Memoires De Frederique Sophie Wilhelmine De Prusse Margrave De

Chapter 24

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Le roi ne me regardoit plus depuis mes noces, et tous ces grands avantages qu'il m'avoit promis s'en alloient en fumée. Il n'y avoit que deux moyens de s'insinuer auprès de lui; l'un étoit de lui fournir de grands hommes, l'autre de lui donner à manger avec une compagnie, composée de ses favoris, et de lui faire boire rasade. Le premier de ces expédiens m'étoit impossible, les grands hommes ne croissant pas comme les champignons, leur rareté même étoit si grande, qu'à peine en trouvoit-on trois dans un pays qui pussent convenir. Il fallut donc choisir le second parti. J'invitai ce prince à dîner. Toutes les principautés en furent. La table étoit de 40 couverts et servie de tout ce qu'il y avoit de plus exquis. Le prince héréditaire fit les honneurs de la vigne. Il n'y eut que lui seul d'hommes qui restât dans son sens. Le roi et le reste des conviés étoient ivres morts. Je ne l'ai jamais vu si gai; il nous mangea de caresses le prince et moi. Mon arrangement lui plut si fort, qu'il voulut rester le soir. Il fit venir la musique et envoya chercher plusieurs dames de la ville. Il commença le bal avec moi et dansa avec toutes les dames, ce qu'il n'avoit jamais fait. Cette fête dura jusqu'à trois heures après minuit.

Ce prince partit le 17. de Décembre pour aller à Nauen, où il avoit fait préparer une magnifique chasse de sanglier. Tous les princes, tant étrangers que du sang, l'y suivirent. Ce petit voyage ne dura que quatre jours et me donna encore de nouveaux chagrins.

Le Margrave d'Anspac ne faisoit que dissimuler son dépit contre le prince depuis leur dernier différent; il cherchoit avec ardeur une occasion de se venger. Il faut rendre justice à qui elle est due. Le prince a de l'esprit et le coeur bon; il est enclin à la colère; ceux qui sont autour de lui sont de vrais suppôts de satan, qui l'ont précipité dans le vice et tâchent encore d'étouffer les bonnes qualités qu'il possède. Il n'avoit que 17 ans, étoit sans expérience et mal conseillé. J'ai déjà dit que pour faire sa cour à la reine il lui servoit d'espion. Elle ne manqua pas de lui demander des nouvelles à son retour de Nauen. Il lui répondit, que celles qu'il savoit étoient très-mauvaises; qu'elle avoit tous les sujets du monde d'être mécontente de mon mariage; que je deviendrois la plus malheureuse personne de l'univers, puisque j'avois un vrai monstre de mari, enseveli dans les plus affreuses débauches, qui passoit les nuits à s'enivrer avec les domestiques et les gueuses du cabaret; qu'il étoit pair et compagnon avec cette racaille, et que la chronique scandaleuse débitoit qu'il y avoit eu une bataille où il avoit reçu des coups. Cette confidence bien loin d'affliger la reine lui fit plaisir. Elle se résolut de s'en donner les violons à mes dépens. Dès que tout le monde se fut assemblé chez elle, elle nous fit asseoir en cercle et tourna adroitement la conversation sur le séjour de Nauen. Sans nommer personne elle se mit sur la friperie du prince qu'elle ne ménagea point et qu'elle turlupina d'une façon sanglante. Je m'aperçus d'abord que c'étoit lui qu'elle apostrophoit, mais je ne comprenois rien à ses discours. Elle parloit de combat, de blessures, choses inconnues pour moi, et elle jetoit des regards malins à ma soeur Charlotte, qui lui répondoit par signes en me regardant. Le Margrave de Bareith étoit sérieux et de mauvaise humeur, et toute la compagnie baissoit les yeux. Le jeu mit fin à cette conversation. Ma soeur d'Anspac, qui avoit beaucoup d'amitié pour moi, voyant mon inquiétude, me mit au fait de l'énigme. Il n'y avoit que cinq semaines que j'étois mariée; j'avois étudié le caractère du prince et lui avois trouvé beaucoup de sentimens et le coeur trop bien placé pour commettre les infamies dont on l'accusoit. Le duc de Bevern m'assura même qu'il n'y avoit pas un mot de vrai, que le prince héréditaire ne l'avoit pas quitté un moment et qu'ils avoient couché porte à porte. Nous conclûmes l'un et l'autre que cette belle fable étoit une invention du Margrave d'Anspac. Le duc se chargea de détromper le roi auquel on avoit fait aussi ce beau rapport, et me pria fort de me mettre au dessus de toutes les railleries de la reine, puisque dans le fond elle ne pouvoit me rendre malheureuse. Le Margrave d'Anspac ou plutôt sa cour avoit fait savoir cette même nouvelle au roi et au Margrave de Bareith. Ce dernier sans rien examiner étoit dans une rage terrible contre son fils; il me ramena le soir dans ma chambre, où il le traita fort durement. Le prince n'eut pas de peine à se justifier; il auroit éclaté contre l'auteur de la fourberie, si nous ne l'en eussions empêché.

Cette aventure fut sue le lendemain de toute la ville. Elle fit beaucoup de déshonneur au Margrave d'Anspac et le rendit odieux. Le roi en fut fort irrité, mais il dissimula de crainte d'aigrir les esprits. La reine en fut penaude et bien fâchée de ne pouvoir trouver prise sur un gendre qu'elle haïssoit cordialement.

Quelques jours après elle me demanda d'un air malin, se je ne m'étois point encore informée de ce qui étoit stipulé pour moi dans mon contrat de mariage. Je suis curieuse de savoir, me dit-elle, les grands avantages que le roi vous a faits et combien vous aurez de revenus. Je ne sais comment Mr. Gidikins (résident d'Angleterre) l'a appris; mais je sais bien qu'il a dit, qu'une femme de chambre de la princesse de Galles avoit de plus gros gages que vous n'auriez de revenus par an. Je vous conseille de prendre vos mesures d'avance, car si vous gueusez après, ce ne sera pas ma faute, du moins ne vous attendez plus à rien de moi. Je n'ai pas fait votre mariage, c'est au roi, en qui vous avez eu tant ce confiance, à avoir soin de vous.

Ce raisonnement ne me pronostiqua rien de bon. Je questionnai le soir même Mr. de Voit sur cet article. Quelle fut ma surprise en apprenant ce détail. Le roi pour tout potage avoit prêté au Margrave un capital de 260 mille écus sans intérêts; on devoit tous les ans, à commencer de l'année 1733, rembourser 25 mille écus de ce capital. Ma dot étoit comme à l'ordinaire de 40 mille écus. En dédommagement de la renonciation que j'avois faite à l'héritage de la reine, il me donnoit 60 mille écus. C'étoient les mêmes accords qui avoient été faits avec ma soeur. De la part du Margrave les revenus annuels du prince et les miens, y compris notre cour, étoient fixes à 14 mille écus, dont il me revenoit 2000. On comptoit encore sur cette somme les étrennes et les présens extraordinaires, ainsi bien compté et rabattu il me restoit 800 écus pour mon entretien. Le roi comptoit pour avantages le régiment qu'il avoit donné au prince, et le service d'argent dont il m'avoit fait présent. Je laisse à juger de mon étonnement. Mr. de Voit me dit, que le roi avoit tout réglé; qu'il avoit cru que c'étoit de mon consentement, sans quoi il m'en auroit avertie plutôt, et qu'il n'y avoit plus de remède, les conventions étant faites et signées.

Après avoir rêvé quelque temps à ma situation présente, je pris le parti de m'adresser à Grumkow. Je l'envoyai chercher le lendemain matin. Mr. de Voit lui expliqua en peu de mots le cas dont il s'agissoit. Grumkow me fit serment de n'avoir point été consulté sur toute cette affaire. Je suis surpris, continua-t-il, de n'en avoir pas été informé, c'est un mal qui n'est plus à réparer. Il faut chercher d'autres expédiens et tâcher d'extorquer une pension au roi; mais avant de lui en parler il faut absolument attendre que le Margrave, votre beau-père, soit parti. Je connois notre Sire, il est tenace comme le diable, quand il s'agit de donner; si je lui en parle à présent, il fera des querelles d'allemand à ce prince pour faire augmenter vos revenus, ce qui causera des brouilleries dont infailliblement vous serez la victime; au lieu que s'il est loin, sa Majesté sera obligée de remédier au tort qu'il vous a fait. Je vous promets mon secours, Madame, et je vous ferai savoir quand il sera temps de lui parler vous-même. Je lui fis beaucoup de remercîmens et lui promis de suivre ses conseils.

La reine s'étoit divertie à mes dépens; elle étoit instruite de toute cette affaire et n'avoit souhaité que je m'en informasse que pour m'humilier. Elle entretenoit sans cesse des mouches autour de mes appartemens; elle fut avertie sur-le-champ de la visite Grumkow et devina tout de suite quel en étoit le sujet. Elle voulut s'en assurer et me tirer les vers du nez. Après m'avoir parlé quelque temps fort amiablement, elle se rabattit sur mon départ. Je suis au désespoir de vous perdre, me dit-elle; j'ai fait mon possible pour reculer le terme de notre séparation. Ce qui m'afflige le plus c'est de vous voir si mal pourvue; je sais tout cela sur le bout du doigt. Le roi vous a cruellement abandonnée; je l'ai prévu, vous n'avez pas voulu me croire. Cependant j'approuve beaucoup que vous ayez parlé à Grumkow, je suis persuadée que s'il le peut il vous rendra service; que vous a-t-il conseillé? J'avoue ma bêtise, je lui contai toute ma conversation avec ce dernier, la conjurant de garder le secret. Je vous le promets, continua-t-elle, je connois trop la conséquence de ce que vous venez de me dire pour en parler. Pour mes péchés elle resta l'après-midi seule avec le roi. Ne sachant comment l'entretenir elle lui découvrit le pot aux roses et lui révéla ce que je lui avois confié. Le roi affecta de me plaindre et d'être touché de mon état, mais dans le fond il fut vivement piqué que je me fusse adressée à elle et à Grumkow. Il étoit soupçonneux; il s'imagina que je faisois des intrigues et voulut m'en punir. A peine eut-il quitté la reine qu'il se fit donner mon contrat de mariage et retrancha quatre mille écus de la somme destinée pour le prince et pour moi.

La reine victorieuse du bon service qu'elle venoit de me rendre me fit appeler au plus vite. Vous n'avez plus besoin, me dit elle lorsque j'entrai, de mêler Grumkow de vos affaires; j'ai parlé au roi, continua-t-elle en m'embrassant, je lui ai conté notre conversation de ce matin, il a paru attendri et m'a promis de vous satisfaire. Peu s'en fallut que je ne devinsse statue de sel comme la femme de Loth. Mon premier mouvement s'exhala en jérémiades et en reproches respectueux sur son indiscrétion. Elle s'en fâcha et me fit taire à force de duretés. Je maudis mille fois mon imprudence; j'en recevois le salaire, je ne pouvois en murmurer. Grumkow m'en fit faire de sanglans reproches par Mr. de Voit et me fit avertir de la belle oeuvre que le roi venoit de faire. Il me fit d'amères plaintes de ce que je l'avois exposé à colère de ce prince, et me fit assurer qu'il ne se mêleroit jamais plus de ce qui me regarderoit. Cette dernière aventure me poussa à bout et me causa un violent chagrin.

Le Margrave, mon beau-père, la cour d'Anspac, de Meinungen et de Bevern partirent dans ces entrefaites. Je regrettai beaucoup cette dernière et surtout la duchesse, pour laquelle j'avois pris une tendre amitié. Elle avoit été confidente de mes peines et m'avoit rendu beaucoup de bons offices.

Le roi retourna à Potsdam, où la reine eut ordre de le joindre avec moi, devant partir de là pour Bareith. L'impatience de m'y trouver me faisoit compter les heures et les minutes. Berlin m'étoit devenu aussi odieux qu'il m'avoit été autrefois cher. Je me flattois, à l'exclusion des richesses, de mener une vie douce et tranquille dans mon nouveau domicile et de commencer une année plus heureuse que celle qui venoit de finir.