Mémoires de Garibaldi, tome 1/2
Part 2
Aussi, au reçu de la lettre qui lui notifiait le refus du roi Carlo-Felice, le prince de Carignan courut-il à Modène; mais le roi refusa de le recevoir, et le duc lui fit intimer l’ordre de quitter ses États. Le prince de Carignan se retira à Florence, près du grand-duc de Toscane; il ne s’agissait point pour Charles-Albert d’un simple exil ou d’une disgrâce momentanée, il s’agissait de la perte du trône du Piémont. Le bruit se répandit que Charles-Félix léguerait la couronne au duc de Modène, et que celui-ci, qui avait manqué le trône dans la conspiration des princes italiens contre l’Autriche, cette fois, atteindrait le but de ses incessants désirs.
Le prince de Carignan confia sa position au comte de la Maisonfort, notre ministre à Florence. Le comte de la Maisonfort écrivit aussitôt à Louis XVIII.
Voici un fragment de la lettre de notre ministre:
«Pour déposséder le prince de Carignan de son héritage, il est question d’appeler au trône la duchesse de Modène, fille aînée du roi Victor. Cette facilité à écarter la maison de Savoie d’un trône qu’elle a fondé, cette ingratitude, cachet du siècle où nous vivons, ne peut être partagée ni soutenue par le chef d’une maison dix-huit fois alliée avec elle, et cette politique ne peut être celle du gouvernement français, qui a au moins le droit d’exiger l’entière indépendance du souverain qui tient la clef de l’Italie.»
Louis XVIII fut de l’avis de son ministre; il écrivit au prince de Carignan qu’il lui offrait un refuge à la cour de France. C’était lui dire: «Vous n’avez rien à craindre, je prends vos intérêts entre mes mains, je ne permettrai pas qu’un autre que vous soit roi du Piémont.»
En effet, le roi qui avait octroyé la charte à son peuple, ne pouvait faire un crime à un prince d’avoir promis au sien une constitution qui n’avait pas été reconnue.
Mais il fallait que le prince de Carignan fît amende honorable aux yeux de la Sainte-Alliance.
Des trois constitutions nées du carbonarisme, l’une, celle du Piémont, avait été étouffée à sa naissance, des propres mains du roi Carlo-Felice; l’autre, celle de Naples, avait été anéantie par l’invasion autrichienne; la troisième, la seule survivante, celle d’Espagne, allait être mise à néant par l’intervention française.
Il s’agissait pour le prince de Carignan, qui avait proclamé la constitution d’Espagne à Turin, d’aller combattre à Madrid la constitution d’Espagne.
Le breuvage était amer à avaler; mais, si Paris valait bien une messe, le Piémont valait bien une médecine.
Le prince de Carignan cacha sa rougeur sous les longs poils d’un bonnet de grenadier, fit la campagne d’Espagne, et fut un des vainqueurs du Trocadéro; de sorte que, quand Carlo-Felice mourut, le 27 avril 1831, le prince de Carignan monta sans trop de difficulté sur le trône, sous le nom de Charles-Albert.
L’Autriche, qui eût préféré voir là son archiduc de Modène, jeta les hauts cris; elle présenta aux rois Charles-Albert comme un carbonaro; et, aux carbonari Charles-Albert comme un traître.
Elle mentait doublement.
Charles-Albert n’était point un carbonaro; la proclamation par laquelle il donnait la constitution démontrait qu’il donnait cette proclamation comme contraint et forcé.
Charles-Albert n’était point un traître, n’ayant pas pris d’engagement personnel; c’était tout simplement un prince qui avait l’ambition de devenir roi.
La honte d’aller abolir à l’autre bout de l’Europe la constitution qu’il avait proclamée à Turin était effacée par le courage du grenadier; le soldat avait absous le prince.
Del Pozzo lui écrivait de son exil à Londres: «_Les moyens termes et les mesures incomplètes ne servent à rien et n’avancent rien en politique_; LE PIÉMONT VEUT UN ROI CONSTITUTIONNEL.»
Un autre patriote, qui gardait l’anonyme, lui écrivait:
«_Mettez-vous à la tête de la nation, écrivez sur votre bannière_: UNION, LIBERTÉ, INDÉPENDANCE. _Déclarez-vous le vengeur et l’interprète du droit populaire. Intitulez-vous le régénérateur de l’Italie; délivrez-la des barbares, bâtissez l’avenir, donnez un nom à un siècle, fondez une ère qui date de vous. Soyez le Napoléon de la liberté italienne._ Jetez à l’Autriche, avec votre gant, le nom de l’Italie: ce vieux nom fera des prodiges; appelez-en à tout ce qu’il y a de grand et de généreux dans la Péninsule. Une jeunesse ardente, courageuse, sollicitée par les deux passions qui font les héros, la haine et la gloire, vit depuis longtemps dans un seul penser, et ne soupire qu’après le moment de le mettre en action; appelez-la aux armes, mettez les villes et les forteresses sous la garde des citoyens; et, libre ainsi de tout autre soin que celui de vaincre, donnez-lui l’impulsion. Réunissez à vous tous ceux que la renommée a proclamés grands d’intelligence, forts de courage, purs d’avarice, exempts de basses ambitions. Inspirez, enfin, la confiance à la multitude, en effaçant tous doutes sur vos intentions et en invoquant l’aide de tous les hommes libres. Sire, je vous dis la vérité: les hommes libres attendent votre réponse par des actions; mais, quelles qu’elles soient, tenez pour certain que la postérité proclamera en vous le premier des hommes ou le dernier des tyrans italiens. Choisissez!»
Ce qui fait véritablement des rois les élus du Seigneur, c’est qu’ils soient ceux à qui l’on écrit de pareilles lettres; si le roi Charles-Albert eût suivi les avis de son correspondant anonyme, il eut, à coup sûr, commencé par Goïto,--mais il est probable qu’il n’eût point fini par Novare.
Charles-Albert jeta la lettre au feu et, au lieu de marcher dans le large chemin qui lui était ouvert, s’engagea dans l’étroit sentier d’une tortueuse politique.
A partir de ce moment, divorce fut prononcé entre le roi de Sardaigne et la Jeune Italie.
LA JEUNE ITALIE! C’est vers cette époque que furent, pour la première fois, prononcés ces trois mots.
De quoi se composait-elle, alors? De Joseph Mazzini, l’infatigable promoteur de l’unité italienne, sur la tête duquel l’Italie a mis d’abord la couronne de lauriers de la victoire, et met aujourd’hui la couronne d’épines de l’ingratitude. Joseph Mazzini, à peine connu à cette époque par quelques publications patriotiques, tourmenté par la police de Milan, s’était réfugié à Marseille, où il posait les premières pierres de l’uvre immense entreprise par lui, en envoyant avec mille difficultés en Piémont les numéros de sa _Jeune Italie_.
Les nobles et les prêtres piémontais, qui s’étaient emparés de l’esprit de Charles-Albert, tremblèrent en entendant sonner le tocsin de la pensée. Depuis deux ans qu’ils avaient pris racine à la cour, ils avaient pu déjà mesurer leur puissance; et cependant ils connaissaient le roi Charles-Albert, son immense soif de popularité et, bien qu’il fraternisât ostensiblement avec l’Autriche, ils avaient peur qu’un jour ne se réveillât en lui, nous ne dirons pas quelque levain de libéralisme, mais quelque éclair d’ambition.
On savait que Charles-Albert, dans ses nuits fiévreuses, comme en ont les rois, rêvait le trône d’Italie. Or, ce trône, il n’y pouvait monter qu’en donnant la main à la Révolution; le trône d’Italie était à la nomination non des rois, mais des peuples.
Il fallait donc mettre une barrière entre lui et les patriotes.
Un jour, un assassin en bonnet de juge se leva et dit:
--Il est temps de lui faire goûter le sang.
Le même jour, le roi Charles-Albert fut prévenu qu’un grand complot se tramait contre lui dans l’armée; ce complot, lui dit-on, avait pour but de le détrôner.
Les faits furent dénaturés, les périls exagérés; on attaqua toutes les fibres de l’homme et du prince pour lui donner ces ressentiments mortels, dont avaient besoin ces hommes qui s’intitulent les sauveurs des monarchies.
On dénonça, on mentit, on calomnia, et la soif du sang fut habilement éveillée dans le gosier royal[3].
[3] Brofferio, _Histoire du Piémont_.
Une commission criminelle extraordinaire fut créée à Turin, pour diriger par une impulsion unique tous les supplices du Piémont.
La première violation du code pénal fut cette décision de la commission, que tous les accusés, militaires ou non, seraient justiciables d’un conseil de guerre.
C’est alors que fut faite la réponse mémorable que l’on va lire.
Un officier, qui siégeait comme juge dans le conseil d’enquête, interrogeait un jurisconsulte sur quelques principes de droit criminel. Le jurisconsulte lui répondit que la première base de toute loi--que la première règle de tout code était celle-ci:
«Un conseil d’enquête militaire doit se déclarer incompétent à juger des citoyens.»
--Cela ne nous est pas possible, répondit l’officier; _le général a ordonné de nous déclarer compétents_.
Et, pour cette fois, l’ordre du général fut la base de la loi, la règle du code.
Le premier qui tacha de son sang la pourpre du nouveau roi, fut le caporal Tamburelli; il fut fusillé par derrière, pour avoir commis le crime de lire à ses soldats _la Jeune Italie_.
Le second fut le lieutenant Tolla, coupable d’avoir eu entre les mains des livres séditieux, et, connaissant le complot, de ne l’avoir pas dénoncé.
Comme Tamburelli, il fut fusillé par derrière.
C’était une ingénieuse invention de la magistrature piémontaise, pour assimiler le supplice de la fusillade à celui de la potence.
Ce n’était point assez de tuer, il fallait essayer de déshonorer. Le 15 juin, on fusillait, toujours _par derrière_, le sergent Miglio, Giuseppe Biglia et Antonio Gavolli.
Tous ces hommes-là moururent avec un courage admirable. Jacopo Ruffini était enfermé dans les prisons de la tour de Gênes. On cherchait à lui enlever les forces par tous les moyens: défaut de nourriture, défaut de sommeil. Il sentit qu’il s’affaiblissait, non-seulement physiquement, mais moralement. Il résolut de ne point attendre qu’on le plaçât entre la mort et la honte. Craignant de n’avoir point la force de choisir la mort le jour où la chose arriverait, il détacha une lame de fer de la porte de sa prison, l’aiguisa, et s’en coupa la gorge.
Dans les spasmes de son agonie, il eut le temps d’écrire du bout de son doigt, et avec son sang, sur la muraille:
«Je lègue par testament ma vengeance à l’Italie.»
Lorsqu’on entra le matin dans sa chambre, on le trouva mort.
A Gênes, furent fusillés:
Luciano, Piacenza et Louis Turffs.
A Alexandrie:
Domenico Ferrari, Giuseppe Menardi, Giuseppe Bigano, Amandi Costa, Giovanni Marini.
Puis vint le tour d’Andréa Vochieri.
Comme à Jacopo Ruffini, consacrons à Andréa Vochieri quelques lignes.
Un condamné d’Alexandrie, qui survécut aux longues tortures de Fenestrelle, a laissé dans ses Mémoires le récit de l’agonie d’Andréa Vochieri.
«D’abord, dit-il en parlant de lui-même, on m’enleva mes livres, qui se composaient d’une Bible, d’un recueil de prières chrétiennes, et d’une _Histoire des capucins illustres du Piémont_; puis on me mit les fers aux pieds, et on me conduisit dans un autre cachot plus humide, plus noir, plus sordide que le premier, avec fenêtres à doubles barreaux et portes à doubles cadenas: ce cachot attenait à celui du pauvre Vochieri; quelques gerçures mal réparées permettaient que je plongeasse la vue de ma prison dans la sienne, et une faible lumière, filtrant chez lui, me permettait de l’entrevoir. Il était couché sur un misérable banc avec les fers aux pieds; deux gardes se tenaient à ses côtés, le sabre nu; un factionnaire, armé d’un fusil, gardait la porte. Il se faisait, dans ce sombre cachot, un terrible silence: les soldats semblaient plus consternés que le prisonnier lui-même; de temps en temps, deux capucins venaient le voir et l’exhorter. Je l’eus ainsi devant les yeux, ne pouvant m’empêcher de le regarder, quelque douleur que j’éprouvasse de le voir ainsi pendant une semaine entière. Enfin, un jour, on l’emmena: on le conduisait à la mort.»
Mais ce que ne raconte pas le prisonnier, car il ne pouvait pas le savoir, c’est que Vochieri fut conduit à la mort par le chemin le plus long; il est vrai que ce chemin passait devant sa maison, et que sa maison était habitée par sa sur, sa femme et ses deux enfants. On espérait qu’à la vue de tout ce qu’il aimait au monde, le courage du condamné faiblirait et qu’il ferait des révélations.
Mais lui, souriant tristement:
--Ils ont oublié, dit-il, qu’il y avait quelque chose au monde que j’aimais mieux que sur, femme et enfants: c’est l’Italie. Vive l’Italie!
Puis, se tournant vers les gardes-chiourmes qui allaient le fusiller au lieu de soldats, il dit ce seul mot: «Marchons!»
Un quart d’heure après, il tombait percé de six balles.
Maintenant, Charles-Albert était de la famille des rois de la Sainte-Alliance, comme le pape, comme le roi de Naples, comme François IV et comme Ferdinand VII: il avait les mains rouges du sang de son peuple.
Il y avait alors, à Nice, un jeune homme qui regardait couler tout ce sang, en se faisant à lui-même le serment de consacrer sa vie au culte de cette liberté, pour laquelle tombaient tant de martyrs.
Ce jeune homme, alors âgé de vingt-six ans, était Joseph Garibaldi.
Laissons-le parler et raconter lui-même les merveilleux événements de son aventureuse existence.
ALEX. DUMAS.
MÉMOIRES
DE
JOSEPH GARIBALDI
I
MES PARENTS
Je suis né à Nice le 22 juillet 1807, non-seulement dans la même maison, mais dans la chambre même où naquit Masséna. L’illustre maréchal était, comme on le sait, fils d’un boulanger. Le rez-de-chaussée de la maison est encore aujourd’hui une boulangerie.
Mais, avant de parler de moi, que l’on me permette de dire un mot de mes excellents parents, dont le caractère honorable et la profonde tendresse eurent tant d’influence sur mon éducation et sur mes dispositions physiques.
Mon père Dominique Garibaldi, né à Chiavari, était fils de marin et marin lui-même; ses yeux en s’ouvrant virent la mer, sur laquelle il devait passer à peu près toute sa vie. Certes, il était loin d’avoir les connaissances qui sont l’apanage de quelques hommes de son état, et surtout des hommes de notre époque. Il avait fait son éducation maritime, non dans une école spéciale, mais sur les bâtiments de mon grand-père. Plus tard, il avait commandé un bâtiment à lui, et s’était toujours tiré honorablement d’affaire. Sa fortune avait subi nombre d’accidents, les uns heureux, les autres malheureux, et souvent j’ai entendu dire qu’il eût pu nous laisser plus riches qu’il ne l’a fait.
Mais, quant à cela, peu importe. Il était bien libre, pauvre père, de dépenser comme il l’entendait un argent si laborieusement gagné, et je ne lui en suis pas moins reconnaissant du peu qu’il m’a laissé. Au reste, il y a une chose qui ne fait aucun doute dans mon esprit, c’est que, de tout l’argent qu’il a jeté au vent, celui qui a glissé de ses mains avec le plus de plaisir est celui qu’il a employé à mon éducation, quoique cette éducation fût une lourde charge pour l’état de sa fortune.
Que l’on n’aille pas croire cependant que mon éducation fut le moins du monde aristocratique. Non, mon père ne me fit apprendre ni la gymnastique, ni les armes, ni l’équitation. J’appris la gymnastique en grimpant dans les haubans et en me laissant glisser le long des cordages; l’escrime, en défendant ma tête, et en essayant de fendre de mon mieux la tête des autres; et l’équitation, en prenant exemple des premiers cavaliers du monde, c’est-à-dire des _Gauchos_.
Le seul exercice de ma jeunesse--et pour celui-là non plus je n’eus pas de maître--fut la natation. Quand et comment appris-je à nager, je ne m’en souviens pas; il me semble que je l’ai toujours su, et que je suis né amphibie.--Aussi, malgré le peu d’entraînement que tous ceux qui me connaissent savent que j’ai à faire mon éloge, je dirai tout simplement, sans que je croie qu’il y ait à se vanter de cela, que je suis un des plus rudes nageurs qui existent. Il ne faut donc me savoir aucun gré, étant connue la confiance que j’ai en moi, de n’avoir jamais hésité de me jeter à l’eau pour sauver la vie d’un de mes semblables.
Au reste, si mon père ne me fit pas apprendre tous ces exercices, ce fut plutôt la faute des temps que la sienne. A cette triste époque, les prêtres étaient les maîtres absolus du Piémont, et leurs constants efforts, leur travail assidu tendaient plutôt à faire, des jeunes gens, des moines inutiles et fainéants, que des citoyens aptes à servir notre malheureux pays. En outre, l’amour profond que nous portait mon pauvre père lui faisait redouter jusqu’à l’ombre de toute étude pouvant devenir plus tard un danger pour nous.
Quant à ma mère, Rosa Ragiundo, je le déclare avec orgueil, c’était le modèle des femmes. Certes, tout fils doit dire de sa mère ce que je dis de la mienne; mais nul ne le dira avec plus de conviction que moi.
Une des amertumes de ma vie, et ce n’est pas la moindre, a été et sera de n’avoir pas pu la rendre heureuse; mais, tout au contraire, d’avoir attristé et endolori les derniers jours de son existence! Dieu seul peut savoir les angoisses que lui a données mon aventureuse carrière, car Dieu seul sait l’immensité de la tendresse qu’elle avait pour moi. S’il y a quelque bon sentiment dans mon âme, j’avoue hautement que c’est d’elle que je le tiens. Son angélique caractère ne pouvait faire autrement que d’avoir son reflet en moi. N’est-ce pas à sa pitié pour le malheur, à sa compassion pour les souffrances que je dois ce grand amour, je dirai plus, cette profonde charité pour la patrie; charité qui m’a valu l’affection et la sympathie de mes malheureux concitoyens. Je ne suis certes pas superstitieux; cependant j’affirmerai ceci, c’est que, dans les circonstances les plus terribles de ma vie, quand l’Océan rugissait sous la carène et contre les flancs de mon vaisseau, qu’il soulevait comme un liége; quand les boulets sifflaient à mes oreilles comme le vent de la tempête; quand les balles pleuvaient autour de moi comme la grêle, je la voyais constamment agenouillée, ensevelie dans sa prière, courbée aux pieds du Très-Haut, et moi, ce qui me donnait ce courage dont on s’est étonné parfois, c’est la conviction qu’il ne pouvait m’arriver aucun malheur, quand une si sainte femme, quand un pareil ange priait pour moi.
II
MES PREMIÈRES ANNÉES
Je passai les premières années de ma jeunesse comme les passent tous les enfants, au milieu des rires et des pleurs, plus ami du plaisir que du travail, du divertissement que de l’étude; si bien que je ne profitai pas, comme j’eusse dû le faire si j’eusse été plus sage, des sacrifices que mes parents faisaient pour moi. Rien d’extraordinaire ne m’arriva dans ma jeunesse. J’eus bon cur. C’était un don de Dieu et de ma mère, et les élans de ce bon cur, je les ai toujours voluptueusement satisfaits. J’avais une profonde pitié pour tout ce qui était petit, faible et souffrant. Cette pitié s’étendait jusqu’aux animaux, ou plutôt commençait aux animaux. Je me rappelle qu’un jour je trouvai un grillon et le portai dans ma chambre; là, en jouant avec lui et en le touchant avec cette maladresse, ou plutôt avec cette brutalité de l’enfance, je lui arrachai une patte; ma douleur fut telle, que je restai plusieurs heures enfermé et pleurant amèrement.
Une autre fois, allant à la chasse avec un de mes cousins, dans le Var, je m’arrêtai sur le bord d’un fossé profond où les blanchisseuses avaient coutume de laver leur linge, et où une pauvre femme lavait le sien. Je ne sais comment cela se fit, mais elle tomba à l’eau. Tout petit que j’étais,--j’avais à peine huit ans,--je me lançai à l’eau et la sauvai. Je raconte cela pour prouver combien est naturel en moi ce sentiment qui me porte à secourir mon semblable, et combien j’ai peu de mérite à y céder.
Parmi les maîtres que j’ai eus dans cette période de ma vie, je conserve une reconnaissance particulière au père Giovanni et à M. Arena.
Avec le premier, je profitai peu, étant bien plus disposé à jouer et à vagabonder, comme je l’ai déjà dit, qu’à travailler. Il m’est resté surtout le remords de n’avoir pas étudié l’anglais, comme j’aurais pu le faire, remords qui renaquit en moi dans toutes les circonstances--et ces circonstances furent fréquentes--où je me trouvai avec des Anglais. En outre, le père Giovanni étant de la maison, et en quelque sorte de la famille, mes leçons souffraient de la trop grande familiarité que j’avais prise avec lui. Au second, excellent maître, je dois le peu que je sais; mais je lui dois surtout une éternelle reconnaissance, pour m’avoir initié à ma langue maternelle par la constante lecture de l’histoire romaine.
La faute de ne pas instruire les enfants dans la langue et dans les choses de la patrie est fréquemment commise en Italie, et particulièrement à Nice, où le voisinage de la France influe sur l’éducation. Je dois donc à cette première lecture de notre histoire et à la persistance que mettait mon frère aîné Angelo à m’en recommander l’étude, ainsi que celle de notre belle langue, le peu que je suis parvenu à acquérir de science historique et de facilité à m’exprimer en parlant.
Je terminerai cette première période de ma vie par le récit d’un fait qui, quoique de peu d’importance, donnera une idée de ma disposition à la vie d’aventures.
Fatigué de l’école et souffrant de mon existence sédentaire, je proposai un jour à quelques-uns de mes compagnons de nous enfuir à Gênes. A peine dite, la chose fut faite. Nous détachâmes un bateau de pêche, et nous voilà voguant vers l’Orient. Nous étions déjà à la hauteur de Monaco, quand un corsaire, envoyé par mon excellent père, nous captura et nous réintégra, tout honteux, dans nos maisons respectives. Un abbé, qui nous avait vus, nous avait dénoncés: de là vient probablement mon peu de sympathie pour les abbés.
Mes compagnons d’aventure étaient, je me le rappelle, César Parodi, Rafaello de Andreis et Celestino Bermond.
III
MES PREMIERS VOYAGES
«O printemps, jeunesse de l’année! ô jeunesse, printemps de la vie!» a dit Métastase; j’ajouterai: Comme tout s’embellit au soleil de la jeunesse et du printemps!
C’est éclairée par ce magique soleil que tu m’apparus, ô belle _Costanza_, premier navire sur lequel je sillonnai la mer. Tes robustes flancs, ta mâture élevée et légère, ton pont spacieux, tout, jusqu’au buste de femme qui s’allongeait à ton avant, restera à jamais gravé dans ma mémoire avec l’ineffaçable burin de ma jeune imagination! Comme tes matelots, belle et chère _Costanza_, s’inclinaient gracieusement sur leurs rames, véritables types de nos intrépides Liguriens! Avec quelle joie je me hasardais sur le balcon pour écouter leurs chants populaires et leurs churs harmonieux! Ils chantaient des chants d’amour; nul ne leur en enseignait d’autres alors; si insignifiants qu’ils fussent, ils m’attendrissaient, ils m’enivraient. Oh! si ces chants eussent été pour la patrie, ils m’eussent exalté, ils m’eussent rendu fou! Mais qui donc leur eût dit alors qu’il y avait une Italie? qui leur eût appris que nous avions une patrie à venger ou à affranchir? Non, non! nous fûmes élevés et nous grandîmes comme des juifs, dans cette croyance que la vie n’avait qu’un but: faire fortune.
Et pendant ce temps, où je regardais, joyeux, de la rue, le bâtiment sur lequel j’allais m’embarquer, ma mère préparait en pleurant mon trousseau de voyage.