Memoires De Frederique Sophie Wilhelmine De Prusse Margrave De
Chapter 8
Peu après le retour du roi de Dresde, le maréchal comte de Flemming, accompagné de la princesse Ratziville, son épouse, arriva à Berlin, avec le caractère d'Envoyé extraordinaire du roi de Pologne. La princesse étoit une jeune personne sans éducation, mais fort vive et naïve, sans être belle elle avoit de l'agrément. Le roi la distingua fort et ordonna à la reine d'en faire de même. Elle s'attacha beaucoup à moi; son mari qui me connoissoit depuis mon enfance, étoit fort de mes amis. Comme il étoit déjà âgé, la reine lui avoit permis de venir chez moi, quand il le vouloit; il profita très-assidûment de son privilège, et venoit passer toutes les matinées chez moi avec son épouse, qui s'empressoit beaucoup autour de moi. J'étois très-mal attifée. La reine me faisoit coëffer et habiller, comme l'avoit été ma vieille grand'-mère dans sa jeunesse. La comtesse de Flemming lui représenta, que la cour de Saxe se moqueroit de moi, si elle me voyoit ainsi bâtie. Elle me fit ajuster à la nouvelle mode, et tout le monde disoit, que je n'étois pas connoissable, étant beaucoup plus jolie, que je ne l'avois été. Ma taille commençoit à se dégager et devenoit plus menue, ce qui me donnoit meilleur air. La comtesse disoit mille fois par jour à la reine, qu'il falloit que je devinsse sa souveraine. Comme cette princesse, ni moi n'étions point informées du traité de Dresde, nous prenions ces propos pour des badineries. Le comte s'arrêta deux mois à Berlin, et vint prendre congé de moi la veille de son départ, après bien des assurances réitérées qu'il me fit de son respect. J'espère, me dit-il, que je pourrai bientôt donner à votre Altesse royale des preuves de l'attachement inviolable que j'ai pour vous, et vous rendre aussi heureuse que vous le méritez. Je compte avoir dans peu l'honneur de vous revoir avec le roi mon maître. Je n'entendis point le sens de ce discours, et je crus bonnement, qu'il vouloit travailler à mon mariage avec le prince de Galles. Je lui fis une réponse fort obligeante, après quoi il se retira.
Nous partîmes peu de jours après pour Potsdam. Ce voyage m'auroit fort déplu en tout autre temps, mais je fus charmée pour cette fois de m'éloigner de Berlin. Je me flattois de regagner les bonnes grâces de la reine, car on l'avoit au point indisposée contre moi qu'elle ne pouvoit plus me souffrir. Les affaires d'Angleterre étoient dans une espèce de repos. La reine intriguoit perpétuellement pour effectuer mon mariage, sans rien avancer, et on l'amusoit par de belles paroles. Tout cela la mettoit de mauvaise humeur contre moi, car elle disoit, que si j'avois été mieux élevée, je serois déjà mariée. J'espérois que je dissiperois toutes ces pensées dans l'absence de la comtesse Amélie, qui les lui suggéroit, mais je me trompois. Son esprit étoit tellement aigri contre moi, que mon sort ne fut pas meilleur à Potsdam, qu'il ne l'avoit été à Berlin. La reine fut même sur le point de se plaindre au roi de ma gouvernante et de moi, et de prier ce prince, de charger quelqu'autre personne de ma conduite, mais la crainte la retint. Elle connoissoit l'estime particulière, que le roi avoit pour Mdme. de Sonsfeld, ce qui lui fit appréhender, qu'elle ne réussît pas dans ses desseins. Le comte de Fink même, à qui elle en parla, la dissuada fort de faire cette démarche. Ce général n'étoit point informé des vues ambitieuses de sa fille, et d'ailleurs il étoit trop honnête homme pour les approuver. Il parla très-fortement à la reine sur mon compte et sur celui de Mdme. de Sonsfeld, et lui fit tant de remontrances sur la dureté de son procédé envers elle et envers moi, qu'elle rentra en elle-même. Elle me parla même l'après-midi, et me dit tous les griefs qu'elle avoit contre moi. C'étoit, me disoit-elle, la confiance que j'avois en ma gouvernante, qu'elle n'approuvoit pas; elle étoit outre cela fâchée, que je suivois aveuglément les conseils de cette dame, et enfin mille choses pareilles. Je me jetois à ses pieds et lui dis, que la connoissance que j'avois du caractère de Mdme. de Sonsfeld, ne me permettoit pas d'avoir rien de caché pour elle, que je lui confiois tous mes secrets particuliers, mais que je ne lui parlois jamais de ceux des autres, et que cette même connoissance que j'avois de son mérite, m'engageoit à suivre ses conseils, étant persuadée, qu'elle ne m'en donneroit que de bons; que d'ailleurs je ne suivois en cela que les ordres que la reine m'avoit donnés. Je la suppliois de rendre justice à Mdme. de Sonsfeld et de ne pas me réduire au désespoir, en renonçant aux bontés, qu'elle m'avoit toujours témoignées. La reine fut un peu décontenancée de ma réponse, elle chercha toutes sortes de mauvais prétextes, pour trouver des sujets de plainte contre moi. Je lui fis beaucoup de soumissions, et enfin nous fîmes la paix. Je fus deux jours après plus en grâce que jamais, et Mdme. de Sonsfeld qu'elle avoit pris à tâche de chagriner, fut mieux traitée. J'aurois été dans une tranquillité parfaite, si mon frère n'avoit troublé mon repos. Depuis son retour de Dresde il tomboit dans une noire mélancolie. Le changement de son humeur rejaillissoit sur sa santé; il maigrissoit à vue d'oeil et prenoit de fréquentes foiblesses, qui faisoient craindre, qu'il ne devînt étique. La reine et moi, nous faisions ce que nous pouvions pour le dissiper. Je l'aimois passionnément, et lorsque je lui demandois, quel étoit le sujet de son chagrin, il me répondoit toujours, que c'étoit les mauvais traitemens du roi. Je tâchois de le consoler de mon mieux, mais j'y perdois mes peines. Son mal augmenta si fort, que l'on fut enfin obligé d'en informer le roi. Ce prince chargea son chirurgien-major, de veiller à sa santé et d'examiner son mal. Le rapport que cet homme lui fit de l'état de mon frère, l'alarma beaucoup. Il lui dit, qu'il se trouvoit fort mal, qu'il avoit une espèce de fièvre lente, qui dégénereroit en étisie, s'il ne se ménageoit pas et s'il ne mettoit pas dans le remède. Le roi avoit le coeur naturellement bon, quoique Grumkow lui eût inspiré beaucoup d'antipathie contre ce pauvre prince, et malgré les justes sujets de plaintes, qu'il croyoit avoir contre lui, la voix de la nature se fit sentir. Il se reprocha d'être cause par les chagrins qu'il lui avoit donnés, de la triste situation où il se trouvoit. Il tâcha de réparer le passé en l'accablant de caresses et de bontés; mais tout cela n'effectuoit rien, et l'on étoit-bien éloigné de deviner la cause de son mal. On découvrit enfin, que sa maladie n'étoit causée que par l'amour. Il avoit pris du goût pour les débauches, depuis qu'il avoit été à Dresde. La gêne où il vivoit l'empêchoit de s'y livrer, et son tempérament ne pouvoit supporter cette privation. Plusieurs personnes bien intentionnées en avertirent le roi et lui conseillèrent de le marier, sans quoi il couroit risque de mourir ou de tomber dans des débauches, qui lui ruineroient la santé. Ce prince répondit là-dessus en présence de quelques jeunes officiers, qu'il feroit présent de cent ducats à celui qui viendroit lui donner la nouvelle, que son fils avoit un vilain mal. Les caresses et les bontés qu'il lui avoit témoignées, firent place aux réprimandes et aux rebuffades. Le comte Fink et Mr. de Kalkstein reçurent ordre de veiller plus que jamais à sa conduite. Je n'ai appris toutes ces circonstances que long-temps après.
La mort du roi d'Angleterre avoit achevé de détacher entièrement le roi de la grande alliance. Il conclut enfin un traité avec l'Empereur, la Russie et la Saxe. Il s'engageoit aussi bien que les deux dernières de ces puissances, à fournir dix mille hommes à l'Empereur lorsqu'il en auroit besoin. L'Empereur s'engageoit en revanche de lui garantir les pays de Berg et de Guilliers. La reine se consumoit de chagrin, de voir échouer tous ses plans; elle ne pouvoit cacher le ressentiment qu'elle en avoit; il tomboit tout entier sur Sekendorff et Grumkow. Le roi parloit souvent à table de son traité avec l'Empereur, et ne manquoit jamais d'apostropher le roi d'Angleterre; ces invectives s'adressoient toujours à la reine. Cette princesse les rendoit sur-le-champ à Sekendorff; sa vivacité l'empêchoit de garder des mesures. Elle traitait ce ministre d'une façon très-dure et très-injurieuse, lui rappelant quelquefois des vérités sur sa conduite passée qui n'étoient pas bonnes à dire. Sekendorff crevoit de rage, mais il recevoit tout cela avec une feinte modération, ce qui charmoit fort le roi. Le diable cependant n'y perdoit rien, et il savoit se venger autrement qu'en paroles.
L'arrivée du roi de Pologne approchant, nous retournâmes à Berlin au commencement de Mai. La reine y trouva des lettres de Hannovre, par lesquelles on l'avertissoit, que le prince de Galles avoit résolu de se rendre incognito à Berlin, voulant profiter du tumulte et de la confusion, qui y regneroient pendant le séjour du roi de Pologne, pour me voir. Cette nouvelle causa une joie inconcevable à cette princesse; elle m'en fit aussitôt part. Comme je n'étois pas toujours de son avis, je n'en ressentis pas tant de satisfaction. J'ai toujours été un peu philosophe, l'ambition n'est pas mon défaut; je préfère le bonheur et le repos de la vie à toutes les grandeurs; toute gêne et toute contrainte m'est odieuse; j'aime le monde et les plaisirs, mais je haïs la dissipation. Mon caractère, tel que je viens de le décrire, ne convenoit point à la cour pour laquelle la reine me destinoit, je le sentois bien moi-même, et cela me faisoit craindre d'y être établie. L'arrivée de plusieurs dames et cavaliers de Hannovre fit croire à la reine, que le prince de Galles étoit parmi eux. Il n'y avoit ni âne ni mulet, qu'elle ne prît pour son neveu; elle juroit même l'avoir vu à Mon-bijou dans la foule. Mais une seconde lettre qu'elle reçut de Hannovre, la tira de son erreur. Elle apprit que tout ce bruit n'avoit été causé que par quelques badinages, que le prince de Galles avoit faits le soir étant à table, et qui avoient fait juger, qu'il se rendroit à Berlin.
Le roi de Pologne y arriva enfin le 29. Mai. Il rendit d'abord visite à la reine. Cette princesse le reçut à la porte de sa troisième anti-chambre. Le roi de Pologne lui donna la main et la conduisit dans sa chambre d'audience, où nous lui fûmes présentées. Ce prince âgé alors de cinquante ans, avoit le port et la physionomie majestueuse, un air affable et poli accompagnoit toutes ses actions. Il étoit fort cassé pour son âge, les terribles débauches qu'il avoit faites, lui avoient causé un accident au pied droit, qui l'empêchoit de marcher et d'être long-temps debout. La gangrène y avoit déjà été, et on ne lui avoit sauvé le pied qu'en lui coupant deux orteils. La plaie étoit toujours ouverte et il souffroit prodigieusement. La reine lui offrit d'abord de s'asseoir, ce qu'il ne voulut de long-temps pas faire, mais enfin, à force de prières, il se plaça sur un tabouret. La reine en prit un autre et s'assit vis-à-vis de lui. Comme nous restâmes debout, il nous fit beaucoup d'excuses à mes soeurs et à moi sur son impolitesse. Il me considéra fort attentivement et nous dit à chacune quelque chose d'obligeant. Il quitta la reine après une heure de conversation. Elle voulut le reconduire, mais il ne voulut jamais le souffrir. Le prince royal de Pologne vint rendre peu après ses devoirs à la reine. Ce prince est grand et fort replet, son visage est régulièrement beau, mais il n'a rien de prévenant. Un air embarrassé accompagne toutes ses actions, et pour cacher son embarras, il a recours à un rire forcé très-désagréable. Il parle peu et ne possède pas le don d'être affable et obligeant comme le roi son père. On peut même l'accuser d'inattention et de grossièreté; ces dehors peu avantageux renferment cependant de grandes qualités, qui n'ont paru au jour, que depuis que ce prince est devenu roi de Pologne. Il se pique d'être véritablement honnête homme, et toute son attention ne tend qu'à rendre ses peuples heureux. Ceux qui encourent sa disgrâce pourroient se compter au nombre des fortunés, s'ils étoient en d'autres pays. Bien loin de leur faire le moindre tort, il les gratifie de très-fortes pensions, il n'a jamais abandonné ceux en qui il avoit placé son affection. Sa vie est très-réglée, on ne peut lui reprocher aucun vice, et la bonne intelligence, dans laquelle il vit avec son épouse, mérite d'être louée. Cette princesse étoit d'une laideur extrême et n'avoit rien qui pût la dédommager de sa figure peu avantageuse. Il ne s'arrêta pas long-temps chez la reine. Après cette visite nous rentrâmes dans notre néant et passâmes notre soirée comme à l'ordinaire dans le jeûne et la retraite. Je dis le jeûne, car à peine avions-nous de quoi nous rassasier. Mais renvoyons à un autre endroit le détail de notre genre de vie.
Le roi et le prince de Pologne soupèrent chacun en particulier. Le lendemain, dimanche, nous nous rendîmes tous après le sermon dans les grands appartemens du château. La reine s'avança d'un côté de la galerie, accompagnée de ses filles, des princesses du sang et de sa cour, pendant que les deux rois y entroient de l'autre. Je n'ai jamais vu de plus beau coup d'oeil. Toutes les dames de la ville étoient rangées en haie le long de cette galerie, parées magnifiquement. Le roi, le prince de Pologne et leur suite, qui consistoit en trois cents grands de leur cour, tant Polonois que Saxons, étoient superbement vêtus. On voyoit un contraste entre ces derniers et les Prussiens. Ceux-ci, n'avoient que leur uniforme, leur singularité fixoit la vue. Leurs habits sont si courts, qu'ils n'auroient pu servir de feuilles de figuiers à nos premiers pères, et si étroits, qu'ils n'osoient se remuer, de crainte de les déchirer. Leurs culottes d'été sont de toile blanche, de même que leurs guêtres, sans lesquelles ils n'osent jamais paroître. Leurs cheveux sont poudrés, mais sans frisure, et tortillés, par derrière, avec un ruban. Le roi lui-même étoit ainsi vêtu. Après les premiers complimens on présenta tous ces étrangers à la reine et ensuite à moi. Le prince Jean Adolph de Weissenfeld, lieutenant-général de Saxe, fut le premier avec qui nous fîmes connoissance. Plusieurs autres le suivoient. Tels étoient le comte de Saxe et le comte Rudofski, tous deux fils naturels du roi; Mr. de Libski, depuis primat et archevêque de Cracovie; les comtes Manteuffel, Lagnasko et Brûle, favoris du roi; le comte Solkofski, favori du prince électoral, et tant d'autres de la première distinction, auxquels je ne m'arrêterai point. Le comte de Flemming n'étoit pas de la suite. Il étoit mort à Vienne, il y avoit trois semaines, regretté généralement de tout le monde. On dîna en cérémonie; la table étoit longue; le roi de Pologne et la reine, ma mère, étoient assis à un bout, le roi, mon père, étoit placé à côté de celui de Pologne, le prince électoral auprès de lui; ensuite venoient les princes du sang et les étrangers; j'étois à côté de la reine, ma soeur auprès de moi et les princesses du sang étoient toutes assises selon leur rang. On but force santés, on parla peu et on s'ennuya beaucoup. Après le dîner chacun se retira chez soi. Le soir il y eut grand appartement chez la reine. Les comtesses Orzelska et Bilinska, filles naturelles du roi de Pologne, y vinrent aussi bien que Mdme. Potge, très-fameuse pour son libertinage. La première, comme je l'ai déjà dit, étoit maîtresse de son père, chose qui fait horreur. Sans être une beauté régulière, elle avoit beaucoup d'agrément; sa taille étoit parfaite et elle possédoit un certain, je ne sais quoi, qui prévenoit pour elle. Son coeur n'étoit point épris pour son amant suranné, elle aimoit son frère, le comte Rudofski. Celui-ci étoit fils d'une Turque, qui avoit été femme de chambre de la comtesse Koenigsmark, mère du comte de Saxe. La Orzelska étoit d'une magnificence extrême et surtout en pierreries le roi lui ayant fait présent de celles de la feue reine son épouse. Les Polonois qui m'avoient été présentés le matin, furent fort surpris de m'entendre nommer leurs noms barbares, et de voir que je les reconnoissois. Ils étoient enchantés des politesses que je leur faisois et disoient hautement, qu'il falloit que je devinsse leur reine. Le lendemain il y eut grande revue. Les deux rois dînèrent ensemble en particulier et nous ne parûmes point en public. Le jour suivant il y eut une illumination en ville, où nous eûmes la permission d'aller; je n'ai rien vu de plus beau. Toutes les maisons des principales rues de la ville étoient ornées de devises, et si éclairées de lampions, que les yeux en étoient éblouis. Deux jours après il y eut bal dans les grands appartemens; on tira aux billets, et le roi de Pologne me tomba en partage. Celui d'après il y eut une grande fête à Mon-bijou. Toute l'orangerie y étoit illuminée, ce qui faisoit un fort joli effet. Les fêtes ne cessèrent à Berlin que pour recommencer à Charlottenbourg; il y en eut plusieurs de très-magnifiques. Je n'en profitois que peu. La mauvaise opinion que le roi, mon père, avoit du sexe, étoit cause qu'il nous tenoit dans une sujétion terrible, et que la reine avoit besoin de grands ménagemens par rapport à sa jalousie. Le jour du départ du roi de Pologne les deux rois tinrent ce qu'on appeloit table de confiance. On la nomme ainsi parcequ'on n'y admet qu'une compagnie choisie d'amis. Cette table est construite de façon qu'on peut la faire descendre avec des poulies. On n'a pas besoin de domestiques; des espèces de tambours, placés à côté des conviés, en tiennent lieu. On écrit ce dont on a besoin et on fait descendre ces tambours, qui en remontant rapportent ce qu'on a demandé. Le repas y dura depuis une heure jusqu'à dix heures du soir. On y sacrifia à Bacchus et les deux rois se ressentoient de son jus divin. Ils ne firent trêve à la table que pour se rendre chez la reine. On y joua une couple d'heures, j'étois de la partie du roi de Pologne et de la reine. Ce prince me dit beaucoup de choses obligeantes et trichoit pour me faire gagner. Après le jeu il prit congé de nous et alla continuer ses libations au Dieu de la vigne. Il partit le même soir, comme je viens de le dire. Le duc de Weissenfeld s'étoit fort empressé auprès de moi pendant son séjour à Berlin. J'avois attribué ses attentions à de simples effets de sa politesse, et ne me serois jamais imaginée, qu'il osât lever les yeux jusqu'à moi et se mettre en tête de m'épouser. Il étoit cadet d'une maison qui, quoique très-ancienne, n'est point comptée parmi les illustres d'Allemagne; et quoique mon coeur fût exempt d'ambition, il l'étoit aussi de bassesse, ce qui m'ôtoit toute idée des véritables sentimens du duc. J'étois cependant dans l'erreur, comme on le verra par la suite.
Je n'ai point fait mention de mon frère, depuis notre départ de Potsdam. Sa santé commençoit à se remettre, mais il affectoit d'être plus malade qu'il ne l'étoit, pour se dispenser de la table de cérémonie, qui devoit se donner à Berlin, ne voulant point céder le pas au prince électoral de Saxe, ce que le roi auroit infailliblement exigé de lui. Il arriva le lundi suivant. La joie qu'il eut de revoir la Orzelska et le bon accueil qu'elle lui fit dans les visites secrètes, qu'il lui rendit, achevèrent de le guérir entièrement. Cependant le roi mon père, partit pour se rendre en Prusse; il laissa mon frère à Potsdam, avec permission, de venir deux fois par semaine faire sa cour à la reine. Nous nous divertîmes parfaitement bien pendant ce temps. La cour étoit brillante par la quantité d'étrangers qui y venoient. Outre cela le roi de Pologne envoya les plus habiles de ses virtuoses à la reine, tels que le fameux Weis, qui excelle si fort sur le luth, qu'il n'a jamais eu son pareil, et que ceux qui viendront après lui, n'auront que la gloire de l'imiter; Bufardin, rénommé pour sa belle embouchure sur la flûte traversière, et Quantz, joueur du même instrument, grand compositeur, et dont le goût et l'art exquis ont trouvé le moyen de mettre sa flûte de niveau aux plus belles voix. Pendant que nous coulions nos jours dans les plaisirs tranquilles, le roi de Pologne, étoit occupé à persuader à son fils de signer les articles du traité qui regardoit mon mariage; mais quelques instances qu'il pût lui faire, ce prince refusa constamment de le souscrire. Celui de Prusse, ne trouvant donc plus de sûreté aux avantages qui y étoient stipulés pour lui et pour moi, annula tout ce qui avoit été réglé là-dessus et rompit mon mariage. La reine et moi nous n'apprîmes tout ceci que long-temps après. Elle fut charmée que cette négociation eût échoué; elle ne cessoit d'intriguer avec les envoyés de France et d'Angleterre. Ceux-ci lui faisoient part de toutes leurs démarches, et comme elle payoit des espions autour du roi, elle les avertissoit à son tour de tous les rapports qu'ils lui faisoient. Mais le roi lui rendoit le réciproque; il avoit à sa disposition la Ramen, femme de chambre et favorite de cette princesse. La reine n'avoit rien de caché pour cette créature, elle lui confioit tous les soirs ses plus secrètes pensées et toutes les démarches qu'elle avoit faites pendant le jour. Cette malheureuse ne manquoit pas d'en faire avertir le roi par l'indigne Eversmann et par le misérable Hollzendorff, nouveau monstre, possesseur de la faveur. Elle étoit même liée avec Sekendorff, ce que j'appris par ma fidèle Mermann, qui la voyoit tous les jours entrer sur la brune dans la maison où ce ministre logeoit. Le comte de Rottenbourg, envoyé de France, s'étoit aperçu depuis long-temps qu'il y avoit des traîtres qui informoient Sekendorff de tous ses plans; il mit tant de monde en campagne, qu'il découvrit toutes les menées de la Ramen. Il en auroit informé la reine, si le ministre d'Angleterre, Mr. Bourguai, et celui de Danemark, nommé Leuvener, ne l'en eussent empêché; ils étoient tous trois dans une fureur terrible de se voir ainsi joués. Le comte de Rottenbourg m'en parla un jour d'une manière bien piquante; la reine, me dit-il, a rompu toutes nos mesures; nous sommes tous convenus de ne lui confier plus rien, mais nous nous adresserons à vous, Madame, nous sommes persuadés de votre discrétion, et vous nous donnerez autant de lumières qu'elle. Non Mr., lui répondis-je, ne me faites jamais, je vous prie, de pareilles confidences, je suis très-fachée quand la reine m'en fait, je voudrois ignorer toutes ces affaires là, elles ne sont pas de mon ressort, et je ne me mêle que de ce qui me regarde. Elles tendent pourtant à votre bonheur, Madame, reprit le comte, à celui du prince, votre frère, et de toute la nation. Je veux le croire, lui dis-je, mais jusqu'à présent je ne m'embarrasse point du futur, j'ai le bonheur d'avoir une ambition bornée, et j'ai des idées là-dessus peut être très-différentes de celles des autres; je me défis de cette manière des importunités de ce ministre. Cependant le roi étoit cruellement piqué de toutes ces intrigues de la reine, mais malgré son humeur violente il dissimula son mécontentement. D'un autre côté Grumkow et Sekendorff n'étoient pas peu embarrassés par la rupture de mon mariage avec le roi de Pologne. Il falloit de toute nécessité, pour accomplir leur plan, me chercher un établissement. Ils jugeoient bien, que tant que je ne serois pas mariée, le roi n'entreroit point entièrement dans leurs vues. Ce prince souhaitoit toujours m'unir avec le prince de Galles, et ménageoit encore en quelque façon le roi d'Angleterre; ils travaillèrent donc ensemble à former un nouveau plan.