les hommes, ces créatures faites à l’image de Dieu, saluent et se courbent, n’osant donner les mêmes signes d’indépendance que donnent à la vue du gaucho les animaux sauvages des pampas.

Dieu puissant, Dieu saint, jusqu’à quand permettrez-vous un si profond avilissement de votre créature?

Mais laissons le vieux monde, si triste et si désespéré, et revenons au nouveau monde, si jeune, si plein d’avenir et d’espoir.

Qu’il est beau, l’étalon des plaines orientales, avec ses jarrets tendus, ses naseaux fumants, ses lèvres frémissantes qui n’ont jamais senti le froid contact de l’acier! Comme respirent librement, sous les battements de sa crinière et de sa queue, ses flancs qui n’ont jamais été pressés par les genoux ni ensanglantés par l’éperon! Comme il est fier lorsqu’il rassemble, par ses hennissements, sa horde de juments éparses, et que, véritable sultan du désert,--il fuit en les emportant à sa suite, rapide comme un tourbillon,--la présence dominatrice de l’homme.

O merveille de la nature! miracle de la création! comment exprimer l’émotion qu’éprouvait à votre vue ce corsaire de vingt-cinq ans, qui pour la première fois tendait ses bras vers l’immensité!

Mais, comme ce corsaire était à pied, ni le taureau ni l’étalon ne le reconnaissaient pour un homme. Dans les déserts de l’Amérique, l’homme est complété par le cheval, et, sans lui, devient le dernier des animaux. D’abord, ils s’arrêtaient stupéfaits à ma vue; puis, bientôt, méprisant sans doute ma faiblesse, ils s’approchaient de moi jusqu’à mouiller mon visage de leur haleine. Ne vous inquiétez jamais du cheval, animal noble et généreux; mais ne vous fiez pas toujours au taureau, bête sournoise et sombre. Quant aux gazelles et aux autruches, après avoir, comme le cheval et le taureau, mais d’une façon plus circonspecte, fait leur reconnaissance, elles fuyaient rapides comme des flèches; puis, arrivées au sommet d’un monticule, elles se retournaient pour regarder si elles étaient poursuivies.

Dans ce temps-là, c’est-à-dire vers la fin de 1834 et le commencement de 1835, cette portion du sol oriental était encore vierge de toute guerre; voilà pourquoi l’on y rencontrait une si grande quantité d’animaux sauvages.

XI

LA POËTESSE