Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2

Part 23

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Frédéric répond à cette sublime tendresse par un sentiment non moins affectueux. Elle soit sa consolation et sa confiance, lui écrit-il, et sa lettre du 7 juillet 1757 prouve qu'il prend ces mots à la lettre: «Vous avez trop de bonté de vous donner tant de peine pour mes affaires. Je suis confus d'abuser si étrangement de votre indulgence. Puisque, ma chère soeur, vous voulez vous charger du grand ouvrage de la paix, je vous supplie de vouloir envoyer ce M. de Mirabeau en France. Je me chargerai volontiers de sa dépense; il pourra offrir jusqu'à cinq cent mille écus à la favorite pour la paix, et il pourrait pousser ses offres beaucoup au delà, si en-même temps on pouvait l'engager à nous procurer quelques avantages. Vous sentez tous les ménagements dont j'ai besoin dans cette affaire, et combien peu j'y dois paraître; le moindre vent qu'on en aurait en Angleterre pourrait tout perdre. Je crois que votre émissaire pourrait s'adresser de même à son parent qui est devenu ministre, et dont le crédit augmente de jour en jour. Enfin je m'en rapporte à vous. A qui pourrais-je mieux confier les intérêts d'un pays que je dois rendre heureux qu'à une soeur que j'adore et qui, quoique bien plus accomplie, est un autre moi-même?...» Le 13 juillet dans une épître de trois grandes pages Frédéric ouvre son coeur à sa soeur et lui trace un tableau désespéré de sa situation. Avant de terminer il Dit: «... Je vous demande mille pardons; je ne vous parle pendant trois grandes pages que de mes affaires; ce serait étrangement abuser de l'amitié de tout autre. Mais, ma chère soeur, je connais votre amitié, et je suis persuadé que vous ne me voulez point de mal quand je vous ouvre mon coeur; il est tout à vous, étant rempli des sentiments de la plus tendre estime avec laquelle je suis....»

En lui apprenant la victoire de Weissenfels, il ajoute: «... A présent je descendrai en paix dans la tombe, depuis que la réputation et l'honneur de ma nation est sauvé. Nous pouvons être malheureux, mais nous ne serons pas déshonorés. Vous, ma chère soeur, ma bonne, divine et tendre soeur, qui daignez vous intéresser au sort d'un frère qui vous adore daignez participer à ma joie. Je vous embrasse de tout mon coeur. Adieu....« Frédéric fit aussi des vers pour célébrer la soeur, et il ne pouvait ériger en son honneur un plus digne monument que dans la strophe:

«Dans mes jours fortunés où dans ma décadence Vous goûtiez mon bonheur, vous pleuriez mes revers Quoi! Pourrais-je oublier cette amitié constante, Sensible, secourable, et toujours agissante, Qui me récompensait des maux que j'ai soufferts? Ô vous, mon seul refuge! Ô mon port, mon asile! Votre voix étouffait ma douleur indocile, Et, fort de vos vertus, je bravais l'univers.»

Wilhelmine respirait plus librement quand les messages des victoires remportées arrivaient à l'Ermitage. Cependant les transports de joie n'y étaient point bruyants. La santé de la Margrave avait toujours été délicate: les souffrances des derniers mois et surtout les inquiétudes poignantes que lui causait le sort de son frère bien aimé achevèrent de l'ébranler.

Le prince Henri qui venait de Bamberg rendre une courte visite à la Margrave prévoyait la mort prochaine, il s'empressa d'en informer le roi. Celui-ci répondit aussitôt: «... Ne m'ôtez pas, je vous conjure, l'espérance, qui est la seule ressource des malheureux, pensez que je suis né et élevé avec ma soeur de Bareith, que ces premiers attachements sont indissolubles, qu'entre nous jamais la plus vive tendresse n'a reçu la moindre altération, que nous avons des corps séparés, mais que nous n'avons qu'une âme....»

Et à la Margrave elle-même il écrivit: «... Je suis si plein de vous, de vos dangers et de ma reconnaissance, que, éveillé comme en rêve, en prose comme en poésie, votre image régne également dans mon esprit, et fixe toutes mes pensées. Veuille le ciel exaucer les voeux que je lui adresse tous les jours pour votre convalescence! Cothénius (médecin du roi) est en chemin; je le diviniserai, s'il sauve la personne du monde qui me tient le plus à coeur, que je respecte et vénère, et dont je suis jusqu'au moment que je rendrai mon corps aux éléments, ma très-chère soeur, etc....» Mais toute cette affection était impuissante à retarder le dénouement fatal. Dans la même nuit, à l'heure même où Frédéric était surpris par l'attaque imprévue de Hochkirch, l'âme de Wilhelmine s'envola. Ses dernières pensées furent pour son frère. Elle demande qu'on mît les lettres de Frédéric sur son coeur, car elle voulait les emporter dans la tombe. Elle défendit de faire son éloge, devant son cercueil on devait parler de la vanité de toutes les choses terrestres. Sa dépouille mortelle devait être inhumée simplement, sans aucunes pompes et dans un profond silence.

Tout se fit selon son désir; seules les lettres de Frédéric ne l'accompagnèrent pas dans sa dernière demeure. Elles nous sont restées comme le témoignage immortel de la noblesse de Wilhelmine, de son attachement fidèle qui ne se démentit point jusqu'à sa dernière heure.

La nouvelle de sa mort terrasse Frédéric, un instant il parut succomber à sa douleur. Il ne peut écrire au prince Henri que ces mots: «Grand Dieu! Ma soeur de Bareith!» Mais que ces mots sont profondément sentis! Comme ils retentissent dans tout coeur sensible! Le journal de Catt, lecteur du roi, contient des descriptions navrantes de scènes de douleur que le roi renouvelait au souvenir de sa soeur favorite. Il écrit le 17 octobre: «Je le trouvai ce matin triste et les larmes aux yeux.... Jamais je ne vis tant d'affliction.» On pourrait aisément multiplier les citations analogues, qui prouvaient que la douleur de Frédéric fut aussi durable que sincère et profonde.

Comme il l'aimait! Aussi veut-il, que tout l'univers s'associe à sa douleur. Le plus grand poète du siècle lui doit ériger un monument en vers. Il écrit à Voltaire: «... il faut que toute l'Europe pleure avec moi une vertu peu connue... il faut que tout le monde sache qu'elle est digne de l'immortalité, est c'est à vous de l'y placer. On dit qu'Apelles était le seul digne de peindre Alexandre: je crois votre plume la seule digne de rendre ce service à celle qui sera le sujet éternel de mes larmes....»

Malgré la tristesse profonde de son âme Voltaire accède immédiatement au désir du roi. Il éprouve même une sorte de satisfaction de pouvoir dire un dernier adieu à l'amie avec laquelle il avait été si étroitement lié.

Nous sommes à la fin de notre tâche. Bien que le sujet soit loin d'être épuisé,--il faudrait des volumes entiers pour dépeindre la Margrave dans sa correspondance--le résumé que nous venons de donner de sa vie de 1743 à 1758 suffira pour les lecteurs de ses Mémoires.

Nous espérons avoir éveillé l'intérêt et la sympathie du public pour la Margrave, la femme la plus éminente du XVIIIième siècle par les qualités de son intelligence.

Nous terminons en citant un des vers dans lesquels Voltaire lui a dressé un monument immortel:

Ô Bareith! ô vertus! ô grâces adorées! Femme sans préjugés, sans vince et sans erreur, Quand la mort t'enleva de ces tristes contrées, De ce séjour de sang, de rapine et de l'horreur; Les nations acharnées De leurs haines forcenées Suspendirent les fureurs: Les discordes s'arrêtèrent; Tous les peuples s'accordèrent A t'honorer de leurs pleurs.

Typographie Fr. Stollberg, Mersebourg.