Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2
Part 11
Le prince héréditaire revint triomphant. Il me fit les éloges de son père, en présence de la Flore, et dit, que jamais il n'oublieroit la modération qu'il lui témoignoit en cette rencontre; que le Margrave l'avoit beaucoup mieux mis dans son tort, que s'il l'avoit maltraité, quoique dans le fond il fût innocent et qu'il n'eût point de part à cette violence. Mais il changea bientôt de langage, car on vint l'avertir un moment après, que Mr. de Munichow étoit arrêté avec deux sous-officiers du régiment de Bareith.
Il n'y avoit pas long-temps que les Hollandois avoient fait arquebuser un officier prussien qui avoit voulu enrôler sur leur territoire, et je me ressouviens, que le Margrave avoit fort approuvé cette action. Je ne doutai nullement qu'il ne préparât le même sort à Munichow. Cela me fit frémir; j'en prévoyois les suites les plus affreuses, et je ruminois déjà dans ma tête, comment on le tireroit de ce mauvais pas, lorsque le Margrave entra. Il me fit un accueil très-obligeant. J'étois fort altérée, mais comme nous devions souper, je ne lui parlai de rien. Au sortir de table je m'approchai de lui, Votre Altesse, lui dis-je, a sujet d'être fâchée de la violence que Munichow vient de commettre; j'avoue, que son procédé est inexcusable et qu'il mérite l'indignation de Votre Altesse; le prince héréditaire l'en a fort réprimandé et le condamne autant que moi, mais comme sa détention pourroit me causer beaucoup de chagrin de la part du roi, qui prendra cette affaire fort à coeur, je supplie Votre Altesse de le faire relâcher en ma considération; c'est la première grâce que je Lui demande, et je suis persuadée qu'Elle ne me la refusera pas. Il m'écouta d'un grand sang froid, puis prenant un ton de souverain: Votre Altesse royale, me dit-il, me demande toujours des grâces que je ne puis lui accorder; le fait est atroce; l'homme qu'on a enlevé est un prêtre catholique, on l'a garrotté et traité de la façon la plus cruelle, et cela, pour ainsi, dire, en ma présence; outre les affaires que cela me fera avec l'évêque de Bamberg, je ne puis souffrir qu'on manque de cette façon au respect qui m'est dû, et à l'autorité que Dieu m'a mise en main; tant que je vivrai, je ne souffrirai jamais de pareilles violences dans mon pays, et si mon fils y avoit part, je souhaiterois qu'il ne fût jamais né, ou qu'il fût crevé au berceau; je suis le maître ici, et je saurai faire connoître à tous ceux qui veulent se mêler d'agir contre mon autorité, que je suis tel. Je crois, lui dis-je, Monseigneur, que personne n'en doute, et je serois au désespoir, si Votre Altesse s'imaginoit que le prince héréditaire ait eu part à toute cette affaire. Je ne le crois pas non plus, Madame, mais mon fils auroit mieux fait de m'avertir lui-même de tout ceci; je crois cependant que Munichow lui aura rapporté les choses différemment. Cela est vrai, lui dis-je, mais si j'osois ajouter un mot? Vous pouvez dire ce qu'il vous plaira, Madame. Eh bien donc, repris-je, que Votre Altesse fasse succéder la clémence à la justice, et qu'Elle se contente de la satisfaction qu'Elle s'est donné en faisant arrêter Munichow, qu'Elle le fasse relâcher demain, et le prince héréditaire le fera partir sur-le-champ; c'est un favori de mon frère, il lui a des obligations à lui et à toute sa famille, et il sera très-reconnoissant s'il apprend que Votre Altesse a eu la considération de le relâcher en faveur des services qu'il lui a rendus. Je supplie Votre Altesse royale de ne plus me parler sur ce sujet, je dois savoir ce que j'ai à faire et je lui souhaite le bon soir. À ces mots il sortit et me laissa stupéfaite.
Le prince héréditaire me trouva encore toute altérée de ce beau discours. Nous jugeâmes tous les deux que l'affaire devenoit sérieuse. Le prince héréditaire étoit dans une colère terrible contre son père; je n'étois pas moins animée contre lui. Le Margrave avoit raison de ressentir le manque de respect qu'on avoit eu pour lui, mais il auroit pu s'y prendre d'une autre façon, en parler à son fils, faire arrêter l'officier et m'accorder ensuite son élargissement; mais la fausseté avec laquelle il en agissoit, étoit inexcusable, et découvroit suffisamment les sentimens de son coeur, qui ne nous étoient rien moins que favorables. Munichow fut examiné dans les formes. Il nia qu'il eût fait maltraiter l'homme en question, et protesta qu'il avoit ignoré son caractère de prêtre, cet homme n'en ayant pas porté les habits. Il fut interrogé deux fois le même jour sans qu'on en pût tirer autre chose. La Flore de son côté n'avoit rien pu obtenir du Margrave. Je me résolus donc de faire la malade et de me mettre au lit. On fit ce que l'on put pour l'attendrir sur mon sujet, en lui disant que j'étois malade de chagrin; il n'en fit que rire.
Jusque-là j'avois tâché de raccommoder tout cela par la douceur, mais Munichow ayant fait avertir le prince héréditaire qu'on avoit redoublé ses gardes, et qu'on le traitait comme un criminel auquel on veut faire le procès, je jugeai qu'il étoit temps d'employer d'autres moyens pour le tirer de ce mauvais pas. J'envoyai chercher le baron Stein, premier ministre. Je lui détaillai les suites fâcheuses que pouvoit avoir le procédé du Margrave, s'il vouloit se porter à des violences contre Munichow; en un mot, je lui fis une si terrible peur du roi, qu'il me promit d'employer tous ses efforts pour fléchir le Margrave. Tout effrayé de ce que je lui avois dit, il s'enfuit chez ce prince, qu'il sut si bien intimider qu'il fit relâcher Munichow sur-le-champ. Il chargea le baron Stein de me dire, qu'il ne prétendoit point que Munichow partît, qu'il vouloit lui faire des politesses et qu'il me prioit instamment de raccommoder cette affaire auprès du roi. Je le fis remercier des égards qu'il avoit marqué avoir pour moi, en m'accordant ma prière, et je lui fis dire, que le prince héréditaire renverroit Mr. Munichow tout de suite à son régiment, parcequ'il ne vouloit point garder autour de lui des gens qui avoient eu le malheur d'offenser son père; que je ferois au roi le détail de tout ce qui s'étoit passé, et que je ne doutais pas que cette affaire ne fût bientôt assoupie. Il fut charmé de mon procédé. Mr. Munichow prit congé de lui et la paix fut rétablie. Le prince héréditaire obtint même du roi que le prêtre fût relâché, de façon que le Margrave reçut toute la satisfaction qu'il avoit pu exiger.
Je commençois à peine à respirer et à me tranquilliser, que je fus replongée dans de nouvelles inquiétudes. Elles furent causées par une lettre du roi. Ce prince me mandoit, qu'ayant accordé à l'Empereur les 10,000 hommes stipulés dans le traité de Vienne, il comptoit faire lui-même la campagne sur le Rhin, et qu'il prétendoit que le prince héréditaire la fît avec lui; que je devois en parler au Margrave de sa part et faire ensorte qu'il y consentît. Le prince héréditaire le souhaitoit passionnément; se voyant soutenu du roi, il ne désespéra pas d'y disposer son père. Pour moi, en revanche, j'y étois fort contraire. Je connoissois le prince héréditaire; il avoit une ambition démesurée de se distinguer; sa principale passion étoit pour le militaire; il étoit vif et bouillant. Tout cela me faisoit craindre qu'il ne s'exposât trop et qu'il ne lui arrivât un accident. Je n'avois rien de si cher au monde que lui; nous ne faisions qu'un coeur et qu'une âme; nous n'avions rien de caché l'un pour l'autre, et je crois que jamais deux coeurs n'ont été unis comme les nôtres. Malgré cela je me vis contrainte de montrer la lettre du roi au Margrave. Je trompai cependant le prince héréditaire. Je trouvai moyen d'en parler d'avance au ministre et de faire ensorte qu'on lui déconseillât de laisser partir le prince. Je n'eus aucune peine pour cela; il étoit devenu fils unique depuis la mort de son frère. Ils désapprouvèrent unanimement l'idée du roi et me promirent d'agir si bien, que le Margrave ne donneroit jamais les mains à ce beau projet. Ayant ainsi préparé mes cartes, j'en parlai au Margrave. Il me parut embarrassé et me dit, qu'il vouloit y penser. Le prince héréditaire remuoit de son coté ciel et terre, pour persuader son père à le laisser partir; mais personne ne vouloit se mêler de cela, de façon que le Margrave écrivit lui-même au roi, qu'il ne souffriroit jamais que son fils fît la campagne, que toute l'espérance du pays étoit fondée sur ce fils et que tout son pays s'y opposoit. Cette réponse ferma pour quelque temps la bouche au roi et me tranquillisa aussi.
Je n'ai point fait mention de ma belle-soeur, la princesse Charlotte. Elle étoit folle à être mise aux petites maisons. Il lui prenoit les vapeurs noires qui la rendoient de temps en temps furieuse. Le Margrave étoit obligé de la battre dans ce temps-là, sans quoi personne n'en pouvoit venir à bout. Les médecins prétendoient, que ces frénésies lui provenoient d'un tempérament trop amoureux, et que le seul moyen de la guérir étoit de la marier. Leur jugement n'étoit point faux, on en remarquoit la vérité par diverses circonstances que je ne puis détailler ici. Elle paroissoit en public le matin et le soir, et on la gardoit à vue le reste du temps. Lorsqu'elle voyoit un homme elle rioit et lui faisoit des signes. On tâchoit toujours de donner une tournure à cela, et on plaçoit des dames vis-à-vis d'elle, pour empêcher qu'elle ne s'oubliât pas.
Le duc de Weimar avoit des vues sur elle depuis long-temps. C'est un des princes les plus puissants de la maison de Saxe, mais qui passoit pour être aussi fou dans son genre, que la princesse l'étoit dans le sien, de façon que c'étoit un mariage très-bien assorti. Il s'adressa à Mr. Dobenek, pour avoir le portrait de ma belle-soeur. Quoiqu'il fût très-désavantageux pour la princesse, il en fut charmé. Il la fit demander dans toutes les formes au Margrave, à condition néanmoins, qu'on ne feroit point éclater ses prétentions, jusqu'à ce qu'il fût à Bareith. Le Margrave y topa tout de suite, comme on peut bien se l'imaginer et on commença sous main à faire tous les préparatifs des noces.
La princesse Wilhelmine avoit aussi épousé le prince d'Ostfrise depuis quelques mois n'ayant pu se résoudre d'aller en Danemarc.
J'en reviens au duc de Weimar. Il arriva comme Nicodème dans la nuit, car il ne fit annoncer sa venue que quelques heures auparavant. Le duc de Cobourg se fit annoncer en même temps, ce qui nous fâcha beaucoup, car ce prince devoit hériter de la plus grande partie du pays de Weimar après décès du duc sans enfans mâles. Comme ce prince n'en avoit point, nous crûmes que le duc de Cobourg venoit exprès pour rompre ce mariage. Ils arrivèrent l'un et l'autre le soir. Le Margrave qui n'aimoit ni le monde ni les étrangers, me pria de faire les honneurs de la maison, et ordonna à toute sa cour de suivre mes ordres. Ces deux princes furent donc menés tout de suite chez moi.
Celui de Weimar est petit et maigre comme une haridelle. Il me fit un compliment fort bien tourne, et je ne lui trouvai aucun ridicule le premier jour. Il considéra beaucoup la princesse qui étoit belle comme un ange, et que j'avois fait adoniser le mieux que j'avois pu.
Le duc de Cobourg est grand très-bien fait et sa physionomie est de plus prévenante. Il est très-poli, et c'est un prince qui a beaucoup de bon sens et qui est fort estimable par la bonté de son caractère.
Le lendemain le duc de Weimar commença à se découvrir un peu plus. Il ne m'entretint pendant deux heures que de mensonges si grossiers qu'il lui auroit été impossible de mentir ainsi, s'il n'avoit été à l'école du diable. Tout ce jour se passa sans qu'il fît parler au Margrave, qui en fut fort inquiet, et qui me pria pour l'amour de Dieu de faire ensorte que ce mariage réussit. Je ne veux point me compromettre avec le duc de Weimar, me dit-il; il n'y a que Votre Altesse royale qui puisse finir cette affaire; j'aurois un mortel chagrin si ce mariage se rompoit; ce seroit une insulte faite à ma maison et qui tireroit à de très-fâcheuses suites.
Je me rendis à ses instances, mais je me trouvai fort embarrassée, ne sachant comment faire expliquer le duc. Celui de Cobourg me tira de peine. Il me fit demander, à moi et au prince héréditaire, une audience particulière. Il me dit, qu'il remarquoit bien que nous avions de la défiance de lui, étant l'héritier collatéral du duc de Weimar; qu'il venoit exprès se justifier auprès de nous; qu'il n'étoit venu à Bareith que dans l'intention de faire réussir le mariage du duc; que ce prince avoit des caprices terribles; que c'étoit une tête sans cervelle, qui n'avoit jamais de plan fixe et qui changeoit d'humeur vingt fois par jour; que nous ne parviendrions jamais à nos fins en restant sur le qui vive; que je devois en badinant le faire déclarer et faire les promesses tout de suite; qu'il me seconderoit de tout son pouvoir; que la princesse lui plaisoit fort et qu'il me répondoit que les fiançailles se feroient encore le soir même, si je voulois suivre son conseil. Nous le remerciâmes beaucoup. Il me fit ma leçon et pria le prince héréditaire de ne s'en point mêler, car, dit-il, il aime les dames, et Son Altesse royale le fera sauter par-dessus le bâton, si elle veut. Je fis avertir le Margrave, de tout ceci, et le fis prier de se tenir prêt à venir chez moi au premier signal que je donnerois, afin qu'il pût être présent aux fiançailles.
Je commençai à préparer mes cartes dès midi. Je fis assembler toutes des musiques enragées que je pus rassembler; des trompettes, des tymbales; des cornemuses, des chalumaux, des trompes, des corps de chasse, enfin que sais-je, qui nous écorchèrent les oreilles au point que nous étions à demi sourds. Mon duc entra bientôt dans son emphase de folie. Il la mit dans tout son jour; on auroit dit qu'il étoit possédé. Il se leva de table, joua lui-même des tymbales, racla du violon, sauta, dansa et fit toutes les extravagances imaginables. Au sortir de table je le menai avec le duc de Cobourg la princesse et mes dames dans mon cabinet. Je débutai par lui parler de la guerre du Rhin et de condamner l'Empereur de ce qu'il négligeoit de lui donner le commandement de ses armées. Il m'entassa alors gasconnade sur gasconnade et des rodomontades sans fin, et finit un galimathias, qui dura toute une heure, par me dire, qu'il feroit la campagne et que son équipage étoit déjà fait. Je n'approuve point cela, lui dis-je, un prince comme vous ne doit point s'exposer; vous avez de grandes espérances devans vous, vous pouvez encore devenir électeur de Saxe, quoiqu'il y ait une vingtaine de princes à envoyer à l'autre monde, avant que vous puissiez y prétendre. Cela est vrai, dit-il, mais je suis né pour les armes et c'est mon métier. Je sais un moyen d'accommoder tout cela, continuai-je, c'est de vous marier et d'avoir bientôt un fils, et alors vous pourrez aller en campagne, quand vous le voudrez. Oh! dit-il pour des femmes, j'en trouverai cent pour une; il y a trois princesses et deux comtesses à Hoff qui m'attendent-là, mais elles ne sont pas de mon goût et je les renverrai; le roi, votre père, Madame, vous a fait offrir à moi, il n'auroit dépendu que de moi de vous épouser, mais je ne vous connoissois pas et je refusai ses offres; à présent j'en suis au désespoir, car je vous adore, oui, le diable m'emporte! je suis amoureux de vous comme un chien. Que je suis malheureuse! lui dis-je, vous m'avez fait l'avanie de me refuser; j'ai ignoré cet affront jusqu'à présent, j'en veux tirer satisfaction quoiqu'il en coûte. Je contrefis la désespérée; le prince héréditaire et mes dames rioient à n'en pouvoir plus. Enfin mon duc, tout tremblant à mes pieds, s'égosilla à me faire des déclarations d'amour, qu'il avoit apprises par coeur dans quelque roman allemand. Je continuai toujours à faire la méchante. Il me dit enfin, qu'il étoit prêt à me donner telle satisfaction que j'exigerois de lui. Eh bien! lui dis-je, je ne puis en recevoir d'autre, que de vous faire épouser une de mes parentes; voyez si vous en êtes content. De tout mon coeur, me dit-il, donnez-moi qui vous voudrez, et je veux que la foudre m'écrase, si je ne l'épouse sur-le-champ. Je n'ai pas besoin de chercher loin; en voici une, lui dis-je, en prenant ma belle-soeur par la main et la lui présentant, elle est plus belle et plus aimable que moi, et vous ne perdrez rien au troc. Il voulut l'embrasser, mais elle le repoussa. Peste! qu'elle est fière, dit-il, mais elle me plaît et j'en suis très-content. J'envoyai chercher au plus vite le Margrave, lui faisant dire, que dès qu'il viendroit, il devoit les faire changer de bagues. Ce prince entra un moment après. Je lui dis aussitôt, que j'avois pris la liberté de faire un mariage; qu'il n'y manquoit que son consentement; que j'avois tant d'estime pour le duc, que je lui avois engagé ma parole de lui faire obtenir la princesse Charlotte, et que j'espérois que le Margrave n'y seroit pas contraire. Le Margrave au lieu de me répondre, tint la couche ouverte, se mit à rire et demanda au duc, comment il se portoit? Je crus que le duc de Coburg, le prince héréditaire et moi nous sortirions de la peau de rage, car notre fou enfila un grand discours avec le Margrave et ne pensa plus à faire la promesse de mariage. Il fallut recommencer tout de nouveau à le mettre en train. Enfin à force de pousser le Margrave, il lui fit promettre. On tira aussitôt du canon. Toute la cour et les dames de la ville étoient dans mon antichambre. Nous reçûmes tout de suite les complimens. On tira aux billets eu on se mit à table. Après le souper il y eut bal. Je me retirai après avoir dansé avec le duc de Weimar. Je n'en pouvois plus de fatigue, la gorge me faisoit un mal terrible à force d'avoir parlé.
Le lendemain matin Mr. de Comartin, colonel des gardes du duc, demanda à me parler. Il débuta par me faire bien des excuses sur la commission dont il étoit chargé; que le duc étoit comme un forcené; qu'il vouloit partir et qu'il me faisoit dire, qu'il ne vouloit point se marier; qu'il vouloit faire voeu de célibat et qu'en un mot tout ce qui s'étoit passé la veille n'avoit été que badinage. Comartin me dit, qu'il me conseilloit de prendre la chose fort haut et de faire comme si cela m'étoit fort indifférent. Je lui répondis, qu'il n'avoit pas besoin de me donner ces avis-là, qu'il n'avoit qu'à dire au duc de ma part, que j'avois cru lui faire beaucoup d'honneur en lui donnant ma belle-soeur; que je me souciois fort peu de son alliance et qu'il me feroit une sensible plaisir de partir le plutôt qu'il se pourroit. Faites-lui aussi un compliment de ma part, lui dit le prince héréditaire, et assurez-le que je lui témoignerai bientôt moi-même à quel point je suis charmée de son procédé.
Je fis avertir le Margrave de ce qui se passoit, et le fis prier de faire semblant d'ignorer tout cela, puisque j'espérois encore de redresser cette affaire. Je n'eus pas tort. Comartin revint un moment après me demander pardon de la part de son maître, et me prier pour l'amour de Dieu de le raccommoder avec le prince héréditaire. Le duc le suivit de près. Je fis long-temps la méchante, mais enfin je me laissai attendrir et le prince héréditaire en fit de même. Nous réglâmes ensemble que les noces se feroient le jour suivant, le 7. d'Avril.
Je fis habiller la princesse dans ma chambre en robe et coëffer en cheveux, avec une couronne ducale de mes pierreries sur la tête. Nous avions joué de bonheur jusque-là avec elle; son esprit avoit été plus rassis et tranquille, mais lorsque je voulus lui mettre la couronne, elle se mit à crier et à pleurer comme une folle, s'enfuyant d'une chambre dans l'autre, se jetant à genoux à chaque siège qu'elle voyoit et y faisant sa prière. Mlle. de Sonsfeld qui avoit le plus d'autorité sur elle, lui demanda ce qu'elle avoit? Elle lui répondit, qu'on vouloit la faire mourir; qu'elle ne voyoit que des ennemis autour d'elle, qui vouloient l'égorger. Enfin à forcé de lui parler, nous découvrîmes ce qui donnoit lieu à cette peur panique. La princesse étoit allée voir la chapelle ardente, où reposoit le corps de son frère; la même couronne de mes pierreries, qu'elle devoit porter ce jour-là, avoit été posée sur un coussin, proche du cercueil. Nous eûmes toutes les peines du monde à la rassurer. Elle étoit belle comme un ange. Dès qu'elle fut habillée, le Margrave et les deux ducs la vinrent prendre chez moi. Nous la conduisîmes dans ma chambre d'audience, où elle fit sa renonciation. On donna la bénédiction un moment après dans la même chambre. Il y eut table de cérémonie. On dansa après le souper la danse des flambeaux, et ensuite je menai la mariée dans sa chambre pour la déshabiller, pendant que les princes rendoient le même office au duc. Tout le monde s'étoit retiré. Dès qu'elle fut couchée, j'envoyai avertir le duc de venir. J'attendis toute une heure; personne ne vint. J'y renvoyai une seconde fois. Le prince héréditaire vint me dire, que le duc étoit comme un furieux et qu'il ne vouloit point se coucher; qu'ils s'étoient servis déjà de toute leur rhétorique, sans en pouvoir venir à bout. Il nous arrêta de cette façon jusqu'à quatre heures après minuit. Le prince héréditaire fut obligé de lui faire encore peur et de le menacer de se battre avec lui. Je me retirai dès qu'il fut au lit.
Les veilles et les fatigues achevoient de ruiner ma santé. Toutes les médecines que j'avois prises, ne m'avoient fait aucun effet et je souffrois toujours.
Le jour suivant nous eûmes encore de nouveaux tripotages. Le duc se plaignit de son épouse, l'accusant de n'avoir pas voulu consommer le mariage. Ce train continua tout le temps qu'il resta à Bareith. Je ne voulus pas m'en mêler. Le Margrave et le prince héréditaire furent obligés d'y mettre ordre. Enfin il partit le 14. d'Avril, et ce fut un grand bonheur pour nous, car s'il étoit resté plus long-temps, ils nous auroit fait tourner la tête. Comme la duchesse n'avoit point encore de dames, je fus charmée de trouver ce prétexte pour éloigner pendant quelque temps Mlle. de Sonsfeld. Je lui donnai permission de rester six semaines absente. Le prince héréditaire accompagna sa soeur jusqu'à Cobourg, où il ne s'arrêta que quelques jours.
Le Margrave se rendit à Himmelcron, et le prince héréditaire et moi à l'hermitage. J'y reçus une lettre de la reine, qui me surprit beaucoup. Elle me mandoit, que ma quatrième soeur, nommée Sophie, étoit promise au Margrave de Schwed, celui-même qui m'avoit été destiné. Elle faisoit des éloges surprenans de ce prince. Elle ne lui auroit jamais été si contraire, disoit-elle, si elle l'avoit connu plutôt. J'admirai l'instabilité de toutes les choses humaines, et sur-tout l'inconstance du coeur humain. Le Margrave avoit si bien gagné la reine par les rapports qu'il lui faisoit, qu'elle avoit enfin donné les mains au mariage de ma soeur. Mais dès qu'il fut promis, il leva le masque et se montra tel qu'il étoit, ce qui fut cause que peu de jours après je reçus une lettre de la reine toute contradictoire à l'autre, et qui étoit remplie d'horreurs contre ce prince. Je fus au désespoir de ce mariage à cause de ma soeur, que j'aimois tendrement. Elle n'étoit pas belle, mais son bon caractère, sa douceur, et mille bonnes qualités l'en récompensoient suffisamment. Elle sut si bien ramener son époux et prendre un tel ascendant sur son esprit, qu'il devint doux comme un mouton avec elle. Cependant tous les soins qu'elle s'est donnés n'ont pu corriger ce prince de ses défauts; il est toujours le même, hors qu'il en agit comme un ange avec son épouse, qui est fort heureuse avec lui.
Mes alarmes, touchant la campagne du prince héréditaire, recommencèrent. Il intriguoit sous main, pour obtenir la permission du Margrave d'y aller et je travaillois de mon côté pour l'empêcher, de façon que nous nous trompions tous deux. Mais une seconde lettre du roi que je reçus, me causa un cruel chagrin. En voici le contenu.