Memoires De Frederique Sophie Wilhelmine De Prusse Margrave De
Chapter 4
Je le ferai paroître plus d'une fois sur la scène dans ces mémoires. L'éducation de mon frère auroit été très-mauvaise en pareilles mains, si un précepteur que le roi ajouta à ces deux mentors, n'y eut supléé. Il étoit françois et se nommoit Du-hen. C'étoit un garçon d'esprit et de mérite et qui avoit beaucoup de savoir. C'est à lui que mon frère a obligation de ses connoissances et des bons principes qu'il eut tant que ce pauvre garçon fut auprès de lui et conserva de l'ascendant sur son esprit.
Ainsi finit l'année 1718. Je passe à la suivante où je commençai à entrer dans le monde et en même temps à essuyer ses traverses. Le roi resta la plupart de l'hiver à Berlin, il y passoit son temps à aller tous les soirs aux assemblées qui se donnoient en ville. La reine étoit enfermée toute la journée dans la chambre de ce prince, qui le vouloit ainsi, n'ayant pour toute compagnie que mon frère et moi. Nous soupions avec elle et il n'y avoit que Madame Kamken, sa grande gouvernante et Madame de Roukoul. La reine avoit amené la première de ces dames de Hannovre, et quoiqu'elle eût un mérite distingué, cette princesse n'avoit en elle aucune confiance. Elle étoit toujours dans une mélancolie mortelle, et l'on craignoit même pour sa santé, d'autant plus, qu'elle étoit enceinte. Elle accoucha cependant heureusement d'une princesse qui fut nommée Sophie Dorothée. La triste vie qu'elle menoit, contribuoit à cette mélancolie. Elle se trouvoit tout à fait isolée depuis la perte qu'elle avoit faite de sa favorite. Elle avoit vainement cherché quelqu'un qui pût succéder à sa faveur, mais quoiqu'elle eût dans sa cour des dames de beaucoup de mérite, elle ne sentait aucun penchant pour elles. Ce fut ce qui la força contre toute politique d'avoir recours à moi, mais avant que de m'ouvrir son coeur, elle voulut approfondir certains soupçons qu'elle avoit contre la Letti et quelques rapports qu'on lui avoit faits. Un jour que j'étois auprès d'elle à la caresser, elle se mit à badiner avec moi et me demanda, si je n'avois pas envie de me marier bientôt. Je lui répondis que je ne pensois point à cela et que j'étoit trop jeune. Mais s'il le falloit, me dit-elle, qui choisiriez-vous; le Margrave de Schwed ou le duc de Glocestre?
Quoique la Letti me dise toujours, lui repartis-je, que j'épouserai le Marg. de Schwed, je ne puis le souffrir. Il n'aime qu'à faire du mal à tout le monde, ainsi j'aimerois mieux le duc de Glocestre. Mais, me dit la reine, d'où savez-vous que le Margrave est si méchant? De ma bonne nourrice, lui dis-je. Elle me fit encore plusieurs questions pareilles sur le compte de la Letti. Elle me demanda ensuite, s'il n'étoit pas vrai qu'elle m'obligeoit à lui dire tout ce qui se passoit dans la chambre du roi et dans la sienne. J'hésitai, ne sachant que répondre, mais elle me tourna de tant de côtés que je le lui avouai enfin. La peine qu'elle avoit eue à me faire avouer ce dernier article, lui donna bonne opinion de ma discrétion. Elle commença par me faire de fausses confidences, pour savoir si je les redirois, et voyant que je lui avois gardé le secret, elle ne fit plus de difficulté de s'ouvrir à moi. Elle me prit donc un jour en particulier. Je suis contente de vous, me dit-elle, et comme je vois que vous commencez à devenir raisonnable je veux vous traiter comme une grande personne et vous avoir toujours autour de moi. Mais je ne veux plus absolument que vous serviez de rapporteuse à la Letti; si elle vous demande ce qui se passe, dites-lui que vous n'y avez pas fait attention. M'entendez vous? Me promettez-vous de le faire? Je lui dis que oui. Si cela est, me dit-elle, je vous donnerai ma confiance, mais il faut de la discrétion, et en revanche me promettre de vous attacher uniquement à moi. Je lui fis toutes les assurances possibles là-dessus.
Ensuite elle me conta toutes les intrigues du prince d'Anhalt, la disgrâce de Madame de Blaspil, et en un mot tout ce que j'ai écrit sur ce sujet, ajoutant combien elle souhaitoit mon établissement en Angleterre et combien je serois heureuse en épousant son neveu. Je me mis à pleurer lorsqu'elle me dit que sa favorite étoit à Spandau. J'avois beaucoup aimé cette dame et on m'avoit fait accroire qu'elle étoit sur ses terres. Je fis fort ma cour à la reine par cette sensibilité; elle me parla aussi au sujet de la Letti et me demanda s'il n'étoit pas vrai qu'elle voyoit tous les jours le colonel Forcade et un ecclésiastique réfugié françois, nommé Fourneret. Je lui répondis que cela étoit ainsi. En savez-vous la raison, me dit-elle? C'est qu'elle est gagnée par le prince d'Anhalt et qu'il se sert de ces deux créatures pour intriguer avec elle. Je voulus prendre son parti, mais la reine m'imposa silence. Toute jeune que j'étois, je fis bien des réflexions sur tout ce que je venois d'apprendre. Quoique j'eusse pris le parti de la Letti, je remarquai par plusieurs circonstances que ce que la reine m'avoit dit étoit vrai. Je me trouvois fort embarrassée pour me tirer d'affaire le soir, je craignois la Letti comme le feu, elle me battait et me brutalisoit très-souvent.
Dès que je fut dans ma chambre cette fille me demanda à son ordinaire les nouvelles du jour. J'étois assise avec elle sur une estrade de deux marches dans une embrasure de fenêtre. Je lui fis la réponse que la reine m'avoit dictée. Elle ne s'en contenta pas et me fit tant de questions, qu'elle me dérouta. Elle étoit trop raffinée pour ne pas remarquer qu'on m'avoit fait ma leçon, et pour l'apprendre elle me fit toutes les caresses imaginables. Mais voyant qu'elle ne gagnoit rien sur moi par la douceur, elle se mit dans une rage épouvantable, me donna plusieurs tapes sur le bras et me fit dégringoler l'estrade. Mon agilité m'empêcha de me casser ou bras ou jambe; j'en fus quitte pour quelques contusions.
Cette scène fut répétée le lendemain, mais avec beaucoup plus de violence; elle me jeta un chandelier à la tête qui faillit me tuer: tout mon visage étoit en sang, mes cris firent accourir ma bonne Mermann qui m'arracha des pattes de cette mégère, elle lui lava la tête d'importance et la menaça d'avertir la reine de ce qui se passoit, si elle ne vouloit en agir autrement avec moi. La Letti eut peur. Mon visage étoit en capilotade et elle ne savoit comment se tirer d'intrigue, elle fit grande profusion d'eau céphalique qu'on appliqua toute la nuit sur ma pauvre figure et je fis accroire le lendemain à la reine que j'étois tombée.
Tout l'hiver se passa ainsi. Je n'eus plus un jour de repos, et mon pauvre dos étoit régalé tous les jours. En revanche je m'insinuai si bien auprès de la reine qu'elle n'avoit plus rien de caché pour moi. Elle pria le roi de lui permettre de me prendre par tout avec elle. Le roi y consentit avec plaisir et voulut aussi que mon frère le suivit. Nous fîmes notre première sortie au mois de Juin que le roi et la reine allèrent à Charlottenbourg, magnifique maison de plaisance proche de la ville. La Letti ne fut point de ce voyage et Madame de Kamken fut chargée de ma conduite. J'ai déjà dit que cette dame avoit un mérite infini, mais quoiqu'elle eût toujours été dans le grand monde, elle n'en avoit pas contracté les manières; elle pouvoit passer pour une bonne campagnarde remplie de bon sens, mais sans esprit. Elle étoit fort dévote et me faisoit prier Dieu pendant deux ou trois heures de suite, ce qui m'ennuyoit beaucoup; après quoi je répétois mon catéchisme, et apprenois des pseaumes par coeur, mais j'avois tant de distractions que j'étois grondée tous les jours.
Le roi célébra mon jour de naissance, me donna de très-beaux présens, et il y eut bal le soir. J'entrai dans ma onzième année, mon esprit étoit assez avancé pour mon âge, et je commençois à faire des réflexions. De Charlottenbourg nous allâmes à Vousterhausen. La reine y reçut le même soir de son arrivée une estafette de Berlin, par laquelle on lui mandoit que mon second frère avoit pris la dyssenterie. Cette nouvelle causa beaucoup d'alarmes. Le roi et la reine se seroient rendus en ville s'ils n'avoient craint la contagion. Le lendemain une seconde estafette leur annonça que ma soeur Frédérique étoit atteinte du même mal. Cette maladie regnoit à Berlin comme une peste; la plupart des personnes en mouroient le treizième jour. On barricadoit même les maisons où étoit la dyssenterie, pour empêcher qu'elle ne se communiquât. La reine n'étoit pas encore au bout de ses peines. Le roi tomba aussi quelques jours après dangereusement malade des mêmes coliques qu'il avoit eues quelques années auparavant à Brandebourg.
Je n'ai jamais tant souffert que pendant le temps de son indisposition. Les chaleurs étaient excessives et aussi fortes qu'elles peuvent l'être en Italie. La chambre où le roi étoit couché, étoit toute fermée et il y avoit un feu terrible. Toute jeune que j'étois, il falloit que j'y restasse tout le jour; on m'avoit placée à côté de la cheminée, j'étois comme une personne qui a la fièvre, chaude, et mon sang étoit dans un tel mouvement que les yeux me sortoient presque de la tête. J'étois si échauffée que je ne pouvois dormir. Le sabbat que je faisois la nuit réveilloit Madame de Kamken. Celle-ci pour me tranquilliser, me donnoit des pseaumes à apprendre, et lorsque je voulois lui représenter que ma tête n'étoit pas assez rassise pour cela, elle me grondoit, et alloit dire à la reine, que je n'avois point de crainte de Dieu. Autre mercuriale que j'avois à essuyer. Je succombai enfin à toutes ces fatigues et à tous ces désagrémens et tombai malade à mon tour de la dyssenterie. Ma fidèle Mermann en avertit d'abord la reine qui n'en voulut rien croire, et quoique je fusse déjà assez mal, elle me contraignit de sortir, et ne voulut ajouter foi à ces avis que lorsque je fus à l'extrémité.
On me transporta mourante à Berlin. La Letti vint me recevoir au haut de l'escalier. Ah Madame, me dit-elle, vous voilà. Souffrez-vous beaucoup? Êtes-vous bien malade? Au moins il faut vous ménager, car votre frère vient d'expirer ce matin, et je crois que votre soeur ne passera pas le jour. Ces belles nouvelles m'affligèrent beaucoup, mais j'étois si accablée que je n'y fus pas aussi sensible que je l'aurois été dans tout autre temps. Je fus à l'extrémité pendant huit jours. Sur la fin du neuvième mon mal commença à diminuer, mais je ne me rétablis que très-lentement. Le roi et ma soeur se remirent plutôt que moi. Les mauvaises façons de la Letti reculèrent ma guérison. Elle ne faisoit que me maltraiter le jour et m'empêchoit de dormir la nuit, car elle ronfloit comme un soldat.
Cependant la reine revint à Berlin, et quoique je fusse encore fort foible, elle me fit ordonner de sortir. Elle me fit très-bon accueil, mais elle regarda à peine la Letti. Cette fille outrée de se voir méprisée s'en vengeoit sur moi. Les coups de poing et de pied étoient mon pain quotidien; il n'y avoit point d'invectives dont elle ne se servît contre la reine, elle l'appeloit ordinairement la grande ânesse. Tout le train de cette princesse avoit son sobriquet aussi bien qu'elle. Madame de Kamken étoit la grosse vache, Mademoiselle de Sonsfeld la sotte bête, et ainsi du reste. Telle étoit l'excellente morale qu'elle m'apprenoit. Je me fâchois et me chagrinois si fort que la bile m'entra enfin dans le sang, et que je pris la jaunisse huit jours après ma sortie. Je la gardai deux mois et je ne me remis de cette maladie que pour en reprendre une autre infiniment plus dangereuse. Elle commença par une fièvre chaude qui devint deux jours après pourprée. J'etois dans un délire continuel, et mon mal augmenta si fort le cinquième jour, que l'on ne me donna plus que quelques heures à vivre. Le roi et la reine firent céder le soin de leur conservation à leur tendresse pour moi. Ils vinrent l'un et l'autre à minuit me visiter, et me trouvèrent sans connoissance. On m'a dit depuis que rien n'égaloit leur désespoir. Ils me donnèrent leur bénédiction en versant mille larmes et on ne les arracha que par force d'auprès de mon lit. J'étois tombée dans une espèce de léthargie. Les soins que l'on prit à m'en faire revenir et la bonté de mon tempérament me rappelèrent à la vie, ma fièvre diminua vers le matin et je fus hors de danger deux jours après. Plût au ciel qu'on m'eût laissée quitter en paix le monde, j'aurois été bien heureuse. Mais j'étois réservée à endurer un tissu de fatalités, comme le prophète Suédois me l'avoit pronostiqué. Dès que je fus un peu en état de parler, le roi vint chez moi. Il fut si charmé de me voir hors de péril, qu'il m'ordonna de lui demander une grâce. Je veux vous faire plaisir, me dit-il, je vous accorderai tout ce que vous voudrez. J'avois de l'ambition, j'étois fâchée de me voir encore traitée comme un enfant, je me déterminai d'abord et le suppliai de me traiter dorénavant comme une grande personne et de me faire quitter la robe d'enfant. Il rit beaucoup de mon idée. Eh bien, dit-il, vous serez satisfaite et je vous promets que vous ne paroîtrez plus en robe. Je n'ai jamais eu de joie plus vive. Je faillis à en prendre une rechute et on eut beaucoup de peine à modérer mes premiers mouvemens. Qu'on est heureux dans cet âge. La moindre bagatelle nous amuse et nous réjouit. Cependant le roi me tint parole, et malgré les obstacles que la reine y mit il lui ordonna absolument de me mettre en manteau. Je ne pus sortir de ma chambre que l'année 1720. Je goûtois une félicité parfaite d'avoir quitté la robe d'enfant. Je me mettois devant mon miroir à me contempler et je ne me croyois pas indifférente avec mon nouvel habillement. J'étudiois tous mes gestes et ma démarche pour avoir l'air d'une grande personne; en un mot, j'étois très-contente de ma petite figure. Je descendis d'un air triomphant chez la reine où je m'attendois à être très-bien reçue. J'y étois venue comme un César et m'en retournai comme un Pompée. Du plus loin que la reine me vit elle se mit à crier. Ah mon Dieu, comme elle est faite, voilà en vérité une jolie petite figure, elle ressemble à une naine comme deux gouttes d'eau. Je demeurai stupéfiée, ma petite vanité se trouvoit bien rabattue, et le dépit m'en fit venir les larmes aux yeux. Dans le fond la reine n'avoit pas tort si elle s'en étoit tenue à cette petite pique qu'elle m'avoit donnée, mais elle me gronda d'importance de m'être adressée au roi pour lui demander des grâces. Elle me dit qu'elle ne vouloit point cela, qu'elle m'avoit ordonné de m'attacher uniquement à elle, et que si jamais je m'adressois au roi pour quoi que ce fût, elle me promettoit toute son indignation. Je m'excusai le mieux que je pus et lui fis tant de soumissions qu'enfin elle me pardonna.
J'ai jusqu'à présent assez fait connoître le caractère emporté de la Letti, mais je ne puis omettre d'en insérer une circonstance qui quoique puérile en entraîna d'autres après elle. Il y avoit devant les fenêtres de ma chambre une galerie découverte de bois qui faisoit la communication des deux ailes du château. Cette galerie étoit toujours remplie d'immondices, ce qui causoit une puanteur insupportable dans mes appartemens. La négligence d'Eversmann, concierge du château, en étoit cause. Cet homme étoit le favori du roi, qui avoit toujours le malheur de n'en avoir que de malhonnêtes. Celui-ci étoit un vrai suppôt de satan, qui ne se plaisoit qu'à faire du mal et qui étoit mêlé dans toutes les cabales et intrigues qui se faisoient. La Letti l'avoit fait prier plusieurs fois de faire nettoyer cette galerie sans qu'il s'en fût mis en peine. La patience de cette fille lui échappa enfin, elle l'envoya chercher un matin, et débuta par lui chanter pouille. Il lui répliqua ils se disputèrent enfin tant et tant, qu'ils se seroient pris tous deux par les oreilles, si heureusement pour eux Madame de Roukoul ne fût survenue, qui les sépara. Eversmann jura de s'en venger, et en trouva l'occasion dès le lendemain. Il dit au roi que la Letti ne donnoit aucun soin à mon éducation, qu'elle étoit la maîtresse du colonel Forcade et de Mr. Fourneret, avec lesquels elle étoit enfermée tout le jour, que je n'apprenois plus rien et que pour prouver, que ce qu'il disoit étoit vrai le roi n'avoit qu'à m'examiner.
Le rapport d'Eversmann étoit vrai en tout point, mais la Letti étoit innocente de ce qui regardoit le dernier article. J'avois été six mois malade ce qui m'avoit fort reculée, et depuis que j'étois rétablie je n'avois pu recommencer mes études, ayant toujours été chez la reine, où je me rendois dès les dix heures du matin pour ne me retirer qu'à onze du soir. Le roi qui voulut approfondir la vérité me fit un jour plusieurs questions sur ma religion. Je me tirai fort bien d'affaire et le satisfis sur tous les articles qu'il me demanda, mais il n'en fut pas de même des dix commandemens qu'il voulut me faire réciter. Je m'embrouillai et ne pus jamais les dire, ce qui le mit dans une si violente colère que peu s'en fallut qu'il ne me donnât des coups. Mon pauvre précepteur en paya les pots cassés. Dès le lendemain il fut chassé. La Letti ne fut pas non plus épargnée. Le roi ordonna à la reine de lui donner une bonne réprimande et de lui défendre sous peine de sa disgrâce de ne plus voir d'hommes chez elle, pas même des ecclésiastiques. La reine obéit avec joie et fut charmée de trouver ce prétexte de la mortifier. Celle-ci s'excusa le mieux qu'elle put. Elle se plaignit de moi, disant que je n'avois ni égard ni considération pour elle, que je faisois le rebours de tout ce qu'elle me disoit, et que n'étant presque plus autour de moi, elle ne pouvoit pas être responsable de ma conduite. La reine me maltraita beaucoup et se servit d'expressions si dures qu'elle me mit au désespoir. Toute jeune que j'étois cela me fit beaucoup d'impression. Quoi! disois-je en moi-même, un manque de mémoire mérite-t-il tant de reproches? J'ai désobéi à la Letti, il est vrai, je n'ai plus voulu lui servir de rapporteuse, elle n'a pu tirer de moi les secrets que la reine m'avoit confiés, j'ai obéi en tout aux ordres de cette princesse, cependant elle m'en fait un crime aujourd'hui. J'ai enduré tous les chagrins imaginables pour l'amour d'elle, j'ai été meurtrie de coups et voilà la récompense qu'elle m'en donne.
Je maudissois un moment après ma bonté pour la Letti. Il ne tenoit qu'à moi de me plaindre à la reine de ses mauvais traitemens et j'avoue que je restai quelque temps en suspens si je trahirois la reine ou cette fille. Mais ma bonté de coeur me fit surmonter ces pensées vindicatives, et je résolus de me taire. Toute ma façon de vivre fut changée, mes leçons commençoient à huit heures du matin, et duroient jusqu'à huit heures du soir, je n'avois d'intervalle que les heures du dîner et du souper qui se passoient encore en réprimandes, que la reine me faisoit. Lorsque j'étois de retour dans ma chambre, la Letti recommençoit les siennes. La rage où elle étoit, de n'oser voir personne chez elle, retomboit sur moi. Il n'y avoit guère de jours, qu'elle n'exerçât la force de ses redoutables poignets sur mon pauvre corps. Je pleurois toute la nuit, j'étois dans un désespoir continuel, je n'avois pas un moment de récréation, et je devenois toute hébétée. Ma vivacité avoit disparu, et en un mot j'étois méconnoissable de corps et d'esprit.
Je menai cette vie pendant six mois, au bout desquels nous allâmes à Vousterhausen.
Je commençois à y rentrer en faveur auprès de la reine, et par conséquent d'avoir un peu plus de repos, elle me témoignoit même de la confiance, et me faisoit part de toutes ses idées. Avant que de retourner à Berlin, elle me dit un jour: je vous ai conté tous les chagrins que j'ai eus jusqu'à présent, mais je ne vous ai fait connoître que la moindre partie de ceux qui y ont donné lieu, je veux vous les nommer et je vous défends, sous peine de la vie, de parler, ni d'avoir aucun commerce avec ces gens là. Faites-leur la révérence, et c'est tout ce qui leur faut. En même temps elle me nomma les trois quarts de Berlin qui étoient, disoit-elle, ses ennemis, je ne veux pas non plus, ajouta-t-elle, que vous me compromettiez. Si on vous demande d'où vient que vous ne parliez pas à ces gens-là, répondez, que vous avez vos raisons pour cela.
J'obéis ponctuellement aux ordres de la reine, et m'attirai tout le monde à dos. Cependant la Letti commençoit à s'ennuyer de la gêne où elle vivoit. Les défenses du roi l'avoient mise hors d'état de continuer ses intrigues d'amour et d'état, le crédit du prince d'Anhalt étoit fort baissé, depuis l'aventure de la Blaspil, ce qui privoit cette fille des gratifications qu'elle recevoit sans cesse de ce prince. Il ne faisoit plus mention de mon mariage avec le Margrave de Schwed. Tout cela engagea la Letti à s'adresser à sa protectrice, Milady Arlington, pour la prier de s'intéresser en sa faveur auprès de la reine, et de lui faire obtenir le titre de gouvernante auprès de moi, et les prérogatives attachées à cette charge, la conjurant en cas de refus, de lui procurer ce poste auprès des princesses d'Angleterre.
Milady lui écrivit une lettre qu'elle put produire à la reine. Elle contenoit de grandes promesses pour son établissement en Angleterre, elle y faisoit une énumeration des bonnes qualités de la Letti, et la plaignoit de ce qu'elles étoient si mal reconnues à Berlin, qu'elle devoit demander des distinctions et des récompenses de ses soins pour moi, et que si on les lui refusoit, elle lui conseilloit de demander son congé et de se rendre dans un pays, où on savoit mieux rendre justice au mérite. Tout ceci n'étoit qu'une feinte pour déterminer la reine à lui accorder ce qu'elle demandoit. La Letti envoya la lettre de Milady à la reine, elle y en joignoit une de sa main des plus impertinentes. Elle vouloit, disoit-elle, être satisfaite ou avoir son congé. La reine se trouva fort embarrassée, ayant des ménagemens à garder avec cette fille, pour ne pas désobliger la protectrice qui l'avoit recommandée, et qui étoit toute puissante sur l'esprit du roi d'Angleterre. Elle employa donc plusieurs personnes pour la détourner de ce dessein, mais inutilement. Elle m'en parla enfin aussi, et je fus dans la dernière surprise, la Letti m'ayant fait un mystère de cette démarche. La reine me questionna beaucoup sur ses manières d'agir avec moi. Je ne répondis qu'en faisant ses éloges et suppliai pour l'amour de Dieu cette princesse de ne point montrer la lettre de la Letti au roi comme elle en avoit le dessein, jusqu'à ce que je lui eusse parlé. Si vous pouvez lui faire changer de sentiment, me dit la reine, d'ici à demain j'y consens, mais passé ce terme, il ne sera plus temps qu'elle se rétracte. Dès que je fus dans ma chambre, j'en parlai à cette fille. Mes pleurs, mes prières et les caresses que je lui fis, l'attendrirent, ou plutôt elle fut bien aise de trouver un honnête prétexte de ce dédire. Elle écrivit donc une seconde lettre à la reine, dans laquelle elle la supplioit de ne point faire mention de la première au roi.
Les choses en restèrent-là pour cette fois. La tendresse que je lui avois fait voir dans cette occasion, me procura quinze jours de repos, mais elle ne recula que pour mieux sauter. Je souffris avec elle pendant six mois les martyres du purgatoire. Ma bonne Mermann qui me voyoit tous les jours déchirer de coups, vouloit en avertir la reine, mais je l'en empêchai toujours. Pour comble de méchanceté cette mégère me lava le visage d'une certaine eau qu'elle avoit fait venir exprès d'Angleterre, et qui étoit si forte, qu'elle rongeoit la peau. En moins de huit jours, je devins toute couperosée, et mes yeux étoient rouges comme du sang. La Mermann voyant l'effet terrible que cette eau m'avoit fait pour m'en être lavée deux fois, prit la bouteille qu'elle jeta par la fenêtre sans quoi mes yeux et mon teint auroient été ruinés pour jamais.