Memoires De Frederique Sophie Wilhelmine De Prusse Margrave De
Chapter 2
Madame de Vagnitz pour parvenir à ses fins s'associa Mr. Kreutz, favori du roi. Cet homme étoit fils d'un bailli. D'auditeur d'un régiment, il étoit monté au grade de directeur des finances et de ministre d'état. Son âme étoit aussi basse que sa naissance; c'étoit un assemblage de tous les vices. Quoique son caractère fût très-ressemblant à celui de Grumkow, ils étoient ennemis jurés étant réciproquement jaloux de leur faveur. Kreutz avoit la bienveillance du roi par le soin qu'il s'étoit donné d'accumuler les trésors de ce prince et d'augmenter ses revenus aux dépens du pauvre peuple. Il fut charmé du projet de Madame de Vagnitz; il étoit conforme à ses vues. En plaçant une maîtresse, il se faisoit un soutien et par ce moyen il pouvoit parvenir à détruire la faveur de Grumkow et à s'emparer seul de l'esprit du roi et des affaires. Il se chargea d'instruire la future sultane des démarches, qu'elle devoit faire, pour réussir. Diverses entrevues qu'il eut avec elle lui inspirèrent une forte passion pour cette fille. Il étoit puissamment riche. Les magnifiques présens, qu'il fit, désarmèrent bientôt sa cruauté, elle se livre à lui sans perdre néanmoins de vue son premier plan. Kreutz avoit des émissaires secrets autour du roi. Ces malheureux tachoient par divers discours lâchés à propos de le dégoûter de la reine. On lui vantoit même la beauté de la Vagnitz, et on ne laissoit échapper aucune occasion de prôner le bonheur qu'il y auroit, de posséder une si charmante personne. Grumkow qui avoit des espions partout, n'ignora pas long-temps ces menées. Il vouloit bien que le roi eût des maîtresses, mais il vouloit les lui donner. Il résolut donc de rompre toute cette intrigue et de se servir des mêmes armes que Kreutz vouloit employer contre lui pour le ruiner. La Vagnitz étoit belle comme un ange, mais son esprit n'étoit qu'emprunté. Mal élevée, elle avoit le coeur aussi mauvais que sa mère et y joignoit une hauteur insupportable. Sa langue médisante déchiroit impitoyablement ceux qui avoient le malheur de lui déplaire.
On juge bien par là, qu'elle n'avoit guère d'amis. Grumkow l'ayant fait épier, apprit qu'elle avoit de grandes conférences avec Kreutz et qu'il sembloit qu'elles ne rouloient pas toujours sur des affaires d'état. Pour s'en éclaircir tout-à-fait, il se servit d'un marmiton, auquel il trouva l'esprit assez délié pour le personnage, qu'il devoit faire. Il prit le temps que le roi et la reine étoient à Stralsund pour exécuter son dessein. Une nuit que tout étoit enseveli dans le sommeil, il se fit une rumeur épouvantable dans le palais. Tout le monde se réveille croyant que c'étoit du feu, mais on fut bien surpris d'apprendre que c'étoit un spectre qui causoit tout ce bruit. Les gardes placés devant l'appartement de mon frère et devant le mien étoient à demi-morts de peur et disoient avoir vu ce revenant passer et enfiler une galerie qui menoit chez les Dames de la reine. L'officier de la garde redouble d'abord les postes qui étoient devant nos chambres et alla visiter tout le château lui-même, sans rien trouver. Cependant dès qu'il se fut retiré l'esprit reparut et épouvanta si fort les gardes qu'on les trouva évanouis. Ils disoient que c'étoit le grand diable que les sorciers Suédois envoyoient pour tuer le prince royal.
Le lendemain toute la ville fut en alarme, on craignit que ce ne fût quelque trame des Suédois, qui avec l'assistance de cet esprit pourroient bien mettre le feu au palais et tâcher de nous enlever, mon frère et moi. On prit donc toutes les précautions nécessaires pour notre sûreté et pour tâcher d'attraper le spectre. Ce ne fut que la troisième nuit qu'on prit ce soi-disant diable. Grumkow par son crédit trouva moyen de le faire examiner par ses créatures. Il en fit une badinerie auprès du roi et fit changer la punition rigoureuse que ce prince vouloit faire subir à ce malheureux en celle d'être trois jours de suite sur l'âne de bois avec tout son attirail de revenant. Cependant Grumkow apprit par le faux diable ce qu'il vouloit savoir, c'est-à-dire les entrevues nocturnes de Kreutz et de la Vagnitz. Outre cela la femme de chambre de cette Dame qu'il trouva moyen de gagner à force d'argent lui rapporta, que sa maîtresse avoit déjà fait une fausse couche, et qu'elle étoit actuellement enceinte. Il attendit le retour du roi à Berlin pour lui faire part de cette histoire scandaleuse.
Ce prince se mit dans une violente colère contre cette fille, il voulut la faire chasser sur le champ de la cour mais la reine obtint à force de prières qu'elle y restât encore quelque temps pour chercher un prétexte de la congédier de bonne grâce. Le roi ne lui accorda qu'avec beaucoup de peine ce répit, il exigea cependant de la reine qu'elle lui signifieroit le même jour son congé. Il lui conta toutes les intrigues de cette fille et les peines qu'elle s'étoit données pour devenir sa maîtresse. La reine l'envoya chercher. Cette princesse avoit pour cette créature un foible qu'elle ne pouvoit surmonter. Elle lui parla en présence de Madame de Roukoul qui ne voulut pas la quitter dans l'état où elle étoit, étant enceinte. Elle lui exposa l'ordre du roi et lui répéta tout le discours de ce prince. Il faut vous soumettre aux volontés du roi, ajouta-t-elle; j'accouche dans trois mois; si je donne la naissance à un fils, la première chose que je ferai sera de demander votre grâce. La Vagnitz bien loin de reconnoître les bontés de la reine, avoit eu peine à entendre la fin de son discours. Elle lui déclara tout net, qu'elle avoit de puissants soutiens qui sauroient la protéger.
La reine voulut lui répliquer, mais cette fille entra dans une si violente colère qu'elle fit mille imprécations contre la reine et contre l'enfant qu'elle portoit. La rage qui la possédoit lui fit prendre les convulsions. Madame de Roukoul emmena la reine qui étoit fort altérée; cette princesse ne voulut point informer le roi de toute cette conversation, espérant toujours pouvoir le radoucir, mais la Vagnitz rompit elle-même ces bonnes dispositions. Elle fit afficher le lendemain une pasquinade sanglante contre le roi et la reine. On en découvrit bientôt l'auteur. Le roi n'entendant plus raillerie la fit chasser ignominieusement de la cour. Sa mère la suivit de près. Grumkow découvrit au roi les intrigues de cette Dame avec le ministre de France. Elle fut heureuse d'en être quitte pour l'exil, et de n'être pas enfermée pour le reste de ses jours dans une forteresse. Kreutz se maintint dans sa faveur malgré toutes les peines que son antagoniste s'étoit données pour le détruire. Pour la reine, elle se consola bientôt de la perte de cette fille. Madame de Blaspil obtint sa place de favorite auprès d'elle. La reine fut délivrée d'un fils peu de temps après cette belle aventure. Sa naissance causa une joie générale, il fut nommé Guillaume. Ce prince mourut en 1719 de la dyssenterie. La soeur du Margrave de Schwed se maria aussi cette année avec le prince héréditaire de Wurtemberg. Les caprices de cette princesse sont cause, que le duché de Wurtemberg est tombé entre les mains des catholiques.
Je finirai cette année par l'accomplissement d'une des prophéties que l'officier Suédois m'avoit faites. Le comte Poniatofski arriva en ce temps-là incognito à Berlin, il y étoit envoyé de la part de Charles XIII, roi de Suède. Comme le comte avoit connu très-particulièrement le grand maréchal de Printz dans le temps qu'ils étoient l'un et l'autre ambassadeurs en Russie, il s'adressa à lui pour obtenir une audience secrète du roi. Ce prince se rendit sur la brune chez Mr. de Printz qui logeoit dans ce temps-là au château. Mr. de Poniatofski lui fit des propositions très-avantageuses de la part de la cour de Suède, et il conclut un traité avec ce prince, qu'on a toujours pris soin de tenir si caché, que je n'ai pu en apprendre que deux articles. Le premier, que le roi de Suède céderoit pour toujours la Poméranie suédoise au roi, et que celui-ci lui payeroit une somme très-considérable pour l'en dédommager. Le second article étoit la conclusion de mon mariage avec le monarque Suédois, il étoit stipulé que je serois conduite en Suède à l'âge de douze ans pour y être élevée.
Je n'ai pu jusqu'à présent que raconter des faits qui ne me regardoient pas personnellement. Je n'avois que huit ans. Mon âge trop tendre ne me permettoit pas de prendre part à ce qui se passoit. J'étois occupée tous les jours par mes maîtres et mon unique récréation étoit de voir mon frère. Jamais tendresse n'a égalé la nôtre. Il avoit de l'esprit, son humeur étoit sombre, il pensoit long temps avant que de répondre, mais en récompense, il répondoit juste. Il n'apprenoit que très-difficilement, et on s'attendoit, qu'il auroit avec le temps plus de bon sens, que d'esprit. J'étois au contraire très-vive, j'avois la réplique prompte et une mémoire angélique; le roi m'aimoit à la passion. Il n'a jamais eu autant d'attention pour ses autres enfans, que pour moi. Mon frère en revanche lui étoit odieux et ne paroissoit jamais à sa vue, sans en être maltraité, ce qui lui inspira une crainte invincible pour son père, et qu'il a conservée même jusqu'à l'âge de raison.
Le roi et la reine firent un second voyage à Hannovre. Le roi de Suède et celui de Prusse ayant mûrement réfléchi sur l'alliance, qui devoit unir leurs maisons, avoient trouvé nos âges si disproportionnés qu'ils résolurent de la rompre. Celui de Prusse se proposa de renouer celle qui avoit déjà été sur le tapis avec le Duc du Glocestre.
Le roi George I. d'Angleterre se prêta avec joie à ces desseins, mais il souhaita qu'un double mariage pût resserrer encore plus étroitement les noeuds de leur amitié, savoir celui de mon frère et de la princesse Amélie, seconde soeur de ce duc. Cette double alliance fut conclue, au grand contentement de la reine, qui l'avoit toujours souhaitée si ardemment. Cette princesse nous porta les bagues de promesse, à mon frère et à moi. J'entrai même en correspondance avec mon petit amant, et en reçus plusieurs présens. Les intrigues du prince d'Anhalt et de Grumkow continuoient toujours. La naissance de mon second frère n'avoit fait que déranger leurs projets, sans les leur faire perdre de vue. Il n'étoit pas temps de les faire éclater.
La nouvelle alliance que le roi venoit de contracter avec l'Angleterre, ne leur parut pas un grand obstacle à surmonter. Les intérêts des maisons de Brandebourg et d'Hannovre ayant toujours été opposés, ils s'attendoient bien que leur union ne seroit pas de durée. Ils connoissoient à fond l'humeur du roi, qui se laissoit facilement animer, et qui dans sa première passion ne gardoit point de mesures, et n'agissoit pas selon la politique. Ils résolurent donc d'attendre tranquillement jusqu'à ce qu'ils pussent trouver un incident conforme à leurs vues. Ce fut en cette année qu'on découvrit une trame secrète, qu'un nommé Clément avoit formée. Il fut accusé de crime de Lèse-Majesté, d'avoir contrefait la signature de plusieurs grands princes, et tâché de brouiller les diverses grandes puissances entre elles. Ce Clément se trouvoit à la Haye, et avoit écrit plusieurs fois au roi. Sa mauvaise conscience ne lui permettoit pas de sortir de cet asile, et le roi n'avoit pu venir à bout de l'attirer dans son pays. Il se servit enfin du ministère d'un ecclésiastique calviniste, nommé Gablonski, pour se rendre maître de cet homme. Gablonski qui avoit étudié avec lui, se rendit en Hollande, et sut si bien lui persuader la bonne réception, et les honneurs que le roi vouloit lui faire, qu'il l'engagea enfin à se rendre avec lui à Berlin. Aussitôt que Clément eut mis le pied dans le pays de Clève, il fut arrêté. On a toujours cru, que cet homme étoit de grande extraction; les uns le disoient fils naturel du roi de Danemarc, et les autres du duc d'Orléans régent de France. La grande ressemblance, qu'il avoit avec le dernier de ces princes, a fait juger qu'il lui appartenoit. On commença son procès, dès qu'il fut arrivé à Berlin. On prétend qu'il découvrit au roi toutes les intrigues de Grumkow, et qu'il s'offrit à justifier son accusation par des lettres de ce ministre, qu'il vouloit remettre à ce prince. Grumkow fut à deux doigts de sa perte. Mais heureusement pour lui, Clément ne put produire les lettres qu'il avoit promises: ainsi son accusation fut traitée de calomnie. Les circonstances de son procès ont toujours été tenues si secrètes, que je n'ai pu en apprendre que le peu de particularités, que je viens d'écrire.
Le procès dura six mois, au bout desquels on lui prononça sa sentence. Elle portoit qu'il seroit trois fois tenaillé, et ensuite pendu. Il entendit lire son arrêt avec une fermeté héroïque et sans changer de visage. Le roi est maître, dit-il, de ma vie et de ma mort, je n'ai point mérité cette dernière, j'ai fait ce que les ministres du roi font tous les jours. Ils tâchent de duper et de tromper ceux des autres puissances, et ne sont que d'honnêtes espions dans les cours. Si j'avois été accrédité comme eux, je serois peut-être à présent sur le pinacle, au lieu d'aller faire ma demeure au haut du gibet.
Sa constance ne se démentit point jusqu'à son dernier soupir. On peut le compter au nombre des grands génies, il avoit beaucoup de savoir, possédoit plusieurs langues, et charmoit par son éloquence. Il la fit valoir dans une harangue, qu'il fit au peuple. Comme elle a été imprimée, je la passerai sous silence. Lemann, un de ses complices, fut écartelé, ils eurent pour compagnon de malheur un troisième personnage, qui fut puni pour un crime différent du leur. Il se nommoit Heidekamm, et avoit été anobli sous le règne de Frédéric I. Il avoit dit et écrit, que le roi n'étoit pas fils légitime. Il fut condamné à être fouetté par les mains du bourreau, déclaré infâme, et enfermé à Spandau pour le reste de ses jours. Pendant la détention de Clément, le roi tomba dangereusement malade à Brandebourg d'une colique néphrétique, accompagnée d'une grosse fièvre. Il dépêcha sur le champ une estafette à Berlin, pour en informer la reine et la prier de venir le trouver.
Cette princesse se mit aussitôt en chemin, et fit tant de diligence, qu'elle arriva le soir à Brandebourg. Elle trouva le roi très-mal. Le prince persuadé que sa mort étoit prochaine, étoit occupé à faire son testament. Ceux auxquels il dictoit ses dernières volontés, étoient des gens de probité et dont la fidélité étoit reconnue. Il y nommoit la reine régente du royaume, pendant la minorité de mon frère, et l'empereur et le roi d'Angleterre tuteurs du jeune prince. Il n'y faisoit aucune mention de Grumkow ni du prince d'Anhalt, j'en ignore la raison. Il leur avoit cependant dépêché une estaffette quelques heures avant l'arrivée de la reine, pour leur ordonner de se rendre auprès de lui. Je ne sais quel incident retarda leur départ. Le roi n'avoit point signé son testament, il est à présumer qu'il les faisoit venir pour le leur communiquer, et pour y insérer peut-être quelque article pour eux. Il fut si piqué de leur retardement, et son mal augmenta si fort, qu'il ne différa plus de le souscrire. La reine en reçut une copie et l'original fut mis dans les archives à Berlin. L'acte ne fut pas plutôt achevé, que ce prince commença à devenir plus tranquille, son chirurgien-major Holtzendorff se servit à propos d'un remède fort en vogue dans ce temps-là; c'étoit l'ipécacuanha. Cette drogue lui sauva la vie, la fièvre et les douleurs qu'il enduroit diminuèrent considérablement vers le matin, et donnèrent de grandes espérances de sa convalescence. Ce fut le commencement de la fortune et de la faveur de Holtzendorff, dont j'aurai lieu de parler dans la suite.
Le prince d'Anhalt et son compagnon d'iniquités arrivèrent cependant vers le matin. Le roi se trouva fort embarrassé avec eux, s'attendant aux cruels reproches, qu'ils lui feroient de les avoir exclus de son testament. Ne sachant comment se tirer d'intrigue, il exigea un serment de la reine, des témoins et de ceux qui l'avoient dressé d'en ensevelir le contenu dans un silence éternel.
Malgré toutes les mesures du roi, les deux intéressés apprirent bientôt ce qui venoit de se passer. Le mystère qu'on leur en faisoit les fit juger de la vérité du fait; surtout étant avertis, que la copie de cette pièce avoit été remise à la reine. Ce fut un coup assommant pour eux. Le roi étoit mieux, mais non entièrement hors de danger. Ils n'osèrent lui en parler, la moindre émotion pouvant lui coûter la vie. Mais leur inquiétude cessa bientôt, son mal diminua si fort qu'il fut entièrement rétabli au bout de huit jours. Dès qu'il fut en état de sortir, il retourna à Berlin. De là il se rendit à Vousterhausen, où la reine le suivit. Ce prince devenoit de jour en jour plus soupçonneux et défiant. Depuis la découverte des intrigues de Clément il se faisoit rendre toutes les lettres qui entroient et sortaient de B. et ne se couchoit plus sans avoir son épée et une paire de pistolets chargés à côté de son lit. Le prince d'Anhalt et Grumkow ne dormoient pas, l'affaire du testament leur tenoit toujours fort à coeur, et ils n'avoient pas renoncé à leurs anciens plans. (Le roi et mon frère étoient dans ce temps-là d'une santé assez foible, et mon second frère étoit au berceau.) Leur malignité leur offrit des moyens pour apprendre le contenu de cette pièce intéressante, et pour la tirer peut-être des mains de la reine, ne doutant point, que s'ils pouvoient y parvenir, ils viendroient à bout de faire casser le testament, de brouiller totalement le roi et la reine et d'accomplir leur desseins. Voici comme ils s'y prirent. J'ai déjà parlé de Mdme. de Blaspil, favorite de la reine. Cette dame pouvoit passer pour une beauté, un esprit enjoué et solide relevoit les charmes de sa personne. Son coeur étoit noble et droit, mais deux défauts essentiels qui par malheur sont ceux de la plupart du sexe offusquoient ces belles qualités, elle étoit intriguante et coquette. Un mari de soixante ans goutteux et désagréable étoit un ragoût fort peu appétissant pour une jeune femme. Bien des gens prétendoient même qu'elle avoit vécu avec lui comme l'impératrice Pulchérie avec l'empereur Marcien. Le comte de Manteuffel, envoyé de Saxe à la cour de Prusse, avoit trouvé moyen de toucher son coeur. Leur commerce amoureux s'étoit traité jusqu'alors avec tant de secret que jamais on n'avoit eu le moindre soupçon contre la vertu de cette dame. Le comte fit un petit voyage à Dresde. Pour se dédommager de l'absence de celle qu'il aimoit, il lui écrivoit toutes les postes et en recevoit réponse. Cette fatale correspondance fut cause du malheur de Mdme. de Blaspil, ses lettres et celles de son amant tombèrent entre les mains du roi.
Ce prince défiant soupçonna des intrigues d'état, et pour s'en éclaircir, il les fit voir à Grumkow. Celui-ci plus habile dans le langage d'amour que le roi, devina tout de suite la vérité. Il ne fit semblant de rien, regardant cet incident comme le plus heureux, qui pût lui arriver. Il étoit ami intime de Manteuffel, et très-bien dans l'esprit du roi de Pologne. Ce prince avoit de grands ménagemens à garder avec la cour de Berlin. Charles XII roi de Suède vivoit encore, ce qui lui faisoit toujours appréhender de nouvelles révolutions en Pologne, dont l'appui du roi mon père pouvoit le garantir. Grumkow lui promit son ministère, et s'engagea d'entretenir toujours la bonne harmonie entre les deux cours, s'il vouloit se prêter à ses vues et donner des instructions là-dessus au comte Manteuffel. Le roi de Pologne n'hésita pas d'y consentir, et renvoya ce ministre à Berlin. Grumkow s'ouvrit à lui sur toute l'histoire du testament, il l'avertit même qu'il étoit informé de son commerce amoureux avec Mdme. de Blaspil, et que le service qu'on exigeoit de lui étoit d'engager cette dame à tirer le testament du roi des mains de la reine. L'affaire étoit délicate, Manteuffel connoissoit l'attachement qu'elle avoit pour cette princesse. Cependant il hasarda de lui en parler. Mdme. de Blaspil eut bien de la peine à se rendre à ses désirs, mais l'amour lui fit enfin oublier ce qu'elle se devoit à elle-même et à sa maîtresse. Mdme. de Blaspil aveuglée par les protestations d'attachement que Manteuffel disoit avoir pour la reine, ne crut pas la chose de si grande conséquence, et connoissant l'empire absolu qu'elle avoit sur le coeur de cette princesse, elle joua tant de rôles différens, qu'elle vint enfin à bout de lui persuader de lui confier cette fatale pièce, à condition néanmoins qu'elle la lui rendroit après l'avoir lue.
[**Passage supprimé par un éditeur, indiqué par deux lignes de tirets]