Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2

Part 10

Chapter 104,033 wordsPublic domain

J'ai été ce matin chez ma tante Flore (c'étoit le nom de baptême de Mlle. de Sonsfeld, que je continuerai à lui donner dans la suite de ces mémoires) et la trouvant fort pensive et occupée, je lui ai demandé ce qu'elle avoit? Elle m'a répondu, qu'elle avoit bien des choses en tête, qui me surprendroient fort si elle me les disoit. Je l'ai pressée de s'expliquer. Je vous confierai mon secret, m'a-t-elle dit, mais j'exige de vous que vous me juriez de garder un silence inviolable sur ce que je vous dirai. Je lui ai promis ce qu'elle m'a demandé. Sur cela elle m'a conté, que le Margrave avoit commencé à lui faire la cour après notre départ pour Berlin, et qu'il avoit conçu une si haute estime pour elle, qu'il avoit résolu de l'épouser; qu'il vouloit la faire déclarer comtesse de l'empire, afin qu'elle pût prendre le rang de princesse après son mariage; qu'il vouloit en ce cas quitter tout-à-fait Bareith et s'établir avec elle à Himmelcron; qu'il lui donneroit un capital assez considérable qu'il placeroit dans quelque pays étranger, et qui lui servant de douaire la mettroit à l'abri de toutes les chicanes que le prince héréditaire pourroit lui faire, et que le Margrave n'attendoit que l'enterrement de son fils, pour faire part à Votre Altesse royale de son dessein. Je lui ai représenté, que ni Votre Altesse royale ni le prince héréditaire ne consentiroient jamais à un tel mariage; que le roi soutiendroit Vos Altesses de tout son pouvoir; que toute notre famille étoit dans les états de ce prince, qui pourroit se venger sur nos parens du tort qu'elle vouloit faire à Votre Altesse royale; que la gouvernante seroit obligée de quitter sa cour; qu'elle se chagrineroit à la mort et qu'enfin je ne pouvois m'imaginer qu'elle pût donner dans de pareilles chimères. Ce ne sont point de chimères, m'a dit ma tante; je ne sais pourquoi je ne profiterois pas de la fortune, qui se présente pour moi; quel tort ferai-je au prince héréditaire et à Son Altesse royale? si ce n'est pas moi qui épouse le Margrave, c'en sera une autre, et au bout du compte le Margrave n'a pas besoin de leur consentement. Mais, si vous avez des enfans? lui dis-je. Si j'en ai, a-t-elle reparti, je crèverai, mais je suis trop vieille pour en avoir. Prenez garde à ce que vous ferez, lui ai-je dit, et ne traitez pas cela en bagatelle, car j'en prévois de terribles suites. Oh! vous n'êtes qu'une jeune personne, a dit la tante, vous vous effarouchez sans raison et je suis bien fâchée de vous avoir confié mon secret, au moins gardez-vous d'en parler à personne; j'irai à Himmelcron, et je tâcherai peu à peu de prévenir ma soeur là-dessus, car elle n'en sait rien.

De ma vie je n'ai été si surprise; une foule de réflexions me roulèrent d'abord dans la tête. Le temps étoit court; Mlle. de Sonsfeld devoit venir le jour suivant, et selon toute apparence le Margrave devoit me faire part de tout ce beau dessein. J'effaçai d'abord ce que la Marwitz avoit écrit et je fis appeler le prince héréditaire, auquel je fis part de tout ce mystère. Nous nous mîmes à la torture pour chercher l'un et l'autre des expédients, sans en trouver.

Je m'étois fort altérée. Je fis la malade le soir à table, mon trouble m'empêchant de tenir contenance. Nous ne pûmes dormir de toute la nuit, le prince héréditaire et moi, et ne fîmes que nous promener par la chambre. La chose étoit de grande conséquence de toutes façons. Premièrement il n'étoit guère honorable pour nous d'avoir une belle-mère si fort au dessus de notre caractère: secondement cette belle-mère ne pouvoit que nous faire un tort infini, achever de ruiner le pays, et qui plus est, de nous brouiller de nouveau avec le Margrave; troisièmement la gouvernante, que j'aimois comme ma mère et qui m'étoit attachée à brûler, et la Marwitz à laquelle je voulois un bien infini, étoient obligées de me quitter et devenoient les plus malheureuses personnes du monde, car le roi les auroit forcées à retourner à Berlin, où il les auroit fait enfermer, et en quatrième lieu cette aventure ne pouvoit que me faire un tort infini dans le monde; on ne pouvoit que penser que je m'étois laissé duper, personne ne pouvant que soupçonner ma gouvernante et ma soeur d'intelligence pour me tromper. Tout cela me mit si fort le sang en mouvement, que malgré tous les efforts que je fis je ne pus me contraindre le lendemain, de façon que dès que la Flore m'eut envisagée elle remarqua que j'avois un mortel chagrin, en conclut par l'air embarrassé dont je lui parlai, que la Marwitz m'avoit découvert le pot aux roses (ordinairement lorsqu'on a quelque chose à se reprocher on est craintif). Elle persuada donc au Margrave d'attendre encore à me parler, jugeant qu'il n'en étoit pas encore temps. Après avoir fait cette démarche, elle fit de cruels reproches à la Marwitz sur son indiscrétion, mais cette fille la rassura si bien, qu'elle trouva moyen de lui tirer encore les vers du nez. La Flore lui parla avec une satisfaction extrême de sa future grandeur. Je pourrai, dit-elle, prétendre le rang sur Son Altesse royale en qualité de belle-mère, et le Margrave m'a dit, qu'il vouloit absolument que j'eusse la préséance, mais je ne manquerai jamais à ce que je dois à la princesse héréditaire, et je tâcherai de lui rendre toutes sortes de bons services. Je veux attendre encore quelque temps avant que de lui découvrir tout ceci; je tâcherai de la gagner, le Margrave fera la même chose, et à force de caresses elle donnera les mains à ce que nous voudrons.

La Marwitz ne manqua pas de me rapporter tout ceci. Après avoir bien ruminé dans ma cervelle, je résolus d'avertir la gouvernante de ce qui se passoit. Mais pour ne point compromettre la Marwitz, je feignis d'avoir reçu un billet anonyme, par lequel on m'informoit de tous ces beaux projets. Mdme. de Sonsfeld jeta d'abord feu et flammes, disant que c'étoit une invention de ses ennemis, qui vouloient la perdre elle et sa famille. Mais sur les fortes preuves que je lui donnai de la probabilité qu'il y avoit au contenu du billet, elle s'appaisa peu à peu. Je lui fis envisager ensuite les fréquentes visites que le Margrave faisoit à sa soeur, lés égards et les considérations qu'il avoit pour elle et mille petites choses, auxquelles je n'avois pas moi-même fait réflexion, mais qui étoient frappantes après l'avis. Ma gouvernante leva les yeux et les mains au ciel en fondant en larmes. Dans son premier mouvement elle vouloit aller chanter pouille au Margrave, ensuite elle vouloit demander son congé et emmener sa soeur avec elle. Ce n'étoit point ma compte que tout cela. Je lui représentai tant et tant qu'il falloit rompre cette intrigue par la douceur et par des remonstrances qu'on feroit à sa soeur, qu'enfin elle consentit à ce que je voulus. La Flore revint encore plusieurs fois à Himmelcron. La gouvernante ne pouvoit s'empêcher de la picoter sur les longues conversations qu'elle avoit avec le Margrave, mais je la tourmentois tant qu'elle gardoit encore le silence.

Nous retournâmes enfin le 20. de Décembre en ville. Ce fut là que son humeur violente ne pouvant plus se contenir, elle traita sa soeur de Turc à More et lui dit que je savois toutes ses menées. La Flore avoit un génie très-borné. La gouvernante qui étoit de beaucoup plus âgée qu'elle, avoit eu soin de son éducation, ce qui étoit cause qu'elle avoit conservé une espèce de crainte pour elle. Cette pauvre fille se laissa intimider et lui confessa tout ce que je viens d'écrire. Elle lui montra même des lettres du Margrave, dans lesquelles il lui faisoit part de plan qu'il avoit fait pour la sûreté de son établissement en cas qu'elle devînt veuve, et ses lettres étoient remplies des promesses les plus flatteuses. La gouvernante, après les avoir lues, lui dit, qu'elle devoit venir avec elle sur-le-champ chez moi et me porter ses lettres, et que là elle devoit en écrire une en ma présence au Margrave et rompre une fois pour toutes avec lui, sinon qu'elle, la gouvernante, partiroit sur l'heure, et que si la Flore ne vouloit pas la suivre, elle trouveroit bien moyen de la tirer de Bareith d'une ou d'autre façon. Le ton ferme avec lequel Mdme. de Sonsfeld lui parla, lui fit peur. Elle vint chez moi. Après m'avoir fait le récit de tout son roman elle voulut me faire accroire, qu'elle n'avoit eu aucun dessein d'accepter les offres du Margrave. Je fis semblant d'être sa dupe. Elle me fit lire les lettres qu'elle avoit reçues de lui. Je lui parlai avec douceur et amitié, mais en même temps je lui fis comprendre, que je ne donnerois jamais les mains à ce mariage. Le prince héréditaire lui fit beaucoup de promesses, d'avoir toute sa vie soin d'elle, mais il lui dit à peu près les mêmes choses que moi. Pour princesse, lui dis je, vous ne le serez jamais; vous ne pouvez le devenir que par l'Empereur et ce prince a trop de considération pour le roi, pour faire une chose qui le désobligeroit si fort, et pour être mariée de la main gauche, je vous crois le coeur trop bien placé, pour accepter un pareil poste; vous voyez bien que c'est une chose impossible. Sur cela elle me promit d'écrire si fortement au Margrave, qu'elle lui ôteroit cette idée totalement de l'esprit; mais que pouvant néanmoins nous être de quelque utilité par l'ascendant qu'elle avoit sur lui, elle vouloit se ménager, de façon qu'elle pût nous rendre service, et le tenir en bride en même temps. Elle tint parole, et je fus charmée d'avoir rompu si heureusement cette méchante affaire. Il faut pourtant que je fasse son portrait ici.

Mlle. de Sonsfeld n'a que cinq pieds; elle est extraordinairement replète et boite du pied gauche; elle avoit été une beauté parfaite dans sa jeunesse, mais la petite vérole lui avoit si fort grossi les traits, qu'elle ne pouvoit plus passer pour telle; cependant tout son visage est prévenant et ses yeux si spirituels, qu'on y est trompé; sa tête, trop grande pour son petit corps, la fait paroître naine, mais cependant sa figure n'est point frappante; elle a bonne grâce, des façons et des manières qui dénotent qu'elle a été dans le grand monde; son coeur est excellent, elle est douce et serviable, et en un mot, il n'y a rien à redire à son caractère; sa conduite a toujours été des plus réglées; mais le ciel ne l'avoit pas douée d'esprit; elle a une certaine routine du monde, qui est cause qu'on ne remarque pas ce défaut, et ce n'est que dans le particulier qu'on s'en aperçoit; les avantages que le Margrave lui avoit offerts, l'avoient éblouie, son amour propre et son ambition l'avoient séduite et son peu de génie l'avoit empêché d'en prévoir les conséquences.

Le Margrave commença bien tristement l'année 1734, puisque ce fut par la perte de ses espérances. Il pleura beaucoup en recevant la fatale lettre de la Flore, à ce qu'elle me conta. Cependant ce premier mouvement passé, il se flatta de nouveau de la réduire.

Ma santé étoit toujours le même. Je n'avois plus de fièvre continue, mais elle venoit tous les soirs. Cela ne m'empêchoit pas de voir du monde, mais je m'ennuyois beaucoup, et d'ailleurs j'étois toujours mélancolique, quoique je me contraignisse si fort, qu'il n'y avoit que ceux qui étoient autour de moi qui le remarquassent. Cette mélancolie provenoit en partie de ma maladie, et en partie de tous les chagrins qui j'avois essuyés à Berlin, et qui m'avoient accoutumée à rêver et à être toujours pensive.

Le régiment impérial du prince Guillaume étant devenu vacant par sa mort, on conseilla au Margrave de le demander pour son fils. Ce régiment avoit été levé par le Margrave George Guillaume à condition, qu'il resteroit à la maison. Le Margrave me chargea d'écrire à ce sujet à l'Impératrice. Cette princesse me répondit fort obligeamment et m'accorda ma prière. Le prince héréditaire en eut beaucoup de joie, aimant fort le militaire, qui étoit sa plus grande passion.

Nous étions dans le temps du carnaval. La Marwitz qui faisoit ce qu'elle pouvoit pour me dissiper, me proposa de faire ensorte qu'il y eût une Wirthschaft. Le prince héréditaire qui aimoit à se divertir, me pressa aussi de disposer le Margrave à cela. La chose étoit assez difficile. Le Margrave n'étoit point porté pour les plaisirs; il s'en faisoit un cas de conscience, et son aumônier, piétiste outré, le confirmoit dans ses idées. La Flore à qui nous en parlâmes, promit de faire réussir la chose. En effet elle sut si bien tourner l'esprit du Margrave, qu'il vint me proposer cette fête. J'y topai d'abord. Il me pria de l'ordonner telle que je la voudrois, à condition qu'il ne se masqueroit point. Cet amusement n'est connu qu'en Allemagne. Il y a un hôte et une hôtesse qui traitent; les autres masques représentent tous les métiers et professions différentes qu'il y a au monde. On ne met point de masque devant le visage à ces sortes de fêtes, et c'étoit pour cela que la Marwitz avoit inventé cela, sachant bien qu'il seroit inutile de proposer un bal masqué, que le Margrave n'auroit jamais souffert.

Je fis décorer toute la salle, qui est d'une grandeur immense, comme un bois, au bout duquel on voyoit un village avec son hôtellerie, ayant pour enseigne la bonne femme sans tête. Cette hôtellerie étoit toute construite d'écorce d'arbres, et son toit étoit couvert de lampions. Elle contenoit une table de cent couverts, dont le milieu représentoit un parterre, orné de divers jets d'eau. Les maisons de paysans enfermoient des boutiques de rafraîchissemens. Le bal commença après souper. Tout le monde fut charmé de cette fête et se divertit très-bien. Il n'y eut que moi qui eusse l'ennui en partage, car le Margrave ne cessa de m'entretenir de sa désagréable morale, et m'obséda si bien tout le soir, que je ne pus parler à personne, quoiqu'il y eût beaucoup d'étrangers avec lesquels j'aurois volontiers lié conversation.

Le dimanche après, l'aumônier du Margrave prêcha publiquement contre cette masquerade. Il nous apostropha tous en pleine église, et quoiqu'il y épargnât le Margrave en public, il lui fit des reproches si durs dans son particulier, d'avoir donné les mains à un tel péché, que le pauvre Margrave se crut damné à toute éternité. Il fit tant de sermens à cet ecclésiastique, de ne plus souffrir de pareils plaisirs dans son pays, qu'il en reçut enfin une absolution. Mais ce prince ne s'en tint pas là et voulut aussi faire abjurer les plaisirs au prince héréditaire. Celui-ci trouva moyen d'éluder le serment qu'il prétendoit de lui, ce qui déplut fort au Margrave. Une aventure qui arriva alors augmenta encore sa superstition, et nous auroit réduits à vivre comme les religieux de la Trappe, si le prince héréditaire ne s'étoit donné la peine d'approfondir le faux.

Depuis la mort du prince Guillaume une terreur panique s'étoit emparée de tous les esprits. Il y avoit tous les jours des histoires de revenans, qu'on prétendoit avoir vus au château, les unes plus ridicules que les autres. Le soin de ma conservation fit agir un esprit en chair et en os en ma faveur. L'on croit toujours ce que l'on souhaite. Un bruit de ville me faisoit passer pour enceinte. Comme j'étois persuadée que ce bruit étoit faux, moitié pour m'amuser, moitié pour le bien de ma santé, auquel les médecins avoient prescrit beaucoup d'exercice, j'apprenois à monter à cheval. Le Margrave m'avoit donné un cheval noir fort doux, et comme j'étois fort foible, je ne montais tout au plus qu'un quart d'heure. Toute nouveauté est mal reçue. Cette mode, fort en vogue en Angleterre et en France, n'étoit point introduite en Allemagne. Tout le monde cria contre, et ce fut ce qui donna lieu aux revenans. On vient bientôt avertir le Maréchal de Reitzenstein, qu'un spectre d'une figure effrayante apparoissoit tous les soirs dans un des corridors du château, et prononçoit d'une voix terrible ces étonnantes paroles: dites à la princesse du pays, que si elle continue à monter le cheval noir, elle en aura grand malheur, et qu'elle se garde bien de sortir de sa chambre pendant la durée de six semaines. Mr. de Reitzenstein, fort superstitieux de son petit naturel, avertit aussitôt le Margrave de cette apparition; sur quoi défense expresse me fut faite de ne pas sortir du château, ni d'aller au manège.

Cela m'affligea beaucoup, et surtout que ce fût pour une si pauvre raison. J'assurai le Margrave que tout cela n'étoit qu'un jeu joué. Le prince héréditaire lui fit même part de conjectures qu'il tiroit là-dessus, et fit tant d'instances au Margrave, qu'il lui permit enfin d'approfondir la chose. Le prince introduisit des gens affidés par toutes les issues par où l'esprit pouvoit passer, mais il étoit si bien informé, qu'il ne se montra point les jours qu'on l'épioit. Le prince promit enfin une grosse récompense à celle qui l'avoit dénoncé, si elle pouvoit découvrir ce que c'étoit. La pauvre femme prit une lanterne sourde avec elle et n'eut que le temps d'envisager le spectre. Il avoit bien pris ses précautions, et lui souffla un poison si subtil dans les yeux, qu'elle en perdit la vue. Elle déposa que l'esprit avoit deux coques de noix sur les yeux, qu'il avoit tout le visage emmailloté dans de la toile grise, de façon qu'elle n'avoit pu le reconnoître. Cette découverte ne dissipa point la bigotterie du Margrave, ou plutôt sa mauvaise humeur contre nous. Le prince héréditaire jugea, que pour nous mettre à l'abri de toute brouillerie, nous ferions bien de nous éloigner. Il y avoit déjà long-temps que nous devions une visite au Margrave d'Anspac; nous prîmes ce temps critique pour nous en acquitter, et nous partîmes le 21. de Janvier.

La prédiction du spectre pensa s'accomplir. En passant par dessus un précipice d'une hauteur prodigieuse, la roue de devant sortit de l'ornière, et nous aurions culbuté, si mes heyducs n'avoient arrêté le carosse par les roues de derrière. Le Margrave, la Marwitz et ma gouvernante en sortirent avec peine, le rocher empêchant qu'on pût ouvrir tout-à-fait la portière. Mes gens s'imaginant que nous étions tous hors de la voiture, laissèrent échapper les roues. La frayeur me donna de forces et de l'adresse; je franchis la portière d'un saut, mais les deux pieds me glissèrent et je tombai sous le carosse dans le temps qu'il recommençoit à marcher. La Marwitz et un officier prussien, qui nous avoient suivis, me saisirent par l'habit et me retirèrent de là, sans quoi j'aurois été rouée. Comme je m'étois fort effrayée, on me fi prendre un peu de vin pour me remettre, après quoi nous continuâmes notre voyage.

Ce n'étoit que depuis la nuit que le dégel étoit venu. Le soleil commençoit à faire place aux ombres, pour parler en style de roman, et nous avions une rivière à passer. Cette rivière étoit gelée, mais à peine y fûmes-nous entrés, que la glace se rompit et que les chevaux et le carosse tout penché et à demi renversé y restèrent. Il fallut nous retirer de là à force de poulies et avec de très-grandes précautions, sans quoi nous aurions pu nous noyer très-facilement.

Nous arrivâmes enfin à Beiersdorf, où je me couchai d'abord, étant à demi-morte de fatigue et de toutes les frayeurs que j'avois eues, et nous nous rendîmes le lendemain au soir à Anspac. J'y fus reçue comme la première fois, et comme j'ai déjà fait la description de cette cour, je ne m'arrêterai pas au séjour que j'y fis. J'en repartis le 8. de Février et arrivai le jour suivant à Bareith.

De nouveaux désastres nous y attendoient. Dans le temps que je m'étois mariée, le roi avoit fait une convention avec le Margrave, qui étoit, que ce prince permettroit les enrôlemens prussiens dans son pays pour trois régimens, à savoir celui de mon frère, celui du prince héréditaire et celui du prince d'Anhalt. Mr. de Munichow, capitaine du régiment de Bareith, y étoit pour avoir soin des recrues. C'étoit un jeune homme, grand favori de mon frère et fils de ce président Munichow, qui lui avoit rendu tant de bons services pendant sa détention. Mon frère l'avoit fort recommandé au prince héréditaire. C'étoit un bon garçon, mais qui n'avoit pas inventé la poudre. Il vint au devant de nous à Streitberg, où nous devisons dîner, et annonça d'abord au prince héréditaire, qu'il avoit fait la capture d'un homme de six pieds. Cet homme, disoit-il, étoit de Bamberg et avoit voulu s'engager dans un autre régiment, ce qui l'avoit déterminé à l'enlever de force proche de Bareith, et si secrètement, que personne n'en savoit rien, et de l'envoyer à Basewaldt. Il ajoutoit à cela, que c'étoit un garnement qui n'étoit d'aucun usage dans la société, et qu'ainsi il jugeoit que cette affaire ne feroit point de bruit.

Le prince héréditaire me fit part de cette belle prouesse de Munichow et prévit qu'il en auroit du chagrin. Il le témoigna même à Munichow, mais ce garçon le rassura si fort sur les mesures qu'il avoit gardées dans toute cette entreprise, que nous crûmes que peut-être la chose ne transpireroit point. Ce qui me fit juger que le Margrave l'ignoroit, fut, qu'il nous reçut très-bien. Il se rendit même le 12. de Février à Himmelcron.

Nous ne pensions plus du tout à toute cette histoire, lorsque Mr. de Voit vint le soir à minuit nous faire réveiller, et demanda instamment à nous parler. Il vint nous dire, que Mr. Lauterbach, conseiller privé, mais qui n'étoit pas d'une famille distinguée, étoit venu le trouver sur la brune et l'avoit chargé de nous avertir, qu'il venoit de Himmelcron, où il avoit trouvé le Margrave dans une si violente colère, qu'il ne l'avoit vu de sa vie dans un tel emportement; que ce prince savoit l'action de Munichow; qu'il soupçonnoit son fils d'y avoir trempé, et qu'il avoit juré de s'en venger d'une façon éclatante; qu'il reviendroit le lendemain en ville, et que nous n'avions qu'à prendre nos mesures d'avance, puisqu'il craignoit tout pour le prince héréditaire.

Cet avis nous jeta dans des transes mortelles. Nous tînmes le conseil des rats, car tous les expédiens étoient inutiles et le prince héréditaire ne pouvoit que prendre le parti de la soumission; mais si celui-là ne servoit de rien, tout étoit perdu. Nous passâmes une cruelle nuit.

Dès que le jour parut, j'envoyai chercher la gouvernante. Encore nouveau conseil sans conclusion. Enfin je parlai à la Flore. Elle me promit d'employer tout son crédit, pour raccommoder cette méchante affaire, mais elle craignoit de ne pas réussir, parcequ'on avoit si peu d'égard à faire plaisir au Margrave, qu'on ne pouvoit le condamner s'il nous payoit de la même monnoie. Je lui dis, qu'elle devoit m'expliquer cette énigme à laquelle je ne comprenois rien, et que je ne me ressouvenois pas que ni le prince héréditaire, ni moi eussions en rien manqué à ce que nous devions au Margrave. Elle leva les épaules sans me répondre. Je compris très-bien ce qu'elle vouloit dire, mais je feignis de ne pas le comprendre, et comme je la pressai de parler plus clairement, ne sachant que me répondre, elle me dit, que je turlupinois le Margrave et le traitois comme un petit génie qui n'avoit pas le sens commun. Si j'ai dit, repartis-je qu'il a un petit génie, je n'ai dit que la vérité, mais je n'ai jamais parlé de lui sur ce pied qu'à des personnes dont j'étois sûre, qu'elles n'en feroient pas mauvais usage, comme votre soeur et vous. J'avoue qu'il a raison d'être fâché, car j'ai désapprouvé la conduite de Munichow, dès que j'ai appris cette belle aventure, et quand même il en parlerait un peu fortement à son fils, je ne pourrois le désapprouver, pourvu seulement qu'il s'abstienne de violences, car en ce cas il se mettra dans son tort.

Je passai toute l'après-dînée dans des inquiétudes mortelles. Je connoissois les emportemens du Margrave, et je savois qu'il étoit capable de tout dans son premier mouvement. Il arriva enfin à cinq heures. Le prince héréditaire le reçut, comme de coutume; au bas de l'escalier et le conduisit dans son appartement. Le Margrave lui fit mille caresses et s'entretint une grosse heure avec lui, après quoi il lui dit, qu'il avoit un peu à faire et qu'il se rendroit bientôt chez moi.