Mémoires de Garibaldi, tome 1/2

Part 11

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La division Canavarro, dont faisaient partie les marins, fut désignée pour commencer le mouvement, et ouvrir les passages de la serra, occupés par le général Labattue, Français au service de l’empereur. Bento Gonzalès, avec le reste de l’armée, marcherait à la queue et formerait l’arrière-garde.

La garnison républicaine de Settembrina devait le suivre et marcher la dernière; mais elle ne put exécuter ce mouvement; surprise par le fameux Morinque, la ville fut emportée.

Là fut tué mon cher Rossetti.

Tombé de cheval après avoir fait des prodiges de valeur, blessé dangereusement, sommé de se rendre, il aima mieux se faire tuer que de donner son épée.

Encore une âpre blessure pour mon cur. On m’a entendu parler plus d’une fois de Rossetti, on sait combien je l’aimais; qu’on me permette donc, si insuffisante que soit ma plume, de dire à l’Italie ce que tant de fois je lui ai dit déjà:

O Italie, ma mère, nous venons de perdre, moi un de mes frères les plus chers; et toi, un de tes fils les plus généreux!

Celui-là était enfant de Gênes. Il avait, par des parents qui connaissaient peu son caractère, été destiné à l’Église; c’était un des plus ardents patriotes italiens que j’aie jamais connus. Enclin à la vie aventureuse, et ne pouvant respirer en Italie, il partit pour Rio de Janeiro, où tantôt il fit du commerce et tantôt du courtage; mais Rossetti n’était pas né pour être négociant, c’était une plante exotique poussant mal sur la terre de l’agio et du calcul; ce n’est pas que Rossetti ne fût d’une intelligence fine et d’une nature apte à s’enrichir de toutes les connaissances; certes, en toutes choses, il pouvait aspirer au premier rang; mais Rossetti était le plus Italien de tous les Italiens, c’est-à-dire le plus généreux et le plus prodigue des hommes.--Or, avec de tels vices commerciaux, on ne fait pas fortune, mais on marche à pas de géant vers la ruine.

Il en fut ainsi de Rossetti.

Bon avec tous, sa maison était la maison de tous, particulièrement des Italiens malheureux. Il n’attendait pas que les proscrits vinssent le trouver, il allait au-devant d’eux; aussi fut-il bientôt à bout de ressources. Malheureux lui-même, ce cur d’ange ne pouvait voir souffrir un Italien; s’il ne pouvait l’aider de sa bourse, il le faisait attendre dans sa pauvre cabane, courait les rues de la ville, et ne rentrait chez lui que rapportant du secours pour celui ou pour ceux qui attendaient; il est vrai que sa bonté, sa franchise, sa loyauté, l’avaient fait l’ami de tout le monde, et que, dans ses pieux embarras, tout le monde l’aidait avec plaisir.

La bataille de Tarifa eut lieu, les républicains y furent battus par les impériaux; Bento Gonzalès et les principaux chefs, faits prisonniers: ils furent conduits à Rio de Janeiro. Parmi eux était notre capitaine Zambecarri, et nous le connûmes, comme je l’ai raconté, dans les prisons de Santa Cruz. On parla de faire la course, de nous délivrer des lettres de marque; dès lors, Rossetti et moi n’eûmes plus de tranquillité que nous ne fussions lancés sur l’immensité de l’Océan, avec la bannière républicaine. Rossetti se chargea de tout, et parvint au but que nous nous proposions.

On sait le reste, puisque, à partir de ce moment-là, on ne nous a pas perdus de vue.

Hélas! il n’y a pas un coin de terre où ne dorment les os d’un Italien généreux; c’est pourquoi l’Italie ne devrait pas se réjouir, mais au contraire se couvrir de deuil. O pauvre Italie, tu sentiras véritablement leur absence, le jour où tu tenteras d’arracher ton cadavre aux corbeaux qui le dévorent.

XXXV

LA PICADA DAS ANTAS

Cette retraite, entreprise dans la saison d’hiver, au milieu d’un pays montagneux et par une pluie incessante, fut la plus terrible et la plus désastreuse que j’aie jamais vue.

Nous emmenions avec nous, pour toutes provisions, quelques vaches en laisse, sachant d’avance que nous ne trouverions aucun animal bon pour notre nourriture sur la route que nous allions parcourir.

Tout en battant en retraite nous-mêmes, nous poursuivions la division du général Labattue, mais sans la pouvoir jamais rejoindre. Seuls les Selvagiens[11], manifestant leurs sympathies pour nous, attaquèrent son avant-garde. Nous vîmes de près ces hommes de la nature, et ils ne nous furent pas hostiles.

[11] Habitants de la forêt.

Anita, pendant cette retraite de trois mois, souffrit tout ce que l’on peut humainement souffrir sans rendre l’âme. Ah! tout! elle supporta tout avec un stoïcisme et un courage inexprimables.

Il faut avoir quelque connaissance des forêts de cette partie du Brésil, pour se faire une idée des privations endurées par une troupe sans moyens de transport, n’ayant pour toute ressource d’approvisionnement que le lasso, arme très-utile dans les plaines couvertes de bestiaux ou de gros gibier, mais parfaitement inutile dans ces épaisses forêts, repaires des tigres et des lions.

Pour comble de malheur, les fleuves, très-rapprochés dans ces forêts vierges, grossissaient outre mesure. Cette effroyable pluie qui nous poursuivait ne cessant de tomber, il en résultait que souvent une partie de nos troupes se trouvait emprisonnée entre deux cours d’eau, et restait là privée de toute nourriture. Alors, la faim faisant son uvre, parmi les femmes et les enfants surtout, c’était un carnage plus lamentable que celui qu’eussent pu faire les balles et les boulets.

Notre pauvre infanterie était en proie à des souffrances et à des privations que l’on ne saurait dire, car elle n’avait pas même, comme la cavalerie, la ressource de manger ses chevaux. Peu de femmes et encore moins d’enfants sortirent de la forêt. Le peu qui échappa fut sauvé par les cavaliers qui, ayant eu le bonheur de conserver leurs chevaux, avaient pitié des pauvres petites créatures abandonnées par leurs mères mortes ou mourant de faim, de froid et de fatigue.

Anita frissonnait à l’idée de perdre notre Menotti, que nous ne sauvâmes, au reste, que par miracle. Aux endroits les plus dangereux de la route et au passage des fleuves, je portais le pauvre enfant, âgé de trois mois, suspendu à mon cou dans un mouchoir; et, de cette façon, je pouvais le réchauffer avec mon haleine. D’une douzaine d’animaux, tant de chevaux que de mules, qui étaient entrés avec moi dans la forêt, tant pour mon service que pour celui de mon équipage, j’étais resté seulement avec deux mules et deux chevaux; le reste était tombé mourant de faim ou écrasé de fatigue. Pour comble de malheur, les guides avaient perdu le chemin, et ce fut la principale cause de nos souffrances dans cette terrible forêt _das Antas_[12].

[12] L’anta est un animal de la stature d’un âne, parfaitement inoffensif, dont la chair est exquise. On fait avec son cuir différents travaux fort élégants. Je ne l’ai jamais vu.

(_Note de l’Auteur._)

Plus nous allions, moins nous voyions arriver la fin de cette picada maudite; je restai en arrière avec deux mules horriblement fatiguées, et que j’espérais png 224> sauver, en les faisant avancer pas à pas, et en les nourrissant avec des feuilles de taquara, roseaux auxquels le Taquari a emprunté son nom. Pendant ce temps, j’envoyai Anita en avant, avec un domestique et l’enfant, afin qu’ils cherchassent l’issue de cette interminable forêt, et tâchassent de trouver quelque nourriture.

Les deux chevaux que j’avais laissés à Anita, montés alternativement par la courageuse femme, nous sauvèrent tous. Elle trouva enfin le bout de la forêt, et, au bout de la forêt, un piquet de mes braves soldats, avec un feu allumé, ce qui n’était point commun par une pareille pluie.

Mes compagnons, qui, par bonheur, avaient conservé quelques vêtements de laine, en enveloppèrent l’enfant, le réchauffèrent et le ramenèrent à la vie, quand la pauvre mère commençait déjà à désespérer de lui. Ce ne fut pas tout: ces excellentes gens se mirent alors à chercher avec une tendre sollicitude quelques aliments qu’ils n’eussent pas cherchés pour eux, mais qu’ils cherchèrent pour l’amour de moi, et avec lesquels ils réconfortèrent un peu la mère et l’enfant.

Celui qui leur porta les premiers et les plus efficaces secours s’appelait Manzio; que son nom soit béni!

J’avais pris une peine inutile pour sauver mes deux chevaux; je finis par être forcé d’abandonner les deux pauvres bêtes, poussives et fourbues, et, fort détérioré moi-même, je fis à travers la forêt le reste du chemin à pied.

Le même jour, je retrouvai ma femme et mon enfant, et sus tout ce que mes compagnons avaient fait pour eux.

Neuf jours après son entrée dans la forêt, à peine la queue de notre division en sortait-elle. Peu d’officiers avaient réussi à sauver leurs chevaux. L’ennemi qui nous précédait avait, en fuyant devant nous, laissé deux pièces de canon dans la picada; mais à peine les regardâmes-nous en passant. Les moyens de transport manquaient, et sans doute sont-elles encore à la même place où je les vis en passant.

Les tempêtes semblaient circonscrites dans la forêt. A peine en fûmes-nous sortis, qu’en approchant de Cima-da-Serra et de Vaccaria, nous trouvâmes le beau temps, et quelques bufs qui nous tombèrent sous la main et nous indemnisèrent de notre long jeûne, nous firent oublier la fatigue, la faim et la pluie.

Nous restâmes dans le département de Vaccaria quelques jours à attendre la division de Bento Gonzales, qui nous rejoignit en désordre et diminuée d’un tiers.

C’est que l’infatigable Morinque, informé de la retraite de cette division, s’était mis à la poursuite de son arrière-garde, la poursuivant sans relâche, l’attaquant en toute occasion, s’alliant pour cette uvre de destruction aux montagnards, toujours hostiles aux républicains. Tout cela donna à Labattue le temps de faire sa retraite, puis sa jonction avec l’armée impériale; mais, lors de cette jonction, à peine avait-il quelques centaines d’hommes à sa suite: les mêmes inconvénients qui avaient existé pour nous avaient existé pour lui. L’ennemi eut, en outre, à surmonter un obstacle imprévu, et que je note à cause de son étrangeté.

Le général Labattue, devant traverser dans son chemin deux bois appelés _di Mattos_, y trouva quelques-unes de ces tribus indigènes connues sous le nom de _Bugrès_, lesquelles sont des plus sauvages que l’on connaisse au Brésil. Ces tribus, sachant le passage des impériaux, les assaillirent dans trois ou quatre embuscades, et leur firent tout le mal qu’ils purent. Quant à nous, ils ne nous inquiétèrent aucunement, et quoiqu’il y eût sur le chemin beaucoup de ces trappes que les Indiens tendent sous les pas de leurs ennemis, au lieu d’être dissimulées sous du gazon ou des branches, toutes étaient découvertes, et, par conséquent, aucune n’était dangereuse.

Pendant la courte halte que nous fîmes sur la lisière d’un de ces bois gigantesques, nous en vîmes sortir une femme qui, dans sa jeunesse, avait été enlevée par les sauvages, et qui avait profité de notre voisinage pour s’enfuir.

La pauvre créature était dans un déplorable état.

Comme nous n’avions plus aucun ennemi à fuir ni à poursuivre dans ces régions élevées, nous continuâmes notre marche, à courtes étapes, il est vrai, car nous manquions complétement de chevaux, et il nous fallait dompter des poulains, chemin faisant.

Le corps des lanciers républicains étant resté complétement démonté, fut obligé de se refaire rien qu’avec des poulains.

C’était, au reste, un splendide spectacle, toujours nouveau quoique quotidiennement répété, que celui de ces jeunes et robustes noirs, dont chacun méritait l’épithète de dompteur de chevaux, que Virgile donne à Pélops. Il fallait les voir sautant sur ces sauvages enfants des steppes, ignorants du mors, de la selle et de l’éperon, se cramponnant à leur crinière et tourbillonnant avec eux dans la plaine jusqu’à ce que, cédant à l’homme, le quadrupède s’avouât vaincu.

Mais la lutte était longue; l’animal ne se rendait qu’après avoir épuisé tous ses efforts pour se débarrasser de son tyran; l’homme, de son côté, admirable d’adresse, de force et de courage, lié à tous ses mouvements, le serrant entre ses jambes comme entre des tenailles, bondissant avec lui, se roulant avec lui, se relevant avec lui, et ne se séparant de lui que lorsque, ruisselant de sueur, blanc d’écume, frémissant sur ses jarrets, le cheval était dompté.

Trois jours suffisent à un bon dompteur de chevaux pour que l’animal le plus rebelle subisse le mors.

Mais rarement les poulains sont-ils bien domptés par les soldats, surtout dans les marches, où trop d’occupations empêchent ces dompteurs de leur donner tous les soins nécessaires.

Les _Mattos_ passés, nous traversâmes la province de Missiones, nous dirigeant sur Cruz-Alta, chef-lieu de cette petite province; puis, de Cruz-Alta, nous marchâmes sur Saint-Gabriel, où s’établit le quartier général, et où l’on bâtit des baraques pour le campement de l’armée.

Six ans de cette vie d’aventures et de dangers ne m’avaient pas fatigué tant que j’étais resté seul; mais maintenant que j’avais une petite famille, cette séparation de toutes mes anciennes connaissances, cette ignorance de ce que, depuis tant d’années, étaient devenus mes parents, me firent naître le désir de me rapprocher d’un point où des nouvelles de mon père et de ma mère pussent me parvenir; j’avais pu un instant refouler dans mon cur toutes ces tendres affections, mais elles s’étaient amassées et demandaient à reprendre leur cours. Ajoutez à cela que je ne savais rien non plus de cette autre mère qu’on appelle l’Italie! La famille est puissante, mais la patrie est irrésistible.

Je me décidai donc à regagner Montevideo, du moins temporairement, et je demandai mon congé au président, ainsi que la permission de me faire un petit troupeau de bufs, dont la vente pièce à pièce devait, tout le long de la route, subvenir à mes dépenses.

XXXVI

CONDUCTEUR DE BŒUFS

Me voilà donc _truppiere_, c’est-à-dire conducteur de bufs.

En conséquence, dans une estancia appelée _del Corral de Pedras_, avec l’autorisation du ministre des finances, je parvins à réunir en une vingtaine de jours, et avec une indicible fatigue, environ neuf cents animaux; ces animaux étaient complétement sauvages. Une plus grande fatigue m’attendait encore pendant la route, où je rencontrai des obstacles presque insurmontables; le plus grand de tous, fut le Rio-Negro, où je faillis voir s’engloutir tout mon capital. Du passage du fleuve, de mon inexpérience dans mon nouveau métier, et surtout du brigandage de certains _capataz_ mercenaires loués par moi comme conducteurs, je sauvai à peu près cinq cents bêtes, qui, attendu la mauvaise nourriture, la longue route et la fatigue des passages, furent jugées incapables d’atteindre leur destination.

Je résolus, en conséquence, de les tuer, de les écorcher et de vendre leurs peaux, opération après laquelle, dépenses prélevées, il me resta une centaine d’écus qui servirent à faire face aux premières nécessités de la famille.

C’est ici que je dois consigner une rencontre qui me donna un de mes plus chers, de mes meilleurs et de mes plus tendres amis.

Hélas! encore un qui est allé attendre dans un monde meilleur la délivrance de l’Italie.

En m’approchant de Saint-Gabriel, dans la retraite que nous venions d’exécuter, j’avais entendu parler d’un officier italien d’un grand esprit, d’un grand cur, d’une grande instruction, qui, exilé comme carbonaro, s’était battu en France au 5 juin 1832, puis à Oporto, pendant le long siége qui avait valu à cette ville le nom d’imprenable, et qui enfin, forcé comme moi de quitter l’Europe, était venu mettre son courage et sa science au service des jeunes républiques de l’Amérique du Sud.

On racontait de lui des traits de courage, de sang-froid et de force qui m’avaient fait répéter dix fois:

--Quand je rencontrerai cet homme, il sera mon ami.

Cet homme s’appelait Anzani.

Un de ces traits, surtout, avait fait grand bruit.

En arrivant en Amérique, Anzani s’était présenté, avec une lettre de recommandation, chez deux de nos compatriotes, MM. ***, négociants à Saint-Gabriel.

Ces messieurs avaient fait de lui leur factotum.

Anzani était tout à la fois chez eux le caissier, le teneur de livres, l’homme de confiance;--disons mieux que cela, Anzani était le bon génie de leur maison.

Comme tous les gens forts et courageux, Anzani était calme et doux.

La maison dont il était devenu le véritable directeur était une de ces maisons comme on en trouve seulement dans l’Amérique du Sud, et qui tiennent tout ce qu’il est possible d’imaginer, réunissant en un seul commerce à peu près tous les commerces connus.

Or, la ville où résidaient nos deux compatriotes était, pour son malheur, voisine de la forêt qui servait de refuge à ces tribus d’Indiens Bugrès dont j’ai dit quelques mots dans le chapitre précédent.

Un des chefs de ces Indiens s’était fait la terreur de cette petite ville, dans laquelle, deux fois par an, il descendait avec sa tribu, et qu’il rançonnait à son plaisir, sans que celle-ci osât faire résistance. Descendant d’abord avec deux ou trois cents hommes, puis avec cent, puis avec cinquante, selon qu’il avait vu la terreur croissante y établir son pouvoir, il avait fini par s’y sentir tellement le maître, qu’il y venait seul, et, tout seul qu’il était, y donnait ses ordres et y manifestait ses exigences comme s’il eût eu derrière lui sa tribu prête à mettre la ville à feu et à sang.

Anzani avait fort entendu parler de ce matamore, et avait écouté tout ce qu’on en avait dit sans aucunement manifester son opinion sur l’audace du chef sauvage et sur la terreur qu’inspirait sa férocité.

Cette terreur était si grande, que, lorsque ce cri retentissait: «Le chef _di Mattos_!» toutes les fenêtres se fermaient, toutes les portes se verrouillaient, comme si l’on eût crié au chien enragé.

L’Indien était habitué à ces signes de terreur, qui flattaient son orgueil.--Il choisissait la porte qu’il lui plaisait de se faire ouvrir, y frappait, et la porte ouverte,--ce qui se faisait avec la célérité de l’effroi,--il pouvait dévaliser la maison tout entière sans que maîtres, voisins ou habitants, quels qu’ils fussent, songeassent à inquiéter sa retraite.

Or, depuis deux mois, Anzani dirigeait la maison de commerce dans les plus grands comme dans les plus petits détails, à la grande satisfaction de ses deux patrons, lorsque ce cri terrible retentit:

--Le chef _di Mattos_!

Comme d’habitude, portes et volets se fermèrent précipitamment.

Anzani était seul à la maison, occupé à relever les comptes de la semaine. Il ne jugea point que la bruyante annonce que l’on venait de faire valût la peine de se déranger, et resta en conséquence derrière son comptoir, porte et fenêtres ouvertes.

L’Indien s’arrêta étonné devant cette maison qui, au milieu du bouleversement général que causait sa présence, paraissait indifférente à sa venue.

Il entra et vit, de l’autre côté du comptoir, un homme au visage placide qui faisait ses comptes.

Il s’arrêta en face de lui, les bras croisés et le regardant avec étonnement.

Anzani leva la tête.

Anzani était la politesse même.

--Que voulez-vous, mon ami? demanda-t-il à l’Indien.

--Comment! ce que je veux? demanda celui-ci.

--Sans doute, fit Anzani, lorsqu’on entre dans un magasin, c’est qu’on désire acheter quelque chose.

L’Indien éclata de rire.

--Tu ne me connais donc pas? demanda-t-il à Anzani.

--Comment veux-tu que je te connaisse? C’est la première fois que je te vois.

--Je suis le chef di Mattos, répliqua l’Indien en décroisant ses bras, et en montrant à sa ceinture un arsenal composé de quatre pistolets et d’un poignard.

--Eh bien, chef di Mattos, que veux-tu? demanda Anzani.

--Je veux à boire, répondit celui-ci.

--Et que veux-tu à boire?

--Un verre d’_aguardiente_.

--Rien de plus facile; paye d’abord, et je te servirai ton verre après.

L’Indien se mit à rire une seconde fois.

Anzani fronça légèrement le sourcil.

--Voilà, dit-il, la seconde fois qu’au lieu de me répondre, tu me ris au nez. Je ne trouve pas cela poli. Je te préviens donc que, si cela t’arrive une troisième fois, je te mets à la porte.

Anzani avait prononcé ces mots avec un accent de fermeté qui, à tout autre qu’un Indien, eût donné la mesure de l’homme auquel il avait affaire.

Peut-être le sauvage comprit-il, mais il eut l’air de ne pas comprendre.

--Je t’ai dit de me donner un verre d’aguardiente, répéta-t-il en frappant du poing sur le comptoir.

--Et moi, je t’ai dit de payer d’abord, répéta Anzani, ou sinon que tu n’aurais rien.

L’Indien lança un regard de colère à Anzani, mais le regard d’Anzani rencontra le sien;--l’éclair avait croisé l’éclair.

Anzani avait l’habitude de dire:

--Il n’y a de force réelle que la force morale. Regardez hardiment, fixement et obstinément l’homme qui vous regarde;--s’il baisse les yeux, vous êtes son maître;--mais ne baissez pas les yeux, car alors c’est lui qui sera le vôtre.

Le regard d’Anzani avait une irrésistible puissance. Ce fut l’Indien qui baissa les yeux.

Il sentit son infériorité; et, furieux de cette domination inconnue, il voulut se donner du cur en buvant.

--C’est bien, dit-il, voilà une demi-piastre, sers-moi.

--C’est mon état de servir les gens qui me payent, dit tranquillement Anzani.

Et il servit à l’Indien un verre d’eau-de-vie.

L’Indien l’avala.

--Un autre, dit-il. Anzani lui en servit un autre.

L’Indien l’avala comme le premier.

--Un autre, dit-il encore.

Tant qu’il y eut de l’argent pour couvrir les libations de l’Indien, Anzani ne fit aucune observation; mais, lorsque le buveur eut ingurgité de l’eau-de-vie pour une valeur égale à celle de sa pièce, il s’arrêta.

--Eh bien? demanda l’Indien.

Anzani lui fit son compte.

--Après? insista le sauvage.

--Après?... Pas d’argent, pas d’eau-de-vie, reprit Anzani.

L’Indien avait calculé juste. Les cinq ou six verres d’eau-de-vie qu’il avait bus lui avaient rendu le courage que lui avait fait perdre le regard léonin d’Anzani.

--De l’aguardiente! dit-il portant la main à l’un de ses pistolets; de l’aguardiente, ou je te tue!...

Anzani, qui se doutait que la chose finirait par là, se tenait prêt. C’était un homme de cinq pieds neuf pouces, d’une force prodigieuse, d’une adresse admirable. Il appuya sa main droite sur le comptoir, sauta de l’autre côté, et se laissa tomber de tout son poids sur l’Indien, saisissant, avant qu’il eût eu le temps d’armer son pistolet, le poignet droit de son adversaire avec sa main gauche.

L’Indien ne put soutenir le choc. Il tomba à la renverse; Anzani tomba sur lui, et lui appuya le genou sur la poitrine.

Alors, maintenant avec sa main gauche la main droite de l’Indien dans une ligne qui rendait son arme inoffensive, de l’autre main, Anzani lui enleva de la ceinture pistolets et poignard, qu’il éparpilla dans le magasin; puis il lui arracha le pistolet de la main, le prit par le canon, et, à grands coups de crosse, lui écrasa la figure; enfin, quand il crut que l’Indien, pour nous servir des termes de l’art, en avait assez, il se releva, et, le poussant à grands coups de pied du côté de la porte, il le roula jusqu’au ruisseau, au beau milieu duquel il le laissa.

L’Indien, en effet, en avait assez.

Il se sauva comme il put, et ne reparut jamais à Saint-Gabriel.

Anzani avait fait, sous un autre nom que le sien,--sous le nom de Ferrari,--la guerre de Portugal. Sous ce nom, il s’était admirablement conduit; sous ce nom, il avait conquis le grade de capitaine; sous ce nom, il avait reçu deux blessures graves, l’une à la tête, l’autre à la poitrine. Si graves, qu’au bout de seize ans, il mourut de l’une d’elles.

La blessure de la tête était un coup de sabre qui lui avait ouvert le crâne.

Celle de la poitrine était une balle qui s’était arrêtée dans le poumon, et qui, plus tard, détermina une phthisie pulmonaire.

Lorsqu’on parlait à Anzani des merveilles de courage qu’il avait accomplies sous le nom de Ferrari, il souriait et soutenait que ce Ferrari et lui étaient deux hommes différents.