Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2
Part 15
Mr. de Bremer, ci-devant gouverneur du Margrave d'Anspac, étoit à Bareith. Je le chargeai d'un compliment pour ma soeur, et le priai de lui dire de ma part, que j'étois avertie que l'évêque avoit une hauteur extrême; qu'il auroit des prétentions ridicules sur les titres que nous lui donnerions, et que je prévoyois qu'il y auroit des chipotages; que nous étions soeurs; que nous avions les mêmes prérogatives et les mêmes étiquettes; que j'étois résolue d'agir de concert avec elle, et que je la faisois prier de me faire savoir ses intentions; que tout le monde auroit les yeux sur nous et que j'étois d'avis de ne céder aucune vétille de tout ce qui nous appartenoit. Mr. de Bremer approuva fort mon procédé. Nous ne donnons que le titre de Liebden aux évêques et aux nouveaux princes de l'empire. Ce tître ne signifie pas tant qu'abesse, et il n'est pas possible de le traduire en françois. L'évêque prétendoit qu'on devoit lui donner un tître plus honorable et que nous devions l'appeler Votre grâce, sans quoi il ne vouloit pas nous donner l'Altesse royale. Je ne fus avertie de tout ceci que sous main. J'aurois pu faire des pourparlers là-dessus, mais on m'en dissuada et on m'assura qu'il se rangeroit de lui-même à son devoir.
Mr. de Bremer partit pour Anspac, et me rapporta une réponse très-favorable de ma soeur. Elle me manda, qu'elle se règleroit d'après moi et qu'elle étoit très-satisfaite de tout ce que je lui avois fait dire par Bremer. J'ai toujours conservé mes prérogatives comme fille de roi, et le Margrave les a toujours soutenues; c'étoit avec son approbation que j'avois fait cette démarche, et il me disoit souvent, qu'il avoit très-mauvaise opinion des gens, lorsqu'ils oublioient ce qu'ils étoient.
Nous partîmes donc au mois de Novembre et couchâmes la nuit à Beiersdorf. Nous fîmes le lendemain notre entrée à Erlangue. On y avoit construit plusieurs arcs de triomphe; les magistrats vinrent haranguer le Margrave aux portes de la ville et lui présentèrent les clefs; toute la bourgeoisie et la milice étoient rangées le long des rues. Nous étions, le Margrave et moi, dans un carosse de parade drapé. A cause du deuil nous fûmes rassasiés de harangues, que nous reçûmes l'un et l'autre ce jour-là.
Le lendemain il prit l'hommage. Il y eut table de cérémonie et le soir appartement. Nous nous arrêtâmes quelques jours à Erlangue et partîmes de là pour Pommersfelde.
Nous y arrivâmes à cinq heures du soir. L'évêque nous reçut au bas de l'escalier avec toute sa cour. Après les premiers complimens il me présenta sa belle-soeur, la générale-comtesse de Schoenborn, et sa nièce du même nom, abbesse d'un chapitre de Wirzbourg. Je vous supplie, Madame, me dit-il, de les regarder comme vos servantes; je les ai fait venir exprès pour faire les honneurs chez moi. Je fis beaucoup de politesses à ces dames, après quoi l'évêque me conduisit dans mon appartement. Il fit donner des sièges. Je me flanquai sur un fauteuil et nous allions entamer la conversation, quand les deux comtesses entrèrent dans la chambre. Je fus surprise de ne pas voir ma gouvernante avec elles. Je ne fis pourtant semblant de rien. Mon ajustement étoit fort dérangé; je pris ce prétexte pour me retirer un moment. L'évêque et ses dames se retirèrent aussi.
Dès que je fus seule, j'envoyai chercher mes dames, et je demandai à la gouvernante, pourquoi elle ne m'avoit pas suivie? C'est, dit-elle, parceque je n'ai pas voulu m'exposer à recevoir une avanie; car ces comtesses m'ont traitée comme un chien et ne m'ont pas dit un mot; elles ont passé haut la main devant moi, et sans l'un des Mrs. de la cour, que je ne connois pas, je n'aurois trouvé votre appartement. Je suis bien aise de savoir cela, lui dis-je, le Margrave m'a permis de soutenir mes droits, et je suis très-bien informée que ma gouvernante ne doit céder le pas tout au plus qu'aux comtesses régnantes de l'empire; elle ne l'est point et ne peut le prétendre en aucune façon.
Le Margrave me dit, que je devois en parler avec Voit, qui étant mon grand-maître, devoit selon les fonctions de sa charge, porter la parole en mon nom et faire des représentations là-dessus. Je l'envoyai chercher et lui exposai mes intentions. Mr. de Voit étoit le plus grand poltron qu'il y eût dans l'univers; il étoit toujours rempli de terreurs paniques et de difficultés. Il fit un visage long d'une aune. Votre Altesse royale ne comprend pas, me dit-il, la conséquence de l'ordre qu'Elle me donne; on s'assemble ici pour fomenter l'union des membres du cercle de Franconie; est-ce un temps pour chercher chicane aux gens? l'évêque prendra cette affaire fort haut; il sera désobligé, il ne démordra point de son entreprise, et si vous voulez soutenir la chose, cela deviendra une affaire de l'empire. Je fis un grand éclat de rire. Une affaire de l'empire, lui répondis-je, eh bien! tant mieux; les dames n'en ont jamais été mêlées, et ce sera quelque chose de nouveau. Le Margrave tira les épaules et le regarda d'un air de compassion. Mais qu'il en soit ce qui en pourra, je vous prie de faire savoir à l'évêque, ajoutai-je, que j'ai tant d'estime pour lui, que je serois fâchée de le désobliger, qu'il auroit dû prendre de meilleures mesures pour éviter toute tracasserie; qu'il ne pouvoit ignorer les prérogatives des filles de roi, ayant été élevé toute sa vie à Vienne; que je me fais honneur d'être l'épouse du Margrave, mais que je ne veux pas perdre pour cela une vétille de ce qui m'appartient. Mr. de Voit fit encore beaucoup de difficultés, mais le Margrave lui dit, de se dépêcher, qu'il étoit tard et qu'il falloit mettre une prompte fin à tout cela.
Mr. de Voit en parla donc de ma part à Mr. de Rottenhan, grand-écuyer de l'évêque. On tint un long pourparler, où il fit enfin résolu, que les deux comtesses partiroient, dés qu'elles auroient reçu ma soeur.
A peine cette décision fut-elle prise, que la cour d'Anspac arriva. J'envoyai aussitôt faire un compliment à ma soeur et lui fis dire, que je me rendrois chez elle dès qu'elle seroit seule. Je n'étois nullement obligée de lui rendre la première visite, mon droit d'aînesse me donnant le pas sur toutes mes soeurs, et le Margrave ayant la préséance sur le Margrave d'Anspac. Je pouvois le prétendre doublement; mais, comme nous sommes tous d'un même sang, je n'ai jamais voulu me prévaloir de mes droits. Ma soeur me fit répondre, qu'elle viendroit chez moi. Elle s'y rendit un moment après avec le Margrave. Ils me parurent fort froids l'un et l'autre. Ma soeur étoit enceinte. Je lui en témoignai ma joie et lui fis toutes les avances imaginables, mais elle ne me témoigna pas le réciproque. Je lui fis part de ce que j'avois fait; elle ne me répondit rien. L'évêque vint nous trouver. Elle s'évada et s'en retourna chez elle. Elle prit ce temps pour se faire présenter les Mrs. qui composoient la cour de l'évêque. Elle leur parla des comtesses et les assura, qu'elle condamnoit fort mon procédé, qu'elle n'étoit pas si hautaine que moi et qu'elle n'auroit jamais souffert ce qui venoit de se passer, si elle avoit été là. Tout le monde désapprouva sa conduite.
Nous allâmes la chercher pour se mettre à table. Je fus placée au haut bout. Elle ne voulut pas s'asseoir à côté de moi, et plaça l'évêque entre nous deux. Elle lui donnoit l'Altesse à tort et à travers, malgré l'accord que nous avions fait. Pour moi, je m'en tins à mes idées et n'en démordis point; j'avois toutes les attentions imaginables pour l'évêque et pour sa cour, et lui faisois toutes les politesses qui dépendoient de moi. Il est temps que je fasse son portrait.
Il est connu que la famille de Schoenborn est une des premières et des plus illustres d'Allemagne; elle a donné plusieurs électeurs et évêques à l'empire. Celui dont je parle avoit été élevé à Vienne. Son esprit et sa capacité le poussèrent à devenir chancelier de l'empire. Il exerça très-long-temps cette charge. Les évêchés de Wirzbourg et de Bamberg étant venus à vaquer par la mort de leurs évêques, la cour de Vienne profita de cette occasion, pour récompenser les services du vice-chancelier, et sut si bien corrompre les voix, qu'il fut élu prince et évêque de ces deux évêchés. Il peut passer avec justice pour un grand génie et pour un grand politique. Son caractère répond à cette dernière qualité, car il est fourbe, raffiné et faux; ses manières sont hautes; son esprit n'est point agréable, étant trop pédantesque; cependant on s'en accommode quand on le connoît, et sur-tout quand on s'applique à profiter de ses lumières. J'eus le bonheur de gagner son approbation. J'ai été souvent quatre ou cinq heures à raisonner avec lui tête-à-tête. Je ne m'ennuyois point; il me faisoit part de bien des particularités que j'ignorois. On peut bien dire que son esprit est universel. Il n'y a point de matières que nous n'ayons rabattues ensemble.
Dès que nous fûmes levés de table, je reconduisis ma soeur dans son appartement, et l'évêque me ramena dans le mien. Il y faisoit un froid terrible. Je me couchai tout de suite et m'endormis. A peine avois-je reposé une heure, que le Margrave m'éveilla, pour me dire, qu'on vouloit forcer la porte de ma chambre. Cette porte donnoit sur un corridor et on y avoit placé un hussard. J'entendis effectivement qu'on travailloit à rompre la serrure. Nous appelâmes tout doucement nos gens, pour voir ce que c'étoit et ils trouvèrent effectivement Mr. le hussard encore occupé à son ouvrage. Il demanda grâce au Margrave, le priant pour l'amour de Dieu de ne le point trahir, ce que le Margrave eut la générosité de lui promettre.
Le lendemain matin je commençai, dès que je fus levée, à faire la visite de tout le château. Pommersfelde est un grand bâtiment, dont le corps-de-logis est détaché des ailes; ce corps-de-logis a quatre pavillons; il est de figure carrée, et lorsqu'on le voit de loin, il semble une masse de pierres; le dehors est rempli de défauts; dès qu'on est entré dans la cour, l'idée qu'on s'étoit faite de ce château se change, et on y remarque un air de grandeur, qu'on n'avoit pas observé; d'abord on monte un perron de cinq ou six marches, pour entrer dans un portail écrasé et étroit, qui défigure fort ce bâtiment; un escalier magnifique se présente et laisse voir toute la hauteur de ce palais, la voûte de cet escalier n'étant soutenue que par une espèce d'équilibre; le plafond est peint à fresque; les garde-fous sont de marbre blanc, ornés de statues; cet escalier mène à un grand vestibule, pavé de marbre, d'où l'on entre dans une salle; cette salle est ornée de dorure et de peintures; on y voit des tableaux des premiers maîtres, tels que des Rubens, des Guido Reni et des Paul Veronèse, toute sa décoration cependant ne me plut point, elle avoit plutôt l'air d'une chapelle que d'une salle, et on n'y voyoit point cette noblesse d'architecture, qui joint le goût à la magnificence; cette salle conduit à deux appartemens en enfilade, tous armés de tableaux; une de ces chambres renferme une tapisserie de cuir, dont on fait grand cas, étant peinte par Raphaël; la galerie de tableaux est ce qu'il y a de plus beau, les amateurs de la peinture y peuvent contenter leur goût; comme je l'aime fort, je m'y arrêtai quelques heures à examiner tous les tableaux.
Je dînai ce jour-là et les suivans en particulier avec ma soeur, nos gouvernantes et deux dames de conseillers privés d'Anspac. L'évêque et les Margraves alloient tous les jours à la chasse, d'où ils ne revenoient qu'à cinq heures du soir. Je m'ennuyois fort, étant enfermée tout le jour avec ma soeur qui me faisoit la mine. Au retour des princes on s'assembloit dans la salle, pour assister à ce qu'on appeloit une sérénade. Ces sérénades sont des abrégés d'opéra. La musique en étoit détestable; cinq ou six chattes et autant de rominagrobis allemands nous écorchoient les oreilles par leur chant pendant quatre heures, où il failloit se morfondre, car le froid étoit excessif. On soupoit ensuite, et on ne se couchoit qu'à trois heures du matin, fatigué comme un chien de n'avoir rien fait toute la journée.
On nous proposa un nouveau plaisir, qui sentoit bien l'ecclésiastique. Ce fut d'aller dîner à Bamberg et d'y voir l'église et les reliques. Je fis dire à ma soeur, que si elle y alloit, j'irois aussi, et que si elle refusoit cette partie, je resterois pour lui tenir compagnie. Elle me fit répondre, qu'elle seroit bien aise d'aller à Bamberg, et que je n'avois qu'à accepter l'offre qu'on nous avoit faite. La chasse devoit se faire de ce côté-là et les princes dévoient s'y rendre pour y dîner avec nous. On vint me réveiller à sept heures du matin pour me dire, qu'il étoit temps de m'habiller et de partir, qu'il nous failloit quatre heures pour arriver à Bamberg, et que la chasse ne devant pas durer long-temps, je n'aurois le temps de ne rien voir, si je ne partois bientôt. Je me levai du lit en grognant; j'étois malade, le froid et les fatigues dérangeoient bien aisément ma santé mal affermie.
Dès que je fus habillée, je me rendis chez ma soeur. Je fus fort surprise de la trouver encore au lit. Elle me dit, qu'elle étoit incommodée et qu'elle ne pouvoit aller à Bamberg. Elle avoit très-bon visage et travailloit dans son lit. Je lui dis, qu'elle m'auroit fait plaisir de m'en faire avertir plutôt; que j'avois fait demander de ses nouvelles, et qu'on m'avoit répondu qu'elle se portoit bien. Mdme. de Bodenbrock, sa gouvernante, tiroit les épaules et me faisoit signe que ce n'étoit que caprice. Elle employa si bien sa rhétorique, qu'elle la persuada à se lever et à s'habiller. Je n'ai jamais vu de plus longue toilette, elle dura pour le moins deux heures.
On avoit attelé deux carosses de parade magnifiques. Le premier devoit être pour moi, et le second pour ma soeur. Je lui demandai, si elle ne vouloit pas que nous allassions ensemble. Elle me dit que non. Montez donc en carosse, lui dis-je. Oh! mon Dieu non, me dit-elle, vous avez le rang et je n'ai garde de me placer la première. Je n'ai point de rang avec mes soeurs, lui dis-je, et je n'aurai jamais de disputes là-dessus avec elles. Le Grand-Maréchal de l'évêque, homme assez massif, me prit par la main et me dit, voici votre voiture, Madame, ayez la grâce d'y entrer, car elle est préparée pour vous. J'y entrai donc avec ma gouvernante et n'eus pas seulement le temps de demander ma pelisse. Nous allions pas-à-pas. Nous gelions de froid; les doigts et les pieds nous étoient si engourdis, que nous ne pouvions plus les remuer. Je fis ordonner au cocher d'aller plus vite, et il exécuta si bien mes ordres, qu'en trois heures de temps nous arrivâmes à Bamberg.
On me conduisit droit à l'église, où les prêtres avoient étalé les reliques. Il y avoit un morceau de la croix dans une châsse d'or; deux des vases qui avoient servi à la noce de Cana; des os de la vierge; un petit haillon de l'habit de Joseph; le crâne de l'Empereur Frédéric et de l'Impératrice Cunégonde, patrons de Bamberg et fondateurs du chapitre; les dents de l'Impératrice sembloient des défenses de sanglier par leur longueur.
J'étois si gelée, que je ne pouvois marcher. Je me remis en carosse, pour aller au château. On me mena dans l'appartement qui m'étoit préparé. J'y pris des douleurs dans le corps et dans tous les membres. Mes dames me déshabillèrent, et à force de me frotter elles me firent un peu revenir le sentiment.
Dès que ma soeur fut arrivée, je me fis informer de l'état de sa santé et lui fis faire des excuses de ce que je n'allois pas chez elle, me trouvant incommodée. Elle me fit répondre, qu'étant fort fatiguée, elle vouloit se jeter sur le lit et tâcher de dormir, et qu'elle me prioit de ne point venir chez elle. J'y renvoyai plusieurs fois, et on me dit toujours qu'elle reposoit. A force de soins je me trouvai un peu mieux, et m'ennuyant beaucoup, je me mis à jouer au tocadille.
Les princes ne revinrent qu'à six heures. Ils dînèrent à une table séparée; celle où nous devions manger étoit servie dans ma chambre. Ma soeur y vint; elle avoit l'air fâché. Toute sa cour, et sur-tout les dames, faisoient la mine et affectoient de lâcher des propos assez piquans. Je ne fis pas semblant de les comprendre, jugeant cela au-dessous de moi.
Après le dîner ma soeur passa avec moi dans un cabinet, où nous prîmes le café. Je lui dis, que je voyois bien qu'elle étoit fâchée contre moi, que je la priois de me dire ce qu'elle avoit, et que si j'avois eu le malheur de l'offenser, j'étois prête à lui en faire toutes les réparations imaginables. Elle me répondit d'un air fort froid, qu'elle n'avoit rien contre moi, qu'elle étoit malade et qu'elle ne pouvoit être de bonne humeur, et en même temps elle s'appuya contre une table, où elle se mit à rêver. Je m'assis vis-à-vis d'elle et en fis de même.
L'évêque nous tira de cette conversation muette; il me reconduisit en carosse, où je me remis avec ma gouvernante. Je suis au désespoir, me dit celle-ci, le diable est déchaîné à la cour d'Anspac; on a maltraité ma soeur et la Marwitz d'une manière terrible; Mdme. de Zoch leur a dit mille impertinences; j'y ai encore mis fin à temps, sans quoi je crois qu'elles se seroient décoiffées. Ils ont dit publiquement, que Votre Altesse royale avoit fait ordonner au cocher, qui menoit la Margrave d'Anspac, d'aller à toute bride, afin qu'elle fit une fausse-couche; ils ont fort plaint cette pauvre princesse, laquelle, disoient-ils, étoit toute meurtrie des secousses de la voiture.
Je devins furieuse en entendant ces belles nouvelles; je voulois tirer satisfaction de la calomnie qu'on avoit débitée contre moi, mais ma gouvernante me fit tant de représentations, que je consentis à les ignorer.
Ma soeur ne voulant pas souper, je me fis excuser aussi auprès de l'évêque. Mes dames vinrent me conter toute cette histoire. Je vis bien enfin moi-même, que si nous n'étions les plus sages, cette affaire iroit plus loin, et donneroit matière à parler au public. Je leur ordonnai donc à toutes de laisser tomber cela, et de continuer à faire des politesses aux dames d'Anspac, jugeant bien que tout le blâme retomberoit sur elles des tracasseries qu'elles avoient voulu faire. Je n'eus pas tort. Toute la cour fut informée le lendemain de ce qui s'étoit passé, et on se disoit à l'oreille, que Mdmes. les conseillères avoient trouvé le vin bon et en avoient bu un peu plus, qu'il ne leur en falloit. Le Margrave d'Anspac même fut très-fâché des impertinences qui s'étoient dites contre moi, et en fit réprimander très-fortement les auteurs.
Nous partîmes enfin deux jours après et retournâmes à Erlangue. J'y eus un petit chagrin domestique. Un petit chien de Bologne, que j'avois depuis 19 ans, mourut. J'aimois beaucoup cette bête, qui avoit été compagne de tous mes malheurs; je fus sensible à sa perte. Les animaux me paroissent une espèce d'êtres raisonnables; j'en ai vu de si spirituels, qu'il ne leur manquoit que la parole pour expliquer clairement leurs pensées. Je trouve le système de Descartes très-ridicule sur ce sujet. Je respecte la fidélité d'un chien; il me semble qu'il a cet avantage sur l'humanité, qui est si inconstante et changeante. Si je voulois examiner cette matière à fond, je m'engagerois à prouver qu'il y a plus de raison parmi les animaux, que parmi les hommes. Mais ce sont mes mémoires que j'écris, et non leurs éloges, quoique cet article puisse servir d'épitaphe à ma petite chienne. Nous ne nous arrêtâmes que quelques jours à Erlangue et retournâmes à Bareith.
Il ne se passa rien de fort extraordinaire l'année 1736. J'ai déjà dit que la paix se fit entre l'Empereur et la France. Elle nous procura le passage des troupes autrichiennes, quoique ce passage fût fort onéreux aux princes de l'empire, qui contre toute équité et justice étoient obligés de leur donner les étapes. Le mal étant sans remède, nous tâchâmes d'en tirer parti tant que nous pûmes. Nous avions tous les jours un monde infini. Les officiers autrichiens étoient pour la plupart des gens très-aimables. Je vis quelques-unes de leurs femmes, qui l'étoient aussi. Nous nous divertissions à merveille. Il y avoit quasi tous les jours bal, et ma santé commençoit à se rétablir.
Je donnai une fête magnifique le jour de naissance du Margrave, qui est le 10. de Mai, dans la grande salle du château. J'y avois fait construire le mont Parnasse; un chanteur assez bon, que je venois d'engager, représentoit Apollon; neuf dames, magnifiquement vêtues, étoient les Muses; au-dessous du Parnasse j'avois fait pratiquer un théâtre; Apollon chantoit une cantate et ordonnoit aux Muses de célébrer cet heureux jour; aussitôt elles descendirent de leur place et dansèrent un ballet; au-dessous du théâtre étoit une table de 150 couverts, très-magnifiquement décorée; le reste de la salle étoit orné de devises et de verdure; nous représentions tous les Dieux du paganisme. Je n'ai rien vu de plus beau que cette fête, qui eut une approbation générale.
Depuis que le Margrave avoit pris Ellerot, ses affaires commençoient à se remettre. On trouve une grande augmentation de revenus, qu'on avoit tenue secrète et dont selon toute apparence Mrs. de la chambre des finances avoient profité. Le Margrave cassa tous les membres de cette chambre et en remit d'autres à leur place. Ellerot trouva outre cela moyen de rechercher de vieilles dettes, qu'on devoit depuis des temps immémoriaux aux Margraves de Bareith, et il eut le bonheur d'en tirer le payement. De pauvres que nous étions, nous nous trouvâmes tout d'un coup riches. Cependant cette année ne mit fin à une guerre, que pour en rallumer une autre. La Russie étoit en guerre avec les Turcs, et n'avoit accordé les 12,000 hommes, dont j'ai déjà fait mention, à l'Empereur qu'à condition, qu'il romproit la trêve qu'il avoit avec les Muhométans, et qu'il les attaqueroit en Hongrie. Toutes les troupes de ce prince commençoient à y défiler. On peut regarder cet événement comme le commencement de la décadence de la maison d'Autriche.
L'Empereur fit célébrer à peu près en ce temps-ci les noces de l'archiduchesse Marie Thérèse, sa fille aînée, avec le nouveau grand-duc de Florence.
Le prince de Galle épousa aussi cette année la princesse de Saxe-Gotha. Ce fut le roi son père, qui fit ce mariage, où le coeur du prince n'eut aucune part, cette princesse n'étant ni belle ni spirituelle. Il vit pourtant très-bien avec elle. J'en reviens à ce qui me regarde.
Nous allâmes passer la belle saison au Brandenbourger. Le Margrave y tomba malade; il lui prenoit des faiblesses et des maux de tête terribles. Cela ne l'empêchoit pas de sortir; mais j'en étois dans de cruelles inquiétudes. Il n'y a point de parfait bonheur dans ce monde; je jouissois de tout celui que je pouvois souhaiter, mais mes craintes pour une santé si précieuse faisoient disparoître tous mes autres sujets de contentement. Le médecin me faisoit craindre, que les accidens du Margrave ne fussent des avant-coureurs d'apoplexie. J'étois quelque fois dans un désespoir, que je ne savois ce que faisois. Je fus enfin tirée de peine. Il prit les hémorrhoïdes, qui le soulagèrent aussitôt. Comme cette maladie n'est dangereuse que lorsqu'on ne la ménage pas, et qu'elle pouvoit contribuer à conservation du Margrave, qui est extrêmement sanguin, j'en fus charmée.
Depuis que le prince étoit parvenu au règne, il s'étoit fort appliqué à se concilier l'amitié du roi et de la reine de Danemarc. La reine ayant été princesse apanagée et fille d'un cadet de la maison, n'avoit reçu aucune dot, cela étant stipulé ainsi dans la maison de Brandenbourg, sans quoi les apanages et les dots iroient à toute éternité, et ne pourroient manquer à la fin de ruiner la maison. La reine fit savoir au Margrave, que s'il vouloit lui donner la sienne, elle lui feroit des avantages qui l'en récompenseroient au quadruple. Le Margrave la lui accorda, se fiant à sa parole.