Memoires De Frederique Sophie Wilhelmine De Prusse Margrave De
Chapter 9
Le roi revint dans ces entrefaites de Prusse, et nous le suivîmes six semaines après à Vousterhausen. Nous avions eu trop de plaisir à Berlin, pour en jouir long-temps, et du paradis, où nous avions été, nous tombâmes au purgatoire; il commença à se manifester quelques jours après notre arrivée dans ce terrible endroit. Le roi s'entretint tête-à-tête avec la reine, nous ayant renvoyées, ma soeur et moi, dans une chambre prochaine. Quoique la porte fût fermée, j'entendis bientôt à la façon dont ils se parloient, qu'ils avoient une violente dispute ensemble; j'entendois même souvent prononcer mon nom, ce qui m'alarma beaucoup. Cette conversation dura une heure et demie, au bout de laquelle le roi sortit d'un air furieux. J'entrai d'abord dans la chambre de la reine; je la trouvai toute en larmes. Dès qu'elle me vit, elle m'embrassa et me tint long-temps serrée entre ses bras, sans proférer une parole. Je suis dans le dernier désespoir, me dit-elle, on veut vous marier, et le roi est allé chercher le plus fichu parti, qu'il soit possible de trouver. Il prétend vous faire épouser le duc de Weissenfeld, un misérable cadet, qui ne vit que des grâces du roi de Pologne; non, j'en mourrai de chagrin, si vous avez la bassesse d'y consentir. Il me sembloit rêver tout ce que j'entendois, tant ce que la reine me disoit me paroissoit étrange. Je voulus la rassurer, en lui représentant, que ce ne pouvoit être le tout de bon du roi, et que j'étois fermement persuadée, qu'il ne lui avoit tenu tous ces propos que pour l'inquiéter. Mais mon Dieu, me dit-elle, le duc sera dans quelques jours au plus tard ici, pour se promettre avec vous; il faut de la fermeté, je vous soutiendrai de tout mon pouvoir, pourvu que vous me secondiez. Je lui promis bien saintement de suivre ses volontés, bien résolue, de ne point épouser celui qu'on me destinoit. J'avoue, que je traitois tout cela de bagatelle, mais je changeois d'avis dès le soir même, la reine ayant reçu des lettres de Berlin, qui lui confirmoient ces belles nouvelles. Je passois la nuit la plus cruelle du monde; je ne m'en figurois que trop les suites fâcheuses, et prévoyois la mésintelligence qui alloit s'introduire dans la famille. Mon frère qui étoit ennemi juré de Sekendorff et de Grumkow, et qui étoit tout-à-fait porté pour l'Angleterre, me parla très-fortement sur ce sujet. Vous nous perdez tous, me disoit-il, si vous faites ce ridicule mariage; je vois bien, que nous en aurons tous beaucoup de chagrin, mais il vaut mieux tout endurer que de tomber au pouvoir de ses ennemis; nous n'avons d'autre soutien que l'Angleterre, et si votre mariage se rompt avec le prince de Galles, nous serons tous abîmés. La reine me parloit de la même façon, aussi bien que ma gouvernante, mais je n'avois pas besoin de toutes leurs exhortations, et la raison me dictoit assez ce que j'avois à faire. L'aimable époux, qu'on me destinoit, arriva le 27. de Septembre au soir. Le roi vint aussitôt avertir la reine de sa venue, et lui ordonna de le recevoir comme un prince qui devoit devenir son gendre, ayant résolu de me promettre incessamment avec lui. Cet avis occasionna une nouvelle dispute, qui se termina sans faire changer de sentiment aux deux partis. Le lendemain, dimanche au matin, nous allâmes à l'église; le duc ne cessa de me regarder tant qu'elle dura. J'étois dans une altération terrible. Depuis que cette affaire étoit sur le tapis, je n'avois eu de repos ni nuit ni jour. Dès que nous fûmes de retour de l'église, le roi présenta le duc à la reine. Elle ne lui dit pas un mot et lui tourna le dos; je m'étois esquivée pour éviter son abord. Je ne pus manger la moindre chose, et le changement de mon visage, joint à la mauvaise contenance que j'avois, faisoit assez connoître ce qui se passoit dans mon coeur. La reine essuya encore l'après-midi une terrible scène avec le roi. Dès qu'elle fut seule, elle fit appeler le comte Fink, mon frère et ma gouvernante, pour délibérer avec eux sur ce qu'elle avoit à faire. Le duc de Weissenfeld était connu pour un prince de mérite, mais qui ne possédoit pas un grand génie; tous furent d'avis, que la reine lui fît parler. Le comte de Fink se chargea de cette commission. Il représenta de la reine au duc, qu'elle ne donneroit jamais les mains à son mariage, que j'avois une aversion insurmontable pour lui; qu'il mettroit infailliblement la zizanie dans la famille, en s'opiniâtrant dans son dessein; que la reine étoit résolue de lui faire toutes sortes d'avanies, s'il y persistoit, mais qu'elle étoit persuadée, qu'il ne la porteroit pas à de pareilles extrémités; qu'elle ne doutoit point, qu'en homme il ne se désistât de ses poursuites plutôt que de me rendre malheureuse, et qu'en ce cas il n'y avoit rien, qu'elle ne fît pour lui prouver son estime et sa reconnoissance. Le duc pria le comte Fink de répondre à la reine: qu'il ne pouvoit nier, qu'il ne fût fort épris de mes charmes, qu'il n'auroit cependant jamais osé aspirer à prétendre au bonheur de m'épouser, si on ne lui en avoit donné des espérances certaines; mais que, voyant qu'elle et moi lui étions contraires, il seroit le premier à dissuader le roi de son projet, et que la reine pouvoit se tranquilliser entièrement sur son sujet. En effet il tint sa parole, et fit dire au roi à peu près les mêmes choses qu'il avoit dites au comte de Fink, avec cette différence, qu'il fit prier ce prince, qu'en cas que les espérances qui lui restoient encore de faire réussir mon mariage avec le prince de Galles, vinssent à s'évanouir, il se flattoit que le roi lui donneroit la préférence sur tous les autres partis qui pourroient s'offrir pour moi, aux têtes couronnées près. Le roi, fort surpris du procédé du duc, se rendit un moment après chez la reine, il voulut la persuader en vain de donner les mains à mon établissement; leur querelle se ranima. La reine pleura, cria, et pria enfin tant et tant ce prince, qu'il consentit à ne pas passer outre pour cette fois, à condition cependant, qu'elle écriroit à la reine d'Angleterre pour lui demander une déclaration positive touchant mon mariage avec le prince de Galles. S'ils me donnent une réponse favorable, lui dit le roi, je romps pour jamais tout autre engagement que celui que j'ai pris avec eux; mais en revanche, s'ils ne s'expliquent pas d'une façon catégorique, ils peuvent compter que je ne serai plus leur dupe, ils trouveront à qui parler, et je prétends alors être le maître de donner ma fille à qui il me plaira. Ne comptez pas, Madame, en ce cas, que vos pleurs et vos cris m'empêcheront de suivre ma tête, je vous laisse le soin de persuader votre frère et votre belle-soeur, ce seront eux qui décideront de notre différend. La reine lui répondit, qu'elle étoit prête à écrire en Angleterre, et qu'elle ne doutoit point, que le roi et la reine sa soeur ne se prêtassent à ses désirs. C'est ce que nous verrons, dit le roi; je vous le répète encore, point de grâce pour Mlle. votre fille si on ne satisfait, et pour votre malgouverné de fils, ne vous attendez pas que je lui fasse jamais épouser une princesse d'Angleterre. Je ne veux point d'une belle-fille qui se donne des airs et qui remplisse ma cour d'intrigues, comme vous le faites; votre fils n'est qu'un morveux, à qui je ferai donner les étrivières plutôt que de le marier; il m'est en horreur, mais je saurai le ranger (c'étoit l'expression ordinaire du roi). Le diable m'emporte, s'il ne change à son avantage, je le traiterai d'une façon à laquelle il ne s'attend pas. Il ajouta encore plusieurs injures contre mon frère et moi, après quoi il s'en alla. Dès qu'il fut parti, la reine réfléchit à la démarche qu'elle alloit faire. Nous n'en augurâmes tous rien de bon, nous doutant bien que le roi d'Angleterre ne consentiroit jamais à faire mon mariage sans celui de mon frère. Comme la reine aimoit à se flatter, elle se fâcha contre nous des obstacles que nous lui faisions entrevoir, et sur ce que je lui représentai la triste situation où elle et moi serions, si la réponse d'Angleterre n'étoit pas conforme à ses désirs. Elle s'emporta contre moi et me dit, qu'elle voyoit bien que j'étois déjà intimidée et résolue d'épouser le gros Jean Adolf mais qu'elle aimeroit mieux me voir morte que mariée avec lui, qu'elle me donneroit mille fois sa malédiction, si j'étois capable de m'oublier à ce point, et que, si elle pouvoit s'imaginer que j'en eusse la moindre intention, elle m'étrangleroit de ses propres mains. Cependant elle envoya chercher le comte Fink, pour le consulter. Ce général lui fit les mêmes représentations que moi. Elle commença à s'alarmer, et après avoir rêvé quelque temps, il me vient une idée, nous dit-elle tout-à-coup, que je regarde comme infaillible pour nous tirer d'embarras, mais c'est à mon fils à la faire réussir; il faut qu'il écrive à la reine, ma soeur, et lui promette authentiquement d'épouser sa fille, à condition qu'elle fasse réussir le mariage du prince de Galles avec sa soeur; c'est la seule voie de la faire consentir à ce que nous souhaitons. Mon frère entra justement dans ce moment. Elle lui en fit la proposition; il ne balança pas à consentir. Nous gardions tous un morne silence, et je désapprouvois fort cette démarche que je prévoyois être fatale, mais je ne pus la détourner. La reine pressa mon frère d'écrire sa lettre sur-le-champ. Elle y joignit la sienne et les fit partir l'une et l'autre par un courrier, que Mr. du Bourguai, ministre d'Angleterre, dépêcha secrètement. Elle fit une autre lettre, qu'elle montra au roi et qui fut mise à la poste. Le duc de Weissenfeld nous délivra aussi de son importune présence, ce qui nous donna le temps de respirer, mais ne nous ôta pas nos inquiétudes.
Le roi étoit obsédé de Sekendorff et de Grumkow; ils faisoient de fréquentes débauches ensemble. Un jour qu'ils étoient en train de boire, on fit apporter un grand gobelet, fait en forme de mortier, dont le roi de Pologne avoit fait présent à celui de Prusse. Ce mortier étoit d'un travail gravé, d'argent doré, et contenoit un autre gobelet de vermeil; il étoit fermé par une bombe d'or et enrichi de pierreries. On vidoit ces deux vases plusieurs fois à la ronde; dans la chaleur du vin mon frère s'avisa de sauter sur le roi et de l'embrasser à plusieurs reprises. Sekendorff voulut l'en empêcher, mais il le repoussa rudement, continua à caresser son père, l'assurant, qu'il l'aimoit tendrement, qu'il étoit persuadé de la bonté de son coeur et qu'il n'attribuoit la disgrâce dont il l'accabloit tous les jours, qu'aux mauvais conseils de certaines gens, qui cherchoient à profiter de la discorde, qu'ils mettoient dans la famille; qu'il vouloit aimer, respecter le roi, et lui être soumis tant qu'il vivroit. Cette saillie plut beaucoup au roi, et procura quelque soulagement à mon frère pendant une quinzaine de jours. Mais les orages succédèrent à ce petit calme. Le roi recommença à le maltraiter de la façon la plus cruelle. Ce pauvre prince n'avoit pas la moindre récréation; la musique, la lecture, les sciences et les beaux arts étoient autant de crimes qui lui étoient défendus. Personne n'osoit lui parler; à peine osoit-il venir chez la reine, et il menoit la plus triste vie du monde. Malgré les défenses du roi il s'appliquoit aux sciences et y faisoit de grands progrès. Mais cet abandon, dans lequel il vivoit, le fit tomber dans le libertinage. Ses gouverneurs n'osant le suivre, il s'y livroit entièrement. Un des pages du roi, nommé Keith, étoit le ministre de ses débauches. Ce jeune homme avoit si bien trouvé le moyen de s'insinuer auprès de lui, qu'il l'aimoit passionnément et lui donnoit son entière confiance. J'ignorois ses dérèglemens, mais je m'étois aperçue des familiarités qu'il avoit avec ce page, et je lui en fis plusieurs fois des reproches, lui représentant, que ces façons ne convenoient pas à son caractère. Mais il s'excusoit toujours, en me disant, que ce garçon étant son rapporteur, il avoit sujet de la ménager, s'épargnant quelquefois beaucoup de chagrin par les avis qu'il en recevoit. Cependant ma propre personne ne laissoit pas de m'inquiéter aussi, mon sort alloit être décidé. La reine par ses beaux discours augmentoit la répugnance que j'avois toujours eue pour le prince de Galles. Le portrait qu'elle m'en faisoit journellement, n'étoit point de mon goût. C'est un prince, me disoit-elle, qui a un bon coeur, mais un fort petit génie; il est plutôt laid que beau, et même il est un peu contrefait. Pourvu que vous ayez la complaisance pour lui, de souffrir ses débauches, vous le gouvernerez entièrement et vous pourrez devenir plus roi que lui, lorsque son père sera mort. Voyez un peu quel rôle vous jouerez, ce sera vous qui déciderez du bien ou du mal de l'Europe et qui donnerez la loi à la nation. La reine, en me parlant ainsi, ne connoissoit pas mes véritables sentimens. Un époux tel qu'elle me dépeignoit le prince, son neveu, auroit été de sa convenance. Mais les principes que je m'étois formés sur le mariage, étoient fort différents des siens. Je prétendois, qu'une bonne union devoit être fondée sur une estime et une considération réciproque; je voulois que la tendresse mutuelle en fût la base et que toutes mes complaisances et mes attentions n'en fussent que les suites. Rien ne nous paroît difficile pour ceux que nous aimons; mais peut-on aimer sans retour? la vraie tendresse ne souffre point de partage. Un homme qui a des maîtresses, s'y attache et à mesure que son amour augmente, pour elles, il diminue pour celle qui en devroit être le légitime objet. Quelle opinion et quels égards peut-on avoir pour un homme qui se laisse gouverner totalement et qui néglige le bien de ses affaires et de son pays, pour se livrer à ses plaisirs déréglés. Je me souhaitois un vrai ami, auquel je pusse donner toute ma confiance et mon coeur; pour lequel je fusse prévenue d'estime et d'inclination, qui pût faire ma félicité et dont je pusse faire le bonheur. Je prévoyois bien que le prince de Galles n'étoit pas mon fait, ne possédant pas toutes les qualités que j'exigeois. D'un autre côté le duc de Weissenfeld l'étoit encore moins. Outre la disproportion qu'il y avoit entre nous deux, son âge ne convenoit point au mien, j'avois dix-neuf ans, et il en avoit quarante-trois. Sa figure étoit plutôt désagréable que prévenante; il étoit petit et excessivement gros; il avoit du monde, mais il étoit fort brutal dans son particulier et avec cela fort débauché. Que l'on juge de l'état de mon triste coeur! Il n'y avoit que ma gouvernante, qui fût informée de mes véritables sentimens, et dans le sein de laquelle il m'étoit permis de les répandre.
La reine acheva de nous abîmer par ses hauteurs. Grumkow avoit acheté une très-belle maison à Berlin de l'argent qu'il avoit tiré de l'Empereur. Il avoit trouvé le moyen de l'orner et de la meubler aux dépens de toutes les têtes couronnées. Le feu roi d'Angleterre et l'Impératrice de Russie y avoient fourni. Il pria la reine de lui donner son portrait, lequel, disoit-il, feroit le plus grand lustre de sa maison. La reine le lui accorda sans peine. Elle se faisoit justement peindre dans ce temps-là par le fameux Pesne, très-renommé pour sa grande habilité dans cet art, et ce portrait étoit destiné pour la reine de Danemarc. Comme il n'y avoit que la tête d'achevée, lorsqu'elle partit pour Vousterhausen, elle ordonna au peintre, d'en tirer une copie pour Grumkow, ne donnant des originaux qu'aux princesses. Ce ministre en vint un jour remercier la reine, et lui témoigna la joie qu'il avoit de posséder une pièce si parfaite. C'est le chef-d'oeuvre de Pesne, continua-t-il, et on ne peut rien voir de plus ressemblant et de mieux travaillé. La reine me dit tout bas: j'espère qu'on aura fait un quiproquo, et qu'on lui aura donné l'original pour la copie!» et en même temps elle le lui demanda tout haut. «Comme le roi, lui répondit-il, m'a fait la grâce de me donner son portrait en original, il est bien juste que j'aie le portrait de votre Majesté égal avec le sien; je l'ai envoyé chercher de chez le peintre, c'est une pièce achevée.» «Et par quel ordre? lui répliqua la reine, car je n'honore aucun particulier d'un original, et je ne prétends pas vous distinguer des autres.» Elle voulut lui tourner le dos, en lui disant ces dernières paroles, mais il l'arrêta en la conjurant de lui laisser le portrait. Elle le lui refusa d'une manière très-désobligeante, et lui dit force piquanteries en se retirant. Dès que le roi fut à la chasse, elle conta toute cette scène au comte de Fink. Celui-ci charmé de pouvoir jouer un tour à Grumkow, contre lequel il avoit une pique particulière, anima la reine à lui faire ressentir l'impertinence de son procédé. Il fut donc résolu, que dès qu'elle seroit de retour à Berlin, elle enverroit plusieurs de ses domestiques chez Grumkow, pour lui redemander son portrait, et lui dire en même temps, qu'elle ne le lui donneroit ni en original ni en copie, jusqu'à ce qu'il changeât de conduite à son égard, et apprit à lui rendre le respect qui lui étoit dû comme à sa souveraine. Dès le lendemain cette belle résolution fut mise en exécution. Nous retournâmes ce jour en ville et aussitôt que la reine y fut arrivée, elle s'empressa de donner ses ordres là-dessus, de crainte, d'y trouver de l'obstacle par les représentations qu'on lui feroit. Grumkow qui peut-être avoit déjà été averti par la Ramen du dessein de la reine, reçut la harangue que le valet de chambre de cette princesse lui fit d'un air ironique. «Vous pouvez, lui dit-il, reprendre le portrait de la reine, je possède ceux de tant d'autres grands princes, que je puis me consoler d'être privé du sien.» Il ne manqua pas cependant d'informer le roi de l'avanie qu'il venoit d'essuyer, et d'y donner le tour le plus malin; ni lui ni toute sa famille ne mirent plus le pied chez la reine. Il en parloit d'une façon peu mesurée et sa langue venimeuse déploya toute sa rhétorique à tourner en ridicule cette princesse, trop heureuse encore s'il s'en étoit tenu là, mais il s'en vengea peu après par des effets, comme nous le verrons dans la suite. Les bien intentionnés s'entremirent pour appaiser cette affaire. Grumkow fit valoir au roi le respect qu'il avoit pour tout ce qui lui appartenoit, en faisant des espèces d'excuses à la reine, auxquelles elle répondit obligeamment, ce qui mit en apparence fin à leurs divisions.
La réponse d'Angleterre tardant à venir, la reine commença à s'en inquiéter. Elle avoit tous les jours des conférences avec Mr. du Bourguai, qui la plupart du temps n'aboutissoient à rien. Enfin, au bout de quatre semaines, ces lettres tant désirées arrivèrent. Voici le contenu de celle que la reine d'Angleterre écrivit pour être montrée au roi. «Le roi, mon époux, disoit-elle, est très-disposé à resserrer les noeuds de l'alliance, que le feu roi, son père, a contractés avec celui de Prusse, et de donner les mains au double mariage de ses enfans, mais il ne peut rien dire de positif avant que d'avoir proposé cette affaire au parlement.» Cela s'appeloit biaiser et donner une réponse vague. L'autre lettre ne contenoit rien de plus réel, ce n'étoient que des exhortations à la reine de soutenir avec fermeté les persécutions du roi, par rapport à mon mariage avec le duc de Weissenfeld; que ce parti étoit trop peu redoutable pour s'en alarmer si fort, et que ce ne pouvoit être qu'une feinte du roi. Celle qui étoit pour mon frère étoit à peu près dans les mêmes termes. Jamais la tête de Méduse n'a causé tant d'effroi que la lecture de ces lettres en donna à la reine; elle se seroit résolue de les passer sous silence et de récrire une seconde fois en Angleterre, pour tâcher d'en obtenir de plus favorables, si Mr. du Bourguai n'étoit venu l'avertir, qu'il étoit chargé des mêmes commissions pour le roi. La reine parla très-fortement à ce ministre, et lui témoigna le mécontentement qu'elle avoit du procédé de sa cour à son égard; elle le chargea d'assurer le roi, son frère, que s'il ne changeoit d'avis, tout seroit perdu. Le roi arriva quelques jours après. Dès qu'il entra dans la chambre, il lui demanda, si la réponse étoit venue? «Oui, lui dit la reine, en payant d'effronterie, elle est telle que vous la désirez!» et en même temps elle lui donna la lettre. Le roi la prit, la lut et la lui rendit d'un air fâché. «Je vois bien, lui dit-il, qu'on prétend encore me tromper, mais je n'en serai pas la dupe.» Il sortit d'abord et alla trouver Grumkow, qui étoit dans son anti-chambre. Il s'entretint deux bonnes heures avec ce ministre, après quoi il repassa dans la chambre où nous étions, avec une physionomie gaie et ouverte. Il ne fit mention de rien et fit très-bon accueil à la reine. Cette princesse se laissa éblouir par les caresses du roi et s'imagina, que tout alloit le mieux du monde. Mais je n'en fus pas la dupe; je connoissois ce prince, et sa dissimulation me faisoit plus craindre que ses emportemens. Il ne s'arrêta que quelques jours à Berlin et retourna à Potsdam.