Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2
Part 12
«Je pars, ma chère fille, dans six semaines, pour aller au Rhin. Mon fils et mes cousins feront la campagne avec moi; il faut que mon gendre la fasse aussi. Doit-il planter des choux à Bareith, pendant que tous les princes de l'empire vont à la guerre? Il passera dans le monde, pour un poltron qui n'a point d'honneur; toutes les raisons du Margrave ne valent rien. Rendez-lui la ci jointe et dites-lui, qu'il déshonore son fils, s'il l'empêche d'aller à la guerre. Rendez-moi une prompte réponse et soyez persuadée que je suis etc.»
Mon Dieu! que devins-je en lisant cette lettre; je versai un torrent de larmes. Le prince héréditaire me parla très-fortement et me dit, que si je ne déterminois son père à le laisser aller, je le forcerois à s'enfuir de Bareith et à faire la campagne sans son consentement. Je lui répondis, que tout ce qu'il pouvoit exiger de moi étoit, que je né lui serois pas contraire, mais que je ne persuaderais point le Margrave à le faire partir. J'envoyai la lettre du roi à ce prince. Il m'écrivit et me pria de retourner en ville, où il y avoit bien des choses à me communiquer et où il vouloit consulter le conseil sur cette affaire.
J'allai donc le 14. de Juin à Bareith. Le Margrave me montra la lettre du roi, qui étoit à peu près dans les mêmes termes que la mienne, et une du comte Sekendorff. Ce général le prioit pour l'amour de Dieu de se rendre aux désirs du roi, lui représentant, qu'en voulant empêcher le prince héréditaire d'aller en campagne, on lui attireroit beaucoup de méchantes affaires sur les bras; que la saison étoit avancée; que cette campagne ne pouvoit durer long-temps et qu'il espéroit lui relivrer son fils sain et sauf et couvert de gloire, lorsqu'elle seroit achevée. Il me demanda, ce que je pensois de tout cela? Je lui répondis, que je remettois toute cette affaire entre ses mains, qu'il étoit père et que j'étois persuadée, qu'il pèseroit bien mûrement le pour et le contre, avant que de rien décider. Il me parut fort inquiet. En effet tout le pays étoit contraire à la campagne et on disoit hautement, qui si le Margrave souffroit que son fils y allât, ce seroit un signe qu'il ne l'aimoit pas. Il répondit donc au roi, que la proposition qu'il lui faisoit étoit de si grande conséquence, qu'il ne pouvoit se déterminer si vite. Le prince héréditaire de son côté étoit d'une humeur épouvantable de voir les irrésolutions du Margrave. Il le pressoit vivement tous les jours d'acquiescer à ses désirs.
Cependant le roi étoit déjà parti de Berlin, pour se rendre à l'armée. Mon frère et tous les princes le suivirent quelques jours après. Le roi avoit pris sa route par le pays de Clève. Mon frère me manda, qu'il prendroit la sienne par Bareith, mais que le roi lui ayant expressement défendu d'y faire séjour, il me prioit de me trouver le 2. Juillet à Berneck, qui est à deux milles de Bareith, où il pouvoit s'arrêter quelques heures. Je ne négligeai pas cette occasion de voir ce cher frère; je me mis en chemin de grand matin avec ma gouvernante, Mr. de Voit et Mr. Sekendorff. Le prince avoit un gentil-homme de la chambre avec lui, et le baron Stein nous suivoit, pour complimenter mon frère de la part du Margrave.
J'arrivai à dix heures à Berneck. Il faisoit une chaleur excessive et je me trouvai déjà fort fatiguée du chemin que j'avois fait. Je descendis à la maison qui étoit préparée pour mon frère. Nous restâmes à l'attendre jusqu'à trois heures de l'après-midi. L'impatience nous prit enfin et nous nous mîmes à table. Pendant que nous y étions, il survint un orage épouvantable. Je n'ai rien vu de si terrible; le tonnerre retentissoit dans les rochers, dont Bernek est entouré, et il sembloit que le monde alloit périr; un torrent d'eau succéda à l'orage. Il étoit quatre heures et je ne pouvois comprendre où mon frère étoit. Plusieurs gens à cheval, que j'avois envoyés d'avance pour savoir où il étoit, ne revenoient point. Enfin, malgré toutes mes prières, le prince héréditaire voulut aussi aller le chercher. Je restai jusqu'à neuf heures du soir à attendre, sans que personne ne revînt. J'étois dans de cruelles agitation; ces cataractes d'eau sont fort dangereuses dans les pays de montagnes, les chemins sont inondés dans un moment et il arrive très-souvent des malheurs. Je crus pour sûr qu'il en étoit survenu à mon frère ou au prince héréditaire. Enfin à neuf heures on vint me dire, que mon frère avoit changé de route et qu'il étoit allé à Culmbach, où il vouloit rester la nuit. Je voulus y aller (Culmbach est à quatre milles de Bernek, mais les chemins sont affreux et remplis de précipices); tout le monde s'y opposa, et mal-gré bon-gré on me mit en carosse, pour me mener à Himmelcron, qui n'étoit qu'à deux milles de là. Nous pensâmes nous noyer en chemin, les eaux s'étant si fort accrues, que les chevaux ne les pouvoient passer qu'à la nage.
J'arrivai enfin à une heure après minuit. Je me jetai aussitôt sur un lit; j'étois mourante et dans des transes mortelles qu'il ne fût arrivé quelque accident à mon frère ou au prince héréditaire. Ce dernier me tira enfin d'inquiétude. Il arriva à quatre heures, sans me dire des nouvelles de mon frère. Je commençois à m'assoupir, étant un peu plus tranquille, quand on vint m'avertir, que Mr. de Knobelsdorff vouloit me parler de la part du prince royal. Je m'élançai du lit et courus à lui. Il me dit, que mon frère n'avoit compté me voir que le jour suivant, ce qui avoit été cause qu'il s'étoit reposé à Hoff; que si je voulois, il se rendroit à quelque endroit proche de Bareith; qu'il y seroit précisément à huit heures et qu'il y resteroit quelques heures pour me parler. Je n'eus donc pas le temps de dormir et me remis en carosse, pour me trouver au rendez-vous.
Mon frère m'accabla de caresses, mais me trouva dans un si pitoyable état, qu'il ne put retenir ses larmes. Je ne pouvois me tenir sur mes jambes et me trouvois mal à tout moment tant j'étois foible. Il me dit, que le roi étoit fort piqué contre le Margrave de ce qu'il ne vouloit pas souffrir que son fils fît la campagne. Je lui dis toutes les raisons du Margrave et j'ajoutai, qu'il n'avoit pas tort. Eh bien! dit-il, qu'il quitte donc le militaire et qu'il rende son régiment au roi; d'ailleurs tranquillisez-vous sur toutes les craintes que vous pourriez avoir pour lui, car je sais des nouvelles certaines qu'il n'y aura pas trop de sang de répandu. On forme pourtant le siège de Philippsbourg, lui répondis-je. Oui, dit mon frère, mais on ne risquera pas une bataille pour dégager cette place. Le prince héréditaire entra dans ces entrefaites et pria pour l'amour de Dieu mon frère de le tirer de Bareith. Ils se retirent ensemble à une fenêtre où ils s'entretinrent long-temps. Enfin mon frère me dit, qu'il écriroit une lettre très-obligeante au Margrave, et qu'il lui donneroit de si bonnes raisons en faveur de la campagne, qu'il ne doutoit pas que cette lettre ne fît son effet. Nous resterons ensemble, dit-il en adressant la parole au prince héréditaire, et je serai charmé d'être toujours avec mon cher frère. Il écrivit la lettre, qu'il donna au baron Stein, pour la remettre au Margrave. Nous prîmes un tendre congé l'un de l'autre, non sans verser des larmes. Il promis d'obtenir la permission du roi de s'arrêter à Bareith à son retour, après quoi il partit. Ce fut la dernière fois que je le vis sur l'ancien pied avec moi, il changea bien depuis.
Nous retournâmes à Bareith, où je fus si mal, qu'on crut pendant trois jours que je n'en reviendrois pas. Je réchappai pourtant encore cette fois, mais je repris la fièvre lente beaucoup plus forte, que je ne l'avois eue par le passé.
Je n'ai point parlé tout ce temps-ci de Mlle. de Sonsfeld. Elle étoit revenue de Weimar, où elle avoit laissé le duc et la duchesse en paix et en tranquillité. Je m'étois toujours flattée que l'absence la banniroit du coeur du Margrave, mais j'avois compté sans mon hôte, et ce prince étoit plus amoureux que jamais à son retour. On dit qu'il n'y a point de laides amours, mais je soutiens qu'il y en a de très-désagréables, et celui-ci peut être compté du nombre. La passion du Margrave ne souffroit plus de contrainte; il étoit tout le jour chez sa belle à laquelle il faisoit des déclarations morales et se contentoit de lui sucer les mains. Il mettoit tous les jours un habit neuf et faisoit adoniser sa teignasse, pour paroître plus jeune. Lorsqu'il ne pouvoit la voir, les billets-doux rouloient. Ces billets étoient de plus tendres, mais si fades, qu'il y avoit de quoi se trouver mal. Toutes ses vues, disoit-il, ne tendoient qu'au mariage, son amour étant tout-à-fait dégagé de la matière. Ce dernier article pouvoit être très-véridique, car il étoit déjà si exténué, qu'il n'avoit que la peau et les os, ayant déjà l'étisie dans les formes. Tout cela nous déplaisoit fort. La Flore aimoit autant qu'elle étoit aimée, et je prévoyois qu'elle se rendroit enfin aux désirs de son cacochyme amant.
Ce pauvre prince outre les rigueurs de sa belle se vit accablé d'un nouveau chagrin, qui lui fut très-sensible et auquel je pris toute la part imaginable. Ce fut la triste nouvelle de la mort du prince de Culmbach. Son adjutant vint la lui annoncer. Ce prince fut tué le 29. de Juin à la bataille de Parme, qui se donna sous le commandement du général Merci. Il s'étoit déjà emparé d'une des batteries des François, lorsqu'il reçut deux coups de feu qui le couchèrent par terre dans le fossé. On l'emporta dans une cassine voisine. Les chirurgiens lui annoncèrent, qu'il n'avoit que quelques heures à vivre, sa blessure étant mortelle. J'ai le plaisir, dit-il, de mourir du genre de mort que j'ai toujours souhaité, et je serai content, pour vu que nous soyons vainqueurs. Ce furent ses dernières paroles; il perdit le sentiment et quelques momens après la vie. Le Maréchal de Merci et quinze généraux de marque furent tués à cette action. Le champ de bataille demeura aux François et on peut leur attribuer la victoire, la perte des Autrichiens ayant été inouïe. Le prince héréditaire et moi nous fûmes touchés jusqu'au fond du coeur de cette perte. J'en versai bien des larmes, ayant perdu un vrai ami et un prince qui faisoit honneur à sa maison. On transporta secrètement son corps à Bareith.
Cependant la lettre que mon frère avoit écrite au Margrave, avoit fait son effet et on travailloit à force à l'équipage du prince héréditaire. J'étois ensevelie dans la plus noire mélancolie. La mort du prince de Culmbach m'avoit frappée; je me figurois que le prince héréditaire pouvoit avoir le même sort. Le mauvais état de ma santé me consoloit. Je pensois, que si le prince héréditaire étoit tué, je ne lui survivrois pas. Le médecin s'étoit contenté jusqu'alors de me faire saigner huit fois pendant dix mois de temps. Il ne connoissoit pas mon mal et s'imaginoit qu'il provenoit de trop de sang; avec cela il ne m'avoit donné que des choses fortes, qui me soulageoient pour quelques heures, mais qui augmentoient mon mal. Il voulut donc commencer une autre cure avec moi et nous fit prendre les eaux. Nous allâmes au Brandenbourger avec le Margrave, afin que je pusse m'en servir plus commodément. Mais mon estomac trop foible ne fut pas en état de les supporter et je fus obligée de les quitter dès le troisième jour.
Le corps du prince de Culmbach arriva dans ces entrefaites à Bareith. On le déposa dans la chapelle, les apprêts de son enterrement, qui devoient se faire avec pompe et cérémonie, n'étant pas faits. Le Margrave étoit toujours vivement touché de cette perte. Il diminuoit de jour en jour. Le médecin lui déclara, qu'il étoit dans un état dangereux, et que s'il ne renonçoit à la boisson, il deviendroit incurable. Mais ce prince y étoit si fort accoutumé, qu'il lui étoit impossible de passer un jour sans s'enivrer deux fois.
Enfin le malheureux jour du départ du prince héréditaire arriva; ce fut le 7. d'Août. Il n'y a que les personnes qui aiment aussi fortement que moi qui puissent se représenter ce que je souffris; mille morts ne sont pas à comparer à la douleur que je ressentis; j'avois l'imagination frappée et j'étois dans la persuasion de ne plus revoir le prince. Il s'arracha d'auprès de moi, étant lui-même si altéré de mon état, qu'il ne savoit ce qu'il faisoit. On le mena dans sa chaise à demi-mort, et pour moi, je restai dans une situation qui auroit touché les choses inanimées. Je fus quatre jours dans cet état. Enfin à force de réflexions je tâchois de modérer ma douleur et de la tenir dans de certaines bornes.
Je n'ai point parlé jusqu'à présent de toute la campagne du Rhin, n'ayant pas voulu interrompre le fil de ma narration. Je ne m'arrêterai qu'aux événemens principaux.
Le duc de Bevern avoit reçu le commandement de l'armée impériale l'année précédente. Cette armée qui ne consistoit qu'en vingt mille hommes, s'étoit tenue sur la défensive et n'avoit pu empêcher l'armée françoise, sous le commandement du duc de Bervie, de passer le Rhin. Le prince Eugène de Savoye vint prendre la place du duc de Bevern. Il fut très-mécontent à son arrivée à l'armée des dispositions qu'il trouva. Il abandonna sur-le-champ les lignes de Stokhoff. Les François poursuivirent les Impériaux, mais sans pouvoir leur faire le moindre dommage. Quoique la France n'eût point jusque-là attaqué l'empire, les intrigues de la cour de Vienne prévalurent sur la politique des princes, qui se mêlèrent inconsidérément de cette guerre, en fournissant leur contingent à l'Empereur. Les Danois au nombre de 6000, les Prussiens au nombre de 10,000 et les troupes de l'empire tirèrent très-à propos le prince Eugène de la mauvaise situation, où il se trouvoit. Il ne put cependant empêcher les François de s'emparer de Kehl et de mettre le siège devant Philippsbourg. Cette place rendit aussi après six semaines d'une vigoureuse défense. Le Maréchal de Bervie et le prince de Lixin furent tués dans la tranchée. Le prince héréditaire arriva deux jours après la prise de cette place. Le roi avoit employé tous ses efforts pour persuader le prince Eugène à livrer bataille pour sauver la place, mais ce prince n'avoit jamais voulu, ayant représenté au roi, que s'il avoit le malheur d'être battu, toute l'Allemagne étoit ouverte aux François et qu'ils pourroient s'emparer de tout ce qui leur plairoit.
Le prince héréditaire fut très-bien reçu du roi et de mon frère. Ce dernier lui prêta une tente, ses équipages n'étant point encore arrivés. Il trouva le roi fort changé de visage et maigri. Ce prince avoit la goutte à la main, et couvoit déjà en ce temps-là la maladie dont il est mort. Il ne put soutenir toute la campagne et fut obligée de partir, pour se rendre au pays de Clève. Il fit mille caresses au prince héréditaire avant son départ, et lui ordonna de s'arrêter à Bareith au retour de la campagne. Le prince héréditaire se fit bientôt aimer de tous les généraux et officiers de l'armée. Il s'appliquoit autant qu'il pouvoit d'apprendre le métier auprès d'eux. Sa conduite régulière, sa politesse et ses manières affables et prévenantes lui attirèrent tous les coeurs. Il n'en étoit pas de même de mon frère. Il s'étoit lié d'amitié avec le prince Henri, second prince du sang et frère du Margrave de Schwed. Ce prince n'avoit pour tout mérite que sa beauté. Il étoit vicieux, son caractère étoit mauvais et il avoit toujours témoigné une bassesse de sentimens, qui l'avoit rendu méprisable. Malgré cela il sut si bien s'insinuer auprès de mon frère, qu'il le corrompit et l'engagea dans les plus affreuses débauches. Ce ne fut pas tout. Il lui rendit suspects tous les honnêtes gens: il n'y avoit que ses semblables qui fussent les bien-venus; en un mot, mon frère devint tout différent de ce qu'il avoit été, de façon que tout le monde étoit mécontent de lui; le prince héréditaire en eut sa part comme les autres.
Un jour qu'il étoit allé reconnoître l'ennemi avec le duc Alexandre de Wurtemberg, mon frère, plusieurs princes et généraux, ils trouvèrent les François qui étoient postés en de-çà du Rhin. Le prince héréditaire se mit à dessiner leur poste et ne prit pas garde que mon frère commençoit à s'éloigner. Un jeune hussard qu'il avoit auprès de lui, s'amusa fort mal à propos de tirer sur l'ennemi avec une arquebuse rayée. Mrs. les François y répondirent sur-le-champ, et bientôt les balles volèrent autour du prince héréditaire. Il ne voulut pas se retirer et acheva tranquillement son dessin, donnant néanmoins une bonne mercuriale au hussard de son imprudence. Son dessin fini, il se remit à cheval et alla rejoindre mon frère. Celui-ci tenoit des propos assez piquans avec le prince Henri, sur ce qui venoit d'arriver. Le prince héréditaire les entendit. Il conta le fait à mon frère, et voyant qu'il continuoit toujours à chuchoter à l'oreille du prince Henri, en le regardant d'un air moqueur: celui qui dit des mensonges de moi à Votre Altesse royale, lui dit-il, est un tel et tel, et je saurai lui apprendre à devenir véridique et à se désaccoutumer de débiter des calomnies. Mon frère se tut aussi bien que le prince Henri, auquel ces dernières paroles avoient été adressées.
Le jour suivant le prince héréditaire turlupina le prince Henri de la façon la plus cruelle en présence de tous les généraux. Celui-ci fila doux et engagea mon frère à faire quelques politesses au prince héréditaire, qui étoit très-mécontent de lui.
Un courrier qui arriva quelques jours après à l'armée, les informa du triste état où se trouvoit le roi. Il étoit allé à Cleve et s'étoit vu obligé d'y demeurer, son mal s'étant fort augmenté. Le corps commençoit à lui enfler et les médecins jugeoient qu'il étoit hydropique, et que son état étoit très-dangereux et précaire.
J'en reviens à Bareith. Le corps du prince de Culmbach devant être inhumé le 25. d'Août, nous nous rendîmes à Himmelcron, pour n'être pas présents à cette cérémonie. Depuis le départ du prince héréditaire j'aperçus que l'amour du Margrave alloit grand train. Mlle. de Sonsfeld ne pouvoit s'empêcher de témoigner les sentimes qu'elle avoit pour lui; certains propos qu'elle tenoit, dénotoient assez qu'elle succomberait à la tentation d'être Margrave. Ce prince s'affoiblissoit à vue d'oeil. Son médecin, le plus ignorant qu'il y eût jamais, lui promit de le guérir par certains bains et par une boisson, qu'il regardoit comme une remède universel; c'étoient des pommes de pins cuites dans de l'eau. Le Margrave et moi, nous commençâmes notre cure en même temps, mais par bonheur pour moi il y eut des gens charitables qui m'avertirent que je me tuerois en la continuant. On voulut donner le même avis au Margrave, mais il étoit si entiché de son médecin, qu'il continua ses bains, où il tomboit tous les jours en foiblesse. Il faisoit travailler jour et nuit, pour accommoder le château à Himmelcron. Il y faisoit fabriquer un nouvel appartement, tout décoré avec des dorures et des glaces. Il vouloit y faire un magnifique jardin et une ménagerie, et on bâtissoit déjà un manège.
Tout cela me faisoit conclure qu'il alloit se marier et qu'il vouloit s'établir tout-à-fait à Himmelcron. La Marwitz me confirmoit dans cette idée et m'avertissoit sans cesse d'être sur mes gardes. Cette fille avoit beaucoup d'esprit et de solidité, je pouvois compter sur sa discrétion, et je l'aimois tous les jours davantage. Comme elle épioit sans cesse, elle s'aperçut qu'il y avoit beaucoup de personnes mêlées dans cette intrigue, et entr'autres Mr. de Hesberg, qui avoit été gouverneur du prince Guillaume. Je le connoissois pour un très-honnête homme et ne fis point de difficulté de m'ouvrir à lui sur ce sujet; mais je résolus d'attendre, que je fusse de retour de Himmelcron.
Je m'y rendis le 24. d'Août avec ma gouvernante et la Marwitz. J'y passois le temps le plus ennuyeux du monde. Le Margrave étoit dans un état à faire peur; sa mémoire baissoit si fort, qu'il ne savoit la plupart du temps ce qu'il disoit. A la fin du repas et après avoir bu il lui prenoit des tics convulsifs qui me causoient des frayeurs terribles, car je m'attendois à tout moment à le voir tomber en convulsions, auxquelles il avoit été sujet dans sa jeunesse. Il restoit toute la sainte journée dans ma chambre, ce qui me gênoit beaucoup.
Nous retournâmes enfin à Bareith le 4. de Septembre, où je tâchois d'avoir une entrevue secrète avec Mr. de Hesberg. Il m'avoua, qu'il étoit informé de ce que je voulois savoir, que Mlle de Sonsfeld lui en avoit fait la confidence, et voici le détail qu'il me fit. Depuis que j'avois rompu cette intrigue la première fois, le Margrave n'avoit point ralenti ses instances; Mlle. de Sonsfeld s'étoit tenue quelque temps sur la défensive, mais enfin elle s'étoit rendue, à condition néanmoins qu'elle n'épouseroit le Margrave qu'avec mon consentement; ce prince jugeant qu'il trouveroit bien des difficultés à vouloir la faire déclarer princesse, avoit résolu pour lever tout obstacle, de lui faire donner le titre de comtesse de Himmelcron; il vouloit se retirer avec elle dans cet endroit, et lui donner un capital très-considérable qu'il vouloit placer hors du pays; le Margrave n'attendoit que le retour du prince héréditaire et le départ de mon frère pour nous en faire la proposition, bien résolu si nous faisions des difficultés, de s'en venger et de passer outre.
Tout cela m'alarma au suprême degré. Il étoit très-facile pour moi de rompre toute cette intrigue, si j'avois voulu en avertir le roi, mais j'aimois trop ma gouvernante pour l'exposer, elle et sa famille au ressentiment de ce prince. Je résolus donc de risquer le tout pour le tout. J'envoyai chercher Mlle. de de Sonsfeld. Je lui déclarai tout net, que je savois toutes ses menées avec le Margrave; que je lui avois déjà une fois parlé clair sur ce sujet; que je ne donnerois jamais les mains à son mariage; qu'elle me forceroit d'avoir recours au roi, si elle vouloit l'accomplir; qu'elle devoit rompre tous ses rendez-vous avec le Margrave, qui faisoient du tort à sa réputation; qu'elle devoit considérer l'état où se trouvoit ce prince, qui étoit au bord de la fosse et qui ne pouvoit vivre; que si elle l'épousoit par tendresse, sa perte lui seroit bien plus sensible après son mariage qu'auparavant, et que si c'étoit par intérêt, elle pouvoit compter que j'aurois soin d'elle toute ma vie, et que je tâcherois de la récompenser de l'effort qu'elle aurait fait sur elle-même. J'assaisonnai cela de beaucoup d'expressions obligeantes, et moitié par douceur et moitié par menace je tirai d'elle une seconde promesse, qu'elle ne passerait pas outre. Elle m'avoua, qu'elle s'étoit toujours flattée de me fléchir, et qu'elle ne pouvoit nier qu'elle ne fût sensible à l'amour que le Margrave avoit pour elle; qu'elle seroit cependant obligée d'aller bride en main avec lui et de ne pas l'effaroucher, de peur que son ressentiment ne tombât sur nous; car, me dit-elle, Madame, s'il savoit que Votre Altesse royale est contraire à ses vues, et qu'elle est cause que je les rejette, il se porteroit aux dernières extrémités.
Effectivement elle se gouverna avec tant de prudence, qu'elle amusa le Margrave jusqu'à sa mort, et trouva moyen par son crédit de nous rendre toutes sortes de bons offices. Il ne lui manquoit que le titre de Margrave, car elle en avoit toute l'autorité; rien ne se faisoit sans sa volonté et toutes les grâces passoient par ses mains. Le premier plaisir qu'elle me fit, fut de persuader le Margrave à faire revenir le prince héréditaire. Le François cantonnoient déjà et il n'y avoit plus rien à faire à l'armée. Elle ne l'obtint cependant qu'avec beaucoup de peine.