Mémoires de Garibaldi, tome 1/2

Part 1

Chapter 13,404 wordsPublic domain

Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the online Distributed Proofreaders Canada team at http://www.pgdpcanada.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries.)

Au lecteur.

Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original, et l’orthographe d’origine a été conservée. Seules quelques erreurs typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces corrections se trouve à la fin du texte.

La ponctuation a également fait l’objet de quelques corrections mineures.

COLLECTION MICHEL LÉVY

ŒUVRES COMPLÈTES D’ALEXANDRE DUMAS

ŒUVRES COMPLÈTES D’ALEXANDRE DUMAS PUBLIÉES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY.

Vol. Vol.

Acté 1 | Impressions de voyage: Amaury 1 | --Le Caucase 3 Ange Pitou 2 | --Le Corricolo 2 Ascanio 2 | --De Paris à Cadix 2 Aventures de John Davys 2 | --Le Midi de la France 2 Les Baleiniers 2 | --Quinze Jours au Sinaï 1 Le Bâtard de Mauléon 3 | --Le Speronare 2 Black 1 | --Le Véloce 2 La Bouillie de la C{sse} | --La Villa Palmieri 1 Berthe 1 | Ingénue 2 La Boule de Neige 1 | Isabel de Bavière 2 Bric-à-Brac 2 | Italiens et Flamands 2 Un Cadet de famille 3 | Ivanhoe de W. Scott. (_Trad._) 2 Le Capitaine Pamphile 1 | Jane 1 Le Capitaine Paul 1 | Jehanne la Pucelle 1 Le Capitaine Richard 1 | Louis XIV et son Siècle 4 Catherine Blum 1 | Louis XV et sa Cour 2 Causeries 2 | Louis XVI et la Révolution 2 Cécile 1 | Les Louves de Machecoul 3 Charles-le-Téméraire 2 | Madame de Chamblay 2 Le Chasseur de sauvagine 1 | La Maison de glace 2 Le Château d’Eppstein 2 | Le Maître d’armes 1 Le Chevalier d’Harmental 2 | Les Mariages du père Olifus 1 Le Chevalier de Maison-Rouge 2 | Les Médicis 1 La Colombe, Adam le | Mes Mémoires 10 Calabrais 1 | Mémoires de Garibaldi 2 Le Collier de la reine 3 | Mémoires d’une aveugle 2 Le Comte de Monte-Cristo 6 | Mém. d’un médecin (Balsamo) 5 La Comtesse de Charny 6 | Le Meneur de loups 1 La Comtesse de Salisbury 2 | Les Mille et un Fantômes 1 Les Compagnons de Jéhu 3 | Les Mohicans de Paris 4 Confessions de la marquise 2 | Les Morts vont vite 2 Conscience l’Innocent 2 | Napoléon 1 La Dame de Monsoreau 3 | Une Nuit à Florence 1 La Dame de Volupté 2 | Olympe de Clèves 5 Les Deux Diane 3 | Le Page du duc de Savoie 2 Les Deux Reines 2 | Le Pasteur d’Ashbourn 2 Dieu Dispose 2 | Pauline et Pascal Bruno 1 Le Drame de 93 3 | Un Pays inconnu 1 Les Drames de la mer 1 | Le Père Gigogne 2 La Femme au collier de | Le Père la Ruine 1 velours 1 | La Princesse Flora 1 Fernande 1 | La Princesse de Monaco 2 Une Fille du régent 1 | Les Quarante-Cinq 3 Le Fils du forçat 1 | La Régence 1 Les Frères corses 1 | La Reine Margot 2 Gabriel Lambert 1 | La Route de Varennes 1 Gaule et France 1 | Le Salteador 1 Georges 1 | Salvator 5 Un Gil Blas en Californie 1 | Souvenirs d’Antony 1 Les Grands Hommes en robe de | Les Stuarts 1 chambre: César 2 | Sultanetta 1 --Henri IV Louis XIII et Rich. 2 | Sylvandire 1 La Guerre des femmes 2 | Le Testament de M. Chauvelin 1 Histoire d’un casse-noisette 1 | Trois Maîtres 1 L’Horoscope 1 | Les Trois Mousquetaires 2 Impressions de voyage: | Le Trou de l’enfer 1 --en Suisse 3 | La Tulipe noire 1 --Une Année à Florence 1 | Le Vicomte de Bragelonne 6 --L’Arabie Heureuse 3 | La Vie au désert 2 --Les Bords du Rhin 2 | Une Vie d’artiste 1 --Le Capitaine Arena 1 | Vingt ans après 3

Clichy.--Imprimerie de Maurice LOIGNON, rue du Bac-d’Asnières, 12

MÉMOIRES

DE

GARIBALDI

Traduits sur le manuscrit original PAR ALEXANDRE DUMAS

PREMIÈRE SÉRIE

TROISIÈME ÉDITION

PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1866 Tous droits réservés

UN MOT AU LECTEUR

Toute chose présente a sa racine dans le passé;--il est donc impossible de commencer un récit quelconque, que ce récit soit l’histoire d’un homme ou celle d’un événement, sans jeter un regard sur le passé.

Par les différentes phases de la vie que nous avons entrepris d’écrire, nous serons bien des fois ramenés dans le Piémont, la terre natale de Garibaldi. Les hommes d’action politique, quand ils sont hommes de progrès, ont leurs heures de défaillance, dans lesquelles, comme Antée, ils ont besoin, pour reprendre des forces, de toucher cette terre de la patrie que Brutus, dans sa feinte folie, baisait comme la mère commune. Il est donc important que nous fassions une étude rapide de ce qui se passait en Italie de 1820 à 1834, époque à laquelle commence cette histoire.

Les guerres de la République et les envahissements de l’Empire avaient exilé en Sardaigne deux princes, qui, partis pour l’exil encore jeunes, en revinrent vieillards; c’étaient deux frères, dans la personne desquels se terminait la postérité masculine des ducs de Savoie: l’un qui fut Victor-Emmanuel Ier, et l’autre Charles-Félix.

Tous deux régnèrent.

La branche cadette était représentée par le prince de Carignan, qui fit, en 1823, comme grenadier dans l’armée française, la campagne d’Espagne, où il se distingua particulièrement au Trocadéro.

En 1840, dans une audience qu’il me donna, il me montra son sabre de grenadier et ses épaulettes de laine rouge, qu’il conservait comme reliques de sa jeunesse.

Le roi Victor-Emmanuel Ier, en montant sur le trône, qui probablement ne lui avait été donné qu’à cette condition, avait engagé sa parole aux souverains alliés de ne faire, en quelque circonstance que ce fût, aucune concession à son peuple.

Mais ce qui était facile à promettre en 1815, était difficile à tenir en 1821.

Dès 1820, le carbonarisme s’était répandu en Italie. Dans un livre qui est plus un livre qu’un roman, dans _Joseph Balsamo_, nous avons écrit l’histoire de l’illuminisme et de la franc-maçonnerie.

Ces deux grands ennemis de la royauté, dont la devise était ces trois initiales: L. P. D., c’est-à-dire _Lilia Pedibus Destrue_, eurent une grande part à la révolution française. Swedenborg, dont les adeptes assassinaient Gustave III, était mage. Presque tous les jacobins et grand nombre de cordeliers étaient maçons, Philippe-Égalité était grand orient.

Napoléon prit la maçonnerie sous sa protection; mais, en la protégeant, il la faussa, la détourna de son but, la plia à sa convenance, et en fit un instrument de despotisme.

Ce n’est point la première fois que l’on a forgé des chaînes avec des épées. Joseph Napoléon fut grand maître de l’ordre; l’archichancelier Cambacérès, grand maître adjoint; Joachim Murat, second grand maître adjoint. L’impératrice Joséphine étant à Strasbourg, en 1805, présida la fête de l’adoption de la loge des Francs-Cavaliers de Paris. Dans ce même temps, Eugène de Beauharnais était vénérable de la loge de Saint-Eugène de Paris. Venu depuis en Italie, avec la dignité de vice-roi, le Grand Orient de Milan le nomma maître et souverain commandeur du suprême conseil du trente-deuxième grade,--c’est-à-dire lui accorda le plus grand honneur que l’on pût lui faire, selon les statuts de l’ordre.

Bernadotte était maçon; son fils, le prince Oscar, fut grand maître de la loge suédoise; dans les différentes loges de Paris, furent successivement initiés: Alexandre, duc de Vurtemberg; le prince Bernard de Saxe-Veimar, et jusqu’à l’ambassadeur persan, Askeri-Khan; le président du sénat, comte de Lacépède, présidait le Grand Orient de France, duquel étaient officiers d’honneur les généraux Kellermann, Masséna et Soult. Les princes, les ministres, les maréchaux, les officiers, les magistrats, tous les hommes enfin remarquables par leur gloire ou considérables par leur position, ambitionnaient de se faire recevoir maçons. Les femmes elles-mêmes voulurent avoir leurs loges, dans lesquelles entrèrent: mesdames de Vaudemont, de Carignan, de Girardin, de Narbonne, et beaucoup d’autres dames de grandes maisons; cependant, une seule fut reçue, non pas comme sur, mais comme frère. C’était la fameuse Xaintrailles, à laquelle le premier consul avait donné un brevet de chef d’escadron[1].

[1] Giuseppe la Farina, _Storia d’Italia_.

Mais ce n’était pas en France seulement que florissait alors la maçonnerie.

Le roi de Suède, en 1811, instituait l’ordre civil de la maçonnerie. Frédéric-Guillaume III, roi de Prusse, avait, vers la fin du mois de juillet de l’année 1800, approuvé par édit la constitution de la grande loge de Berlin. Le prince de Galles ne cessa de gouverner l’ordre, en Angleterre, que lorsqu’en 1813 il fut nommé régent. Enfin, dans le mois de février de l’année 1814, le roi de Hollande, Frédéric-Guillaume, se déclara protecteur de l’ordre, et permit que le prince royal, son fils, acceptât le titre de vénérable honoraire de la loge de William-Frédéric d’Amsterdam.

Lors du retour des Bourbons en France, le maréchal Bournonville pria le roi Louis XVIII de mettre l’ordre sous la protection d’un membre de sa famille; mais Louis XVIII était homme de bonne mémoire, il n’avait pas oublié la part qu’avait eue la maçonnerie à la catastrophe de 1793; en conséquence, il répondit qu’il ne permettrait jamais à un membre de sa famille de faire partie d’une société secrète, quelle qu’elle fût.

En Italie, la maçonnerie tomba avec la domination française; mais en ses lieu et place commença d’apparaître le carbonarisme, qui semblait reprendre la tâche où la maçonnerie l’avait abandonnée, pour la continuer dans son sens libérateur.

Deux autres sectes pointaient à côté de celle-là:

L’une qui s’appelait la Congrégation catholique, apostolique et romaine;

L’autre, la Consistoriale.

Les membres de la Congrégation avaient, pour signe de reconnaissance, un cordon de soie jaune paille avec cinq nuds. Les affiliés aux ordres inférieurs ne parlaient que d’actes de piété et de bienfaisance; quant aux secrets de la secte, connus seulement des hauts grades, on n’en pouvait parler que lorsqu’on était deux; un troisième, survenant, faisait cesser à l’instant même la conversation; le mot de passe des congréganistes était _Eleuteria_, c’est-à-dire _Liberté_; la parole secrète était _Ode_, c’est-à-dire _Indépendance_.

Cette secte, née en France parmi les néocatholiques, et dont furent plusieurs de nos meilleurs et de nos plus constants républicains, avait franchi les Alpes, était passée en Piémont, et de là en Lombardie; mais, une fois là, elle eut peu d’adeptes, et ne tarda point à s’éteindre, les agents secrets de l’Autriche étant parvenus à se procurer, à Gênes, les patentes que l’on délivrait aux initiés, ainsi que les statuts et les signes de reconnaissance.

La Consistoriale était principalement dirigée contre les Autrichiens; à sa tête se trouvaient les princes d’Italie qui n’appartenaient point à la maison de Hapsbourg; elle était présidée par le cardinal Gonsalvi; le seul prince qui n’en fût pas exclu était le duc de Modène. De là, lorsque cette ligue fut connue, les terribles persécutions de ce prince contre les patriotes: il avait à se faire pardonner sa désertion par l’Autriche, et il ne fallut pas moins que le sang de Menotti, son compagnon de conspiration, pour le raccommoder avec elle.

Les consistorialistes avaient pour but d’arracher l’Italie à François II et de se la partager. Outre Rome et la Romagne qu’il gardait, le pape acquérait la Toscane. L’île d’Elbe et les Marches passaient au roi de Naples; Parme, Plaisance et une partie de la Lombardie, avec le titre de roi, au duc de Modène; Massa, Carare, Lucques, au roi de Sardaigne; enfin, l’empereur de Russie Alexandre, qui, par aversion pour l’Autriche, favorisait ces secrets desseins, avait soit Ancône, soit Civitta-Vecchia, soit Gênes, pour s’y faire un établissement dans la Méditerranée.

Ainsi, vous le voyez, sans consulter les peuples ni les délimitations territoriales naturelles, cette dernière ligue se partageait les âmes comme font, après une razzia, les Arabes d’un troupeau conquis; et ce droit, qu’a la dernière créature née sur le sol européen, de se choisir son maître et de n’entrer comme domestique que chez celui qui lui convient, ce droit était refusé aux nations.

Par bonheur, un seul de tous ces projets, celui que se promettaient les carbonari, était selon le cur de Dieu; aussi celui-là est-il en train de s’accomplir!

Le carbonarisme, qui seul était appelé à donner des fruits, croissait cependant vigoureusement dans les Romagnes: il s’était réuni à la secte des guelfes, qui avait fait son siége à Ancône, et s’appuyait au bonapartisme.

Lucien était élevé au grade de grande lumière; dans les réunions secrètes, on démontrait la nécessité d’arracher le pouvoir des mains des prêtres, on invoquait le nom de Brutus, et l’on préparait les esprits à la république.

Dans la nuit du 24 juin 1819, le mouvement éclata: il eut l’issue funeste qu’ont d’habitude les premières tentatives de ce genre; toute religion qui doit avoir des apôtres, commence par avoir des martyrs. Cinq carbonari furent fusillés, les autres condamnés aux galères perpétuelles; quelques-uns, jugés moins coupables, furent enfermés pour dix ans dans une forteresse.

Alors la secte, devenue plus prudente, changea de nom et s’appela la Société latine.

Dans le même moment, la même société conspirait en Lombardie, et étendait ses ramifications dans les autres provinces d’Italie. Au milieu d’un bal donné à Rovigo par le comte Porgia, le gouvernement autrichien fit arrêter plusieurs personnes, et, le lendemain, déclara coupable de haute trahison toute personne qui se ferait affilier au carbonarisme. Mais là où le mouvement fut le plus violent, ce fut à Naples. Coletta affirme, dans son histoire, que les affiliés du royaume montaient au chiffre énorme de six cent quarante-deux mille; et, selon un document de la chancellerie aulique de Vienne, il serait resté au-dessous de la vérité. «Le nombre des carbonari, dit ce document, monte à plus de _huit cent mille_ dans le royaume des Deux-Siciles, et il n’y a ni police, ni vigilance qui puisse arrêter un tel débordement; il serait donc insensé de demander qu’on l’anéantît[2]».

[2] _Storia d’Italia_,--la Farina.

En même temps que se faisait le mouvement de Naples, Riego, autre martyr qui a laissé un chant de mort devenu depuis un chant de victoire, levait, le 1er janvier 1820, la bannière de la liberté, et un décret de Ferdinand VII annonçait que la volonté du peuple s’étant manifestée, le roi s’était décidé à jurer la constitution proclamée par les cortès générales et extraordinaires en 1812.

Les prisons, en s’ouvrant, donnèrent un ministère à l’Espagne. Ferdinand Ier de Naples, en sa qualité d’infant d’Espagne, dut, tout en restant souverain absolu, jurer obéissance à la constitution espagnole. Ce fut alors comme un tremblement de terre dans la Calabre, dans la Capitanate et à Salerne. Le gouvernement napolitain, faible, incertain, soupçonneux, décréta quelques réformes insuffisantes, qui n’empêchèrent point le général Pepe de faire de son côté sa révolution. Naples eut, comme en 1798, son gouvernement provisoire et sa chambre de représentants.

Ce fut quelque temps après qu’éclata à son tour la révolution piémontaise. Le matin du 10 mars, le capitaine comte Palma faisait prendre les armes au régiment de Gênes et poussait ce cri: «Le roi et la constitution espagnole!» Le lendemain, un gouvernement provisoire était établi au nom du royaume d’Italie; il déclarait la guerre à l’Autriche.

Ainsi la révolution, partie d’Ancône, avait gagné Naples et était revenue à Turin. Trois volcans s’étaient ouverts en Italie, sans compter celui d’Espagne, et la Lombardie s’agitait dans un triangle de feu.

Le roi Victor-Emmanuel Ier, on se le rappelle, avait engagé à la Sainte-Alliance sa parole de ne faire au peuple aucune concession.

Le surlendemain, pour rester fidèle à sa promesse, le roi Victor-Emmanuel abdiquait en faveur de son frère Carlo-Felice, alors à Modène, et nommait régent le prince de Carignan, qui fut depuis le roi Charles-Albert.

C’était un grand malheur pour les patriotes que cette abdication d’un prince au cur italien, en faveur d’un prince tout dévoué à l’Autriche.

Aussi, Santa-Rosa, l’un des premiers promoteurs du mouvement, s’écriait-il:

«O nuit du 13 mars 1821, nuit fatale à ma patrie, qui nous as découragés tous, qui as abaissé tant d’épées levées pour la défense de la patrie, qui as brisé tant de chères espérances! Avec le roi Victor-Emmanuel, la nationalité du Piémont l’emportait; la patrie était dans le roi, elle se personnifiait dans ce cur loyal, et nous avions fait cette révolution en criant: «Courage! il nous pardonnera peut-être un jour de l’avoir fait roi de six millions d’Italiens.»

Mais il n’en était point ainsi avec Carlo-Felice; on retombait sous le joug de l’Autriche, et tout était à recommencer.

Cependant tout espoir ne fut point perdu; le 14 mars, le prince de Carignan, comme régent, parut au balcon; et au milieu des immenses acclamations du peuple, il proclama la constitution d’Espagne.

Comme ce fait devait, dans l’avenir, avoir un immense retentissement; comme le roi Charles-Albert devait un jour démentir le prince de Carignan, citons, non-seulement le fait de la constitution proclamée de vive voix, mais encore le texte même de l’affiche qui fut appliquée sur les murs de Turin.

En voici la traduction littérale:

«Dans le moment difficile où nous nous trouvons, il nous est impossible de nous renfermer dans les étroites limites de notre rôle de régent; notre respect et notre soumission à Sa Majesté Charles-Félix, auquel est dévolu le trône, aurait dû nous conseiller de nous abstenir d’apporter aucun changement aux lois fondamentales du royaume, ou de temporiser, du moins, jusqu’à ce que nous connussions les intentions de notre nouveau souverain; mais, comme l’impériosité des circonstances est manifeste, et comme, d’un autre côté, nous tenons à rendre au nouveau roi un peuple sain, sauf et heureux, et non pas déjà brisé par les factions de la guerre civile, nous avons, en conséquence, toute chose sagement pesée, décidé, sur l’avis de notre conseil, et dans l’espérance que Sa Majesté, poussée par les mêmes considérations, revêtira notre délibération de son approbation souveraine, nous avons décidé, disons-nous, que la constitution de l’Espagne serait reconnue comme loi de l’État, sous les modifications que, d’accord, y apporteraient le roi et la représentation nationale.»

Cinq ans après son établissement en Italie, voilà donc ce que la charbonnerie avait obtenu: une constitution en Espagne, une constitution à Naples, une constitution en Piémont.

Mais celle-ci, la dernière née, devait être la première étouffée.

Au lieu de revenir à Gênes ou à Milan, au lieu d’approuver et de consolider les libertés données par le prince de Carignan, le roi Carlo-Felice rendait, le 3 avril suivant, l’édit que l’on va lire:

«Le devoir de tout sujet fidèle étant de se soumettre de bon cur à l’ordre de choses qu’il trouve établi par Dieu et par l’exercice de la souveraine autorité, je déclare que, relevant de Dieu seul, c’est à nous de choisir les moyens que nous jugerons les plus convenables pour arriver au bien, et que nous ne regarderons plus, en conséquence, comme d’un sujet fidèle de murmurer des mesures que nous croyons nécessaire de prendre; nous publions donc, comme règle de la conduite de chacun, que nous ne reconnaîtrons comme fidèles sujets que ceux qui se soumettront immédiatement, subordonnant à cette soumission notre retour dans nos États.»

Et en même temps que le roi Charles-Félix rendait cet édit, modèle d’aveuglement, de sottise et d’entêtement, il nommait une commission militaire chargée d’avoir à connaître des délits de trahison, de rébellion et d’insubordination qui avaient été commis. Par bonheur, les principaux criminels, c’est-à-dire ceux dont les noms sont aujourd’hui les noms glorieux du Piémont, étaient déjà en fuite.

La commission nommée par Carlo-Felice ne perdit pas de temps. On a vu les rois manquer de bourreaux, jamais de juges: le tribunal, en cinq mois, jugea cent soixante-dix-huit personnes; il en condamna soixante-treize à la mort et à la confiscation, et les autres à la prison et aux galères.

Des condamnés à mort, soixante étaient contumaces, et furent pendus en effigie.

Nommons quelques-uns de ces hommes, pour que l’on voie bien quels étaient ceux que frappait ce pouvoir stupidement absolu, qui, depuis Tarquin, n’a jamais su abattre que les têtes les plus hautes et les plus intelligentes.

C’étaient: le lieutenant Pavia, le lieutenant Ansaldi, le médecin Ratazzi, l’ingénieur Appiani, l’avocat Dossena, l’avocat Luzzi, le capitaine Baronis, le comte Bianco, le colonel Regis, le major Santa-Rosa, le capitaine Lesio, le colonel Casaglio, le major Collegno, le capitaine Radice, le colonel Morozzo, le prince Della Cisterna, le capitaine Ferraso, le capitaine Pachiarotti, l’avocat Marochetti, le sous-lieutenant Anzzana, l’avocat Ravina.

En tout, six officiers supérieurs, trente officiers secondaires, cinq médecins, dix avocats, un prince; tous illustres par les dons de l’intelligence, tous remarquables par les qualités du cur.

Deux avaient été arrêtés et furent exécutés; c’étaient le lieutenant de carabiniers Jean-Baptiste Lanari, le capitaine Giacomo Garelli. L’exécution eut lieu, pour l’un, le 2 juillet, pour l’autre, le 25 août.

Un des principaux coupables était sans contredit Charles-Albert. Il avait proclamé la constitution, non pas, comme l’ont dit ses partisans, _sauf l’approbation de Carlo-Felice_, mais dans ces termes, qui sont loin d’admettre la réserve:

«_Nella fiducia che Sua Maesta il re mosso d’al istesse considerazioni_, SARA PER RIVESTIRE _questa deliberazione della sua sovrana approvazione: la costituzione di Spagna_ SARA PROMULGATA E OSSERVATA COME LEGGE DELLO STATO.»