Memoires De Frederique Sophie Wilhelmine De Prusse Margrave De
Chapter 7
L'Empereur avoit formé dès l'année 1717 une compagnie des Indes à Ostende, ville et port de mer aux pays-bas. Le négoce n'avoit commencé qu'avec deux vaisseaux, et le succès en avoit été si heureux, malgré les obstacles des Hollandois, que cela engagea ce prince, à leur donner le privilège de négocier en Afrique et aux Indes orientales pour trente ans, excluant tous ses autres sujets de ce trafic. Comme le commerce est une des choses, qui contribuent le plus à rendre un état florissant, l'Empereur avoit fait en 1725 un traité secret avec l'Espagne, par lequel il s'engageoit à faire avoir Gibraltar et Port Mahon aux Espagnols. La Russie y accéda depuis. Les puissances maritimes ne furent pas long-temps sans s'apercevoir des menées secrètes de la cour de Vienne; et pour s'opposer aux vues ambitieuses de la maison d'Autriche, qui ne tendoient pas à moins qu'à ruiner leur commerce, qui fait la principale force de leurs états, elles conclurent une alliance entre elles, où la France, le Danemark, la Suède et la Prusse accédèrent depuis, et c'est le même, qui fut signé à Charlottenbourg, et dont j'ai déjà fait mention. L'Empereur jugeant bien, qu'il ne pourroit se soutenir contre une ligue aussi formidable, fut obligé de prendre d'autres mesures, et de tâcher de la désunir. Le général Sekendorff lui parut un personnage très-propre pour l'exécution de ses desseins à la cour de Prusse. On a déjà vu que ce ministre étoit étroitement lié d'amitié avec Grumkow; il connoissoit le caractère intéressé et ambitieux de ce dernier, et ne douta pas de l'engager dans les intérêts de l'Empereur. Il commença par lui écrire et tâcher de pénétrer ses sentiments, il lui fit même quelques ouvertures sur les conjonctures où se trouvoit son souverain. Cette correspondance avoit commencé dès l'année précédente, et les lettres de Sekendorff avoient été accompagnées de très-beaux présens, et de très-grandes promesses. Le coeur vénal de Grumkow se rendit bientôt à de si grands avantages. Les circonstances le favorisoient dans son dessein. L'union des cours de Prusse et de Hannovre commençoit à se refroidir. Le roi mon père étoit très-piqué du retardement de mon mariage, d'autres sujets de plaintes se joignoient à celui-là. Ce prince ne se plaisoit qu'à augmenter son gigantesque régiment. Les officiers chargés des enrôlements prenoient de gré ou de force les grands hommes qu'ils trouvoient sur les territoires étrangers.
La reine avoit obtenu du roi son père, que l'électorat de Hannovre en fourniroit une certaine quantité tous les ans. Le ministère hannovrien, peut-être gagné par les anti-prussiens, dont Milady Arlington étoit le chef, négligea d'exécuter les ordres du roi d'Angleterre. La reine fit faire plusieurs fois des remonstrances là-dessus, mais ils ne la payèrent que de quelques mauvaises excuses. Le roi se trouva très-offensé du peu d'attention qu'on lui marquoit, et Grumkow ne manqua pas de l'animer si fort, que pour se venger il ordonna à ses officiers d'enlever dans le pays de Hannovre tous ceux qu'ils trouveroient d'une taille propre à être rangés dans son régiment. Cette violence fit un bruit épouvantable. Le roi d'Angleterre demanda satisfaction et prétendit, qu'on relachât ses sujets: celui de Prusse s'opiniâtra à les garder, ce qui fit naître une mésintelligence entre les deux cours qui dégénéra peu après en haine ouverte. La situation des affaires étoit donc telle que Sekendorff pouvoit le désirer à son arrivée à Berlin. Les soins que Grumkow s'étoit données de longue main à préparer l'esprit du roi lui facilitèrent sa négociation. Il fut fort bien reçu de ce prince qui l'avoit connu particulièrement, lorsqu'il étoit encore au service de Saxe, et l'avoit toujours fort estimé. Une suite nombreuse de Heiduks ou plutôt de géans qu'il présenta au roi de la part de l'Empereur, lui attira un surcroît de bon accueil, et le compliment qu'il lui fit de la part de son maître acheva de le charmer. Comme l'Empereur, lui dit-il, ne cherche qu'à faire plaisir en toute occasion à votre Majesté, il lui accorde les enrôlemens en Hongrie, et il a déjà donné ordre qu'on cherche tous les grands hommes de ses états pour les lui offrir. Ce procédé obligeant si différent de celui du roi son beau-père le toucha, mais ne fit que l'ébranler. Sekendorff jugea bien qu'il falloit du temps pour le détacher de la grande alliance. Il tâcha de s'insinuer peu-à-peu dans l'esprit de ce prince, et connoissant son foible, il ne manqua pas de l'attirer par là dans ses filets. Il lui donnoit presque tous le jours des festins magnifiques où il n'admettoit que les créatures qu'il s'étoit faites et celles de Grumkow. On ne manquoit jamais de tourner la conversation sur les conjonctures présentes de l'Europe, et de plaider d'une façon artificieuse la cause de l'Empereur. Enfin au milieu du vin et de la bonne chère, le roi se laissa entraîner à renoncer à quelques uns des engagemens qu'il avoit pris avec l'Angleterre, et à se lier avec la maison d'Autriche. Il promit à cette dernière de ne point faire agir contre elle les troupes qu'il devoit fournir à l'Angleterre en vertu d'un des articles du traité de Hannovre. Cette promesse fut tenue fort secrète. Le roi n'étoit point encore intentionné alors de rompre la grande alliance, se flattant toujours de pouvoir faire réussir mon mariage. Ce ne fut qu'à la fin de l'année suivante que je vais commencer, qu'il leva le masque. La reine étoit dans le dernier désespoir de voir le train que prenoient les affaires, elle en souffroit personnellement. Le roi la maltraitoit et lui reprochoit sans cesse le retardement de mon mariage, il parloit en termes injurieux du roi son beau-père et tâchoit de la chagriner en toute occasion.
La crédit de Sekendorff s'augmentoit de jour en jour. Il prenoit un si grand ascendant sur l'esprit du roi qu'il disposoit de toutes les charges. Les pistoles d'Espagne avoient mis dans ses intérêts la plupart des domestiques et des généraux qui étoient autour de ce prince, de façon qu'il étoit informé de toutes ses démarches. Le double mariage conclu avec l'Angleterre étant un obstacle très-fâcheux pour ses vues, il résolut de le lever en mettant la désunion dans la famille. Il se servit pour cela de ses émissaires secrets; mille faux rapports qu'on faisoit tous les jours au roi sur le compte de mon frère et sur le mien l'indisposoient si fort contre nous qu'il nous maltraitoit et nous faisoit souffrir des martyres. On lui dépeignoit mon frère comme un prince ambitieux et intrigant, qui lui souhaitoit la mort pour être bientôt souverain; on l'assuroit qu'il n'aimoit point le militaire, et qu'il disoit hautement que lorsqu'il seroit le maître il renverroit les troupes; on le faisoit passer pour prodigue et dépensier, et enfin on lui donnoit un caractère si opposé à celui du roi qu'il étoit bien naturel que ce prince le prît en aversion. On ne me ménageoit pas davantage, j'étois, disoit-on, d'une hauteur insupportable, intrigante et impérieuse; je servois de conseil à mon frère et je tenois des discours très-peu respectueux sur le compte du roi. Comme ce prince souhaitoit fort l'établissement de toutes ses filles, Sekendorff s'insinua encore de ce côté-là auprès de lui, et engagea le Margrave d'Anspach, jeune prince de 17 ans, de se rendre à Berlin, pour voir ma soeur puînée. Ce prince étoit très-aimable dans ce temps-là et promettoit beaucoup. Ma soeur étoit belle comme un ange, mais elle avoit un petit génie et des caprices terribles. Elle avoit pris ma place dans la faveur du roi qui la gâtoit. Les cruels chagrins qu'elle a essuyés après son mariage l'ont corrigée de ses défauts. La jeunesse des deux parties empêcha que le mariage ne pût se faire alors, et il ne fut célébré que deux ans après comme je le dirai dans son lieu. La reine s'étoit toujours flattée que l'arrivée du roi d'Angleterre, qui devoit repasser cette année en Allemagne, rétabliroit l'union entre les deux cours, mais un événement imprévu ruina toutes ses espérances, car elle reçut la triste nouvelle de la mort de ce prince. Il étoit parti en parfaite santé d'Angleterre et avoit très-bien supporté, contre sa coutume, le trajet sur mer. Il se trouva mal proche d'Osnabruck. Tous les secours qu'on put lui donner furent inutiles, il expira au bout de 24 heures d'une attaque d'apoplexie entre les bras du duc de York son frère.
Cette perte plongea la reine dans la douleur la plus amère. Le roi même en parut touché. Malgré tous les propos qu'il avoit tenus contre le roi de la grande Bretagne, il l'avoit toujours considéré comme un père, et même il le craignoit. Ce prince avoit eu soin de lui dans son enfance et dans le temps que le roi Frédéric I. s'étoit réfugié à Hannovre pour se garantir des persécutions de l'électrice Dorothée sa belle-mère. Leurs regrets furent encore augmentés lorsqu'ils apprirent peu de temps après que ce monarque avoit eu dessein de mettre fin à mon mariage, et qu'il avoit résolu d'en faire la cérémonie à Hannovre. Le prince son fils fut proclamé roi de la grande Bretagne, et le duc de Glocestre prit le titre de prince de Galles. Cependant les fréquentes débauches que Sekendorff faisoit faire au roi, lui ruinoient la santé; il commençoit à devenir valétudinaire; l'hypocondrie dont il étoit fort tourmenté le rendoit d'une humeur mélancolique. Mr. Franke, fameux piétiste, et fondateur de la maison des orphelins dans l'université de Halle, ne contribuoit pas peu à l'augmenter. Cet ecclésiastique se plaisoit à lui faire des scrupules de conscience des choses les plus innocentes. Il condamnoit tous les plaisirs qu'il trouvoit damnables, même la chasse et la musique. On ne devoit parler d'autre chose que de la parole de Dieu; tout autre discours étoit défendu. C'étoit toujours lui qui faisoit le beau parleur à table où il faisoit l'office de lecteur, comme dans les réfectoires. Le roi nous faisoit un sermon tous les après-midis, son valet de chambre entonnoit un cantique, que nous chantions tous; il falloit écouter ce sermon avec autant d'attention, que si c'étoit celui d'un apôtre. L'envie de rire nous prenoit à mon frère et à moi, et souvent nous éclations. Soudain on nous chargeoit de tous les anathèmes de l'église, qu'il falloit essuyer, d'un air contrit et pénitent, que nous avions bien de la peine à affecter. En un mot, ce chien de Franke nous faisoit vivre comme les religieux de la Trappe. Cet excès de bigoterie fit venir à ce prince des pensées encore plus singulières. Il résolut d'abdiquer la couronne en faveur de mon frère. Il vouloit, disoit-il, se réserver dix mille écus par an, et se retirer avec la reine et ses filles à Vousterhausen. Là, ajouta-t-il, je prierai Dieu et j'aurai soin de l'économie de la campagne, pendant que ma femme et mes filles auront soin du ménage. Vous êtes adroite, me disoit-il, je vous donnerai l'inspection du linge que vous coudrez, et de la lessive. Frédérique, qui est avare, sera gardienne de toutes les provisions. Charlotte ira au marché acheter les vivres, et ma femme aura soin de mes petits enfants et de la cuisine. Il commença même à travailler à une instruction pour mon frère et à faire plusieurs démarches, qui alarmèrent très-vivement Grumkow et Sekendorff. Ils employèrent en vain toute leur rhétorique, pour dissiper ces idées funestes, mais voyant bien que tout le plan du roi n'étoit qu'un effet de son tempérament, et craignant, que s'ils ne tâchoient d'y mettre fin, ce prince ne pût bien exécuter son dessein, ils résolurent de tâcher de le dissiper.
La cour de Saxe ayant été de tout temps très-étroitement liée avec celle d'Autriche, ils tournèrent leurs vues de ce côté-là, et se proposèrent de lui persuader d'aller à Dresde. Une idée ordinairement en entraîne une autre; celle-ci leur fit naître celle de me marier avec le roi Auguste de Pologne.
Ce prince avoit 49 ans dans ce temps-là. Il a toujours été très-renommé pour sa galanterie; il avoit de grandes qualités, mais elles étoient offusquées par des défauts considérables. Un trop grand attachement aux plaisirs lui faisoit négliger le bonheur de ses peuples et de son état, et son penchant pour la boisson l'entraînoit à commettre des indignités dans son ivresse, qui seront à jamais une tache à sa mémoire.
Sekendorff avoit été dans sa jeunesse au service de Saxe, et j'ai déjà dit plus haut, que Grumkow étoit très-bien dans l'esprit de ce roi. Ils s'adressèrent l'un et l'autre au comte de Flemming, favori de ce prince, pour tâcher d'entamer une négociation sur ce sujet. Le comte de Flemming possédoit un mérite supérieur; il avoit été très-souvent à Berlin, et me connoissoit très-particulièrement. Il fut charmé des ouvertures de ces ministres et tâcha de sonder l'esprit du roi de Pologne sur ce sujet. Ce prince parut assez porté à cette alliance, et dépêcha le comte à Berlin, pour inviter celui de Prusse à venir passer le carnaval à Dresde. Grumkow et son Pilade firent part au roi de leurs desseins. Ce prince charmé de trouver un si bel établissement pour moi, consentit avec joie à leurs désirs; il rendit une réponse très-obligeante au Maréchal Flemming et partit vers le milieu de Janvier de l'année 1728 pour se rendre à Dresde.
Mon frère fut au désespoir de ne pas être de ce voyage. Il devoit rester à Potsdam pendant l'absence du roi, ce qui ne l'accommodoit point. Il me fit part de son chagrin et comme je ne pensois qu'à lui faire plaisir, je lui promis de tâcher de faire en sorte qu'il pût suivre le roi. Nous retournâmes à Berlin, où la reine tint appartement comme à son ordinaire. J'y vis Mr. de Summ, Ministre de Saxe, que je connoissois très-particulièrement et qui étoit fort dans les intérêts de mon frère. Je lui fis des compliments de sa part et lui appris le regret qu'il avoit, de n'avoir pas été invité à Dresde. Si vous voulez lui faire plaisir, continuai-je, faites en sorte que le roi de Pologne engage celui de Prusse à le faire venir. Summ dépêcha aussitôt une estafette à sa cour, pour en informer le roi son maître, qui ne manqua pas de persuader au roi mon père de faire venir mon frère. Celui-ci reçut ordre de partir, ce qu'il fit avec beaucoup de joie. La réception qu'on fit au roi, fut digne des deux monarques. Comme celui de Prusse n'aimoit pas les cérémonies, on se régla entièrement selon son génie. Ce prince avoit demandé à être logé chez le comte Vakerbart pour lequel il avoit beaucoup d'estime. La maison de ce général étoit superbe, le roi y trouva un appartement royal. Malheureusement la seconde nuit après son arrivée le feu y prit, et l'embrasement fut si subit et si violent qu'on eut toutes les peines du monde à sauver ce prince. Tout ce beau palais fut réduit en cendres. Cette perte auroit été très-considérable pour le comte de Vakerbart, si le roi de Pologne n'y avoit suppléé, mais il lui fit présent de la maison de Pirna, qui étoit bien plus magnifique que l'autre, et dont les meubles étoient d'une somptuosité infinie.
La cour de ce prince étoit pour lors la plus brillante d'Allemagne. La magnificence y étoit poussée jusqu'à l'excès, tous les plaisirs y regnoient; on pouvoit l'appeler avec raison l'île de Cythère: les femmes y étoient très-aimables et les courtisans très-polis. Le roi entretenoit une espèce de sérail des plus belles femmes de son pays. Lorsqu'il mourut, on calcula qu'il avoit eu trois cent cinquante quatre enfants de ses maîtresses. Toute sa cour se régloit sur son exemple, on n'y respiroit que la mollesse, et Bachus und Vénus y étoient les deux divinités à la mode. Le roi n'y fut pas long-temps sans oublier sa dévotion, les débauches de la table et le vin de Hongrie le remirent bientôt de bonne humeur. Les manières obligeantes du roi de Pologne lui firent lier une étroite amitié avec ce prince. Grumkow qui ne s'oublioit pas dans les plaisirs, voulut profiter de ces bonnes dispositions, pour le mettre dans le goût des maîtresses, il fit part de son dessein au roi de Pologne, qui se chargea de l'exécution.
Un soir, qu'on avoit sacrifié à Bacchus, le roi de Pologne conduisit insensiblement le roi dans une chambre très-richement ornée, et dont tous les meubles et l'ordonnance étoient d'un goût exquis. Ce prince, charmé de ce qu'il voyoit, s'arrêta pour en contempler toutes les beautés, lorsque tout à coup on leva une tapisserie, qui lui procura un spectacle des plus nouveaux. C'étoit une fille dans l'état de nos premiers pères, nonchalamment couchée sur un lit de repos. Cette créature étoit plus belle qu'on ne dépeint Vénus et les Grâces; elle offroit à la vue un corps d'ivoire, plus blanc que la neige et mieux formé que celui de la belle statue de la Vénus de Medécis, qui est à Florence. Le cabinet qui enfermoit ce trésor étoit illuminé de tant de bougies, que leur clarté éblouissoit, et donnoit un nouvel éclat à la beauté de cette déesse. Les auteurs de cette comédie ne doutèrent point que cet objet ne fît impression sur le coeur du roi, mais il en fut tout autrement. À peine ce prince eut-il jeté les yeux sur cette belle, qu'il se tourna avec indignation, et voyant mon frère derrière lui, il le poussa très-rudement hors de la chambre, et en sortit immédiatement après, très-fâché de la pièce, qu'on avoit voulu lui faire. Il en parla le soir même en termes très-forts à Grumkow, et lui déclara nettement, que si on renouveloit ces scènes, il partiroit sur-le-champ. Il en fut autrement de mon frère. Malgré les soins du roi, il avoit eu tout le temps de contempler la Vénus du cabinet, qui ne lui imprima pas tant d'horreur, qu'elle en avoit causé à son père. Il l'obtint d'une façon assez singulière du roi de Pologne.
Mon frère étoit devenu passionnément amoureux de la comtesse Orzelska, qui étoit tout ensemble fille naturelle et maîtresse du roi de Pologne. Sa mère, étoit une marchande françoise de Varsovie. Cette fille devoit sa fortune au comte Rodofski, son frère, dont elle avoit été maîtresse, et qui l'avoit fait connoître au roi de Pologne, son père, qui, comme je l'ai déjà dit, avoit tant d'enfans, qu'il ne pouvoit avoir soin de tous. Cependant il fut si touché des charmes de la Orzelska, qu'il la reconnut d'abord pour sa fille; il l'aimoit avec une passion excessive. Les empressements de mon frère pour cette dame lui inspirèrent une cruelle jalousie. Pour rompre cette intrigue, il lui fit offrir la belle Formera à condition qu'il abandonneroit la Orzelska. Mon frère lui fit promettre ce qu'il voulut, pour être mis en possession de cette beauté, qui fut sa première maîtresse.
Cependant le roi n'oublia pas le but de son voyage. Il conclut un traité secret avec le roi Auguste, dont voici à-peu-près les articles. Le roi de Prusse s'engageoit à fournir un certain nombre de troupes à celui de Pologne, pour forcer les Polonois de rendre la couronne héréditaire dans la maison électorale de Saxe. Il me promettoit en mariage à ce prince, et lui prêtoit quatre millions d'écus, outre ma dot qui devoit être très-considérable. En revanche le roi de Pologne lui donnoit pour hypothèque des quatre millions la Lusace. Il m'assuroit un douaire sur cette province de deux cent mille écus, avec la permission de résider après sa mort où je voudrois. Je devois avoir l'exercice libre de ma religion à Dresde, où on devoit m'accommoder une chapelle, pour y célébrer le culte divin, et enfin, tous ces articles dévoient être signés et confirmés par le prince électoral de Saxe. Comme le roi, mon père, avoit invité celui de Pologne à se rendre à Berlin, pour assister à la revue de ses troupes, la signature du traité fut remise jusqu'à ce temps-là. Ce prince avoit demandé du temps, pour préparer l'esprit de son fils et pour le persuader à la démarche, qu'on prétendoit de lui. Le roi partit donc très-content de Dresde, aussi bien que mon frère; ils ne cessoient l'un et l'autre de nous faire les éloges du roi de Pologne et de sa cour.
Pendant que toutes ces choses se passoient, je souffrois cruellement à Berlin des persécutions de la comtesse Amélie. Elle ne cessoit d'animer la reine contre moi. Cette princesse me maltraitait perpétuellement; je supportois son procédé injuste avec respect, mais celui de sa favorite me mettoit quelquefois dans une rage terrible. Cette fille me traitoit avec un air de hauteur, qui m'étoit insupportable, et quoiqu'elle n'eût que deux ans de plus que moi, elle vouloit se mettre sur le pied de me gouverner. Malgré tout le dépit que j'avois contre elle, j'étois obligée de me contraindre et de lui faire bon visage, ce qui m'étoit plus cruel que la mort. Car j'abhorre la fausseté, et ma sincérité a été souvent cause de bien des chagrins, que j'ai essuyés. Cependant c'est un défaut, dont je ne prétends pas me corriger. J'ai pour principe qu'il faut toujours marcher droit, et que l'on ne peut s'attirer de chagrin quand on n'a rien à se reprocher. Un nouveau monstre commençoit à s'élever sur le pied de favorite, et partageoit la faveur de la reine avec la comtesse Amélie. C'étoit une des femmes de chambre de cette princesse; elle se nommoit Ramen, et c'étoit la même, qui accoucha la reine à l'improviste, lorsqu'elle fut délivrée de ma soeur Amélie. Cette femme étoit veuve, ou pour mieux dire, elle suivoit l'exemple de la Samaritaine, et elle avoit autant de maris qu'il y a de mois dans l'année. Sa fausse dévotion, sa charité affectée pour les pauvres, et enfin le soin qu'elle avoit pris de colorer son libertinage, avoient engagé Mdme. de Blaspil de la recommander à la reine. Elle commença à s'insinuer dans son esprit par son adresse à faire plusieurs ouvrages qui l'amusoient; mais elle ne parvint à ce haut point de faveur où elle étoit alors, que par les rapports qu'elle faisoit à la reine sur le compte du roi. Cette princesse avoit une confiance aveugle en cette femme, à laquelle elle faisoit part de ses affaires et de ses pensées les plus secrètes. Deux rivales de gloire ne pouvoient s'accorder long-temps ensemble. La comtesse Amélie et la Ramen étoient ennemies jurées; mais comme elles se craignoient l'une l'autre, elles cachoient leur animosité.