Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2
Part 19
Il avoit été très-mal toute la nuit. A sept heures du matin il se fit traîner sur son char roulant dans l'appartement de la reine, qui dormoit encore, ne le croyant pas si mal. Levez-vous, lui dit-il, je n'ai que quelques heures à vivre, j'aurai du moins la satisfaction de mourir entre vos bras. Il se fit mener ensuite chez mes frères, dont il prit tendrement congé, à la réserve du prince royal, auquel il ordonna de le suivre dans son appartement. Dès qu'il y fut, il y fit assembler les deux premiers ministres, le prince d'Anhalt et tous les généraux et colonels qui se trouvoient à Potsdam. Après leur avoir fait un petit discours, pour les remercier de leurs services passés, et les avoir exhortés à conserver pour le prince royal, comme son unique héritier, la fidélité qu'ils avoient eue pour lui, il fit la cérémonie de l'abdication et remit toute son autorité à son fils, auquel il fit une très-belle exhortation sur les devoirs des princes envers leurs sujets, et lui recommanda le soin de l'armée et sur-tout des généraux et officiers qui étoient présens. Se tournant ensuite du côté du prince d'Anhalt: vous êtes le plus ancien de mes généraux, lui dit-il, il est juste que je vous donne le meilleur de mes chevaux. Il ordonna en même temps qu'on le lui menât; et voyant le prince attendri: c'est le sort de l'homme, lui dit-il, il faut qu'ils payent tous le tribut à la nature. Mais craignant de voir sa constance ébranlée par les pleurs et les lamentations de tous ceux qui étoient présens, il leur signifia de se retirer, ordonnant à tous ses domestiques de mettre une nouvelle livrée qu'il avoit fait faire, et à son régiment de mettre un nouvel uniforme. La reine entra dans ces entrefaites. A peine fut-elle un quart d'heure dans cette chambre, que le roi tomba en foiblesse. On le mit aussitôt au lit, où à force de soins on le fit revenir. Regardant alors autour de lui et voyant les domestiques en neuf: vanité des vanités, dit-il, tout est vanité. S'adressant à son premier médecin, il lui demanda si sa fin étoit prochaine. Le médecin lui ayant répondu, qu'il avoit encore une demi-heure à vivre, il demanda un miroir, et s'y étant miré, il sourit et dit: je suis bien changé, je ferai une vilaine grimace en mourant. Il réitéra encore la même question aux médecins, et sur la réponse qu'ils lui firent, qu'il s'étoit déjà écoulé un quart d'heure et que son pouls montoit: tant mieux, leur répondit-il, je rentrerai bientôt dans mon néant. On voulut faire entrer deux ecclésiastiques, pour lui faire la prière, mais il leur dit, qu'il savoit tout ce qu'ils avoient à lui dire, qu'ainsi ils pouvoient se retirer. Les foiblesses étant devenues plus fréquentes, il expira enfin à midi. Le nouveau roi conduisit d'abord la reine dans son appartement, où il y eut beaucoup de larmes de versées. Je ne sais si elles étoient fausses ou sincères.
Un courrier que le roi me dépêcha m'apporta cette triste nouvelle. Je devois m'y attendre; j'en fus frappée et touchée jusqu'au fond du coeur. Je suis incapable de feindre, et quoique j'aie fait des pertes depuis qui m'ont été bien plus sensibles je puis dire que celle-ci me causa un violent chagrin.
Je continuai d'en agir avec le roi comme de coutume. Je lui écrivois toutes les postes et toujours avec effusion de coeur. Six semaines se passèrent, sans que je reçusse de réponse. La première lettre qui me parvint au bout de ce temps-là, n'étoit que signée du roi et fort froide. Il commença son règne par faire une tournée dans la Poméranie et la Prusse. Son silence continuoit toujours avec moi; je ne savois qu'en penser, et mon amitié pour lui ne me permettoit pas d'être sans inquiétudes d'une indifférence si marquée.
Enfin au bout de trois mois je fus secrètement avertie de Berlin, que le roi en étoit parti incognito, pour venir me surprendre à l'hermitage, où j'étois alors. Peu s'en fallut que je ne mourusse de joie en apprenant cette nouvelle; elle me causa un si grand bouleversement, que j'en fus deux jours malade.
Il arriva enfin, menant avec lui mon second frère, que je nommerai dorénavant mon frère tout court, pour le distinguer des autres. Mon coeur se déploya tout entier à cette entrevue. J'avois tant de choses à dire au roi, que je ne lui dis rien. Je remarquai d'abord, que les caresses qu'il me faisoit, étoient guindées, ce qui me surprit un peu. Je n'y fis cependant pas beaucoup de réflexion. Je trouvai mon frère si changé et grandi, qu'à peine je le reconnus. Comme j'aurai occasion d'en parler ailleurs, je n'interromprai point le fil de ma narration.
Le roi ne s'entretint tout ce jour avec moi, que de choses indifférentes. Un air embarrassé étoit répandu sur son visage, ce qui me désorientoit. Mr. Algarotti, Italien de nation, et un des plus beaux esprits de ce siècle, étoit de sa suite et fournissoit matière à la conversation. Ce qui m'étonna le plus, fut l'extrême empressement du roi de revoir ma soeur d'Anspac. Il ne l'avoit jamais aimée, et en avoit reçu le réciproque. Plus de vingt estafettes furent mises en campagne, chargées de tendres invitations pour se rendre à l'hermitage. Elle y débarqua enfin le lendemain avec le Margrave, son époux. Le roi ne tint pour lors plus de mesures et la distingua publiquement plus que moi. Il me fit présent d'un petit bouquet de brillans de 200 écus, et d'un éventail, où il y avoit une montre. Le Margrave, mon époux, reçut une tabatière d'or avec le portrait du roi, garnie de brillans. Ma soeur eut un présent à peu près du même prix que le mien, et le Margrave d'Anspac une tabatière d'un caillou blanc, cassée par le milieu, qu'il donna aussitôt à un de ses pages.
Mr. de Munichow, dont je crois avoir déjà fait mention, étoit devenu adjudant du roi et le suivoit partout. Ce jeune morveux étoit très-bien en cour et plus distingué que tous ceux qui avoient été attachés ou qui avoient rendu service au roi comme prince royal. Il avoit été amoureux de la Marwitz pendant le séjour qu'il avoit fait à Bareith, se flattant de pouvoir l'obtenir en mariage du roi et du général Marwitz, si je ne lui étois pas contraire.
Nous arrivâmes à la fin d'Octobre à Berlin. Mes frères cadets, suivis des princes du sang et de toute la cour, nous reçurent au bas de l'escalier. Je fus conduite à mon appartement, où je trouvai la reine régnante, mes soeurs et les princesses. J'y appris avec beaucoup de chagrin que le roi se trouvoit incommodé de la fièvre tierce. Il me fit dire, qu'étant dans l'accès, il ne pouvoit me voir, mais qu'il comptoit avoir le lendemain cette satisfaction. Après les premières civilités je me rendis chez la reine ma mère. L'air lugubre et mélancolique qui y regnoit, me saisit. Tout y étoit encore dans le profond deuil du roi, mon père. Je sentis renouveler les regrets de sa perte. La nature a ses droits, et je puis dire avec vérité, que je n'ai presque jamais été si émue dans ma vie qu'en cette occasion. Mon entrevue avec la reine fut des plus touchantes. Nous soupâmes le soir en famille, et j'eus le temps de renouer connoissance avec mes frères et soeurs, que je n'avois pas vus depuis huit ans.
Je vis le roi le jour suivant. Il étoit maigre et défait. Son accueil me parut contraint. On est clairvoyant lorsqu'on aime; l'amitié a cela de commun avec l'amour. Je ne fus point la dupe de ses vaines démonstrations, et je remarquai qu'il ne se soucioit plus de moi. Il me pria de le suivre à une maison de plaisance, nommée Reinsberg, où il comptoit aller pour changer d'air; la reine régnante devoit s'y rendre en même temps que lui. Mais comme, disoit-il, la maison étoit fort petite il ne pouvoit m'y loger aussitôt; qu'il me feroit préparer un appartement, et que dès qu'il seroit fini, il me le manderoit. Je ne m'arrêterai pas à faire un journal.
La cour étant en deuil, elle n'étoit pas fort brillante. J'étois tous les jours chez la reine mère, qui ne voyoit que très-peu de monde, et qui étoit plongée dans un profond chagrin. Cette princesse s'étoit toujours flattée d'avoir beaucoup d'ascendant sur l'esprit du roi, mon frère, et d'avoir quelque part au gouvernement dès qu'il seroit monté sur le trône. Le roi jaloux de son autorité, ne lui donnoit aucune part dans les affaires, ce qui lui paroissoit fort extraordinaire.
Je restai quinze jours à Berlin après le départ de ce prince. J'y fus accablée d'honneurs et de distinctions, très-propres à éblouir tout autre que moi; mais quand on fait consister son bonheur dans un retour, de sentimens des personnes qu'on aime, on ne se soucie point du clinquant, et une légère marque d'amitié fait plus d'impression, que toutes ces vaines démonstrations. Je m'aperçus pendant ce petit séjour qu'un mécontentement général regnoit dans le pays, et que le roi avoit beaucoup perdu l'amour de ses sujets. On parloit hautement de lui en termes peu mesurés. Les uns se plaignoient du peu d'égard qu'il avoit, de récompenser ceux qui lui avoient été attachés comme prince royal; d'autres de son avarice, qui surpassoit, disoit-on, celle du feu roi; d'autres de ses emportemens; enfin d'autres encore des soupçons, de sa défiance, de ses hauteurs et de sa dissimulation. Plusieurs circonstances, auxquelles j'avois été présente, me firent ajouter foi à ces rapports. Je lui en aurois parlé, si mon frère de Prusse et la reine régnante ne m'en avoient dissuadée. Je donnerai plus bas l'explication de tout ceci. Je prie ceux qui pourront un jour lire ces mémoires, de suspendre leur jugement sur le caractère de ce grand prince jusqu'à ce qui je l'aie développé. La nouvelle qui arriva en ce temps-là de la mort de l'Empereur Charles VI., faisoit l'entretien de la cour et la spéculation des politiques.
J'arrivai à Reinsberg deux jours après. Le roi s'étant résolu de se servir du quinquina, étoit quitte de la fièvre. Il gardoit cependant la chambre et ne sortit point pendant que nous fûmes à Reinsberg. Il est surprenant qu'accablé de maux il pût suffire à toutes les affaires; il ne se faisoit rien qui ne passât par ses mains. Il employoit le peu de temps qui lui restoit en compagnie de quelques personnes d'esprit ou de savans. Tels étoient Voltaire, Maupertuis, Algarotti et Jordan. Le soir il avoit concert, où malgré sa foiblesse il jouoit deux ou trois concertos sur la traversière, et sans flatterie on peut dire qu'il surpasse les plus grands maîtres sur cet instrument. Les après-soupers étoient destinés à la poësie, science, pour laquelle il a un talent et une facilité infinie. Toutes ces choses n'étoient pour lui que des délassemens; la principale qui lui rouloit dans l'esprit étoit la conquête de la Silésie. Ses arrangemens furent faits si secrètement et avec tant de politique, que l'envoyé de Vienne à Berlin ne fut informé de ses desseins, que lorsqu'ils furent sur le point d'éclore.
Le séjour de Reinsberg ne me parut agréable que par la bonne société qui y étoit. Je ne voyois que rarement le roi. Je n'avois pas lieu d'être contente de nos entrevues. Elles se passoient la plupart du temps ou en politesses embarrassées, ou en sanglantes railleries sur le mauvais état des finances du Margrave; souvent même il se moquoit de lui et des princes de l'empire, ce qui m'étoit fort sensible. Je me trouvai encore fort innocemment mêlée dans une aventure fort scabreuse, et qui pouvoit tirer à de grandes conséquences. Comme elle est ignorée jusqu'à présent, et que l'honneur de certaines personnes, à qui je dois de la considération, y est compromis, je la passe sous silence. Je passe à un autre sujet, qui paroîtra peut-être peu intéressant, mais qui a une si grande connexion avec la suite de mon histoire, que je ne puis l'omettre.
De toute ma cour il n'y avoit que Mdme. de Sonsfeld et l'aînée Marwitz qui m'eussent accompagnée à Reinsberg. La Marwitz y s'étoit liée d'une étroite amitié avec Mlle. de Tetow, toutes deux dames d'atour de la reine, et avec Mdme. de Morian. Les deux premières étoient l'une et l'autre très-aimables, mais se faisoient haïr de tout le monde par leur impitoyable satire et médisance. Mdme. de Morian quoique sur le retour, étoit assez bien conservée. Cette femme joignoit aux manières du monde beaucoup d'esprit et de vivacité; elle s'étoit mise au-dessus de tous les préjugés; sa conduite étoit scandaleuse, et sans garder la moindre décence, elle tenoit des propos à la table de la reine si peu mesurés, que les hommes en rougissoient. Cette belle compagnie, très-propre à gâter l'esprit d'une jeune personne, réussit à changer presque entièrement celui de la Marwitz. La satire, les façons libres, les mots à double entente, même les sottises de la Moria et des Tetows furent imités et elle se ploya entièrement sur leur modèle. Ses façons firent ajouter foi aux bruits qui couroient sur son compte. Quelques mauvais plaisans la raillèrent sur ses amours avec le Margrave; d'autres la firent apercevoir du crédit qu'elle avoit sur son esprit; enfin on ne lui parloit d'autre chose. Cependant on lui faisoit tort. Elle couchoit et logeoit chez sa tante, ne voyant le Margrave qu'en sa présence ou en la mienne. On ne change de caractère que par gradations. Une jeune personne qui se trouve tout d'un coup dans un grand monde, se laisse entraîner à la pente des plaisirs, mais ne s'oublie que peu-à-peu. Elle fut au désespoir de ces raisonnemens, dont je lui fis part. Les principes de vertu que je lui avois donnés parurent dans tout leur lustre. Elle voulut quitter la cour, pour retourner chez son père. J'employai toute ma rhétorique pour l'en empêcher, et je parvins enfin à la tranquilliser. Je fis même cesser ces bruits par le témoigne que je rendis à sa vertu. Cependant ils lui firent naître des idées, que peut-être elle n'auroit jamais eues, comme on le verra plus bas.
Nous retournâmes à Berlin au commencement de Décembre. Les troubles que la mort de l'Empereur devoit occasioner, obligèrent le Margrave de se rendre en son pays. Je restai à Berlin pour ne pas désobliger le roi. La cour ayant quitté le deuil, les plaisirs commencèrent avec le carnaval, qui se tient toujours à Berlin au mois de Décembre et de Janvier. Le roi donnoit les lundis bal masqué au château, le mardi il y avoit concert public et le mercredi et vendredi bal masqué en ville chez les principaux de la cour. Ces plaisirs ne furent pas de durée. Le grand projet du roi éclata tout d'un coup. Les troupes défilèrent du côté de la Silésie, et le roi, partit pour se mettre à la tête de son armée. Je fus véritablement touchée en prenant congé de lui. L'entreprise qu'il faisoit, étoit très-épineuse et pouvoit avoir de très-fâcheuses suites si elle avoit mal réussi. Ces réflexions me rendirent notre séparation plus sensible. J'aurois attendu son retour (puisqu'il comptoit revenir en six semaines, pour quelques jours seulement), si l'aventure que j'ai passée sous silence qui m'inquiétoit toujours, et mon impatience de revoir le Margrave m'avoient permis d'y faire un plus long séjour.
Je retournai donc à Bareith le 12. de Janvier de l'année 1741, et j'y arrivai au bout de onze jours; les eaux ayant si fort gâté les chemins, que je ne pus faire que quatre milles par jour. La Marwitz et sa soeur ne me rabattirent les oreilles pendant toute la route que de jérémiades sur leur départ de Berlin. Il faut donc, disoit la Marwitz, retourner à ce diable de nid, où on s'ennuie comme un chien, après avoir goûté les plaisirs de Berlin. Je fus plusieurs fois piquée de ces propos, mais la considérant comme une personne entraînée par le feu de la jeunesse et par les plaisirs, je l'excusois; et en effet il me parut peu après, qu'elle rentra en elle-même et qu'elle avoit renoncé à son étourderie. Je repris à Bareith mon genre de vie ordinaire. Nous eûmes beaucoup d'étrangers, qui rendirent le carnaval brillant.
Le prise de Glogow fut un grand sujet de satisfaction pour moi. Le roi, mon frère, après avoir formé le siège de cette place, la prit d'assaut, et s'empara par cette capture de la clef de la Silésie.
Le comte de Cobentzel, envoyé de la reine de Hongrie, arriva peu de temps après à notre cour. Il me rendit une lettre de l'Impératrice dernière douairière. Cette princesse me faisoit d'instantes prières, d'employer mon crédit sur l'esprit du roi pour le porter à la paix. La reine, sa fille, se trouvoit sans argent, sans troupes et attaquée à l'improviste. Malgré cette triste situation, elle avoit absolument refusé les propositions du roi, mon frère, et s'étoit résolue d'attendre les dernières extrémités plutôt, que de céder les quatre duchés, sujets de la querelle. Tous les efforts que fit le comte Combentzel et les conditions avantageuses qu'on me proposa, ne purent me porter à me mêler de cette affaire. Je ne jugeai pas même à propos d'en écrire au roi, d'autant plus qu'on ne s'étoit point expliqué sur les conditions de cet accommodement.
Cependant les heureux succès de ce prince continuèrent. La bataille de Molwitz se donna le 10. d'Avril. Elle tourna de toute façon à sa gloire. La victoire qu'il remporta, justifia son génie pour l'art militaire, puisque son coup d'essai fut un coup de maître. Le général Marwitz fut fort blessé à cette action d'un coup de feu à la cuisse. Le siège de Neisse et sa prise furent les suites de cette victoire, qui achemina la paix. La joie que je ressentis de toutes ces bonnes nouvelles, est difficile à exprimer. Je la fis éclater par les fêtes que je donnois.
Toute cette année se passa fort tranquillement pour moi. Ce fut aussi la dernière dans le cours de laquelle j'aie joui de quelque repos. Je vais entrer dans une nouvelle carrière bien plus rude et difficile à franchir, que toutes celles dont on m'a vue triompher dans le reste de ces mémoires. Je me pique d'être véridique. Je ne prétends point excuser les fautes que j'ai commises; j'ai péché peut-être contre les règles de la politique, mais je n'ai aucun reproche à faire à ma droiture.
Le général Marwitz ne pouvant se rétablir de sa blessure, me conjura avec tant d'instance de permettre à sa fille aînée de passer quelque temps avec lui, que je ne pus le lui refuser. Il étoit devenu gouverneur de Breslau et commandoit toutes les troupes en Silésie. Sa fille m'avoit paru fort contente de l'aller trouver.
Deux jours avant son départ elle vint auprès de moi, toute en pleurs et dans un désespoir mortel. Fort étonnée je lui en demandai la cause. A peine put-elle me répondre, ses sanglots lui coupoient la parole. Je vois bien, me dit-elle enfin, qu'il faut vous quitter, Madame; les bruits qui ont couru à Berlin, au préjudice de ma réputation, n'ont eu que trop de créance. Rien au monde ne m'est plus cher que mon honneur; l'atteinte qu'on y a donnée m'est plus sensible que la mort. Je ne puis détromper le monde, qu'en me retirant de la cour. Je vais être la plus malheureuse personne du monde, je sens que je ne pourrai vivre éloignée de vous et pour comble d'infortune mon père a dessein de me marier. Je serai donc une double victime, par le désespoir de ne plus vous voir, et celui d'épouser peut-être un homme qui me sera odieux.
Je fus vivement touchée de ses larmes et de ses sentimens. Je m'efforçai de les combattre, et au bout de deux heures je parvins non seulement à la calmer, mais j'obtins sa parole qu'elle resteroit à mon service. Je laisse à juger au lecteur, si après une telle conversation je pouvois me défier de cette fille. Pouvois-je m'imaginer qu'elle me trahissoit cruellement, en m'enlevant ce que j'avois de plus cher et en me dérobant le coeur de mon époux? Elle étoit presque toujours auprès de moi, et sa conduite étoit si mesurée avec lui, qu'elle auroit détruit tous mes soupçons, quand même j'en aurois eu. Sa soeur s'attacha beaucoup à moi après son départ. Son humeur vive, gaie et spirituelle m'amusoit. Le Margrave badinoit beaucoup avec elle, ce qui me ne donnoit aucun ombrage. Il en agissoit si bien avec moi et me témoignoit une si vive tendresse que j'avois une entière confiance dans sa fidélité. J'étois charmée lorsqu'il se divertissoit; étant ennemie de la gêne, je ne prétendois point lui en donner.
Ce fut environ en ce temps-là que l'électeur de Bavière fut élu roi des Romains. Il passa incognite par Bareith au commencement de l'année 1742. Ce prince alloit se rendre à Manheim, assister aux noces du prince et de la princesse de Sulzbach, pour aller de là se faire couronner Empereur à Francfort. Il passa en si mauvais équipage, que nous l'aurions peut-être ignoré, s'il n'avoit envoyé un de ses cavaliers nous faire des complimens et des excuses de n'avoir pu s'arrêter ici. Le Margrave se mit aussitôt à cheval et le suivit. Il fit tant de diligence, qu'il joignit ce prince à trois milles d'ici. L'Empereur sortit de sa voiture, l'embrassa et lui fit tout l'accueil et les politesses qu'il put désirer. Après une entrevue d'environ une demi-heure ils se séparèrent très-satisfaits l'un de l'autre.
Nous apprîmes peu après que le couronnement étoit fixé au 31. de Janvier. La curiosité nous prit de le voir. Nous résolûmes d'aller dans un parfait incognito à Francfort, d'y arriver la veille de cette cérémonie et d'en repartir le lendemain. Mr. de Berghover, envoyé de notre cour, eut soin de régler notre voyage et de faciliter notre incognito. Nous comptions partir dans huit jours, lorsque la duchesse de Wurtemberg s'avisa de venir à Bareith. Cette princesse, très-fameuse du mauvais côté, alloit à Berlin voir ses fils, dont elle avoit confié l'éducation au foi. Ces jeunes princes avoient passé peu avant elle ici. Le duc s'étoit amouraché de ma fille, qui n'avoit que 9 ans (il en avoit 14), et nous avoit fort diverti par ses petites galanteries. Je trouvai cette princesse assez bien conservée; ses traits sont beaux, mais son teint est passé et fort jaune; elle a un reflux de bouche, qui oblige au silence tous ceux auxquels elle parle; sa voix est si glapissante et si forte, qu'elle écorche les oreilles; elle a de l'esprit et s'énonce bien; ses manières sont engageantes pour ceux qu'elle veut gagner, et très-libres avec les hommes. Sa façon de penser et d'agir offre un grand contraste de hauteur et de bassesse. Ses galanteries l'avoient si fort décriée, que sa visite ne me fit aucun plaisir. Cette princesse étoit régente pendant la minorité de son fils. Je ne m'arrêterai pas à faire son caractère; elle reviendra plus d'une fois sur la scène dans le cours de ces mémoires.