Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2

Part 4

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La cour d'Anspac s'arrêta encore quelques jours après son départ. La Grumkow fut cause de cette prolongation de séjour; le Margrave, mon beau-frère, étoit devenu amoureux d'elle. Le mauvais ménage, qu'il menoit avec ma soeur, l'avoit abruti. Elle étoit si jalouse, qu'il n'osoit parler à une dame. La Grumkow n'eut pas sujet de devenir fière de sa conquête. Toute autre qu'elle auroit été fort piquée de la façon dont le Margrave lui faisoit la cour, qui étoit fort impertinente et telle, qu'on pourroit la faire à une catin. Cette fille étoit drôle comme un coffre; elle avoit hérité de la méchante langue de son oncle, sa satire emportoit la pièce; elle joignoit à ce défaut ceux de la coquetterie, de l'orgueil et de mentir effrontément. Je n'avois aucune confiance en elle, connoissant son méchant caractère. Ma soeur fut au désespoir de cet amour naissant. Je fis ce que je pus, pour faire entendre raison à la Grumkow, mais inutilement; elle savoit que j'étois obligée de la ménager, à cause de son oncle, et elle se mettoit fort peu en peine de moi. La cour d'Anspac me tira d'inquiétude par son départ.

Le Margrave, qui avoit dissimulé tout ce temps, jeta alors, tout son venin contre son fils et contre moi. Il me députa Mr. de Voit, auquel il ordonna de me dire, qu'il n'étoit point encore mort, et qu'il se flattoit de vivre encore de longues années, pour me faire enrager; qu'il m'assuroit, que tant qu'il seroit en vie, il prétendoit être le maître chez lui et ne souffriroit point que je me donnasse des airs de régente, comme j'avois fait en dernier lieu, en lui ôtant les appartemens qu'on lui avoit préparés à Mon-plaisir, pour y loger le Margrave d'Anspac; que c'etoit moi, qui avois instigué le roi à lui tenir les propos désagréables qu'il avoit essuyés; que Mdme. de Sonsfeld, qu'il regardoit comme sa plus cruelle ennemie, étoit cause de tout le mal; qu'il étoit las des intrigues continuelles qu'elle faisoit; qu'il avoit fermement résolu de l'envoyer à la forteresse de Plassenbourg pour la convaincre, qu'il ne faisoit pas bon se frotter à lui, et pour lui apprendre à avoir plus de respect, qu'elle n'en avoit pour son maître.

Je l'avoue je fus terriblement fâchée de ce compliment; j'épanchai un peu fortement ma bile contre le Margrave, que ma langue n'épargna pas. Voit et ma gouvernante laissèrent passer mon premier mouvement. Cette dernière s'embarrassoit fort peu de ces menaces: elle n'en fit que rire et me conseilla, de lui écrire fort civilement et de répondre avec douceur à ce procédé extravagant. Il me vint dans l'esprit de charger le prince Albert de cette lettre, et de le prier de faire le raccommodement. J'avois eu le temps de faire connoissance avec lui. Il étoit lieutenant-général au service de l'Empereur, et s'étoit fort distingué dans toutes les actions où il avoit été. Ce prince étoit laid sans être choquant ses manières étoient polies et sa conversation agréable; il possédoit avec tous ces avantages un bon caractère et beaucoup de bon sens; il avoit une forte amitié pour son neveu et pour moi, et me tenoit fidèle compagnie. Je lui avois déjà parlé plusieurs fois de mes peines; il connoissoit son frère à fond et me donnoit quelquefois des conseils. Il le condamna fort en cette occasion, surtout après que je lui eus fait voir les lettres qu'il m'avoit écrites de Selb, dans lesquelles il me mandoit, que je devois avoir soin de tout dans son absence, et que je devois lui faire accommoder une cellule. Donnez-moi ces lettres, Madame, me dit-il, il faut le convaincre par sa propre écriture; je vous promets que je lui dirai vertement la vérité; tout ceci n'est qu'une mauvaise chicane, il ne sauroit vivre deux jours en repos, sans en faire à quelqu'un; il a été tel dès sa tendre jeunesse, son tempérament mélancolique en est cause. En effet il lui démontra si bien son tort, qu'il n'eut rien à répliquer, et il fut fort honteux de se trouver si bien convaincu. Il me fit beaucoup d'assurances de tendresse, accompagnées de baisers de Judas, car il méditoit déjà de me rejouer une nouvelle niche.

Comme mon terme approchoit, on le pria de retourner à Bareith. Je trouvai ma chambre de lit fort proprement meublée, ce que j'avois obtenu avec bien de la peine, et un de mes cabinets boisés, que j'ornai de porcelaines, rendoit mon appartement plus gai.

Le Margrave avec le prince, son frère, vinrent prendre congé le jour suivant de moi, voulant aller à Himmelcron. Le Margrave me dit, qu'il ne comptoit me revoir qu'après que je serois accouchée. Je lui répondis, que j'étois bien mortifiée qu'il me quittât sitôt; que je ne savois ce que la providence avoit décrété sur mon sort; que peut-être je prenois un congé éternel de lui; que je le priois d'être persuadé que je n'avois jamais eu dessein de l'offenser, que j'avois toujours recherché les moyens de lui plaire et de vivre en bonne intelligence avec lui; que j'espérois, si Dieu me donnoit la vie, de lui prouver à l'avenir la pureté de mes intentions. Je lui remontrai ensuite, qu'il falloit envoyer quelqu'un à Berlin, pour notifier au roi la nouvelle de ma délivrance, et que je croyois que Mr. de Voit qui étoit déjà faufilé, seroit le plus propre pour cette commission; que comme Himmelcron étoit sur la route, il pourroit en même temps lui annoncer mon destin. Le Margrave rougit et fut quelque temps pensif. Il est juste, me dit-il, qu'il aille à Berlin, mais il peut s'épargner la peine de passer par Himmelcron; j'ai ordonné qu'on place des canons de distance en distance sur le chemin, je serai plutôt informé des nouvelles de votre Altesse royale, que je ne le pourrois être par courrier. Si votre Altesse n'agrée point Mr. de Voit, elle aura la bonté de me nommer celui que je dois lui envoyer; ce seroit manquer à mon devoir et à ce que je lui dois, si j'en agissois autrement. Quand on veut vivre de bonne amitié, repartit-il, faut bannir les cérémonies, je les hais à la mort, et votre Altesse royale m'obligera infiniment de m'épargner cette ambassade; j'ordonnerai à Voit d'aller à Berlin; je souhaite de tout mon coeur de trouver à mon retour un petit fils, qui ressemble à sa mère. Il m'embrassa et sortit. Le prince Albert avoit été présent à cette conversation. Je lui demandai, quelle raison le Margrave avoit d'en agir ainsi, et ce qu'il me conseilloit de faire. Il n'en a point d'autre que son caprice, me répondit-il; il faut avoir patience avec lui, et puisqu'il ne veut pas que votre Altesse royale lui dépêche quelqu'un, il faudra s'accommoder en cela à ses volontés.

Je tombai malade le 29. au soir; je fus très-mal le 30. et en grand danger le 31. J'accouchai cependant à sept heures du soir d'une fille, dans le temps qu'on désesperoit de ma vie et de celle de mon enfant. On m'a dit depuis, que le prince héréditaire avoit été dans un état digne de compassion. Sa joie fut extrême de me voir délivrée; il ne s'informa pas seulement de l'enfant, toutes ses pensées n'étoient fixées que sur moi. Je ne pouvois lui témoigner ma reconnoissance, car je tombois d'une foiblesse dans l'autre.

Mr. de Voit partit immédiatement après pour Berlin. On fit une triple décharge de canons dès qu'il fut hors de la ville. Les ecclésiastiques vinrent en corps faire la prière devant mon lit; je n'entendis rien, étant toujours en défaillance. Quoique le Margrave eût été averti du danger où j'avois été, il n'avoit pas daigné faire demander de mes nouvelles. Je fus très-mal toute la nuit; quelque sommeil que je pris vers le matin, me rendit un peu de force.

Le prince héréditaire reçut à midi un billet de son oncle, qui lui mandoit, que le vent ayant été contraire et les canons mal placés, le Margrave avoit ignoré que j'étois accouchée; qu'il avoit été le premier à lui en porter la nouvelle; qu'il ne savoit quelle mouche avoit piqué son frère, qu'il étoit d'une humeur horrible; qu'il faisoit son possible pour le persuader de retourner en ville, mais qu'il ne pouvoit assurer rien de positif là-dessus. Il arriva pourtant le soir à six heures. Il envoya d'abord chercher Mr. de Reitzenstein, auquel il se plaignit amèrement de son fils et de moi, disant, que nous le traitions comme un chiffon; que nous n'avions pas eu seulement la considération de lui faire part de ma délivrance; qu'il avoit été le dernier de toute sa cour à l'apprendre; que ce peu d'égard avoit épuisé sa patience; qu'il voulois enfin faire voir par des actions de vigueur qu'il étoit le maître, étant fermement intentionné d'envoyer son fils à Plassenbourg. Je vous ordonne, continua-t-il, de les informer l'un et l'autre de cette résolution. Reitzenstein, plus mort que vif de l'emportement dans lequel il le voyoit, lui répondit, qu'il le supplioit de charger quelqu'autre de cette commission; qu'il n'avoit pas le coeur assez dur pour me porter une telle nouvelle dans l'état dangereux où je me trouvois encore, la moindre altération pouvant me coûter la vie; qu'il ne pouvoit comprendre par où le prince avoit mérité une telle colère et qu'il le conjurait de bien peser ce qu'il vouloit faire, avant que d'en venir à de pareils éclats. Le prince Albert, se doutant de quelque chose, entra dans ces entrefaites; il prit hautement notre parti. Mon Dieu! mon cher frère, lui dit-il, j'ai été présent à la conversation que vous avez eue avec Son Altesse royale avant que de partir, et de la défense absolue que vous lui avez faite, de ne vous point faire avertir lorsqu'elle seroit accouchée; elle en a été inquiète, et je lui ai conseillé moi-même de suivre en cela vos volontés. Le Margrave resta stupéfié, ne s'étant point aperçu que son frère eût été témoin de notre pourparler. Il fut fort décontenancé, et ne sachant que dire, il s'en prit à sa mémoire, contre laquelle il se déchaîna beaucoup, sur ce que, disoit-il, elle s'affoiblissoit de jour en jour. Il fit appeler le prince, auquel il voulut faire bon accueil, mais son embarras montra qu'il n'étoit pas sincère. Ils se rendirent tous chez moi. Chacun remarqua la contrainte qu'il se fit, pour me parler obligeamment. Il me fit un long galimatias sur la coutume du pays, qui exigeoit, que l'enfant fût baptisé le troisième jour de sa naissance; que cette cérémonie devoit se faire avec pompe et dignité le matin suivant, car, dit-il, la petite princesse a un roi pour aïeul et doit avoir plus de prérogatives pour cette raison, qu'elle n'en auroit sans cela. Je lui répondis, qu'il étoit le maître d'ordonner comme il le jugeroit à propos, mais que je le conjurais de permettre que je restasse tranquille, étant trop foible pour voir beaucoup de monde et recevoir leur complimens. Il me pria de choisir les parrains et les marraines. Je m'en défendis long-temps, mais voyant qu'il s'y opiniâtroit, je nommai lui, le roi, la reine, l'Impératrice, la reine de Danemarc, sa soeur, la Margrave douairière de Culmbach, sa mère, mon frère, ma soeur d'Anspac et le prince Albert. Il fut très-content de ce compérage, et se retira un moment après.

Le lendemain signal se donna par les tymbales et les trompettes. Le Margrave, accompagné de toute la cour, se rendit chez moi. La princesse Charlotte, qui étoit depuis quelques jours de retour, porta ma fille au baptême. Elle reçut le sacrement sous le dais dans ma chambre d'audience. On tira le canon lorsque le ministre donna la bénédiction. Il y eut un dîner table de cérémonie et bal le soir.

Le prince Guillaume, mon beau-frère, arriva quinze jours après, de retour de ses voyages de France et de Hollande. Le prince héréditaire s'étoit fort réjoui de le revoir, l'aimant beaucoup; son bon coeur le portant à avoir les mêmes sentimens pour toute sa famille. Il le conduisit d'abord chez moi. Ce prince, âgé de 20. ans, étoit de la grandeur d'un enfant de quatorze; son visage étoit beau, mais sans agrément; malgré sa petite taille il étoit bienfait; ses manières étoient aussi enfantines que sa figure; son génie très-borné, ou pour mieux dire il n'en avoit point; il avoit étudié à Utrecht sans rien apprendre, son esprit distrait et volage ne pouvant s'appliquer qu'à chasser les mouches; il avoit le coeur bon plutôt par tempérament que par principes. Le prince et moi nous fîmes notre possible pour le morigéner tant qu'il resta à Bareith, mais nous y perdîmes nos peines. Il étoit colonel d'infanterie au service de l'Empereur, et devoit aller joindre son régiment en Italie et s'arrêter quelque temps avec son oncle à Vienne.

Mr. de Voit revint aussi de Berlin. Il me remit les lettres les plus gracieuses du roi et de la reine et m'assura, que le roi avoit parlé du prince héréditaire et de moi dans les termes les plus tendres, et qu'il y avoit eu une joie universelle à Berlin de ma délivrance.

Je commençois à goûter quelque tranquillité, lorsqu'elle fut dérangée par une lettre du roi, qui ordonnoit au prince héréditaire, de se rendre incessamment à Berlin, pour aller de là à son régiment; il l'assuroit de son amitié, et des preuves éclatantes qu'il lui en donnerait. Ce fut un coup de foudre pour moi. J'aimois passionnément le prince, notre union étoit des plus heureuses; une longue séparation me faisoit tout appréhender. Je craignois, que jeune comme il étoit il ne s'abrutît et ne tombât dans la débauche, sachant d'avance que les officiers prussiens, à leur métier près, sont fort butors et libertins. J'avois vu plusieurs princes fort aimables, lorsqu'ils étoient entrés au service du roi, perdre leur esprit et leurs manières et devenir de vrais brutaux. Il en étoit fort fâché lui-même; tout ce que nous pûmes faire fut de reculer le voyage tant qu'il fut possible. Il fallut pourtant partir le 3. d'Octobre. Le Margrave n'ayant point voulu lui donner d'argent, il fut obligé d'en emprunter. Ma santé, qui commençoit à se remettre, fut de nouveau dérangée par les inquiétudes que me causa son absence. Toute la famille, hors le Margrave, se rassembloit tous les soirs chez moi; nous tâchions de tuer le temps ensemble.

Je fis enfin ma première sortie et me préparois pour aller à Berlin, lorsque je reçus une lettre du roi, qui me replongea dans de nouveaux embarras. Il m'ordonnoit d'aller à Anspac. Je ne souhaite rien tant, me mandoit il, que la bonne union entre vos deux maisons; votre politique, votre intérêt, enfin tout vous la rend nécessaire. Je suis averti que mon gendre et ma fille seront fort piqués, si vous manquez à les aller voir; il faut éviter et étouffer toute animosité par votre présence, vous pourrez venir ensuite recevoir les caresses d'un père qui vous le prouvera. J'envoyai cette lettre au Margrave. Il me fit répondre par Mr. de Voit, que le conseil que le roi me donnoit étoit très-juste, et qu'il approuvoit fort que je le suivisse.

Tout cela étoit bel et bon, mais je n'avois point d'argent. J'avois épuisé ma bourse en faveur du prince et personne ne vouloit me faire crédit. Je me résolus donc de parler sur cet article et sur plusieurs autres au Margrave. J'ai appris par Mr. de Voit, lui dis-je, que votre Altesse approuve mon voyage d'Anspac. Je suis au désespoir de lui être à charge en cette occasion, mais votre Altesse sait l'impuissance dans laquelle je suis, de suffire à des dépenses extraordinaires; le peu de revenu que j'ai ne fournit qu'à peine à mon entretien, ce qui me met dans l'impossibilité de faire ce voyage et celui de Berlin à mes propres frais. D'ailleurs je ne crois pas que je puisse risquer d'emmener ma fille avec moi à ce dernier endroit, la saison étant trop avancée. Je ne puis pas non plus la laisser à l'abandon entre les mains de ses femmes; je souhaiterois fort pouvoir lui donner une gouvernante, qui pût avec le temps avoir soin de son éducation. Je penserai à tout cela, me dit-il, et je chargerai Mr. de Voit de ma réponse. Elle fut digne de lui. Il me fit dire, qu'il étoit très-mortifié de ne pouvoir m'accorder les deux articles en question; qu'il n'y avoit rien de stipulé dans mon contrat de mariage pour les frais des voyages que j'aurois envie de faire, ni pour l'entretien des filles que je mettrois au monde; qu'étant obligé d'équiper son fils cadet, ses finances en étaient si fort dérangées, que cela le mettoit hors d'état de m'assister.

J'avois reçu plusieurs fois des nouvelles du prince, qui ne pouvoit assez se louer des bontés que le roi lui témoignoit. Il me mandoit, que ce prince aussi bien que la reine marquoient une vive impatience de me revoir, et que tout le monde l'assuroit, que le roi avoit dessein de se signaliser en notre faveur: qu'il alloit incessamment à son régiment et qu'il passeroit par Rupin, pour y rendre visite à mon frère. Ses lettres me firent naître quelque espérance, que le roi me payeroit la course. J'eus mon recours à lui et je le suppliai, de m'envoyer de l'argent et de me mander ce que je ferois de ma fille. Pour ne point perdre de temps, Mr. de Voit me fit avoir 2000 écus qu'il emprunta sous son nom.

Le Margrave tomba malade dans ces entrefaites. Quoiqu'on cachât beaucoup le danger dans lequel il étoit, tout le monde en étoit informé, ce qui me fit reculer mon départ de quelques jours. Il refusa mes visites et ne voulut voir personne. Sa retraite nous mit un peu à notre aise, car le bon prince avoit le malheur d'endormir par son éternelle morale et ses répétitions continuelles ceux qui étoient obligés de l'entendre. Nous fûmes dédommagés de son absence par un autre personnage aussi ennuyeux que lui. Ce fut le cadet de ses frères, que je nommerai à l'avenir le prince de Neustat, parcequ'il y faisoit sa résidence.

Celui-ci étoit colonel d'un régiment au service de Danemarc et débarquoit fraîchement de Copenhague, dans l'intention de se marier, comme nous l'apprîmes depuis. Il notifia son arrivée à Neustat au Margrave et lui manda, qu'il iroit dans quelques jours à Bareith. Ce prince étoit le rebut de sa famille. Le Margrave ne le pouvoit souffrir et n'étoit point impatient de le revoir, surtout étant malade. Il lui répondit, qu'il lui feroit plaisir de venir lorsque je serois de retour d'Anspac et qu'il se porteroit mieux. Le prince reçut cette lettre proche de Bareith. Les chemins étoient si mauvais, qu'il ne put retourner sur ses pas. Sa grandeur se trouva fort offensée de cette lettre de son frère; pour s'en venger, il descendit à la maison de poste, où il passa la nuit sans faire annoncer son arrivée au Margrave, ni à aucun de la famille. Ce prince le fit prier plusieurs fois de venir occuper les appartements qu'on lui avoit préparés au château. Il le refusa constamment, disant, que son frère lui avoit fait une avanie, à laquelle il vouloit répondre en refusant de le voir. Après bien des allées et des venues, on lui dépêcha le prince Guillaume, qui amena enfin cette aimable figure chez le Margrave, et de là chez moi. Je commencerai son portrait du bon côté. Il étoit plus grand que petit et assez bienfait; la quantité de rats, qui logeoient dans sa cervelle, exigeoient beaucoup de place; aussi y en avoit-il dans sa caboche, qui étoit copieusement grande; deux petits yeux de cochon d'un bleu pâle remplaçoient assez mal le vide de cette tête; sa bouche carrée étoit un gouffre, dont les lèvres retirées laissoient voir les gencives et deux rangées de dents noires et dégoûtantes; cette gueule étoit toujours béante; son menton à triple étage ornoit ces charmes; un emplâtre servoit d'agrément à l'inférieur de ce menton; il y étoit flanqué, pour cacher une fistule, mais comme il tomboit souvent, on avoit le plaisir de la contempler à son aise et d'en voir sortir une cascade de matière, très-utile au bien de la société, qui pouvoit épargner par sa vue l'émétique et les vomitifs; aussi dit-on, que les médecins et les apothicaires employoient tout leur art pour le guérir, ne pouvant plus avoir de débit de leurs drogues évacuatives; à toutes ces beautés se joignoit celle d'une chevelure dorée et fort en désordre, qui accompagnoit très-bien un habit sans goût, mais si chargé d'or et d'argent, qu'à peine pouvoit-il le porter. Son âme étoit aussi bien avantagée que son corps; son cerveau se détraquoit par fois; il étoit furieux dans ses absences d'esprit et vouloit tuer tout le monde. Toute la famille se trouvoit rassemblée par sa présence.

Je partis enfin le 21. d'Octobre pour Anspac. Je devois m'arrêter à Erlangue, pour voir la ville et dîner chez la Margrave douairière, veuve du Margrave George Guillaume. Cette princesse avoit fait beaucoup de bruit dans le monde par sa beauté et sa mauvaise conduite. C'étoit une vraie Messaline, qui avoit tué plusieurs de ses enfans en se faisant avorter afin de conserver sa belle taille. Je n'étois pas fort empressée de la voir et priai le Margrave, de me permettre de passer la nuit à Beiersdorf, ne voulant point dormir dans une maison remplie des plus affreux désordres.

J'arrivai par des chemins épouvantables le soir à cette petite ville, qui est tout près d'Erlangue. J'y trouvai Mr. de Fischer, Mr. d'Egloffstein, chef d'un canton de la noblesse immédiate, Mr. de Wildenstein, membre de ce même canton, et Mr. de Bassewitz, lieutenant-général du cercle. Ces Mrs. me complimentèrent sur mon arrivée. Mr. de Fischer me dit, que le Margrave lui avoit ordonné de me recevoir avec les mêmes honneurs, qu'on avoit coutume de lui rendre; qu'il avoit averti la Margrave, de me traiter comme devoit l'être la fille d'un roi et de me céder le rang; que n'ayant rien pu obtenir d'elle sur cet article, il avoit commandé, qu'on me servît une table dans l'appartement qui m'étoit destiné; qu'il me conseilloit, de ne la point voir, ni même de lui faire annoncer ma venue. Il finissoit à peine ce discours, qu'on vint m'avertir, que le grand-maître de cette princesse demandoit à me parler. Je le fis entrer. Il me harangua une bonne demi-heure, toujours en bredouillant, et finit par me dire, que sa maîtresse alloit se mettre en carosse, pour venir me prier à souper. Je me défendis le mieux que je pus de la visite et du souper; m'excusant sur la fatigue du voyage. Voyant qu'il ne gagnoit rien de ce côté-là, il m'invita à dîner pour le lendemain. Mr. de Fischer prit la parole et lui dit: Son Altesse royale ira chez la Margrave, si elle veut lui rendre ce qui lui est dû, sans quoi elle ne l'honorera pas de sa présence. L'autre lui répliqua fort décontenancé, que sa maîtresse savoit trop bien ce qui étoit dû à la fille d'un grand roi pour y manquer, et qu'elle me rendroit tous les honneurs qui dépendroient d'elle. Je renvoyai d'abord un des Mrs. de ma suite lui rendre son compliment, après quoi je me mis à table. Pendant le souper Mr. de Fischer ne discontinua point de faire les éloges de mon beau-frère et ne daigna pas nommer le prince mon époux. J'en fus si piquée, que je me levai et donnai le bon soir à la société.

Je partis le jour suivant à dix heures. Je fus escortée par 4 compagnies de cavalerie, partie milice de Beiersdorf, partie d'Erlangue. Un grand cortège de Mrs., tant étrangers qu'en service, m'accompagna. J'entrai avec tout ce train en ville. La bourgeoisie et milice y étoient rangées sous les armes et bordoient les rues; l'affluence du monde qui accourut pour me voir, fut extrême. Je parvins enfin au château. Je trouvai la Margrave au bas de l'escalier avec toute sa cour. Après les premières politesses de part et d'autre, je montai à mon appartement, où elle me suivit. Cette princesse mérite bien, que j'en dise un mot.