Memoires De Frederique Sophie Wilhelmine De Prusse Margrave De

Chapter 20

Chapter 204,050 wordsPublic domain

Le lendemain, 10. de Mai, jour le plus mémorable de ma vie, Eversmann réitéra sa visite. A peine étois-je réveillée qu'il parut devant mon lit. Je reviens dans ce moment de Potsdam, me dit-il, où j'ai été obligé d'aller hier, après être sorti de chez vous. Je n'ai pu m'imaginer quelle affaire pressante m'y appeloit si fort à la hâte. J'ai trouvé le roi et la reine ensemble. Cette princesse pleuroit à chaudes larmes et le roi paroissoit fort en colère. Dès qu'il m'a vu il m'a ordonné de retourner au plus vite ici, pour faire les emplettes nécessaires pour vos noces. La reine a voulu faire un dernier effort pour détourner ce coup et l'appaiser, mais plus elle lui faisoit d'instances plus il aigrissoit. Il a juré par tous les diables de l'enfer qu'il chasseroit ignominieusement Mdme. de Sonsfeld, et que pour faire un exemple de sévérité, il la feroit fouetter publiquement par tous les carrefours de la ville, puisqu'elle seule, dit-il, est cause de votre désobéissance; et pour vous, continua-t-il, si vous ne vous soumettez, on vous mènera à une forteresse, et je veux bien vous avertir que les chevaux sont déjà commandés pour cet effet. Adressant ensuite la parole à Mdme. de Sonsfeld, je vous plains de tout mon coeur, lui dit-il, d'être condamnée à une pareille infamie, mais il dépend de la princesse de vous l'épargner. Il faut pourtant avouer que vous ferez un beau spectacle, et que le sang, qui découlera de votre dos blanc, en relèvera la blancheur et sera appétissant à voir. Il falloit être de pierre pour entendre de pareils propos avec sang froid; cependant je me modérai et tâchai de rompre cet entretien sans entrer en matière.

Je fis part de ces belles nouvelles aux dames de la reine. Elles me demandèrent quel parti je prendrois dans de si cruelles conjonctures? Celui d'obéir, leur répondis-je, pourvu qu'on m'envoie quelqu'autre que Eversmann, auquel je suis bien résolue de ne jamais donner ma réponse. Je ne doute plus d'aucune menace depuis l'horrible tragédie de Katt et tant d'autres voies de faits, qui se sont passées depuis peu. La Bulow et Duhan étoient aussi innocens que Mdme. de Sonsfeld, cependant on ne les a pas épargnés. D'ailleurs la considération même de la reine et de mon frère me déterminent absolument à mettre fin à toutes ces dissensions domestiques. Mdme de Sonsfeld, qui m'avoit épiée, se jeta à mes pieds: au nom de Dieu! s'écria-t-elle, ne vous laissez point intimider: je connois votre bon coeur, vous appréhendez mon malheur et vous m'y précipitez, Madame, en voulant vous rendre infortunée pour le reste de vos jours. Je ne crains rien, j'ai la conscience nette et je me trouve la plus heureuse personne du monde si je puis faire votre félicité à mes dépens. Je fis semblant, pour la tranquilliser, de changer d'avis.

Le soir à cinq heures la femme du valet de chambre m'apporta une lettre de le reine; elle étoit écrite ce même matin. En voici le contenu:

«Tout est perdu! ma chère fille, le roi veut vous marier quoiqu'il coûte. J'ai soutenu plusieurs terribles assauts sur ce sujet, mais ni mes prières ni mes larmes n'ont rien effectué. Eversmann a ordre de faire les emplettes pour vos noces. Il faut vous préparer à perdre la Sonsfeld; il veut la faire dégrader avec infamie si vous n'obéissez. On vous enverra quelqu'un pour vous persuader; au nom de Dieu, ne consentez à rien! Je saurai bien vous soutenir; une prison vaut mieux qu'un mauvais mariage. Adieu, ma chère fille, j'attends tout de votre fermeté.»

Mdme. de Sonsfeld me réitéra encore ses instances et me parla très-fortement pour me déterminer à suivre les ordres de la reine. Pour me défaire de ces tourmens, je repassai dans ma chambre, où je me mis devant mon clavecin, faisant semblant de composer. A peine y étois-je un moment que je vis entrer un domestique, qui me dit d'un air effaré mon Dieu, Madame, il y a quatre Messieurs là, qui demandent à vous parler de la part du roi. Qui sont-ils? lui dis-je fort précipitamment. Je me suis si effrayé, me répondit-il, que je n'y ai pas pris garde. Je courus alors dans la chambre où étoit la compagnie. Dès que je leur eus dit de quoi il étoit question chacun s'enfuit. La gouvernante qui étoit allée recevoir cette mal-encontreuse visite, rentra suivie de ces Mrs. Au nom de Dieu! me dit-elle en passant, ne vous laissez pas intimider. Je passai dans ma chambre de lit, où ils entrèrent incontinent. C'étoit Mrs. de Borck, Grumkow, Poudevel, son gendre, et un quatrième qui m'étoit inconnu, mais que j'appris depuis être Mr. Tulmeier, ministre d'état, qui jusqu'alors avoit été dans les intérêts de la reine. Ils firent retirer ma gouvernante et fermèrent fort soigneusement la porte. J'avouerai que malgré toute ma résolution, je sentis une altération effroyable, en me voyant au dénouement de mon sort, et sans une chaise que je trouvai au milieu de la chambre sur laquelle je m'appuyai, je serois tombée à terre.

Grumkow prit le premier la parole. Nous venons ici, Madame, me dit-il, par ordre du roi. Ce prince s'est laissé fléchir jusqu'à présent, dans l'espérance de pouvoir encore effectuer votre mariage avec le prince de Galles. J'ai été moi-même chargé de cette négociation, et j'ai fait tout mon possible pour déterminer la cour de Londres à consentir au simple mariage. Mais au lieu de répondre comme elle le devoit aux propositions avantageuses du roi, mon maître, il n'en a reçu qu'un refus méprisant; le roi d'Angleterre lui ayant déclaré qu'il marieroit son fils avant la fin de l'année. Sa Majesté très-piquée de ce procédé y a répondu, en assurant le roi, son beau-frère, que votre hymen se feroit avant trois mois. Vous jugez bien, Madame, qu'il n'en veut point avoir le démenti, et quoiqu'en qualité de père et de souverain il puisse se dispenser de pareilles discussions avec vous, il veut pourtant bien s'abaisser jusqu'à ce point et vous exposer le déshonneur qu'il y auroit pour vous et pour lui, d'être plus long-temps le jouet de l'Angleterre. Vous n'ignorez pas, Madame, que l'obstination de cette cour a causé tous les malheurs de votre maison. Les intrigues de la reine et sa persévérance à s'opposer aux volontés du roi l'ont aigri à un tel point contre elle, qu'on ne doit s'attendre tous les jours qu'à une rupture totale entr'eux. Songez, Madame, au malheur du prince royal et de tant d'autres personnes, aux quelles le roi a fait ressentir le poids de son courroux. Ce pauvre prince traîne une vie misérable à Custrin. Le roi est encore si animé contre lui, qu'il regrette d'avoir fait mourir Katt, parceque, dit-il, il en auroit pu tirer des eclaircissemens plus forts; il soupçonne toujours le prince royal de crime de lèse-Majesté, et sera charmé de trouver le prétexte de vos refus pour recommencer son procès. Mais j'en viens au point essentiel. Pour applanir toutes les difficultés que vous pourriez lui faire, nous avons ordre de ne vous proposer que le prince héréditaire de Bareith. Vous ne pouvez rien alléguer contre ce parti. Ce prince devient le médiateur entre le roi et la reine; c'est elle qui l'a proposé au roi, elle ne pourra donc qu'applaudir à ce choix. Il est de la maison de Brandebourg et sera possesseur d'un très-beau pays après la mort de son père. Comme vous ne le connoissez point, Madame, vous ne pouvez avoir d'aversion pour lui. Au reste tout le monde en dit un bien infini. Il est vrai qu'ayant été élevée dans des idées de grandeur, et vous étant flattée de porter un couronne; sa perte ne peut que vous être sensible; mais les grandes princesses sont nées pour être sacrifiées au bien de l'état. Dans le fond les grandeurs ne font pas le solide bonheur, ainsi soumettez-vous, Madame, aux décrets de la providence et donnez-nous une réponse capable de rétablir le calme dans votre famille. Il me reste encore deux articles à vous dire, dont l'un, à ce que j'espère, sera inutile. Le roi vous promet de vous avantager en cas d'obéissance au double de ses autres enfans, et vous accorde incessamment après vos noces l'entière liberté du prince royal. Il veut en votre considération oublier entièrement le passé, et en agir bien avec lui comme aussi avec la reine. Mais si contre son attente et contre toutes ces raisons, que je regarde comme invincibles, vous vous opiniâtrez dans vos refus, nous avons l'ordre du roi, que voici (il me le montra), de vous conduire sur-le-champ à Memel (cette forteresse est en Lithuanie) et de traiter Mdme. de Sonsfeld et vos autres domestiques avec la dernière rigueur.

J'avois eu le temps de réfléchir pendant ce discours et de me remettre de ma première frayeur. Ce que vous venez de me dire, Monsieur, lui répliquai je, est si sensé et si raisonnable, qu'il seroit très-difficile de refuser vos argumens. Si le roi m'avoit connu, il me rendroit peut-être plus de justice qu'il ne fait. L'ambition n'est point mon défaut et je renonce sans peine aux grandeurs dont vous avez fait mention. La reine a cru faire mon bonheur en m'établissant en Angleterre, mais elle n'a jamais consulté mon coeur sur cet article, et je n'ai jamais osé lui dire mes véritables sentimes. Je ne sais par où j'ai mérité la disgrâce du roi; il s'est toujours adressé à la reine lorsqu'il s'agissoit de me marier, et ne m'a jamais fait dire ses volontés là-dessus. Il est vrai que Eversmann s'est mêlé de me porter souvent des ordres de sa part, auxquels j'ai ajouté si peu de foi, que je n'ai pas daigné y répondre, et je n'ai pas jugé à propos de me compromettre avec un vil domestique, ni d'entrer en matière avec lui sur des choses de si grande conséquence. Vous me promettez de la part du roi, qu'il en agira mieux dorénavant avec la reine; il m'accorde l'entière liberté de mon frère et me flatte d'une paix stable dans la famille; ces trois raisons sont plus que suffisantes pour me déterminer à me soumettre aux volontés du roi, et tireroient de moi un plus grand sacrifice, si son ordre l'exigeoit. Après cela je ne lui demande qu'une grâce, qui est de me permettre d'obtenir le consentement de la reine.

Ah! Madame, me dit Grumkow, vous exigez des choses impossibles de nous. Le roi veut une réponse positive et sans conditions, et nous a ordonné de ne point vous quitter que vous ne l'ayez donnée. Pouvez-vous balancer encore? poursuivit le Maréchal de Borck la tranquillité de sa Majesté et de toute votre maison dépend de votre résolution. La reine ne peut qu'approuver votre démarche, et si elle agit autrement, tout le monde désapprouvera son procédé. Il y va du tout pour le tout, continua-t-il les larmes aux yeux; ne nous réduisez point, au nom de Dieu! Madame, à la triste nécessité d'obéir, en vous rendant malheureuse.

J'étois dans une agitation terrible. Je courois ça et là par la chambre, cherchant dans ma tête un expédient pour satisfaire le roi sans me brouiller avec la reine. Ces Mrs. voulurent me laisser le temps de réfléchir. Grumkow, Borck et Poudevel s'approchant de la croisée se parlèrent bas à l'oreille. Tulmeier prit ce temps pour s'approcher de moi, et s'appercevant que je ne le connoissois pas, il me dit son nom. Il n'est plus temps de vous défendre, me dit-il tout bas, souscrivez à tout ce qu'on exige de vous; votre mariage ne se fera point, je vous en réponds sur ma tête. Il faut appaiser le roi quoiqu'il coûte, et je me charge de faire comprendre à la reine que c'est le seul moyen de tirer une déclaration favorable du roi d'Angleterre. Ces mots me déterminèrent. Me rapprochant de ces Mrs.: eh bien! leur dis-je, mon parti est pris; je consens à toutes vos propositions; je me sacrifie pour ma famille. Je m'attends à de cruels chagrins, mais la pureté de mes intentions me les feront souffrir avec constance. Pour vous, Mrs., je vous cite devant le tribunal de Dieu, si vous ne faites ensorte que le roi me tienne les promesses que vous m'avez faites de sa part en faveur de la reine et de mon frère. Ils firent alors les plus terribles sermens de les faire exécuter en tout point, après quoi ils me prièrent d'écrire ma résolution au roi. Grumkow remarquant que j'étois fort émue, me dicta la lettre; il se chargea aussi de celle que j'écrivis à la reine. Ils se retirèrent enfin. Tulmeier me dit encore qu'il n'y avoit rien de perdu. Je ne me soucie point de l'Angleterre, lui repartis-je, c'est la reine seule qui m'inquiète. Nous l'appaiserons, je vous en assure, répliqua-t-il.

Dès que je fus seule, je me laissai tomber sur un fauteuil, où je fondis en larmes. Mdme. de Sonsfeld me trouva dans cette situation. Je lui fis d'une voix entrecoupée le récit de ce qui venoit de se passer. Elle me fit les plus cruels reproches; son désespoir étoit inconcevable. Tout le monde étoit consterné et pleuroit. Mon triste coeur refermoit mes pensées, car je fus immobile tout ce jour, et Mdme. de Sonsfeld près, chacun approuvoit mon action; mais tous craignoient le ressentiment de la reine pour moi. Le matin suivant j'écrivis à cette princesse. J'ai conservé la copie de cette lettre; la voici.

Madame!

«Votre Majesté sera déjà informée de mon malheur par la lettre que j'eus hier l'honneur de lui écrire sous le couvert du roi. A peine ai-je encore la force de tracer ces lignes et mon état est digne de pitié. Ce ne sont point les menaces, quelque fortes qu'elles pussent être, qui m'ont arraché mon consentement à la volonté du roi; un intérêt plus cher m'a déterminée à ce sacrifice. J'ai été jusqu'à présent la cause innocente de tous les chagrins que votre Majesté a endurés. Mon coeur trop sensible a été pénétré des détails touchans qu'elle m'en a faits en dernier lieu. Elle vouloit souffrir pour moi, n'est-il pas bien plus naturel que je me sacrifie pour elle et que je mette fin une fois pour toutes à cette funeste division dans la famille: Ai-je pu balancer un moment sur le choix du malheur ou de la grâce de mon frère? Quels affreux discours ne m'a-t-on pas tenus sur son sujet; je frémis quand j'y pense. On m'a refusé d'avance tout ce que je pouvois alléguer contre la proposition du roi. Votre Majesté elle-même lui a proposé le prince de Bareith comme un parti convenable pour moi et sembloit contente si je l'épousois; je ne puis donc m'imaginer qu'elle désapprouve ma résolution. La nécessité est une loi; quelques instances que j'aie faites, je n'ai pu obtenir de demander le consentement de votre Majesté. Il falloit opter, ou d'obéir de bonne grâce, en obtenant des avantages réels pour mon frère, ou de m'exposer aux dernières extrémités, qui m'auroient pourtant enfin réduite à la même démarche que je viens de faire. J'aurai l'honneur de faire un détail plus circonstancié à votre Majesté, quand je pourrai me mettre à ses pieds. Je comprends assez quelle doit être sa douleur, et c'est ce qui me touche le plus. Je la supplie très-humblement de se tranquilliser sur mon sort et de s'en remettre à la providence, qui fait tout pour notre bien, d'autant plus que je me trouve heureuse, puisque je deviens l'instrument du bonheur de ma chère mère et de mon frère; que ne ferois-je pas pour leur témoigner ma tendresse! Je lui réitère mes supplications en faveur de sa santé, que je la conjure de ménager et de ne point altérer par un trop violent chagrin. Le plaisir de revoir bientôt mon frère doit lui rendre ce revers plus supportable. J'espère qu'elle m'accordera un généreux pardon de la faute que j'ai commise, de m'engager à son insçu en faveur de mes tendres sentimens et du respect avec lequel je serai toute ma vie etc. etc.

Le même soir Eversmann porta cette lettre du roi, écrite de main propre:

»Je suis bien aise, ma chère Wilhelmine, que vous vous soumettiez aux volontés de votre père. Le bon Dieu vous bénira et je ne vous abandonnerai jamais. J'aurai soin de vous toute ma vie et vous prouverai en toute occasion que je suis,

votre fidèle père.»

Eversmann devant aller à Potsdam je lui donnai ma réponse. Il me seroit difficile de décrire l'état où je me trouvois. Mon amour propre se trouvoit flatté par l'action que je venois de faire; je m'en applaudissois intérieurement et sentois une secrète satisfaction d'avoir mis des personnes, qui m'étoient si chères, à l'abri de toute persécution. L'idée de mon sort ne se présentoit ensuite à moi que pour me jeter dans de cruelles inquiétudes. Je ne connoissois point celui que je devois épouser; on en disoit du bien, mais peut-on juger du caractère d'un prince qu'on ne voit qu'en public et dont les manières prévenantes peuvent cacher bien des vices et des défauts? Je me figurois d'avance les fureurs et le désespoir de la reine, et j'avoue que ce seul point m'agitoit plus que l'autre. J'étois ainsi absorbée dans ce mélange de plaisirs et de peines, lorsque la femme de Bock me rendit la réponse de la reine à la première lettre que je lui avois écrite. Grand Dieu, quelle lettre! Le expressions en étoient si dures que je faillis en mourir. Il m'est impossible de la rendre entière, je n'en donnerai qu'une légère ébauche ici. Cette mère m'est trop chère encore, malgré sa cruauté, pour la compromettre par un écrit qui ne lui feroit pas honneur; je n'ai pas voulu le conserver pour cette raison. En voici quelques expressions.

»Vous me percez le coeur en me causant le plus violent chagrin que j'aie enduré de ma vie. J'avois mis tout mon espoir en vous, mais je vous connoissois mal. Vous avez eu l'adresse de me déguiser la méchanceté de votre âme et la bassesse de vos sentimens. Je me repens mille fois des bontés que j'ai eues pour vous, des soins que j'ai pris de votre éducation et des peines que j'ai souffertes pour vous. Je ne vous reconnois plus pour ma fille et ne vous regarderai dorénavant que comme ma cruelle ennemie, puisque c'est vous qui me sacrifiez à mes persécuteurs, qui triomphent de moi. Ne comptez plus sur moi; je vous jure une haine éternelle et ne vous pardonnerai jamais.»

Ce dernier article me fit frémir; je connoissois parfaitement la reine et son humeur vindicative. On crut que je perdrois l'esprit, tant mes premiers mouvemens furent violens. La femme de Bock me parla fort sensément: elle me représanta que cette lettre étoit écrite dans la force du premier emportement. Elle me lut celle de son mari, qui me faisoit assurer que tous ceux qui étoient autour de la reine s'étoient réunis pour l'appaiser; que je devois continuer à lui faire des soumissions et qu'il ne doutoit point qu'elle ne rentrât en elle-même. Cinq ou six jours se passèrent ainsi, pendant lesquels je ne reçus que des lettres assommantes.

Au bout de ce temps Eversmann revint de Potsdam. Il me fit un compliment des plus gracieux du roi et me dit de sa part, que comptant être à Berlin le 23. il n'avoit pas jugé à propos de me faire venir à Potsdam, d'autant plus qu'il valoit mieux donner le temps à la reine de s'appaiser. Il ajouta, qu'elle étoit dans une colère terrible contre moi, et que je devois m'armer de fermeté pour la première entrevue, que ne se passeroit point sans de grands emportemens. Il renouvela sa visite trois jours après. Le roi vous fait avertir, Madame, me dit-il, qu'il sera demain de bonne heure ici, et vous fait ordonner de vous trouver avec Mdmes. vos soeurs dans son appartement. L'inquiétude où j'étois pour le retour de la reine me fit passer ce jour là et cette nuit dans la plus profonde tristesse.

Je me rendis le lendemain chez le roi, qui arriva à deux heures de l'après-midi. Je m'attendois à être bien reçue, mais quelle fut ma surprise de le voir entrer avec un visage aussi furieux que celui qu'il avoit eu la dernière fois que je l'avois vu. Il me demanda d'un ton de colère: si je voulois lui obéir? Je me jetai à ses pieds, l'assurant que j'étois soumise à ses volontés, et que je le suppliois de me rendre son amour paternel. Ma réponse changea toute sa physionomie. Il me releva et me dit en m'embrassant: je suis content de vous, j'aurai soin de vous toute ma vie et ne vous abandonnerai jamais. Se tournant vers ma soeur Sophie: félicitez votre soeur, elle est promise avec le prince héréditaire de Bareith; que cela ne vous chagrine point, j'aurai soin de vous faire un autre établissement. Il me donna ensuite une pièce d'étoffe: voilà de quoi vous parer pour les fêtes que je donnerai. J'ai un peu à faire, continua-t-il, allez attendre votre mère. Elle n'arriva qu'à sept heures du soir. J'allai la recevoir dans sa première anti-chambre et tombai en foiblesse en me baissant pour lui baiser la main. On fut long-temps à me faire revenir. On m'a dit depuis qu'elle ne parut point touchée de mon état. Dès que je fus revenue à moi je me jetai à ses pieds; le coeur m'étoit si serré et ma voix si entrecoupée de sanglots, que je ne pouvois prononcer une parole. La reine me regardoit pendant ce temps d'un oeil sévère et méprisant, et me répétoit tout ce qu'elle m'avoit écrit. Cette scène n'auroit point fini si la Ramen ne l'eut tirée à part. Elle lui représenta, que si le roi apprenoit son procédé, il le trouveroit très-mauvais et s'en vengeroit sur mon frère et sur elle; que ma douleur étoit si violente que je ne pourrois la contraindre devant ce prince, ce qui pourroit lui attirer de nouveaux désagrémens très sensibles. Cet officieux sermon fit son effet. La reine craignoit dans le fond de son coeur le roi autant que le diable. Elle me releva enfin en me disant d'un air sec qu'elle me pardonnoit à condition que je me contraindrois.

La duchesse de Bevern entra dans ces entrefaites. Elle sembla touchée de mon état; tout mon visage étoit bouffi et écorché à force d'avoir pleuré. Elle me témoigna tout bas la part qu'elle prenoit à ma douleur. Une certaine sympathie fit naître entre nous une amitié qui continue encore jusqu'à ce jour.

Cependant Mr. Tulmeier me tint la parole qu'il m'avoit donnée, d'appaiser la reine. Il lui écrivit secrètement le lendemain que les affaires n'étoient point encore désespérées; que mon mariage n'étoit qu'une feinte du roi, pour déterminer celui d'Angleterre à prendre enfin une meilleure résolution; qu'il s'étoit informé de tous côtés, pour apprendre des nouvelles du prince de Bareith, et qu'on l'avoit assuré qu'il étoit encore à Paris. Cette lettre calma entièrement la reine. J'ai déjà dit qu'elle aimoit à se flatter; en effet elle fut d'une humeur charmante ce jour-là. Je fus obligée de lui conter tout ce qui s'étoit passé pendant son absence. Elle se contenta de me faire encore quelques reproches sur mon peu de fermeté, mais elle les assaisonna de plus de douceur. En revanche toute sa colère tomba sur Mdme. de Sonsfeld. Elle l'avoit fort maltraitée la veille, et malgré tout ce que je pus dire, elle continua à lui témoigner sa haine. Trois jours se passèrent ainsi fort tranquillement. Le roi ne parloit absolument plus de mon mariage, il sembloit que mon consentement lui en eût fait perdre l'idée.

Le lundi 28. de Mai étoit fixé pour la grande revue; elle devoit se faire avec éclat. Le roi avoit assemblé tous les régimens d'infanterie et de cavalerie qui étoient dans le voisinage, ce qui composoit avec la garnison de Berlin un corps de vingt mille hommes. Le duc Eberhard Louis de Wurtemberg arriva à temps pour la voir. Le roi avoit été chez ce prince peu de temps avant la malheureuse fuite de mon frère. Charmé des empressements que le duc avoit eut, pour lui rendre le séjour de Stoutgard agréable, il l'avoit invité à se rendre à Berlin. Comme le plus grand plaisir de ce monarque ne consistait que dans le militaire, il jugeoit d'autrui par lui-même, et croyoit donner beaucoup de satisfaction aux princes étrangers qui venoient à sa cour, en leur montrant ses troupes. Il faut pourtant avouer qu'il se surpassa en cette occasion par la somptuosité de sa table, où on servit quatorze plats tant que les étrangers restèrent à Berlin, ce qui ne fut pas un petit effort pour ce prince.