Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2

Part 5

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Elle étoit née princesse de Saxe-Weissenfeld et soeur du duc Jean Adolf, elle avoit été belle comme un ange, à ce qu'on disoit; pour lors elle étoit si changée, qu'il falloit étudier son visage, pour trouver les débris de ses charmes; elle étoit grande et paroissoit avoir eu la taille belle; son visage étoit fort long ainsi que son nez, qui la défiguroit beaucoup, ayant été gelé, ce qui lui donnoit une couleur betterave fort désagréable; ses yeux, accoutumés à donner la loi, étaient grands, bien fendus et bruns, mais si abattus, que leur vivacité en étoit diminuée; au défaut de sourcils naturels, elle en portoit de postiches fort épais et noirs comme l'encre; sa bouche, quoique grande, étoit bien façonnée et remplie d'agrémens; ses dents blanches comme de l'ivoire et bien rangées; son teint, quoiqu'uni, étoit jaunâtre, plombé et flasque; elle avoit bon air, mais un peu affecté; c'étois la Laïs de son siècle; elle ne plut jamais que par sa figure, car pour de l'esprit, elle n'en avoit pas l'ombre.

Nous nous assîmes ensemble. La conversation fut assez indifférente; au lieu des hauteurs qu'elle avoit témoignées deux jours auparavant, elle me fit maintes bassesses, me baisant à tout moment la main, malgré bon gré que j'en eusse. Fort satisfaite des politesses que je lui fis, elle me dit, qu'elle étoit très-charmée d'avoir le bonheur de me connoître; qu'elle avoit eu bien peur de moi, puisqu'on lui avoit dit, que j'étois fière et hautaine et que je la traiterois du haut en bas. Elle me présenta sa soi-disante gouvernante (car elle n'en avoit jamais que d'emprunt) et ses deux filles d'honneur. Ces dernières étaient jumelles, très-petites et si replètes, qu'elles pouvoient à peine marcher; ces deux paquets de chair voulant se baisser pour me baiser la main, perdirent l'équilibre et roulèrent à terre, ce qui dérangea mon sérieux et celui de la noble assemblée. On ne sauroit se représenter rien de si hideux, que la de cour de cette Margrave; je crois que tous les monstres du pays et des alentours s'étoient rassemblés à son service; peut-être étoit-ce par bonne politique, voulant relever par ces horreurs ses charmes surannés. On servit enfin. La Margrave fut fort embarrassée pendant tout le repas. Mr. d'Egloffstein, son amant favorisé d'alors, l'avoit si bien sermonnée, qu'elle n'osoit ni manger ni parler sans sa permission. Je lui rendis visite l'après-dîner. Je trouvai dans son appartement les dames de la ville, qui me furent présentées. Après avoir pris le café, je voulus prendre congé d'elle, mais elle s'opiniâtra à vouloir m'accompagner jusqu'au bas de l'escalier, disant, que Mr. d'Egloffstein lui avoit ordonné ainsi, et qu'elle suivoit en tout ses volontés. J'eus beau m'opposer à cette extravagante politesse, il fallut la souffrir.

Comme il étoit tard et que les chemins étoient détestables, je fus obligée de rester la nuit à Carlsbourg, où je trouvai plusieurs officiers de la maison du Margrave d'Anspac et quelques Mrs. de cette cour, qu'il y avoit envoyés exprès pour y faire les honneurs.

J'arrivai enfin le soir suivant à cette ville, où je fus reçue à bras ouverts de mon beau-frère et de ma soeur. J'eus tout lieu d'être satisfaite de leurs attentions et de l'amitié qu'ils me témoignèrent. Il y eut pendant tout le séjour que j'y fis, table de cérémonie. Je priai en vain ma soeur, de lever cet ennuyant cérémonial et de vivre avec moi de bonne amitié, elle me répondit, qu'on ne pouvoit rien changer à cela; qu'ils seroient blâmés de tout le monde s'ils en agissoient autrement, puisque c'étoit un usage introduit dans toutes les cours. Elle se trouvoit enceinte de trois mois, ce qui causoit une joie universelle dans tous le pays. Son sort n'en étoit pas plus heureux. J'ai déjà dit ailleurs qu'elle avoit été fort mal élevée; on auroit pu redresser en partie cette négligence, si on lui avoit donné une femme d'esprit pour gouvernante, car elle n'avoit que 14 ans lorsqu'elle se maria; on gâta tout en lui donnant une campagnarde, pour laquelle elle n'avoit aucune considération.

Le Margrave s'étoit enfin lassé de ses caprices; deux indignes favoris, dont l'un étoit le grand-Maréchal de Sekendorff et l'autre un certain Mr. de Schenk, le gouvernoient entièrement et l'avoient plongé dans les débauches. Il avoit pris depuis peu une maîtresse de basse extraction, qui avoit vécu de son corps et s'étoit prostituée à tout venant. Il l'aimoit passionnément; son amour a été constant; il a encore actuellement cette catin, qui lui a donné trois enfans, dont, à ce que dit la chronique scandaleuse, il n'est point le père. Il a fait baroniser son fils putatif et lui a donné le nom de Falk, qui signifie faucon en françois, parcequ'il fait lui-même la profession de fauconnier, et en remplit jusqu'au plus vil emploi. Il étoit brouillé pour lors à toute outrance avec ma soeur. Celle-ci piquée qu'il lui préférât une infâme servante qui nettoyoit le château, lui en avoit fait de sanglans reproches, ce qui n'avoit fait qu'aigrir le mal. Je fis mon possible pour les raccommoder, et si je n'y réussis pas entièrement, j'obtins du moins qu'on bannît les éclats. Comme j'avois des attentions continuelles pour obliger chacun, je me fis beaucoup d'amis. Le Margrave lui-même lia avec moi une amitié qui a souvent été utile à ma soeur. Ce prince devant aller à Pommersfelde, pour y voir le prince de Bamberg, nous partîmes ensemble le 28. Octobre, la route étant la même jusqu'à Beiersdorf où le Margrave prit congé de moi.

J'y trouvai la réponse du roi à la dernière lettre que je lui avois écrite. Elle étoit de main propre; la voici mot pour mot.

«Ma chère fille, j'ai bien reçu votre lettre, et suis fâché d'apprendre qu'on continue à vous chagriner et à vous refuser de l'argent pour votre voyage. J'ai écrit une lettre fort dure à votre vieux fou de beau-père, pour qu'il vous paye ces voyages. Il faut que la Flore Sonsfeld reste auprès de la petite Frédérique, cela vous épargnera les gages d'une gouvernante. Je vous attends avec impatience et suis etc.»

Cette lettré me fit faire de cruelles réflexions; je prévis d'abord que le roi m'avoit dupée et que j'allois me trouver entre deux selles. Les duretés qu'il avoit écrites au Margrave, me chiffonnoient l'esprit; la douceur et les bonnes façons pouvoient seules le ramener. Le prince continuoit à m'assurer des bonnes intentions du roi; il me mandoit, que mon frère s'employoit fortement en ma faveur et que son ancienne tendresse sembloit se rallumer; que la reine paroissoit fort portée pour nous et me promettoit tous les agrémens qui dépendroient d'elle; que même elle témoignoit beaucoup de joie et d'impatience de me revoir. Mon frère m'écrivit à peu près les mêmes choses, mais la reine le contredisoit entièrement. Que venez-vous faire dans cette galère, me disoit-elle, est-il possible que vous puissiez encore vous fier aux promesses du roi, après qu'il vous a si cruellement abandonnée? Restez chez vous et épargnez vos continuelles lamentations, vous deviez vous attendre à tout ce qui vous arrive. Les lettres de Grumkow à sa nièce n'étoit remplies que de pronostiques fâcheux. Tout cela me causoit de cruelles inquiétudes. Cependant je ne pouvois plus me dispenser d'aller à Berlin, ne pouvant m'attendre qu'à de mortels chagrins après ce que le roi venoit d'écrire au Margrave.

Je partis le 29. de Beiersdorf et me rendis le même soir à Bareith. Le Margrave me reçut très-bien en apparence; il me demanda d'abord, si j'avois fixé le jour de mon départ pour Berlin? Je lui répondis, que n'ayant point encore reçu de réponse du roi, je n'avois point d'argent pour le voyage. Il me dit d'un air ironique: je vois bien que cela traînera en longueur, et pour vous faire partir, je sacrifierois volontiers 10 mille florins. Je le remerciai de ses bonnes intentions, l'assurant, que s'il vouloit me donner 2000 écus, je lui en serois très-redevable. Il me conta ensuite, qu'il se présentoit deux partis pour la princesse Charlotte; c'étoient le duc de Weissenfeld et le prince de Usingen; que sa fille s'étoit déclarée pour le second de ces princes et qu'il demandoit mon avis là-dessus. Je fis ce que je pus pour l'y persuader, mais il refusa, quoiqu'on pût lui dire, ces deux concurrens, ne voulant pas, disoit-il, marier sa fille aînée avant la cadette. Celle-ci étoit très-mécontente en Ostfrise. Elle y avoit tout gâté par ses hauteurs et par ses mauvaises façons envers son oncle et sa tante; elle vouloit à toute force retourner à Bareith et prioit instamment son père de la faire revenir. Le Margrave n'étoit point de son avis, en concevant très-bien les suites. Il étoit résolu, si le mariage se rompoit, de lui faire faire un tour en Danemark avant que de retourner à Bareith, pour empêcher l'éclat que feroit cette rupture. Au lieu de 2000 écus; que j'avois demandés, il m'envoya le jour suivant 1000 florins, ce qui ne suffisoit pas pour payer la poste. Pour comble d'infortune je fus encore obligée d'aller à Cobourg voir ma tante, la duchesse de Meiningen, qui étoit venue me rendre visite l'été précédent. C'étoit un voyage de politique; elle m'avoit donné quelque espérance de me faire héritière des biens immenses qu'elle possédoit, et dont elle étoit maîtresse absolue. Cette méchante princesse auroit réparé par cette action tous les maux qu'elle avoit causés au pays et à la maison de Culmbach, qu'elle avoit totalement ruinée et réduite dans le triste état où je l'avois trouvée.

Cobourg n'étant qu'à huit milles de Bareith, je m'y rendis en un jour et y arrivai le soir 3. Novembre. Je trouvai ma bonne tante requinquée, à son ordinaire, en fleurs et en colifichets. Notre entrevue coûta cher à ses tetons flétris et surannés, elle les fouetta doublement à mon honneur et gloire, m'appelant mille fois sa chère âme. Son appartement et celui qu'on m'avoit préparé étoit de la plus grande magnificence, tant en meubles qu'en argenterie; on y voyoit partout les armes de Brandebourg, ce qui me fit faire de tristes réflexions. Je passai le jour suivant à causer et à travailler avec la duchesse, n'y ayant point de noblesse ni de cour à Cobourg que la sienne, qui étoit très-médiocre. Je ne pus obtenir aucune résolution favorable pour moi; elle me réitéra ses promesses, mais ne voulut faire point de testament en ma faveur; on m'avertit même secrètement, qu'elle m'avoit dupée comme bien d'autres, qu'elle avoit leurrés pour en tirer des présens.

Je retournai le 5. à Bareith, en maudissant cette vieille sempiternelle. Le Margrave étoit de nouveau incommodé; sa santé étoit si dérangée depuis quelque temps par la boisson, qui lui attaquoit la poitrine et les nerfs, que la faculté n'en auguroit rien de bon. Il fut charmé du choix que j'avois fait de Mlle. de Sonsfeld pour rester auprès de ma fille. J'eus bien de la peine à persuader celle-ci d'accepter cet emploi. Le Margrave, qui l'estimoit beaucoup, joignit ses prières aux miennes, ce qui la détermina enfin d'acquiescer à nos désirs. N'ayant donc plus rien qui pût m'arrêter à Bareith, j'en partit le 12. Le congé que je pris du Margrave, ne fut pas des plus tendres, nous étions réciproquement charmés de nous séparer. Je laissai Mr. de Voit auprès de lui, pour lever tout ombrage. Mr. de Sekendorff, qu'il m'avoit donné pour écuyer, fut de ma suite. C'étoit un garçon d'esprit, qui avoit voyagé et qui étoit assez agréable dans la société.

La saison et les chemins étoient diaboliques; cependant ne me reposant que deux ou trois heures la nuit, j'arriva le 16. à Berlin. Pour mes péchés le roi en étoit parti la veille, pour aller à Potsdam, et la reine avoit fait ce jour-là ses dévotions. Quoiqu'elle fût informée par une estafette, que j'avois envoyée d'avance, de mon arrivée, elle fit semblant de l'ignorer. Je descendis de carosse sans lumière; mes jambes étoient si engourdies, que je tombai de mon long. Mr. de Brand, grand-maître de la reine, se trouva par hazard à mon passage, et eut la charité de m'aider à marcher. Personne ne vint au devant de moi que mes soeurs, qui me reçurent à la porte de la chambre d'audience. Je vis de loin la reine dans sa chambre de lit, qui balançoit à venir à ma rencontre. Elle prit enfin ce parti, et après m'avoir embrassée, elle me présenta le prince, qu'elle avoit caché. J'eus tant de joie de le revoir, que j'oubliai la mauvaise réception qu'on m'avoit faite. Je n'eus pourtant pas le temps de lui parler; elle me prit par la main et me conduisit dans son cabinet, où elle se flanqua sur un fauteuil, sans m'ordonner de m'asseoir. Me regardant alors d'un air sévère: que venez vous faire ici? me dit-elle. Tout mon sang se glaça par ce début. Je suis venue, lui répondis-je, par ordre du roi, mais principalement pour me mettre aux pieds d'une mère que j'adore et dont l'absence m'étoit insupportable. Dites plutôt, continua-t-elle, que vous y venez pour m'enfoncer un poignard dans le coeur, et pour convaincre tout le genre humain de la sottise que vous avez faite d'épouser un gueux. Après cette démarche vous deviez rester à Bareith, pour y cacher votre honte, sans la publier encore ici. Je vous avois mandé de prendre ce parti. Le roi ne vous fera aucun avantage et se repent déjà des promesses qu'il vous a faites. Je prévois d'avance que vous nous rabattrez les oreilles de vos chagrins, ce qui m'ennuiera beaucoup, et que vous nous serez à charge à tous.

Ces propos me percèrent le coeur. Je fondis en larmes; je craignois la reine plus que la mort; j'étois dans la galère, il falloit y voguer; je me jetai à ses genoux: je lui tins les discours les plus tendres. Elle me laissa une bonne demi-heure dans cette situation; soit que mes larmes l'eussent touchée, ou qu'elle voulût pourtant garder quelque bienséance, elle me releva enfin. Je veux bien, me dit-elle d'un air méprisant, avoir compassion de vous et oublier le passé, à condition que vous changiez de conduite à l'avenir. (On verra plus loin ce qu'elle entendoit par-là.) Elle sortit en prononçant ces dernières paroles.

Mlle de Pannewitz entra dans ces entrefaites. Elle avoit été beaucoup de mes amies; je courus l'embrasser et lui faire part de mon désastre. Elle ne me répondit rien, me regardant du haut en bas. Les autres dames, à l'exception de Mdme. de Kamken, en firent de même. Celle-ci me dit tous bas, que je devois me contraindre, qu'elle feroit son possible pour me rendre service et que tout changeroit dans quelques jours. Le prince, qui remarquoit mon trouble, me regardoit tristement, ne pouvant rien comprendre au changement subit de la reine. Le repas s'accorda avec le début. Ma soeur Charlotte se mit sur ma friperie et n'épargna pas sa sanglante satire. La reine lui jetoit des regards d'approbation à chaque trait malin qu'elle me lançoit. Je gardois le silence à ces propos offensans, mais le diable n'y perdit rien, car je crevois de dépit. Mes soeurs Sophie et Ulrique me dirent en passant tout bas, qu'elles m'aimoient toujours; qu'elles auroient bien des choses à me communiquer, mais qu'elles n'osoient me parler, la reine le leur ayant défendu. Malgré toutes les fatigues que j'avois endurées ce jour-là, elle me retint jusqu'à une heure après minuit.

Dès que je fus retirée, nos jérémiades commencèrent. Je contai au prince et à Mdme. de Sonsfeld l'accueil que la reine m'avoit fait. Elle me dit, que celui qu'elle en avoit reçu valoit le mien. Le prince me flattoit encore que mon sort changeroit par le retour du roi; mais mon Dieu! qu'il le connoissoit peu. J'écrivis le lendemain à ce prince, pour lui notifier mon arrivée. J'eus cependant la consolation de recevoir une lettre de mon frère, que Mr. de Knobelsdorff, son gentilhomme, me rendit. Il m'assuroit, qu'il comptoit me voir le surlendemain. Je l'aimois toujours bien tendrement et son amitié faisoit mon unique espérance. Ma soeur Charlotte vint aussi me rendre visite, ou plutôt au prince, car elle ne fit que badiner avec lui, sans me regarder. La reine me fit un peu meilleur visage que la veille. Elle vivoit alors dans une retraite profonde, ne voyant pas même les princesses du sang; elle se faisoit lire l'après-dîner et jouoit le soir. J'eus beaucoup de monde ce jour-la, qui vint chez moi plus par bienséance, que par autre raison, car j'essuyai bien des discours désagréables.

Le roi arriva le soir suivant. Il me reçut fort froidement. Ha, ha! me dit-il, vous voilà; je suis bien aise de vous voir, m'éclairant avec une lumière; vous êtes bien changée, continua-t-il; que fait la petite Frédérique? Que je vous plains, poursuivit-il, après que je lui eus répondu, vous n'avez pas le pain et sans moi vous seriez obligée de gueuser. Je suis aussi un pauvre homme je ne suis pas en état de vous donner beaucoup; je ferai ce que je pourrai; je vous donnerai par dix ou douze florins, selon que mes affaires le permettront; ce sera toujours de quoi soulager votre misère; et vous, Madame, adressant la parole à la reine, vous lui ferez quelquefois présent d'un habit, car la pauvre enfant n'a pas la chemise sur le corps. Je crevois dans ma peau de me voir traitée si charitablement, et maudissois ma sotte crédulité, qui m'avoit entraînée dans ce labyrinthe. Ce pompeux raisonnement me fut encore répété le jour suivant en pleine table. Le prince en en rougit jusqu'aux ongles; il répondit au roi, qu'un prince qui possédoit un pays tel que le sien, ne pouvoit passer pour un gueux; que son père étoit seul cause de la triste situation où il se trouvoit, ne voulant rien lui donner, suivant en cela l'exemple de beaucoup d'autres. Le roi rougit à son tour, se sentant coupable de cette foiblesse, et changea de discours.

J'eus enfin le lendemain le plaisir de voir mon frère. Il fut si charmé de me trouver auprès de la reine, qu'il se donna à peine le temps de lui dire deux mots, pour venir m'embrasser. Il est aisé de s'imaginer que notre entrevue fut des plus tendres. Nous avions tant de choses à nous dire, que nous ne savions par où commencer. Je lui contai tous mes désastres. Il me parut surpris de la réception qu'on m'avoit faite et me dit qu'il falloit que quelque chose secrète, qu'il ignoroit encore, eût produit ce subit changement; qu'il tâcheroit de s'en éclaircir et parleroit à Grumkow et à Sekendorff en ma faveur, ces deux personnages étant entièrement dans ses intérêts, et que pour ce qui regardoit la reine, il se chargeoit de lui faire entendre raison, ayant un grand ascendant sur elle. Elle se promenoit pendant toute cette conversation avec ma soeur et paroissoit inquiète. Nous nous rapprochâmes d'elles.

La reine fit tomber le discours à table sur la princesse royale future. Votre frère, me dit-elle en le regardant, est au désespoir de l'épouser et n'a pas tort; c'est une vraie bête, elle répond à tout ce qu'on lui dit par un oui et un non, accompagné d'un rire niais, qui fait mal au coeur. Oh! dit ma soeur Charlotte, votre Majesté ne connoît pas encore tout son mérite. J'ai été un matin à sa toilette; j'ai cru y suffoquer, elle puoit comme une charogne; je crois qu'elle a pour le moins dix ou douze fistules, car cela n'est pas naturel. J'ai remarqué aussi qu'elle est contrefaite; son corps du jupe est rembourré d'un côté, et elle a une hanche plus haute que l'autre. Je fus fort étonnée de ces propos, qui se tenoient en présence des domestiques et surtout en celle de mon frère. Je m'aperçus qu'il changeoit de couleur et qu'ils lui faisoient de la peine. Il se retira aussitôt après souper. J'en fis autant. Il vint me voir un moment après. Je lui demandai s'il étoit satisfait du roi? Il me répondit, que sa situation changeoit à tout moments; que tantôt il étoit en faveur et tantôt en disgrâce; que son plus grand bonheur consistoit dans l'absence; qu'il menoit une vie douce et tranquille à son régiment; que l'étude et la musique y faisoient ses principales occupations; qu'il avoit fait bâtir une maison et fait faire un jardin charmant, où il pouvoit lire et se promener. Je le priai de me dire, si le portrait que la reine et ma soeur m'avoient fait de la princesse de Brunswick étoit véritable? Nous sommes seuls, repartit-il, et je n'ai rien de caché pour vous, je vous parlerai avec sincérité. La reine par ses diables d'intrigues est la seule source de nos malheurs. A peine avez-vous été partie, qu'elle a renoué avec l'Angleterre; elle a voulu vous substituer ma soeur _Charlotte_ et lui faire épouser le prince de _Galles_. Vous jugez bien qu'elle a employé tous ses efforts pour faire réussir son plan et pour me marier avec la princesse _Amélie_. Le roi en a été informé aussitôt que ce dessein a été tramé, la _Ramen_ (qui est plus en grâce que jamais auprès d'elle) l'en ayant averti. Ce prince a été piqué au vif de ces nouvelles manigances qui ont causé maintes brouilleries entre la reine et lui. _Sekendorff_ s'en est enfin mêlé, et a conseillé au roi de mettre fin à ces tripoteries, en concluant mon mariage avec la princesse de Brunswick. La reine ne peut se consoler de ce revers; le désespoir où elle est lui fait exhaler son venin contre cette pauvre princesse. Elle a prétendu de moi que je refuse absolument ce parti, et m'a dit, qu'elle ne se soucioit point, si la mésintelligence recommençoit entre le roi et moi; que je devois seulement témoigner de la fermeté et qu'elle sauroit bien me soutenir. Je n'ai point voulu suivre son conseil et lui ai déclaré nettement, que je ne voulois pas encourir la disgrâce de mon père, qui m'a fait assez souffrir par le passé. Pour ce qui regarde la princesse, je ne la hais pas tant que j'en fais semblant; j'affecte de ne pouvoir la souffrir, pour faire d'autant plus valoir mon obéissance auprès du roi. Elle est jolie, son teint est de lis et de roses, ses traits sont délicats et tout son visage ensemble fait celui d'une belle personne; elle n'a point d'éducation et se met très-mal, mais je ma flatte, que lorsqu'elle sera ici, vous aurez la bonté de la former. Je vous la recommande, ma chère soeur, et j'espère que vous la prendrez sous votre protection. On peut bien juger que ma réponse fut telle qu'il pouvoit la désirer.

Le roi nous annonça qu'il avoit fait venir une troupe de comédiens allemands. Nous vîmes le soir ce beau spectacle, qui étoit propre à dormir debout. Il y prit tant de goût, qu'il engagea la troupe. On étoit excommunié quand on n'y alloit pas. Le spectacle duroit quatre heures; on n'osoit ni remuer ni parler sans s'attirer des mercuriales; le froid y étoit excessif, ce qui faisoit beaucoup de tort à ma santé. Mon frère me dit, qu'il avoit parlé en ma faveur avec Sekendorff et Grumkow; que ce premier l'avoit prié de lui obtenir une audience secrète auprès de moi, et qu'il me conseilloit fort de le voir. C'est un brave homme ajouta-t-il en riant, car il m'envoie souvent des espèces dont j'ai grand besoin. J'ai déjà imaginé qu'il pourroit vous en procurer aussi; mes galions sont arrivés hier et j'en partagerai la charge avec vous. En effet il m'apporta le lendemain 1000 écus, m'assurant qu'il m'en feroit avoir davantage. Je fis beaucoup de difficultés pour les accepter, ne voulant pas lui être à charge. Il hocha la tête et me répondit: prenez-les hardiment, car l'Impératrice me fait tenir autant d'argent que j'en veux, et je vous assure que je déloge d'abord le diable de chez moi quand il vient s'y nicher. Mdme. l'Impératrice, lui repartis-je, est donc meilleure exorciste que les autres prêtres? Oui, me dit-il, et je vous promets qu'elle fera déloger votre diable aussi bien que le mien.