Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2
Part 13
J'eus le plaisir de revoir ce cher prince le 14. de ce mois. Il avoit eu une approbation générale. Je reçus diverses lettres sur son sujet de l'armée, remplies de ses éloges et de l'application qu'il s'étoit donnée pour apprendre le métier. Je le trouvai fort engraissé et bien portant. Il me témoigna le mécontentement qu'il avoit de mon frère et me dit, qu'il avoit si fort changé à son désavantage, que je ne le reconnoîtrois plus; qu'il ne se soucioit plus de moi, et qu'en un mot c'étoit tout un autre homme. Ce rapport m'affligea beaucoup. Cependant je me flattois de regagner le coeur de mon frère, pendant le séjour qu'il devoit faire chez nous.
Le roi étoit dans un état pitoyable. On l'avoit transporté à Berlin. Tous les médecins qui étoient autour de lui regardoient son mal comme incurable.
Le Margrave dépérissoit à vue. Sa santé ne lui permettant pas de recevoir mon frère. Il se rendit au parc, où il y avoit une très-belle maison, pour éviter sa présence et recommencer une nouvelle cure. Mais il ne put la continuer; il prit un crachement de sang, qui fit craindre pour sa vie. Tout le monde lui conseilla de se défaire de son médecin. On l'anima si fort contre ce malheureux, qu'il l'auroit fait arrêter, si on ne l'en avoit empêché. Les autres médecins disoient que c'étoit les bains, qu'il avoit fait prendre au Margrave, qui l'avoient réduit à ce triste état. Goekel prétendoit le contraire; voici comment il vouloit prouver l'efficace de ses bains. On conserve, disoit-il, les corps en les embaumant; je conclus de là, que si je puis parvenir à embaumer une personne pleine de vie, cette personne pourra vivre quelques centaines d'années; or le plus excellent préservatif contre la corruption est la pomme de pin; j'ai donc agi en homme sensé et qui entend son métier en les ordonnant au Margrave et à la princesse héréditaire. Je ris bien de ce beau système, qui nous auroit rendus momies, le Margrave et moi.
Nous reçûmes dans ce temps-là des nouvelles d'Italie. Elles furent avantageuses pour les Autrichiens. Le comte Koenigsek surprit l'armée du Maréchal de Broglie et celle du roi de Sardaigne, en faisant passer la rivière Seggio à ses troupes. Le Maréchal se sauva nu-pieds et l'autre chaussé. Toute l'armée des alliés fut mise en déroute. On dit, qu'il n'y avoit rien de plus plaisant à voir que les hussards autrichiens, qui s'étoient parés des habits galonnés des officiers françois. Ceux-ci eurent leur revanche quelques jours après. Le comte Koenigsek les ayant poursuivis, les François lui livrèrent bataille devant la ville Guastala et les défirent. Le prince Louis de Wurtemberg et plusieurs autres braves généraux autrichiens y furent tués.
Cependant mon frère arriva le 5. d'Octobre. Il me parut fort décontenancé, et pour rompre tout entretien avec moi, il me dit, qu'il étoit obligé d'écrire au roi et à la reine. Je lui fis donner des plumes et du papier. Il écrivit dans ma chambre et employa plus d'une grosse heure pour écrire deux lettres, où il n'y avoit que deux lignes. Il se fit ensuite présenter toute la cour, et se contenta de regarder tous ceux qui la composoient d'un air moqueur, après quoi nous nous mîmes à table. Il ne fit dans toute sa conversation que turlupiner tout ce qu'il voyoit en me répétant plus de cent fois le mot de petit prince et de petite cour. J'étois outrée et ne pouvois comprendre comment il avoit changé si subitement envers moi. L'étiquette de toutes les cours de l'empire n'accorde la table des princes qu'à ceux qui ont le rang de capitaine; les lieutenans et les enseignes sont exclus et sont placés à la troisième table. Mon frère avoit un lieutenant dans sa suite; il le fit placer à table en me disant, que les lieutenans du roi valoient bien les ministres du Margrave. Je ravalai cette dureté et ne fis semblant de rien.
L'après-midi étant seule avec lui, il me dit: notre Sire tire à sa fin et ne vivra pas ce mois. Je sais que je vous ai fait de grandes promesses, mais je ne suis pas en état de vous les tenir; je vous laisserai la moitié de la somme que le feu roi vous a prêtée; je crois que vous aurez tout lieu d'être satisfaite de cela. Je lui dis, que ma tendresse pour lui n'avoit jamais été intéressée; que je ne lui demanderois jamais rien que la continuation de son amitié, et que je ne voulois pas un sou de lui, si cela l'incommodoit de la moindre manière. Non, non, dit-il, vous aurez ces 100,000 écus, je vous les ai destinés. On sera bien surpris dans le monde, continua-t-il, de me voir agir tout différemment qu'on ne l'auroit cru; on s'imagine que je vais prodiguer tous mes trésors et que l'argent deviendra aussi commun à Berlin que les pierres, mais je m'en garderai bien, j'augmenterai mon armée et je laisserai tout sur le même pied. J'aurai de grandes considérations pour la reine, ma mère, je la rassasierai d'honneurs, mais je ne souffrirai point qu'elle se mêle de mes affaires, et si elle le fait, elle trouvera à qui parler.
Je tombai de mon haut en entendant tout cela; je ne savois si je dormois ou si je veillois. Il me questionna ensuite sur les affaires du pays. Je lui en fis le détail. Il me dit, quand votre benêt de beau-père mourra, je vous conseille de casser toute la cour et de vous réduire sur le pied de gentils-hommes, pour payer vos dettes; au bout du compte vous n'avez pas besoin de tant de monde, et il faut aussi que vous tâchiez de diminuer tous les gages de ceux, que vous ne pourrez vous dispenser de garder; vous avez été accoutumée à vivre à Berlin avec quatre plats, c'est tout ce qu'il vous faut ici, et je vous ferai venir de temps en temps à Berlin, cela vous épargnera la table et le ménage.
Il y avoit déjà long-temps que j'avois le coeur gros, je ne pus retenir mes larmes en entendant toutes ces indignités. Pourquoi pleurez-vous? me dit-il. Ah, ah! c'est que vous êtes mélancolique; il faut dissiper cette humeur noire, la musique nous attend et je vous ferai passer cet accès en jouant de la flûte. Il me donna la main et me conduisit dans l'autre chambre. Je me mis au clavecin, que j'inondai de mes larmes. La Marwitz se plaça vis-à-vis de moi, pour empêcher les autres de voir mon désordre.
Il reçut enfin le quatrième jour de son arrivée une estafette de la reine, qui le conjuroit de se hâter de revenir, le roi étant à l'extrémité. Cette nouvelle acheva de me désoler. J'aimois le roi et je voyois bien par le train que prenoient les choses, que je ne pouvois plus compter sur mon frère. Il fut pourtant un peu plus obligeant envers moi les deux derniers jours avant son départ. L'amitié que j'avois pour lui, me fit excuser ses irrégularités et je me crus bien rapatriée avec lui, mais le prince héréditaire n'y fut pas trompé, et me prédit d'avance bien des choses qui se sont vérifiées dans la suite. Mon frère repartit donc le 9. d'Octobre, me laissant en suspens sur son sujet.
Le Margrave revint deux jours après à Bareith, je fus fort surprise en le revoyant. Je n'ai de ma vie vu un changement pareil; tout son visage étoit si tiré, qu'il n'étoit pas reconnoissable. Il vint se reposer un moment chez moi. Tout le temps qu'il y resta il ne fit que se déchaîner contre son médecin et me faire le détail de sa maladie. Elle augmenta bientôt si fort, qu'il ne fut plus en état de quitter la chambre. Je lui rendois visite tous les jours. Ce prince étoit d'une humeur insupportable; il nous faisoit souffrir maux et martyres. Nous n'osions plus parler à personne, sans courir risque de rendre ses gens malheureux, et ses soupçons le portoient à s'imaginer, que nous formions des intrigues avec tout le monde. Il étoit défendu de rire; dès que nous étions un peu gais, il disoit que c'étoit de la joie que nous avions de sa maladie. Pour mettre fin à toutes ces chicanes, nous ne vîmes plus personne et nous nous réduisîmes, le prince héréditaire et moi, à n'avoir commerce qu'avec mes dames, qui étoient les seuls êtres vivans que nous vissions. Nous dînions et soupions en particulier. Je travaillois, je lisois, je composois de la musique tous les jours; nous jouions au colin-maillard, ou nous chantions et dansions; enfin il n'y avoit point de folies dont nous ne nous avisassions pour tuer le temps. Mais j'ai négligé jusqu'à présent de rapporter un fait assez intéressant, n'ayant pas voulu interrompre le fil de ma narration.
J'ai déjà fait le portrait de la Margrave douairière de Culmbach, qui faisoit sa demeure à Erlangue. Cette princesse s'étoit amourachée d'un certain comte Hoditz, homme d'une très-grande maison de Silésie, mais franc-libertin et aventurier. Comme la conduite de ce princesse étoit connue et qu'il lui falloit toujours un adorateur, cette nouvelle intrigue ne donna point d'ombrage au Margrave. Elle garda même quelques dehors avec son amant au commencement de leurs amours, mais sa passion pour lui augmenta tout d'un coup si fort, qu'elle résolut de l'épouser. Le comte sut si bien mener cette affaire, que personne ne s'aperçut de leur dessein que lorsqu'il fut accompli. Les deux amans choisirent une nuit fort obscure pour s'évader du château; une fausse-clef qu'ils avoient pris soin de faire fabriquer, leur procura la sortie du jardin. Malgré une pluie épouvantable ils gagnèrent à pied un petit village Bambergeois, à une demi-lieue d'Erlangue. Mdme. la Margrave n'avoit pour tout habillement qu'une simple jupe de basin et un pet-en-l'air de la même étoffe. Ils trouvèrent deux prêtres catholiques dans le village qui les marièrent, après quoi ils retournèrent à Erlangue dans le même ordre qu'ils en étoient partis. Le secrétaire de la Margrave et quelques domestiques du comte, qui les avoient suivis, leur servirent de témoins. Le comte partit quelques jours après pour Vienne. Sa nouvelle épouse lui fit présent d'une partie de ses pierreries et engagea le reste pour payer les fraix de son voyage. Cette démarche fit du bruit. Le secrétaire de la Margrave prévoyant bien qu'il n'avoit plus aucune fortune à espérer de sa maîtresse, vint dénoncer le fait au Margrave.
Ce prince envoya d'abord le Baron Stein à Erlangue pour examiner la chose. La Margrave avoua tout de suite son mariage. On lui fit toutes les représentations imaginables, pour lui montrer la bassesse de son procédé, et les suites funestes qui s'en suivroient, lui offrant de faire rompre son mariage, qui ne s'étoit pas fait selon les cérémonies de l'église, les deux prêtres n'ayant pas reçu la dispense de l'évêque de Bamberg pour les marier. Toutes les raisons qu'on put lui alléguer furent inutiles. Elle répondit, qu'elle aimeroit mieux manger du pain sec et ne boire que de l'eau avec son cher comte, que d'avoir l'empire de l'univers. Le Margrave voyant qu'il ne gagneroit rien sur son esprit, avertit le duc de Weissenfeld de ce qui se passoit. Ce prince envoya un de ses ministres à Erlangue, mais toutes les instances et remontrances de celui-ci furent aussi peu efficaces, que celles du baron Stein. Elle sortit du château pour se rendre auprès de son époux, mais ses créanciers, qui étoient en grand nombre, l'arrêtèrent. Pour se sauver de leurs mains, elle leur abandonna tous ses effets. Elle se rendit à Vienne, où elle abjura la foi luthérienne pour embrasser la catholique. Elle y est encore présentement dans une misère affreuse, méprisée de tout le monde et vivant des charités, que lui fait la noblesse. Son époux l'a cajolée tant qu'elle a eu un sou de bien. Elle a été obligée de vendre toutes ses nippes, pour suffire aux dépenses du comte, qui l'a laissée à présent dans le plus cruel abandon.
Le commencement de l'année 1735 ne fut pas favorable au Margrave. Sa santé s'affoiblissoit à vue, et il ne pouvoit plus quitter le lit; mille fantaisies lui passoient par la tête; il ne s'imaginoit point de mourir, et faisoit faire tous les jours des plans pour l'embellissement de Himmelcron. Il vouloit rendre cet endroit magnifique et y dépenser 100,000 florins en bâtimens. J'ai déjà parlé de son ordre. Il le fit changer et voulut y ajouter des commanderies; certaines terres allodiales dévoient être employées à cet usage. Non content de tout cela, il acheta une immense quantité de chevaux et fit faire diverses sortes de voitures, voulant jouer, disoit-il, le grand Seigneur; en un mot, si Dieu ne l'avoit retiré du monde, il auroit ruiné tout son pays et nous auroit laissés à l'aumône. Tous ceux qui étoient en charge, voyant bien qu'il ne pouvoit réchapper de cette maladie, s'adressoient au prince héréditaire. Celui-ci tâchoit sous main de faire traîner les bâtimens de Himmelcron et le plan des commanderies. Le Margrave avoit même des momens où son esprit étoit détraqué, toutes les affaires alloient cahin-caha, et il nous faisoit tous les chagrins imaginables. Je le laisserai reposer un peu pour voir ce qui se passoit à Berlin.
Le roi y étoit toujours très-mal de l'hydropisie. Il souffroit prodigieusement; les jambes lui étoient crevées; il étoit obligé de les tenir dans des baquets, pour y laisser couler l'eau qui en sortoit. Son mal augmentant à vue-d'oeil, il résolut de faire les noces de ma soeur Sophie avec le Margrave de Schwed. La bénédiction de leur mariage se donna le 7. de Janvier devant son lit. Une espèce de grosseur qu'il avoit à une de ses jambes, fit croire aux médecins qu'il s'y formoit un abcès, ils résolurent d'y faire une incision. L'opération fut longue et douloureuse. Le roi la soutint avec une fermeté héroïque et se fit donner un miroir, pour être en état de mieux voir travailler les chirurgiens. Mon frère me mandoit toutes les postes, qu'il n'avoit plus que 24 heures à vivre, mais il comptoit sans son hôte; et la quantité d'eau que le roi avoit perdue, jointe à l'habilité des médecins, rétablit entièrement ce prince. Cette cure fut regardée comme un miracle. Sa convalescence me combla de joie. Toutes mes soeurs se rendirent à Berlin pour féliciter le roi sur le rétablissement de sa santé. Je ne pus lui témoigner la satisfaction que j'en ressentois que par écrit, ne pouvant m'éloigner dans l'état où étoit le Margrave.
Ce prince, tout mourant qu'il étoit, voulut conférer son nouvel ordre en cérémonie. Tous ceux qui en étoient chevaliers, le reçurent de lui. Il étoit couché dans son lit, où il reçut des complimens de toute la cour. Cet ordre consiste dans une croix blanche; l'aigle rouge qui représente les armes de la maison, est au milieu, elle est attachée à un ruban ponceau, bordé d'or, et on le porte autour du cou; l'étoile est d'argent; l'aigle rouge est au milieu avec cette devise latine; sincère et constant. Il y eut grande table chez moi et le soir bal, qui ne dura qu'un quart d'heure.
Je fus bien attristée en ce temps-là par une lettre de la duchesse de Brunswick, qui me faisoit part de la mort de son époux. Il n'y avoit qu'un an qu'il étoit parvenu à la régence. Je le regrettai sincèrement, et je conserve encore une tendre amitié pour la duchesse, son épouse. Le prince Charles, son fils, se vit prince régnant par ce décès. Ma soeur joua de bonheur, si on peut appeler ainsi la perte d'un si brave prince, car elle se vit deux ans après son mariage, et contre toute apparence, princesse régnante.
Cependant la maladie du Margrave augmenta si fort, qu'on lui conseilla de faire venir un médecin très-habile d'Erfort, pour le consulter. Celui qu'il avoit pris à la place de Goekel, se nommoit Zeitz. C'était un homme d'esprit, qui avoit un peu plus de savoir que son prédécesseur, mais dont le système étoit aussi ridicule, que celui de l'autre. D'ailleurs cet homme avoit un très-mauvais caractère; il n'avoit point de religion, et par conséquent aucun frein qui pût le tenir en bride. Il n'est pas donné à chacun d'avoir une foi aveugle, même on trouvera ordinairement que ceux qui croient le moins, vivent le plus moralement bien, mais un mauvais esprit, qui n'a point de religion, est un meuble très-dangereux dans la société. La plupart des gens ne savent ce qu'ils croient; les uns rejettent la religion, parcequ'elle est contraire à leurs passions; les autres pour être à la mode; d'autres encore pour s'attirer la renommée de gens d'esprit. Je désapprouve fort ces sortes d'esprits-forts, mais je ne puis condamner ceux qui ce font une étude de rechercher la vérité et de se défaire de tout préjugé. Je suis même convaincue, que les personnes qui s'accoutument à réfléchir, ne peuvent qu'être vertueuses; en recherchant la vérité, on apprend à raisonner juste, et en apprenant à raisonner juste, on ne peut qu'aimer la vertu. Mes réflexions m'ont éloignée de mon sujet. J'y reviens.
Mr. Juch qui étoit le médecin que l'on fit venir, annonça tout franchement au Margrave, qu'il ne réchapperoit point de cette maladie, et qu'il n'avoit plus que quelques semaines à vivre. Zeitz l'assura en revanche, qu'il le tireroit d'affaire. Il ajouta foi aux paroles du dernier. Cela est naturel, nous nous flattons toujours de ce que nous espérons. Il continua donc à faire travailler à Himmelcron et à régler les commanderies de son ordre.
La princesse d'Ostfrise ayant appris le triste état où il se trouvoit, se mit en chemin pour venir à Bareith. Cela nous alarma fort, le prince héréditaire et moi. Elle pouvoit nous faire un tort infini, en engageant son père à faire un testament en sa faveur et en celle de sa soeur. Mlle. de Sonsfeld sut si bien tourner l'esprit du Margrave qu'elle lui fit accroire, qu'il s'attendriroit trop s'il voyoit sa fille, que d'ailleurs elle prétendroit bien des choses contraires aux intérêts de son pays, et qu'il seroit dur au Margrave de lui refuser. Enfin elle fit si bien, que ce prince lui envoya une estaffette, pour la prier de ne point venir. L'estaffette la rencontra à Halberstadt, qui est à moitié chemin de Bareith. Elle fut donc obligée de s'en retourner.
L'amour du Margrave pour Mlle. de Sonsfeld continuoit toujours, mais elle me tenoit exactement la parole qu'elle m'avoit donnée, et me faisoit part de tous les entretiens qu'elle avoit avec lui. Sans elle nous aurions mal passé notre temps, et il se seroit porté à toutes sortes d'extrémités, car il nous traitoit comme des chiens. Nous prenions patience sur tout cela, et surtout moi, dans l'espérance que notre délivrance étoit prochaine. Il faut pourtant que je rende cette justice au prince héréditaire, que je ne l'ai jamais entendu murmurer contre son père, hors le jour qu'il voulut le battre, et qu'il en a toujours parlé en termes très-respectueux. Il voyoit bien lui-même que son père tiroit à sa fin. Il n'étoit informé que superficiellement de ses affaires, et tenoit tous les jours des conférences secrètes avec Mr. de Voit, qui l'instruisoit de l'état de son pays. Je connoissois à fond le caractère du prince héréditaire, et je savois qu'il ne se laisseroit jamais gouverner. Je m'étois bien proposé de ne me mêler de rien; je hais les intrigues à la mort, mais en revanche je voulois rester sur un certain pied de considération, et ne voulois pas non plus que personne se mêlât de ce qui me regardoit. Je ne sais si Mr. Voit fit comprendre au prince que je gouvernerois, ou s'il eut lui-même cette idée de moi, mais je m'aperçus qu'il n'en agissoit plus avec moi avec la même franchise qu'à l'ordinaire. Cela m'inquiéta, mais cependant je ne fis semblant de rien.
La Marwitz me dit un jour: le prince héréditaire est encore trop vif pour entrer dans tous les détails de la régence; je suis persuadée que Votre Altesse royale sera obligée de l'assister; il est encore jeune, il n'est informé de rien, il n'a point d'expérience; je crains que s'il ne suit vos conseils, on ne lui fasse faire bien des bévues. Je vous assure, ma chère, lui dis-je, que vous vous trompez fort; je ne me mêlerai de rien, et je vous assure, que le prince ne s'adressera pas à moi pour avoir mon avis. Elle en fut surprise. Le prince entra justement dans la chambre. Elle lui parla quasi de même qu'à moi, et je répétai au prince de que j'avois répondu à la Marwitz. Il garda le silence; il étoit fort froid envers moi. Je rejetai toujours ce changement sur les affaires qui lui rouloient dans la tête. Jusque-là il n'avoit eu rien de caché pour moi, il m'avoit fait part de ses plus secrètes pensées, mais il ne me confia point ses idées sur l'avenir, et je ne m'en informai pas non plus.
Un jour que nous étions à table, on vint nous chercher au plus vite chez le Margrave, en nous disant qu'il étoit à l'agonie. Nous le trouvâmes couché dans un fauteuil; une suffocation qui lui avoit pris, l'avoit mis à deux doigts du tombeau; son pouls étoit comme celui d'une personne qui se meurt. Il nous regarda tous sans nous dire mot. On avoit envoyé chercher un ecclésiastique. Il témoigna d'abord que cela ne lui faisoit pas plaisir. L'ecclésiastique lui fit une assez belle exhortation sur l'état où il se trouvoit, lui disant, qu'il étoit près de rendre compte de ses actions à Dieu, qu'il devoit se soumettre à ses saintes volontés, et qu'il lui donneroit la force d'envisager la mort avec fermeté. J'ai administré la justice, lui dit-il; j'ai été charitable envers les pauvres: je n'ai point débauché avec les femmes; j'ai rempli les devoirs d'un prince juste et équitable; je n'ai rien à me reprocher et puis paraître devant le tribunal de Dieu avec assurance. Nous sommes tous pécheurs, lui répondit son aumônier, et le plus juste pèche sept fois, et quand nous avons fait tout ce qui nous est ordonné, nous sommes pourtant des serviteurs inutiles. Nous remarquâmes tous que ce discours lui déplaisoit. Il répéta avec plus de véhémence: non, je n'ai rien à me reprocher, mon peuple pourra me pleurer comme son père. Il garda quelques momens le silence, après quoi il nous pria de nous retirer. On le remit au lit, et nous fûmes bien surpris lorsqu'on nous vint dire le soir, qu'il étoit beaucoup mieux. On nous apprit en même temps, qu'il avoit fort grondé ses domestiques de l'alarme qu'ils avoient faite, et surtout de ce qu'ils avoient appelé l'ecclésiastique. Il sembla que son mal fût diminué, mais le 6. de Mai il augmenta si fort, que Zeitz qui l'avoit toujours flatté de le rétablir, vint lui annoncer son arrêt de mort. Il tomba dans une profonde rêverie et ordonna que tout le monde le laissât seul ce jour-là. Il étoit d'une foiblesse extrême.